X

—Tu dois comprendre, dit-elle avec un peu plus de calme,—car, puisqu'il lui permettait de parler, elle espérait bien le convaincre,—que depuis quatre jours j'ai fait tout ce que j'ai pu pour amener madame Dammauville à l'idée d'appeler en consultation avec M. Balzajette un médecin...

—Qui serait moi.

—... Toi ou un autre; je n'ai prononcé aucun nom; tu ne dois pas me croire assez maladroite pour aller grossièrement te mettre en avant; ce n'eût pas été un bon moyen pour te faire accepter par une femme intelligente; et j'ai assez souci de ta dignité pour ne pas jouer avec elle. Je croyais qu'un autre médecin que M. Balzajette trouverait un remède, un moyen quelconque, un miracle, si tu veux, qui permettrait à madame Dammauville de se rendre au palais de Justice, et je le disais; je le disais sur tous les tons, de toutes les manières, avec autant de persuasion que j'en pouvais mettre dans mes paroles. N'était-ce pas la vie de mon frère que je défendais, notre honneur? Tout d'abord, je trouvai madame Dammauville très opposée à cette idée.—Un autre médecin, à quoi bon? M. Balzajette l'avait bien soignée, puisqu'il avait pu lui faire quitter le lit. Il est vrai qu'elle avait dû le reprendre; mais c'était là un accident qu'on ne pouvait lui imputer sans injustice. Combien de raisons expliquaient cet accident? Sa longue maladie, sa faiblesse, les mauvaises conditions d'un temps dur. Elle irait mieux bientôt, elle le sentait. D'ailleurs, dût-elle se faire porter au palais de Justice, qu'elle n'hésiterait pas.

—Elle ferait cela!

—Assurément. Personne n'a plus qu'elle le sentiment du juste: elle se trouverait coupable de ne pas apporter son témoignage à un innocent; ne pas le sauver quand elle le peut, serait prendre la responsabilité de sa perte. Il est donc certain que, si elle ne peut pas venir à l'audience toute seule, elle fera tout pour y venir n'importe comment, au bras de M. Balzajette, sur une civière. J'étais donc assez tranquille de ce côté; mais je ne l'étais pas pour la civière. Que penserait-on si on la voyait en cet état? Quelle impression ferait sur les jurés cette malade! Sa maladie laisserait-elle à son témoignage toute sa valeur? Cela me fit insister. Je crois t'avoir dit que madame Dammauville me témoigne maintenant une sympathie affectueuse, qui chaque jour va s'augmentant: elle me fait rester près d'elle plus longtemps; elle m'écoute avec bienveillance; enfin elle me témoigne une véritable amitié; comme si je la connaissais depuis longtemps et avais pu lui rendre service. Je mis cette bienveillance à profit pour revenir sur la question de la consultation, mais, je te le répète, sans prononcer ton nom et sans jamais te mettre en avant. Que cela soit bien entendu et, je t'en prie, crois-moi quand je te l'affirme. Je lui représentai que, puisque M. Balzajette pouvait se dire, avec toutes les apparences de la raison, qu'il l'avait guérie, il ne devait pas se fâcher qu'elle désirât chercher à consolider cette guérison; que d'ailleurs elle avait des motifs impérieux qui l'obligeaient à ne pas attendre, car il lui en coûterait beaucoup de se présenter à la cour d'assises dans un appareil théâtral qui n'était pas du tout dans son caractère et dans ses habitudes. Il ne m'avait pas fallu grande finesse pour deviner que le souci de peiner ce vieil ami de son mari, qu'elle est trop intelligente pour ne pas connaître, était l'empêchement principal qui s'opposait à cette consultation. Ce fut alors que ton nom fût prononcé.

—Tu l'avoues donc!

—Tu vas voir comment et tu diras si tu dois t'en fâcher. Je n'ai pas passé tant de temps auprès de madame Dammauville sans lui parler de maman, et par conséquent sans lui dire comment tu l'as guérie d'une paralysie qui, par plus d'un point, ressemblait à la sienne. Il n'était pas mal, n'est-ce pas, de dire ce que tu avais fait pour nous, et, sans rien laisser soupçonner de mon amour, je pouvais bien sans doute faire ton éloge que dictait la seule reconnaissance. Tu connais trop les malades pour ne pas deviner que madame Dammauville elle-même m'avait, la première, interrogée bien des fois sur ces points de ressemblance entre sa paralysie et celle de maman, sur le traitement que tu avais ordonné, sur les effets qu'il avait produits, et naturellement comme toujours, quand je parle de toi, quand j'ai la joie de prononcer ton nom, je lui avais répondu longuement, en détail; ce n'est pas un crime, cela?

Elle attendit un moment en le regardant; sans adoucir la dureté de son regard, il lui fit signe de continuer.

—Quand j'insistai pour la consultation, madame Dammauville se rappela ce que je lui avais dit et la première,—tu entends: la première,—prononça ton nom. Je n'avais pas de raisons, il me semble, pour m'enfermer dans une réserve qui eût été inexplicable et incompréhensible; je racontai donc tout ce que pouvait dire une femme d'un homme dans ta position. Puisque tu avais soigné et guéri ma mère, j'avais bien le droit de faire ton éloge; avec une nature comme la sienne, elle n'eût pas compris que je ne le fisse point, et certainement elle eût cru à l'ingratitude de ma part. Je citai ton travail sur les maladies de la moelle, et cela encore était tout naturel: puisque c'est d'une maladie de la moelle que ma mère a été guérie, il m'était permis, si ignorante que je fusse en médecine, de l'avoir lu et étudié avant la guérison. Comme elle manifestait le désir de le connaître, j'offris de le lui prêter...

—Est-ce naturel, cela?

—Avec une autre que madame Dammauville, non, sans doute; mais elle n'est point un esprit frivole, ses lectures sont sérieuses; elle sait beaucoup; enfin, je crus pouvoir le lui prêter sans faire mal et sans encourir ton blâme. Je le lui apportai il y a deux jours, et tout à l'heure elle m'a dit que sa lecture l'avait décidée à t'appeler.

—Je n'irai certes pas: elle a son médecin.

—Ne va pas imaginer que je suis chargée de te demander de lui faite visite tout est entendu avec M. Balzajette, qui doit t'écrire ou te voir, je ne sais au juste.

—Cela serait bien extraordinaire de la part de Balzajette!

—Peut-être le juges-tu mal. Quand madame Dammauville lui a parlé de toi, il n'a pas soulevé la plus petite objection; au contraire, il a fait ton éloge; il dit que tu es un des rares jeunes en qui on peut avoir confiance; ce sont ses propres paroles que madame Dammauville m'a rapportées.

—Que m'importe le jugement de cette vieille bête!

—Je t'explique comment tu es appelé en consultation, non parce que j'ai parlé de toi, mais parce que tu inspires confiance à M. Balzajette. Si bête qu'il soit, il te rend justice et sait ce que tu vaux.

Il était donc arrivé, le moment de cette rencontre qu'il n'avait pas voulu croire possible tout d'abord, et qui, cependant, se présentait dans de telles conditions qu'il ne voyait pas comment l'éviter. Refuser Philis, il le pouvait; mais Balzajette? Comment? sous quel prétexte? Un collègue l'appelait en consultation, pourquoi ne s'y rendrait-il pas? Il eût prévu ce coup, qu'il aurait quitté Paris jusqu'au moment du procès; mais il était pris à l'improviste. Que dire pour justifier une absence qu'il n'avait pas annoncée? Il n'avait pas de mère, de frères qui pussent l'appeler et auprès desquels il fût obligé de rester. D'ailleurs il voulait aller à l'audience, et, puisque son témoignage devait peser d'un poids considérable sur la conviction des jurés, c'était son devoir de l'apporter à Florentin; c'eût été une lâcheté méprisable de manquer à ce devoir, et, de plus, c'eût été une imprudence: aux yeux de tous, il devait paraître n'avoir rien à craindre, et cette assurance, cette confiance en soi étaient une des conditions de son salut. Or, s'il venait à l'audience, et à tous les points de vue il était impossible qu'il n'y vînt pas, il s'y rencontrerait avec madame Dammauville, puisqu'elle voulait s'y faire porter au cas où elle ne pourrait pas s'y rendre librement. Soit chez elle, soit au palais de Justice, la rencontre était donc fatale, et, quoi qu'il eût fait, les circonstances plus fortes que sa volonté l'avaient préparée et amenée: tout ce qu'il tenterait ne l'empêcherait pas.

La seule question qui méritât d'être à cette heure sérieusement pesée était celle de savoir où cette rencontre serait moins dangereuse pour lui,—chez madame Dammauville, ou au Palais? Tout le reste était au-dessus de lui, et échappait à sa volonté.

Il réfléchissait ainsi silencieusement, sans plus s'occuper de Philis que si elle n'était pas près de lui, ne la regardant pas, les yeux perdus dans le vague, le front contracté, les lèvres serrées, quand la sonnette de l'entrée résonna: comme Joseph était à son poste, Saniel ne bougea pas.

—Si c'est un malade, dit Philis, qui ne voulait pas partir déjà, j'attendrai dans la salle à manger.

Et elle se leva.

Avant qu'elle fût sortie, Joseph entra:

—Monsieur le docteur Balzajette, dit-il.

—Tu vois, s'écria Philis.

Sans lui répondre, Saniel fit signe à Joseph d'introduire le docteur Balzajette, et, tandis qu'elle disparaissait légèrement, sans bruit, il se dirigea vers le salon.

Balzajette vint à lui les deux mains tendues:

—Hé! bonjour, mon jeune confrère! Enchanté de vous rencontrer.

L'accueil était bienveillant, amical et aussi protecteur; Saniel y répondit de son mieux.

—Depuis que nous nous sommes rencontrés, continua Balzajette, j'ai pensé à vous. A cela, rien que de naturel, car vous m'inspirez une vive sympathie, et ce n'est pas d'aujourd'hui; la première fois que vous êtes venu me faire visite, vous m'avez tout de suite plu; je vous ai deviné et me suis dit «Voilà un grand garçon qui fera son chemin.» Vous souvenez-vous?

Assurément il se souvenait; et de toutes les visites qu'il avait faites à ce moment aux médecins et aux pharmaciens de son quartier, celle à Balzajette avait été la plus dure; il était impossible de montrer plus de morgue, plus de hauteur; plus de dédain, que ce solennel n'en avait mis dans son accueil. Mais alors le jeune confrère était perdu dans la foule des pauvres diables et vraisemblablement il y resterait; tandis que, maintenant qu'il en était sorti, on ne savait pas où il irait.

—Je vous disais que j'avais pensé à vous, continua Balzajette; c'est à propos de cette cliente dont vous m'avez parlé; vous savez?

—Madame Dammauville?

—Précisément. Je l'ai remise sur pied comme j'en étais sûr et comme je vous l'avais annoncé; mais, depuis, cette mauvaise température lui a fait reprendre le lit. Ce n'est qu'une affaire de jours, sans aucun doute; seulement, en attendant, la pauvre femme s'irrite, s'impatiente; vous savez, jeune confrère, les femmes! Enfin, que vous dirai-je? Pour calmer cette impatience, je lui ai spontanément proposé une consultation, et naturellement j'ai prononcé votre nom, qui était indiqué par votre beau travail sur les lésions médullaires; je l'ai appuyé comme il convenait, avec l'estime qu'il s'est acquise, et j'ai eu la satisfaction de le voir accepter.

Saniel remercia comme s'il croyait à la parfaite sincérité de cette proposition spontanée.

—J'aime les jeunes, et tiens à vous dire que, toutes les fois que l'occasion s'en présentera, je serai heureux de vous introduire dans ma clientèle. Pour madame Dammauville, quel jour voulez-vous que nous prenions?

Comme Saniel paraissait hésitant, Balzajette, se méprenant sur la cause de son silence, insista:

—C'est une impatiente, dit-il; prenons donc le jour le plus rapproché qu'il sera possible.

Il fallait répondre, et dans ces conditions un refus n'était pas explicable.

—Voulez-vous demain? dit-il.

—Demain, c'est entendu. Votre heure?

Avant de répondre, Saniel alla à son bureau et consulta un almanach, ce qui parut parfaitement ridicule à Balzajette:

—Est-ce qu'il s'imagine, le jeune confrère, que je vais croire son temps si étroitement pris, qu'il lui faut des combinaisons pour me donner une heure? Mais ce n'était point une combinaison de ce genre que Saniel cherchait: poser devant cette vieille baderne, l'éblouir, il avait bien la tête à cela! Son almanach donnait le lever et le coucher du soleil, et c'était l'heure précise de ce coucher qu'il voulait: 26 mars, 6 h. 20 m.; à ce moment, il ne ferait pas encore assez nuit pour que les lampes fussent allumées chez madame Dammauville, et déjà, cependant, le jour serait assez sombre pour que dans l'incertitude du soir elle le vît mal.

—Voulez-vous six heures un quart? Je passerai vous prendre à six heures.

—Volontiers; seulement je vous demanderai d'être très exact; j'ai un dîner pour sept heures, rue Royale.

Et Saniel promit l'exactitude; ce dîner était une circonstance favorable qui lui promettait de sortir de chez madame Dammauville avant qu'on apportât les lampes.

Quand Balzajette fut parti, il alla rejoindre Philis dans la salle à manger où elle attendait anxieuse:

—Rendez-vous est pris pour demain, à six heures un quart, chez madame Dammauville.

Elle se jeta à son cou:

—Je savais bien que tu me pardonnerais.