IX
Saniel avait vu son collègue le solennel Balzajette, et, assez adroitement pour ne provoquer ni la surprise ni le soupçon, il avait pu lui parler de madame Dammauville, à laquelle il s'intéressait incidemment; sans insister, en passant et seulement pour justifier sa question, il avait expliqué la nature de cet intérêt.
Pour être solennel, Balzajette n'en était pas moins bavard, et même c'était sa solennité qui faisait son bavardage: il s'écoutait parler, et quand, les jambes légèrement écartées, il était bien posé sur un trottoir pas trop étroit, bombant la poitrine, appuyant son menton rose, rasé de frais, sur sa cravate blanche, décrivant dans l'air, de sa main baguée, des gestes nobles et démonstratifs, on pouvait, si on avait la patience de l'écouter, lui faire dire tout ce qu'on voulait: car il était convaincu que son interlocuteur passait un moment agréable dont le souvenir ne s'effacerait pas; ses malades pouvaient l'attendre dans la douleur ou dans l'angoisse, il n'en hâtait pas le majestueux débit de ses phrases ronflantes aux adjectifs choisis, et à moins qu'il ne se rendît à une invitation à dîner, ce qui lui arrivait cinq jours au moins par semaine, il ne vous lâchait qu'après vous avoir fait partager l'admiration qu'il professait pour lui-même.
C'était à une affection de la moelle qu'était due la paralysie de madame Dammauville: par conséquent, elle était parfaitement guérissable; et même Balzajette s'étonnait qu'avec son traitement et ses soins cette guérison se fit attendre:
—Mais que vous dirai-je, jeune confrère; vous savez mieux que moi qu'avec les femmes tout est possible... surtout l'impossible!
Et, pendant une demi-heure il avait complaisamment raconté les étonnements que causaient à son savoir et à son expérience les femmes du monde qu'il soignait: certainement il n'entendait pas contester les leçons que le médecin reçoit à l'hôpital,—à Dieu ne plût qu'il eût pareille outrecuidance!—mais combien plus variées, combien plus complètes, combien plus profondes étaient celles que donnait la clientèle mondaine quand on était assez heureux pour s'en être créé une.
—Enfin, pour me résumer, que vous dirai-je, jeune confrère?...
Et ce qu'il avait dit et redit, expliqué et ré-expliqué avec des digressions enchevêtrées les unes dans les autres, c'était comment il voulait remettre sa cliente sur pied avant peu. Certainement, il n'entendait pas contester les travaux récents publiés sur l'anatomie pathologique des lésions médullaires,—à Dieu ne plût qu'il eût une pareille outrecuidance!—mais l'expérience est l'expérience, et, sans forfanterie, il croyait pouvoir compter sur celle que trente années de pratique dans sa clientèle mondaine lui avaient acquise.
—On ne traite pas une duchesse comme une marchande des quatre saisons, n'est-ce pas, mon jeune confrère?
Bien qu'en dehors d'un journal boulevardier Balzajette ne lut rien et n'ouvrit jamais un livre pour se tenir au courant, cependant la jeune réputation de Saniel était venue jusqu'à lui,—par ses oreilles,—et précisément parce qu'elle était jeune, il tenait à ménager ce confrère, qui semblait appeler à se faire une belle place. Malgré la haute estime qu'il professait pour ses mérites et sa personne, il n'était pas sans savoir vaguement que les médecins de sa génération, arrivés à de grandes situations, ne le traitaient pas avec toute la considération qu'il s'accordait lui-même, et, pour donner une leçon à ses anciens camarades, il était bien aise de nouer de bonnes relations avec un jeune dans le mouvement; il parlerait de son jeune confrère Saniel: «Vous savez, celui qui vient d'être nommé agrégé», et il raconterait les conseils que lui Balzajette lui avait donnés.
Que madame Dammauville fût remise sur pied, par cette vieille baderne, en temps pour venir à l'audience, Saniel en doutait fort, surtout après que Balzajette lui eut expliqué son traitement; mais, avec la situation que lui aurait faite cette comparution, il ne pouvait que s'en réjouir. Sans doute, il serait fâcheux pour Florentin de n'avoir pas ce témoignage et de ne pas profiter du coup de théâtre préparé par Nougarède; mais, pour lui-même, il ne pouvait que s'en trouver heureux. Malgré toutes les précautions qu'il avait prises, mieux valait ne pas s'exposer à une rencontre avec madame Dammauville dans la chambre des témoins ou même à l'audience. On s'en tiendrait à une lettre appuyée par la déposition de Balzajette, et Florentin n'en serait pas moins acquitté: seul Nougarède aurait à regretter son coup de théâtre; mais il n'avait pas à s'inquiéter des satisfactions ou des déceptions de Nougarède.
Bien entendu, il n'avait pas dit à Philis les idées que son entretien avec Balzajette lui avait suggérées, se contentant de lui résumer les conclusions de cet entretien: avant peu madame Dammauville serait sur pied; Balzajette l'affirmait; s'il n'était pas un maître infaillible, il en savait assez pour qu'on pût ajouter foi à sa parole: puisqu'il promettait un mieux rapide, on devait croire à ce mieux: Florentin serait sauvé; il n'y avait qu'à laisser aller les choses, elles étaient en bonne voie, en aussi bonne que si on les avait soi-même dirigées.
Et Philis, madame Cormier, Nougarède, Florentin lui-même, que la cellule de Mazas n'avait cependant réconcilié, ni avec l'espérance, ni avec la justice providentielle, s'étaient tous complu dans cette idée.
Aussi, quand la chambre des mises en accusation renvoya Florentin devant les assises, l'émoi ne fut-il pas trop violent chez madame Cormier et Philis: madame Dammauville serait en état de faire sa déposition, puisque la veille même elle avait pu quitter son lit, et, bien qu'elle ne fût restée levée qu'une heure, bien qu'elle n'eût pu sortir de sa chambre que pour aller dans son salon, cela suffisait. Nougarède disait que l'affaire viendrait à la seconde session d'avril: d'ici là, madame Dammauville serait assez solide sur ses jambes pour paraître devant le jury et enlever l'acquittement.
Avec Philis, Saniel avait répété que la guérison était certaine, et avec elle aussi il s'en était hautement réjoui; mais tout bas il n'avait pas été sans s'inquiéter de cette guérison: cette rencontre, dont l'idée seule l'avait épouvanté au point de lui faire perdre la tête, allait donc se produire et dans des conditions qui ne pouvaient pas ne pas l'émouvoir. A la vérité, les précautions qu'il avait prises, devaient le rassurer, mais enfin il n'en restait pas moins une incertitude troublante. Qui pouvait savoir! Il eût préféré qu'elle ne quittât pas sa chambre, comme le traitement de Balzajette le donnait à prévoir, et que Nougarède trouvât un moyen pour obtenir sa déposition sans qu'elle l'apportât elle-même; il se fût senti plus rassuré, et c'eût été d'un esprit plus tranquille, avec un visage plus impassible, qu'il se fût rendu à l'audience.
Était-il vraiment méconnaissable? C'était la question qui maintenant l'obsédait, et plusieurs fois par jour il se plaçait devant une glace, la photographie qu'il avait prise chez Philis à la main, et longuement il comparait sa physionomie actuelle avec celle du portrait. Parfois il trouvait que les dissemblances étaient telles que quelqu'un qui ne saurait pas à l'avance que ces deux physionomies appartenaient à la même tête ne l'imaginerait jamais. Mais d'autres fois c'étaient des points de contact qui le frappaient, et alors il se disait qu'ils pouvaient aussi frapper madame Dammauville. La barbe, les cheveux étaient tombés; mais les yeux, ces yeux d'acier, comme disait son ancien camarade le photographe, étaient restés, et rien ne pouvait les changer ni les cacher. Un moyen s'offrait: porter un lorgnon bleu ou des lunettes, se blesser dans une expérience de chimie qui lui imposerait un bandage; mais ce serait un déguisement qui provoquerait la curiosité et des questions d'autant plus dangereuses qu'il coïnciderait avec la suppression de la barbe et des cheveux.—Pourquoi donc a-t-il cherché à changer si complètement sa physionomie?—Il ne fallait pas qu'on se demandât cela, car ce serait ouvrir une piste qui pouvait mener loin.
Mais ces inquiétudes ne le tourmentèrent pas longtemps, car Philis, qui maintenant passait tous les jours rue Sainte-Anne, prendre des nouvelles de madame Dammauville, arriva un soir désespérée et lui annonça que ce jour-là la malade n'avait pu rester levée que quelques minutes et qu'elle avait dû reprendre le lit.
Elle n'irait donc pas à l'audience.
Cette appréhension de se rencontrer face à face, avec madame Dammauville avait fini par l'exaspérer: il se trouvait lâche de la subir, et, puisqu'il n'avait pas la force de la secouer, il était heureux de s'en trouver débarrassé par la seule intervention du hasard, qui, après lui avoir été mauvais si longtemps, lui devenait favorable; la roue tournait.
—Vois madame Dammauville tous les jours, dit-il à Philis, et note tout ce qu'elle ressent; peut-être trouverai-je, pour réparer cet accroc, quelque chose que je suggérerai à Balzajette sans qu'il se doute de rien. D'ailleurs il est à croire que la recrudescence de froid que nous subissons entre pour une bonne part dans sa rechute, et il est probable qu'avec un peu de chaleur printanière elle ira mieux.
Il avait voulu par ce conseil endormir l'inquiétude de Philis et gagner du temps; ce fut précisément le contraire qui arriva; dans son angoisse, qui s'accroissait à mesure qu'approchait le procès, ce n'était pas à des probabilités pas plus qu'à l'influence incertaine du printemps que Philis pouvait se fier, il lui fallait plus et mieux; mais, de peur d'être refusée, elle se garda de lui dire ce qu'elle espérait obtenir.
Ce fut seulement quand elle eut réussi qu'elle parla.
Tous les soirs, en sortant de chez madame Dammauville, elle venait lui raconter ce qu'elle avait appris, et pendant trois jours son récit avait été le même:
—Elle ne peut pas quitter son lit.
Et toujours il lui avait fait la même réponse:
—C'est le froid; certainement, le temps va changer: à la fin de mars, cette gelée et ce vent ne peuvent pas continuer.
Il était peiné de sa désolation et de son angoisse; mais qu'y pouvait-il? Ce n'était pas sa faute si cette rechute se produisait juste au moment décisif; le hasard avait été pendant assez longtemps contre lui: il n'allait pas le contrarier au moment où il se mettait de son côté, en cédant au désir que Philis n'osait pas exprimer, mais qu'il devinait, et en acceptant de voir madame Dammauville.
Le quatrième jour, quand elle entra dans son cabinet, il comprit tout de suite à son allure que quelque changement heureux pour Florentin s'était produit.
—Madame Dammauville s'est levée? dit-il.
—Non!
—Je l'avais pensé à la vivacité et à la légèreté de ton entrée.
—C'est que je suis en effet, bien heureuse: madame Dammauville veut te consulter.
Il lui prit violemment les deux mains et les secouant:
—Tu as fait cela! s'écria-t-il.
Elle le regarda épouvantée.
—Toi! toi! répétait-il avec une fureur croissante.
—Au moins, écoute-moi, murmura-t-elle; tu verras que je ne t'ai compromis en rien.
Compromis! c'était bien à la dignité professionnelle qu'il pensait vraiment!
—Je n'ai pas besoin de t'écouter: je n'irai pas.
—Ne dis pas cela.
—Il ne manquait plus que de disposer de moi à votre guise.
—Victor?
La colère l'affolait.
—Je vous appartiens donc; je suis donc ta chose; tu fais donc de moi ce que tu veux; tu décides et je n'ai qu'à obéir! C'en est trop, à la fin! Tu peux partir, tout est fini entre nous.
Elle l'écoutait anéantie; mais ce dernier mot, qui la frappait dans son amour, lui rendit la force; à son tour elle lui prit les deux mains, et, bien qu'il voulut les dégager, elle les retint dans les siennes:
—Tu peux me jeter à la figure toutes les paroles que t'arrache la colère; tu peux m'adresser tous les reproches que tu trouves que je mérite; je ne me révolterai pas. Sans doute j'ai des torts envers toi, et je sens toute leur portée en voyant combien profondément tu es blessé; mais me chasser, me dire que tout est fini entre nous, non, Victor, tu ne feras pas cela; tu ne le diras pas, car tu sais que jamais homme n'a été aimé comme je t'aime, adoré, respecté: et volontairement, de parti pris, même pour sauver mon frère, je t'aurais compromis!
Il la repoussa:
—Va-t'en, dit-il durement.
Elle se jeta à genoux et, retenant les mains qu'il lui retirait, elle les embrassa désespérément.
—Mais écoute-moi, s'écria-t-elle; avant de me condamner, laisse-moi dire ce que j'ai pour ma défense. Quand même je serais cent fois plus coupable que je ne le suis réellement, tu ne peux pas me repousser avec cette dureté impitoyable.
—Va-t'en!
—Tu perds la tête; la colère t'égare. Qu'as-tu? Il est impossible que ce soit moi qui, par ma maladresse, par ma faute, te mette dans cet état d'exaspération folle. Qu'as-tu, mon bien-aimé?
Ces quelques mots firent plus que la soumission désespérée de Philis et que ses élans d'amour: elle avait raison, il perdait la tête; et si coupable qu'elle se trouvât envers lui, elle ne pouvait pas admettre évidemment que la faute qu'elle avait commise le jetât dans cet accès de folie furieuse; cela n'était pas naturel, et il fallait que, dans ses paroles comme dans ses actions, tout fût naturel, tout fût explicable.
—Eh bien! parle, dit-il, je t'écoute; au surplus, il vaut encore mieux savoir. Parle donc.