VIII
S'être rendu méconnaissable était, sans doute, une bonne précaution; mais, entré dans cette voie, il ne serait tranquille que quand il les aurait épuisées toutes, et de telle sorte que madame Dammauville ne pût jamais retrouver l'homme qu'elle avait si bien vu sous la lampe de Caffié.
Précisément parce qu'il n'était pas coquet et n'avait aucune prétention à la beauté ou à la séduction, il avait échappé à la manie photographique. Une seule fois, il s'était fait photographier et encore malgré lui, après s'être défendu, simplement pour ne pas refuser sans raison un ancien camarade qui, abandonnant la médecine pour la photographie, avait voulu sa tête.
Mais maintenant cette seule fois était de trop, car il pouvait y avoir un danger à ce que son portrait, fait trois ans auparavant, et le représentant avec ces cheveux et cette barbe qu'il venait de supprimer, traînât de par le monde. Sans doute, il y avait peu de chances pour que jamais il en passât une épreuve devant les yeux de madame Dammauville; mais, n'en existât-il qu'une contre cent mille, qu'il devait s'arranger pour n'avoir pas à la craindre. Un journal avait bien publié le portrait de Florentin; à un moment donné et dans certaines circonstances qu'on ne pouvait pas prévoir, mais possibles à la rigueur, un autre journal publierait peut-être aussi le sien. Il ne fallait pas que cela fût, et, pour son repos, il ne voulait pas se dire que ce danger pouvait le menacer.
De ce portrait, son camarade lui avait offert douze épreuves, et, comme ses relations n'étaient pas nombreuses, il les gardait encore dans un tiroir pour la plus grande partie; il en avait envoyé un à sa mère, encore vivante à ce moment; un au curé de son village, et, plus tard, il en avait donné un à Philis; il devait donc lui en rester neuf. Il les chercha et, les ayant trouvés dans leur boîte au fond du tiroir où il les avait mis quand il les avait reçus, il les brûla immédiatement.
Des trois qui restaient, un seul pouvait porter témoignage contre lui, celui de Philis; mais il lui serait facile de le reprendre en inventant un prétexte; quant aux deux autres, il n'était pas admissible, vraiment, qu'il en eût jamais rien à craindre, celui de sa mère étant passé aux mains d'une vieille tante, qui le gardait accroché par quatre clous au mur enfumé de sa maisonnette; celui de son curé étant caché au fond d'un village perdu où personne n'irait le déterrer.
Mais d'où le danger pouvait surgir et d'où il était sage de l'attendre, c'était du côté du photographe qui avait peut-être des épreuves en main et qui sûrement conservait le cliché; ce fut sa première démarche du lendemain.
En entrant dans l'atelier de son ancien camarade, il éprouva une désagréable déception qui le troubla et l'inquiéta: il n'avait pas donné son nom, et comptant sur les changements que la coupe de ses cheveux et de sa barbe apportaient à sa physionomie, il s'était dit que ce camarade, qu'il n'avait pas vu depuis longtemps d'ailleurs, ne le reconnaîtrait certainement pas.
Lorsqu'il eut fait quelques pas dans l'atelier, le chapeau à la main, en étranger qui va aborder un inconnu, il vit venir à lui le photographe, la main tendue, le sourire d'un accueil amical sur le visage:
—Vous, mon cher! Quelle bonne fortune me vaut le plaisir de votre visite; puis-je vous être utile à quelque chose?
—Vous me reconnaissez?
—Comment! si je vous reconnais? C'est pour la suppression de votre barbe et de vos cheveux que vous le demandez? Évidemment, cela vous change et vous donne une nouvelle physionomie; mais je serais indigne de mon métier si, par un arrangement de chevelure, je me laissais dérouter au point de ne pas vous reconnaître. D'ailleurs, des yeux d'acier comme les vôtres ne se laissent pas oublier c'est un signalement cela et une signature.
Alors ce moyen en qui il avait mis tant de confiance n'était qu'une imprudence nouvelle, comme la question: «Vous me reconnaissez donc?» était une maladresse.
—Nous allons poser tout de suite, n'est-ce pas? dit le photographe. Très curieuse, cette tête rasée, et plus intéressante encore, je crois, qu'avec la barbe et les cheveux: les traits de caractère s'accusent mieux.
—Ce n'est pas pour un nouveau portrait que je viens, c'est pour l'ancien; en avez-vous des épreuves?
—Je ne crois pas; mais on va chercher; en tout cas, si vous en voulez, il est facile de vous en tirer, puisque j'ai le cliché.
—Voulez-vous faire faire ces recherches, car je n'ai plus une seule épreuve de celles que vous m'avez données, et, en me regardant ce matin devant ma glace, j'ai trouvé de tels changements entre ma figure d'aujourd'hui et celle d'il y a trois ans, que je voudrais les étudier; il m'est venu à ce propos des idées sur l'expression de la physionomie dont je voudrais contrôler l'exactitude avec pièces à l'appui.
Les recherches faites par un commis n'amenèrent aucun résultat: il n'y avait pas d'épreuves.
—Justement, il y a quelques jours, je pensais à en faire tirer, dit le photographe; car voilà enfin venu pour vous le jour de gloire où votre portrait a sa place marquée dans les vitrines et les collections: on ne parle que de vos concours. Bien que j'aie abandonné la médecine sans esprit de retour, je ne suis pas devenu indifférent à ce qui la touche, et j'ai connu vos succès. Quel portrait mettrons-nous en circulation? l'ancien ou le nouveau?
—Le nouveau.
—Alors préparons-nous pour la pose.
—Pas aujourd'hui; c'est d'hier seulement que je me suis fait raser, à la suite d'une menace de pelade et la peau recouverte par la barbe a gardé une crudité de blancheur, qui accentuerait encore la dureté de ma physionomie, ce qui est vraiment inutile; nous attendrons donc que l'air m'ait bruni un peu; alors je reviendrai, je vous le promets.
—Combien voulez-vous d'épreuves de votre ancien portrait.
—Une me suffit.
—Je vous en enverrai une douzaine.
—Ne prenez pas cette peine, je les prendrai quand je viendrai poser; mais en attendant ne pourriez-vous pas me montrer le cliché?
—Rien de plus facile; on va vous l'apporter.
En effet, on l'apporta bientôt et Saniel prit la plaque de verre, du bout des doigts, délicatement, avec précaution, aux deux coins opposés, de façon à ne pas l'effacer; puis, comme il se trouvait dans l'ombre d'un rideau bleu tendu sous le vitrage, il en sortit pour se diriger vers la cheminée, où la lumière tombait crue, et il commença son examen.
—C'est bien cela, disait-il; très curieux!
—Il n'y a que la photographie pour avoir cette valeur documentaire.
Pour comparer ce document avec la réalité, Saniel se rapprocha encore de la cheminée, au-dessus de laquelle se trouvait une glace; quand ses pieds touchèrent la plaque de marbre qui formait l'encadrement du foyer, il s'arrêta, regardant alternativement le cliché, qu'il tenait précieusement dans ses mains, et son visage que reflétait la glace.
Tout à coup il poussa une exclamation: il venait de lâcher le cliché, qui, tombant bien à plat sur le marbre, s'était cassé en petits morceaux qui avaient sauté çà et là.
—Quel maladroit je fais!
Il montra un dépit qui ne devait pas laisser le plus petit doute au photographe au cas où celui-ci en aurait eu: c'était un élément de travail perdu, et tous ceux qui ont travaillé savent qu'on n'accepte pas de gaieté de coeur une pareille déception.
Il faudra vous procurer une des épreuves que vous avez données, dit le photographe; car, pour moi, je n'en ai pas une seule; mais cela ne doit pas être impossible.
—Je chercherai.
Ce qu'il chercha en sortant, ce fut de savoir si, oui ou non, il avait réussi à se rendre méconnaissable, car il ne pouvait pas s'en tenir à cette expérience, faussée par cela seul que cet ancien camarade était photographe: c'était chez lui affaire de métier de noter les traits typiques qui distinguent une physionomie d'une autre, et il avait acquis dans une longue pratique une sûreté de coup d'oeil que ne pouvait pas posséder madame Dammauville.
Parmi les personnes avec lesquelles il avait des relations, il lui sembla que celle qui se trouvait dans les meilleures conditions pour donner un caractère de certitude à l'épreuve, était madame Cormier. Et tout de suite il monta aux Batignolles: à cette heure, il savait Philis sortie pour une leçon; madame Cormier serait seule, et, comme elle n'avait assurément pas été prévenue par sa fille qu'il devait se faire raser, l'expérience se présenterait de façon à donner un résultat aussi exact que possible.
A son coup de sonnette, ce fut madame Cormier qui vint ouvrir et il salua sans qu'elle le reconnût; mais comme l'entrée était sombre, cela n'avait pas grande signification. Le chapeau à la main, il la suivit dans la salle à manger, sans parler, pour que la voix ne le trahit point.
Alors, après qu'elle eut regardé un moment avec une surprise inquiète d'abord, elle se mit à sourire:
—Mais c'est M. Saniel! s'écria-t-elle. Mon Dieu! que je suis sotte, de ne pas vous avoir reconnu; cela vous change tellement de vous être fait raser! Pardonnez-moi.
—C'est parce que je me suis fait raser que je viens vous demander un service.
—A nous, cher monsieur! Ah! parlez vite; nous serions si heureuses de vous prouver notre reconnaissance.
—Je voudrais prier mademoiselle Philis de me rendre, si elle l'a encore, une photographie que je lui ai donnée il y a un an environ.
Comme Philis voulait avoir la liberté d'exposer cette photographie franchement, pour la garder toujours devant elle, c'était en présence de sa mère qu'elle l'avait demandée et en présence de madame Cormier que Saniel l'avait donnée.
—Si elle l'a toujours! s'écria madame Cormier; ah! cher monsieur, vous ne savez pas la place que toutes vos bontés et les services que vous nous avez rendus vous ont acquise dans notre coeur.
Et, passant dans la pièce voisine, elle en rapporta un petit cadre en velours dans lequel se trouvait la photographie; Saniel l'en retira en expliquant l'étude pour laquelle il en avait besoin et, après avoir promis de la rapporter bientôt, il s'en revint chez lui.
Décidément, tout avait bien marché: le cliché détruit, l'épreuve de Philis entre ses mains, il n'avait plus rien à craindre de ce côté; quant à l'expérience tentée sur madame Cormier, elle était assez décisive pour lui inspirer pleine confiance: si madame Cormier, qui l'avait vu si souvent, si longuement, et qui pensait à lui à chaque instant, ne l'avait pas reconnu, comment admettre que madame Dammauville, qui ne l'avait aperçu que de loin et pendant quelques secondes seulement, le reconnaîtrait après plusieurs mois?
L'écueil était donc heureusement franchi, et, si périlleux qu'il eût tout d'abord paru, il n'aurait pas dû lui faire perdre la tête: ne s'habituerait-il donc jamais à l'idée que sa vie ne pouvait pas avoir la tranquille monotonie d'une existence bourgeoise, qu'elle éprouverait des heurts et des orages, mais que, s'il savait rester toujours maître de sa force et de sa volonté, il devait la mener à bon port!
Le calme qui était le sien avant cette bourrasque lui revint donc bien vite, et, quand les dernières épreuves de ses concours, confirmant les succès des premières, lui eurent donné les deux titres qu'il avait si ardemment désirés et poursuivis au prix de tant de peines, de tant d'efforts, de tant de privations, il put en toute sécurité jouir de son triomphe.
Enfin, il tenait le présent dans des mains vigoureuses, et l'avenir était à lui!
Maintenant, il pouvait marcher droit, hardiment, la tête haute, en bousculant ceux qui le gênaient, d'une allure qui était celle de son tempérament.
Bien que ces derniers mois eussent été terriblement agités pour lui par tout ce qui touchait à l'affaire de Caffié et de Florentin, et surtout par les fatigues, les émotions, les fièvres de ses concours, il n'avait cependant pas interrompu ses travaux particuliers ni un jour, ni une heure, et ses expériences poursuivies depuis tant d'années lui avaient enfin donné des résultats importants, que la prudence seule l'avait empêché de publier. En opposition avec l'enseignement officiel de l'école, ces découvertes auraient fait dresser les cheveux sur de vieux crânes où, depuis longtemps, on n'en voyait plus, et ce n'était pas le moment, quand il demandait la porte, de s'attirer l'hostilité de ces vénérables portiers qui barreraient le chemin à un révolutionnaire. Mais, maintenant, qu'il était dans la place pour dix ans au moins, il n'avait plus de ménagements à garder, ni pour les personnes, ni pour les idées, et il pouvait parler.