XVI
Personne ne connaissait le jeu aussi peu que Saniel: il savait qu'on jouait à Monaco, voilà tout; et à Paris il avait pris son billet pour Monaco, où il descendit de wagon.
En sortant de la gare, il regarda autour de lui pour s'orienter; ne voyant rien qui ressemblât à une maison de jeu telle qu'il la comprenait, c'est-à-dire au casino de Royat, le seul établissement de ce genre qu'il eût jamais vu, il s'adressa à un passant:
—La maison de jeu, je vous prie?
—On ne joue pas à Monaco.
—Je croyais.
—C'est à Monte-Carlo qu'on joue.
—Et c'est loin, Monte-Carlo?
—Là-bas.
De la main, le passant lui indiqua, sur la pente de la montagne, un endroit verdoyant où, au milieu du feuillage, se montraient les toits et les façades de constructions importantes.
Il remercia et se dirigea de ce côté, tandis que le passant, en appelant un autre, racontait la demande qui venait de lui être adressée; et tous deux riaient en haussant les épaules: pouvait-on être bête comme ces Parisiens! Encore un qui allait se faire plumer et qui arrivait de Paris exprès pour ça! Était-il drôle avec ses grandes jambes et ses grands bras!... Est-ce qu'on joue avec une pareille tournure!...
Sans s'inquiéter de ces rires qu'il entendait derrière lui, Saniel continua son chemin en regardant la mer bleue miroiter sous les rayons obliques du soleil déjà bas à l'horizon. Malgré sa nuit passée en wagon, il ne ressentait aucune fatigue; au contraire, il se trouvait dispos de corps et d'esprit; le voyage avait calmé l'agitation de ses nerfs, et c'était avec une tranquillité parfaite qu'il envisageait ce qui s'était passé avant son départ. Dans l'état d'apaisement qui était le sien présentement, il n'avait plus à craindre de maladresse ou de coups de folie, et, puisqu'il avait ressaisi sa volonté, tout irait bien: plus de regards en arrière, encore moins en avant, le présent seul devait l'occuper.
Le présent, à cette heure, c'était le jeu. Comment jouait-on? A quoi jouait-on? A la roulette, il le savait; mais, ce qu'était la roulette, il l'ignorait. Il ferait comme ses voisins. Si on se moquait de lui, peu importait; et même, en réalité, il devait désirer qu'on s'en moquât: on se rappelle avec plaisir ceux dont on a ri; ce qu'il venait chercher dans ce pays, c'était justement qu'on se souvînt de lui.
Quand il entra dans les salons de jeu, il remarqua qu'il y régnait un silence religieux: autour d'une grande table recouverte d'un tapis en drap vert que partageaient des dessins et des chiffres, des gens étaient assis sur les chaises hautes d'où ils paraissaient officier; d'autres sur des chaises plus basses ou simplement debout autour de la table poussaient ou ramassaient des louis et des billets de banque sur le drap vert, et une voix forte répétait d'un ton monotone: «Messieurs, faites votre jeu!... Le jeu est fait!... Rien ne va plus?...» alors une petite boule d'ivoire était lancée dans un cylindre où elle roulait avec un bruit métallique. Bien qu'il n'eût jamais vu de roulette, il n'eut pas un effort d'intelligence à faire pour deviner que c'en était une.
Et, avant de mettre sur la table les quelques louis qu'il tenait déjà dans sa main, il regarda autour de lui comment on procédait. Mais il eut beau s'appliquer, après la dixième partie il n'avait pas mieux compris qu'après la première: avec des râteaux les croupiers ramassaient l'enjeu de certains joueurs; avec ces mêmes râteaux, ils doublaient, décuplaient, ou même payaient dans des proportions dont il ne se rendait pas compte certains autres, et c'était tout.
Enfin, peu importait; croyant avoir vu comment on mettait son argent sur la table, cela suffisait. Il avait cinq louis dans la main, quand le croupier dit «Messieurs, faites votre jeu»; il les posa sur le numéro 32 ou, tout au moins, il crut qu'il les plaçait sur ce numéro. «Rien ne va plus!...» La boule roula dans le cylindre que le croupier avait fait tourner.
—31! appela le croupier qui ajouta quelques autres mots que Saniel entendit mal ou qu'il ne comprit pas.
Si peu qu'il connût la roulette, il crut qu'il avait perdu: il avait placé sa mise sur le 32, c'était le 31 qui sortait, la banque gagnait. Il fut surpris de voir le croupier lui pousser un tas d'or qui devait former une centaine de louis, ou à peu près, et accompagner ce mouvement d'un coup d'oeil qui, sans que le doute fût possible, voulait dire: «A vous, monsieur!»
Que devait-il faire? Puisqu'il avait perdu, il ne pouvait pas ramasser cet argent qu'on lui envoyait par erreur.
Il avait déposé sa mise en se penchant pardessus l'épaule d'un monsieur à la chevelure et à la barbe d'un noir invraisemblable, qui, sans jouer, piquait une carte avec une épingle. Ce monsieur se tourna vers lui et, avec un sourire tout à fait aimable, du ton le plus gracieux:
—A vous, monsieur, dit-il.
Décidément, il s'était trompé en croyant qu'il avait perdu, et il devait ramasser ce tas de louis; ce qu'il fit, mais en oubliant de ramasser aussi sa première mise.
La roulette tournait de nouveau.
32! appela le croupier.
Saniel venait de s'apercevoir que ses cinq louis étaient restés sur le 32, il crut qu'il avait gagné puisque c'était ce numéro qui venait de sortir, et son ignorance n'allait pas jusqu'à ne pas savoir qu'un numéro, à la roulette, est payé trente-six fois sa mise: c'était donc cent quatre-vingts louis que le râteau du croupier allait lui pousser.
Mais, à sa grande surprise, il ne lui en poussa pas plus qu'au premier coup. Cela devenait incompréhensible: on le payait quand il avait perdu, et quand il avait gagné on ne lui donnait que la moitié de son dû.
Sa physionomie trahit si bien son étonnement qu'il vit un sourire moqueur dans les yeux du monsieur à la chevelure noire, qui s'était de nouveau tourné vers lui.
Comme il jouait pour jouer, et non pour gagner ou pour perdre, il empocha ce qu'on venait de lui envoyer, ainsi que sa mise.
—Puisque vous ne jouez plus, dit le monsieur aimable en quittant sa chaise, voulez-vous me permettre de vous dire un mot?
Saniel s'inclina et ils s'éloignèrent de la table; quand ils furent assez à l'écart pour ne pas troubler le recueillement des joueurs, le monsieur salua cérémonieusement:
—Permettez-moi de me présenter moi-même: prince Mazzazoli.
Saniel crut qu'il devait répondre en donnant son nom et sa qualité.
—Eh bien, monsieur le docteur, dit le prince avec un fort accent italien, vous me pardonnerez, je l'espère, une simple observation que mon âge autorise peut-être: vous jouez comme un enfant.
—Comme un ignorant, répondit Saniel sans se fâcher, car, si insolite que fût cette observation, il avait déjà calculé qu'il pouvait être bon pour l'avenir d'avoir à invoquer le témoignage d'un prince.
—Je suis sûr que vous en êtes encore à vous demander pourquoi on vous a payé dix-huit fois votre mise au premier coup que vous avez joué, et pourquoi on ne vous l'a pas payée trente-six fois au second.
—C'est vrai.
—Eh bien, je vais vous le dire. C'est que, au lieu de placer votre argent en plein sur le numéro que vous aviez choisi, vous l'avez placé à cheval sur le 31 et le 32: par une chance qu'on peut vous envier, le résultat a été le même pour vous; mais que ne donnerait pas cette chance si, au lieu de s'en remettre au hasard, elle était éclairée! Car la roulette n'est pas un jeu de hasard, comme on le croit à tort: tout y est calcul et combinaison. Ainsi, en plaçant votre argent sur deux numéros, vous aviez cinq chances contre vous, comme vous en auriez eu six et demie sur trois numéros, sept sur quatre. Voilà ce qu'il faut savoir avant de rien risquer, et ce que je vous offre si vous voulez que nous formions une association jusqu'à ce soir. Votre chance unie à mon expérience, nous faisons sauter la banque.
Saniel n'avait pas attendu cette conclusion pour deviner à peu près ce qu'elle allait être: un mendiant, ce vieux prince italien si bien teint.
—Mon intention est de ne plus jouer, dit-il.
—Avec votre chance, ce serait plus qu'une faute.
—J'avais besoin d'une certaine somme, je l'ai gagnée, elle me suffit.
—Vous ne ferez pas la folie de refuser la main que la Fortune vous tend.
—Êtes-vous sûr qu'elle me la tend? dit Saniel, qui trouvait que c'était le prince.
—N'en doutez pas; je vais vous le démontrer....
—Je vous remercie; je ne reviens jamais sur ce que j'ai arrêté.
En tout autre moment, Saniel eût tourné le dos à cet importun; mais c'était un témoin qu'il fallait ménager.
—Je n'ai plus rien à faire ici, dit-il poliment; permettez que je me retire après vous avoir remercié de votre offre, dont j'apprécie la gracieuseté.
—Eh bien, s'écria le prince, puisque vous ne voulez pas épuiser votre chance, laissez-moi le faire pour vous; cet argent peut être un fétiche, prenez dessus cinq louis, cinq louis seulement: confiez-les-moi; je les joue d'après mes combinaisons, qui sont certaines, et ce soir je vous remets votre part de bénéfices. Où êtes-vous descendu? Moi j'habite la Villa des Palmes.
—Nulle part; j'arrive.
—Alors trouvez-vous ce soir, à dix heures, dans cette salle et nous liquiderons notre association.
Son premier mouvement fut de refuser. A quoi bon faire la charité à ce vieux singe? Mais, après tout, ce n'était pas bien cher que de payer son témoignage cinq louis, et il les lui donna.
—Mille grâces! Ce soir, à dix heures.
Comme Saniel allait sortir de la salle, il se trouva face à face avec son ancien camarade Duphot, qui entrait accompagné d'une femme,—celle-là même qu'il avait soignée.
—Comment! vous ici? Ah! par exempte, elle est bien bonne.
Et tous deux, l'amant et la maîtresse, s'exclamèrent.
Saniel raconta pourquoi il était à Monaco et ce qu'il avait fait depuis son arrivée.
—Avec mon argent! Ah! elle est bien bonne, s'écria Duphot.
—Et vous ne jouez plus? demanda la femme.
—J'ai ce qu'il me faut.
—Alors vous allez jouer pour moi.
Il voulut se défendre, mais ils l'entraînèrent à la table de la roulette et lui mirent chacun un louis dans la main.
—Jouez.
—Comment?
—Comme l'inspiration vous conseillera: vous avez la veine.
Mais sa veine n'avait guère de souffle; les deux louis qu'ils avaient jetés au hasard furent perdus.
On lui en donna deux autres; cette fois ils en gagnèrent huit.
—Vous voyez, cher ami.
Il continua avec des chances diverses, gagnant, perdant.
Au bout d'un quart d'heure on lui permit d'abandonner le jeu.
—Et qu'allez-vous faire maintenant? demanda Duphot.
—Envoyer ce que je dois à mon créancier par mandat télégraphique.
—Vous savez où est le télégraphe?
—Non.
—Je vais vous conduire.
C'était un second témoin dont Saniel n'avait garde de refuser le concours.
Quand il eut envoyé son mandat à Jardine, il n'avait plus rien à faire à Monte-Carlo, et comme il ne pouvait partir que le soir, à onze heures, il resta désoeuvré, ne sachant à quoi employer son temps. Alors il acheta un journal de Nice et alla s'asseoir dans le jardin, sous un bec de gaz, en face de la mer tranquille et sombre. Peut-être trouverait-il dans ce journal quelque dépêche télégraphique qui lui apprendrait ce qui s'était passé rue Sainte-Anne depuis son départ.
Il chercha assez longtemps; puis à la fin du journal, aux Dernières nouvelles, il lut: «Le crime de la rue Sainte-Anne paraît entrer dans une voie nouvelle; des recherches faites avec plus de soin ont amené la découverte d'un bouton de pantalon auquel adhère un morceau d'étoffe. Il est donc démontré qu'avant le crime il y a eu lutte entre la victime et son assassin. Comme ce bouton porte certaines lettres et certaines marques, c'est un indice précieux pour la police.»
Cette preuve d'une lutte entre la victime et son assassin fit sourire Saniel: si la police entrait dans cette voie, elle ferait un joli bout de chemin avant d'arriver à un résultat. Qui pouvait savoir depuis combien de temps ce bouton se trouvait dans cette pièce peu balayée? De qui provenait-il?
Tout à coup, quittant brusquement son banc, il entra dans un bosquet et vivement il se tâta: n'était-ce pas lui qui avait perdu ce bouton?
Mais il fut bien vite honteux de ce mouvement inconscient: le bouton que la police était si fière d'avoir découvert ne lui appartenait point; ce ne serait pas à lui que conduirait la nouvelle voie sur laquelle elle venait de s'engager.