XV

En suivant la rue des Petits-Champs pour rentrer chez lui, Saniel marchait allègrement. Si, plus d'une fois, son émotion avait été poignante pendant cette longue séance, en somme il ne pouvait être que satisfait de ses résultats: la concierge ne l'avait pas vu, cela était désormais acquis; l'hypothèse du couteau de boucher était posée de façon à faire son chemin; enfin, il semblait vraisemblable que Caffié n'avait pas pris les numéros de ses billets.

Mais eussent-ils été notés et dût-on découvrir plus tard le carnet qui les contenait, que ce danger n'était pas immédiat. En effet, pendant qu'il rédigeait son rapport et qu'il écoutait la déposition de la concierge, son esprit, au lieu de se tendre sur ces deux choses, avait, par une anomalie bizarre, couru à une troisième: alors, comme par une sorte d'inspiration, il avait trouvé le moyen qui s'était toujours dérobé à lui lorsqu'il le cherchait de toutes les forces de son application,—et qui consistait à se débarrasser le soir même des billets de banque, sans les détruire; pour cela il n'avait qu'à les diviser en petits paquets, à les mettre sous enveloppe, et à les confier, sous diverses initiales, à la poste restante, qui les lui garderait fidèlement jusqu'au jour où il pourrait les lui redemander sans se compromettre.

Dans la déposition de la concierge, dans la piste indiquée par le couteau, dans l'invention de la poste restante, il y avait donc de justes motifs de satisfaction qui pouvaient rendre sa respiration libre; décidément la chance semblait être avec lui, et il aurait pu se dire que tout était pour le mieux, s'il n'avait point commis l'imprudence vraiment folle d'entrer dans ce café. Qu'avait-il besoin de s'établir là et d'y rester assez longtemps pour provoquer l'attention? Pour éviter celle des passants, il avait été s'exposer à la curiosité du personnel de ce café; la belle affaire en vérité, et bien digne d'un imbécile qui a perdu la tête! On lui aurait raconté cela d'un homme à peu près intelligent, qu'il se serait refusé à le croire, et pour lui c'était vrai cependant. Quelles conséquences aurait cette maladresse? C'était ce qu'on ne pouvait prévoir. Aucune, peut-être. Et peut-être de très graves. Dans ces conditions d'incertitude, le mieux était donc de faire comme s'il ne l'avait pas commise, et de tâcher de l'oublier; ce qui pressait pour le moment, c'étaient les billets de banque, et il ne devait penser qu'à eux.

Rentré chez lui et sa porte fermée, il mit tout de suite son idée à exécution: des trois liasses de billets il fit dix paquets, de façon à ne former qu'un petit volume, plia chacun d'eux dans une feuille de papier fort, le plaça sous enveloppe simplement gommée, et sur cette enveloppe il écrivit deux lettres de l'alphabet se suivant en commençant par A, et deux chiffres commençant par 1 et se suivant aussi: A. B. 12,—C. D. 34,—E. F. 56;—puis il les adressa poste restante dans les dix premiers bureaux de Paris inscrits sur son almanach. Cet ordre logique et facile à retenir lui permettait de ne pas garder une note de cette combinaison, et de défier ainsi toute recherche si jamais on en faisait. Sans doute un ou plusieurs de ces paquets pouvaient être volés ou égarés, mais c'était là une considération peu importante pour lui: ce n'était pas pour trente mille francs qu'il avait tué Caffié, c'était simplement pour trois mille; et puisqu'il avait eu la pensée de brûler ces billets, il pouvait maintenant, sans souci, s'exposer à en perdre quelques-uns.

Quand cette idée de la poste restante lui était venue, il s'était dit qu'il jetterait ses enveloppes dans la boîte la plus voisine de chez lui, ce qui terminerait tout; mais, au moment de partir, il réfléchit que ces dix lettres ayant une suscription à peu près pareille, trouvées en tas dans la même boîte, pourraient provoquer la curiosité, et il résolut de les diviser dans cinq ou six bureaux, où il allait les porter lui-même, à pied, sans prendre une voiture, bien qu'il eût maintenant de quoi la payer, car le cocher qui l'aurait conduit pourrait devenir un jour un témoin redoutable.

Après la course folle de la journée à travers les bois et les champs, après ses émotions de la soirée, il se sentait brisé et las d'une fatigue qu'il ne connaissait point, mais il comprenait qu'il n'avait pas la liberté d'écouter cette lassitude. Une nouvelle situation lui était faite qui avait cela de particulier qu'il cessait de s'appartenir pour être désormais, et pour rester jusqu'à la fin de sa vie, le prisonnier de son crime; ce serait ce crime qui, à partir de cette soirée, commanderait, à lui qu'il faudrait obéir.

De cela, il eut une perception très nette qui le frappa: comment n'avait-il pas prévu cette situation quand, pesant si longuement le pour et le contre, en homme intelligent qui peut scruter l'avenir sous toutes ses faces, il avait examiné ce qui devrait arriver? Mais pour surprenante qu'elle fût, la découverte n'en avait pas moins une certitude incontestable, et la preuve qui s'en dégageait, fâcheuse et troublante, était que, si intelligent qu'on soit ou qu'on se croie, on a toujours à apprendre de l'expérience.

Qu'apprendrait-il encore? Il fallait qu'il s'avouât qu'il se trouvait en face de l'inconnu, et tout ce qu'il pouvait souhaiter, c'était que cette leçon qu'il recevait des faits fût la plus dure; quant à s'imaginer qu'elle était la dernière, c'eût été folie: on verrait.

Pour le moment, il ne s'agissait que des lettres qu'il avait préparées, et, qu'il fût ou ne fût pas fatigué, il devait au plus vite s'en débarrasser: il les prit et tout de suite il se mit en route, allant, par les rues qui commençaient à se faire désertes et sombres, du bureau de la rue Cambon à celle de la place Ventedour, de la rue de Choiseul à la place de la Bourse, et continuant ainsi jusqu'à ce qu'il eût fini.

Quand il rentra, une heure du matin était sonnée depuis assez longtemps déjà; il se coucha tout de suite, et dormit d'un lourd sommeil, sans réveils et sans rêves.

Il faisait grand jour lorsqu'il ouvrit les yeux le lendemain; surpris d'avoir dormi si tard, il sauta à bas du lit: sa montre marquait huit heures; mais, comme il ne devait partir qu'à onze heures quinze minutes, il avait du temps devant lui.

A quoi l'employer?

C'était la première fois, depuis des années, qu'il se posait une pareille question, lui qui, chaque matin, trouvait toujours qu'il lui manquerait trois ou quatre heures pour remplir son programme.

Il s'habilla lentement, c'est-à dire lentement pour lui qui, d'ordinaire mettait dix minutes à sa toilette, mais cela ne faisait encore que huit heures vingt.

Alors il pensa à écrire à Philis pour la prévenir de son voyage; puis tout de suite il changea d'idée en décidant d'aller le lui annoncer lui-même.

L'année précédente, il avait soigné madame Cormier, atteinte d'une attaque de paralysie, et il pouvait, à condition de ne pas répéter trop souvent ses visites, se présenter chez elle sans paraître venir voir Philis: c'était en passant, pour prendre des nouvelles d'une malade à laquelle il s'intéressait par cela même qu'il l'avait guérie, et dont il voulait suivre la guérison.

Au moment où il l'avait soignée, madame Cormier habitait aux Batignolles, rue des Moines, un petit rez-de-chaussée au fond d'un jardin, qu'il lui avait fait quitter parce qu'il était trop humide, pour la faire monter à un cinquième étage où elle trouvait de l'air et de la lumière. A neuf heures, il frappait à sa porte.

—Entrez, répondit une voix d'homme.

Il fut surpris, car, au temps où il venait presque tous les jours, il n'avait jamais rencontré d'homme. Qui était celui-là qui répondait comme s'il était chez lui? Il tourna la clef dans la serrure et se trouva dans un vestibule noir d'où était partie évidemment cette voix et où cependant il ne vit personne, celui qui avait répondu étant sans doute caché par un rideau qui partageait le vestibule en deux. De plus en plus surpris, car il n'avait pas encore vu ce rideau, il frappa à la porte de la salle à manger; cette fois, ce fut la voix claire de Philis qui répondit:

—Entrez.

Il ouvrit et, devant une grande table posée contre la fenêtre, il vit Philis, habillée d'une blouse grise, qui travaillait. Sur la table étaient étalés de petits cartons, et à portée de la main elle avait une boîte à aquarelle avec un verre dont l'eau était salie par le lavage des pinceaux.

Au bruit des pas sur le parquet, elle retourna la tête, et instantanément elle fut debout; mais elle retint le cri, le nom qui lui était monté aux lèvres:

—Maman, dit-elle, c'est M. le docteur Saniel.

Aussitôt madame Cormier, sortant de la cuisine, entra dans la salle en marchant difficilement; car, si Saniel l'avait remise sur pied, il ne lui avait rendu ni la souplesse ni l'aisance de la jeunesse.

Les premières politesses échangées, Saniel expliqua que, ayant une visite à faire aux Batignolles, il n'avait pas voulu venir auprès de sa malade sans la voir et lui demander comment elle se trouvait.

Pendant que madame Cormier expliquait, avec la prolixité des malades, ce qu'elle éprouvait et aussi ce qu'elle était étonnée de n'éprouver point, Philis regardait Saniel, inquiète de lui trouver la physionomie si convulsée. Assurément il s'était passé quelque chose de très grave; sa visite le disait, d'ailleurs. Mais quoi? Son angoisse était d'autant plus vive qu'il évitait assurément de la regarder. Pourquoi? Elle n'avait rien fait et ne trouvait aucun reproche à s'adresser.

A ce moment la porte du vestibule s'ouvrit, et un homme jeune encore, de grande taille, à la barbe blonde frisée, entra dans la salle: celui du vestibule, pensa Saniel en l'examinant.

—Mon fils, dit madame Cormier.

—Mon frère Florentin, dont nous avons si souvent parlé, dit Philis.

Florentin! Il était donc devenu imbécile de n'avoir pas pensé que cet homme que le rideau lui avait caché et qui répondait en maître quand on frappait, ne pouvait être que le frère de Philis? Était-il si profondément bouleversé qu'un raisonnement aussi simple lui était impossible? Décidément il importait qu'il partît au plus vite; le voyage calmerait sa machine nerveuse affolée.

—On m'a écrit, dit Florentin, et depuis mon retour, on m'a raconté combien vous aviez été bon pour ma mère. Permettez-moi de vous en remercier d'un coeur ému et reconnaissant; j'espère que bientôt cette reconnaissance ne restera pas un vain mot.

—Ne parlons pas de cela, dit Saniel, en regardant Philis avec une franchise et un visage ouvert qui, jusqu'à un certain point, la rassurèrent; c'est moi qui suis l'obligé de madame Cormier. Si le mot n'était pas barbare; je dirais que sa maladie a été une bonne fortune pour moi.

Puis, pour détourner la conversation, et surtout pour tâcher de dire à Philis qu'il voulait l'entretenir en particulier un court instant, il s'approcha de la table:

—Et que faites-vous là de charmant, mademoiselle? demanda-t-il.

—Oh! charmant! Je ne sais pas si, en travaillant consciencieusement, je serais jamais arrivée à avoir un talent qui me permît de faire charmant; mais c'est au métier que je suis réduite, et le métier doit se contenter de l'à-peu-près. Voyez ces douze menus: ils n'ont tous les douze qu'un seul et même dessin, et voilà comment je dois procéder pour gagner quelque chose au bout de ma journée.

Disant cela, elle trempa son pinceau dans sa boîte à couleurs, établit la nuance qu'elle voulait sur le fond d'une assiette cassée qui lui servait de palette, et rapidement elle appliqua cette nuance sur chacun de ces douze menus.

—Économie de temps et de couleur, dit-elle; mais avec de pareils procédés, qui sont une nécessité, comment penser à faire charmant? je voudrais bien essayer pourtant... si j'en avais le loisir.

—La vie a de ces duretés et pour tout le monde. Il faudrait ne travailler que pour le plaisir....

—Alors on ne ferait rien, dit Florentin avec béatitude.

—Veux-tu te taire, paresseux! s'écria Philis.

Saniel donna quelques conseils à madame Cormier, puis il se leva pour partir.

Philis le suivit, et Florentin parut vouloir les accompagner; mais elle l'arrêta:

—J'ai une question à adresser à M. Saniel, dit-elle.

Quand ils furent arrivés sur le palier elle tira la porte du vestibule de façon à la fermer complètement.

—Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-elle d'une voix hâtée qui tremblait.

—J'ai voulu t'avertir que je pars à onze heures pour Monaco.

—Tu pars?

—J'ai reçu 200 francs, d'un client et je vais les risquer au jeu. Deux cents francs ne peuvent pas payer Jardine ni les autres; au jeu, ils peuvent me donner quelques milliers de francs.

—Oh! pauvre cher, comme il faut que tu sois désespéré pour avoir, toi, tel que tu es, une pareille idée!

—J'ai tort?

—Jamais tort à mes yeux, pour mon coeur, pour mon amour! Que la fortune, ô mon bien-aimé, soit avec toi?

—Donne-moi ta main.

Elle regarda autour d'elle en écoutant: personne, aucun bruit.

Alors, l'attirant, elle lui mit ses lèvres sur les lèvres:

—Toute à toi, avec toi!

—Je serai de retour mardi.

—Mardi, à cinq heures, j'arriverai.