IX

On arriva à Bade, et avant d'entrer dans les allées de Lichtenthal, madame de Barizel invita très gracieusement le duc de Naurouse à les venir voir; sa fille et elle seraient heureuses de parler de la délicieuse journée qui finissait.

Pour la première fois Corysandre se mêla à l'entretien d'une façon directe et avec une certaine initiative.

—Et de la terrasse d'Eberstein, dit-elle en se penchant vers Roger.

—Alors le dîner ne mérite pas un souvenir? dit Savine d'un air bourru.

Mais Corysandre ne daigna pas répondre; ce fut sa mère qui, voyant qu'elle se taisait, prodigua les remerciements et les compliments à Savine sans que celui-ci s'adoucît.

Lorsque madame de Barizel et sa fille furent rentrées chez elles, Savine et Roger ne se séparèrent point, car c'était sans retard que celui-ci voulait procéder à son interrogatoire.

—Faites-vous un tour? demanda-t-il d'un ton qui marquait le désir d'une réponse affirmative.

—Je voudrais voir un peu où en est la rouge.

Cela n'arrangeait pas les affaires de Roger, qui ne prenait souci ni de la noire ni de la rouge; mais il n'avait qu'à accompagner Savine à la Conversation en faisant des voeux pour qu'il gagnât, ce qui le mettrait de belle humeur.

Il ne gagna ni ne perdit, car lorsqu'il entra dans les salles de jeu, le vieux marquis de Mantailles vint vivement au-devant de lui, et après un court moment d'entretien à voix basse, Savine revint à Roger, déclarant qu'il ne jouerait pas ce soir-là.

Mais il regarda jouer et Roger dut rester près de lui attendant qu'il voulût bien sortir. Le sujet qu'il allait aborder était assez délicat, et avec un homme du caractère de Savine assez difficile pour avoir besoin du calme du tête-à-tête dans la solitude.

Enfin ils sortirent, et aussitôt qu'ils furent dans le jardin, à peu près désert, Roger commença:

—J'ai à vous remercier, cher ami, de la bonne journée que vous m'avez fait passer.

—Assez agréable en effet, dit Savine, se rengorgeant.

—Cette jeune fille est adorable.

—Oui.

Ce «oui» fut dit d'un ton grognon: ce n'était pas de Corysandre que Savine voulait qu'on lui parlât, c'était de lui-même, de lui seul; il le marqua bien:

—Et mes chevaux, dit-il, comment trouvez-vous qu'ils ont mené cette longue course dans des montées et des descentes et un chemin dur? Quand il y aura des courses sérieuses en France, je me charge de battre tous vos anglais avec mes russes: nous verrons si le bai à la mode ne sera pas remplacé par notre gris, qui est la vraie couleur du cheval.

—Oh! très bien, dit Roger avec indifférence. Et madame de Barizel, vous la connaissez beaucoup?

—Je la connais depuis que je suis à Bade, j'ai été mis en relation avec elle par Dayelle.

Puis, revenant au sujet qui lui tenait au coeur:

—Notez que la voiture était lourde; vous me direz qu'on en trouverait difficilement une mieux comprise et où chaque détail soit aussi soigné, aussi parfait; c'est très vrai, mais enfin elle est lourde, et puis nous étions sept personnes.

—Oh! mademoiselle de Barizel est si légère, dit vivement Roger, se cramponnant à cette idée pour revenir à son sujet.

—Où voyez-vous ça? Ce n'est pas une petite fille, c'est une femme.

—Vous pouvez dire la plus belle des femmes.

—Comme vous en parlez!

—Cela vous blesse?

—Pourquoi, diable, voulez-vous que cela me blesse? Cela m'étonne, voilà tout. De la poésie, de l'enthousiasme, je ne vous savais pas si démonstratif. On a bien raison de dire que les voyages forment la jeunesse, mais ils la déforment aussi.

—Trouvez-vous donc que ce que vous appelez mon enthousiasme pour mademoiselle de Barizel ne soit pas justifié?

Ce fut avec un élan d'espérance qu'il posa cette question qui allait lui apprendre ce que Savine pensait de Corysandre et comment il la jugeait.

—Parfaitement justifié, au contraire; je partage tout à fait votre sentiment sur mademoiselle de Barizel; c'est une merveille.

—Ah!

—Comme vous dites cela.

—Je ne dis rien.

—Il me semblait que mon admiration vous surprenait.

—Pas du tout, elle me paraît toute naturelle; ce qui me surprendrait, ce serait que la voyant souvent...

—Je la vois tous les jours.

—... Vous ne soyez pas sous le charme de sa beauté.

—Mais j'y suis, cher ami... comme tous ceux qui la connaissent d'ailleurs, comme vous et bien d'autres. C'est la première femme que je rencontre dont la beauté ne soit ni contestée ni journalière; tout le monde la trouve belle, et elle est également belle tous les jours.

Ces réponses n'étaient pas celles que Roger voulait, car dans leur franchise apparente elles restaient très vagues; que Savine jugeât Corysandre comme tout le monde, ce n'était pas cela qui le fixait; il essaya de rendre ses questions plus précises sans qu'elles fussent cependant brutales.

—Comment se fait-il qu'avec cette beauté, un nom, de la fortune, elle ne soit pas encore mariée?

—Elle est bien jeune; elle a attendu sans doute quelqu'un digne d'elle.

—Et elle attend encore?

—Vous voyez.

—Et l'on ne parle pas de son mariage?

—Au contraire, on en parle beaucoup; on la marie tous les jours.

—Avec qui?

Ce fut presque malgré lui que Roger lâcha cette question.

—Avec moi... Et avec d'autres; mais, vous savez, il ne faut pas attacher trop de valeur aux propos de gens qui parlent sans savoir ce qu'ils disent, pour parler.

—Alors, il n'y aurait donc rien de fondé dans ces propos?

Savine haussa les épaules, mais il ne répondit pas autrement.