VIII
Dans le vestibule de l'hôtel, Roger se trouva face à face avec Savine, qui arrivait.
—Vous veniez chez moi? dit Savine en tendant la main au duc.
C'était en effet une de ses prétentions de s'imaginer qu'on devait toujours aller chez lui et que lui n'avait à aller chez ses amis que quand il avait besoin d'eux; c'était pour cela qu'ayant appris la veille que le duc de Naurouse était venu pour le voir, il n'avait pas bougé de toute la matinée, attendant une seconde visite d'un ami dont il s'était séparé depuis près de deux ans et ne se décidant à venir chez cet ami qu'à la dernière extrémité.
—J'ai toutes sortes de choses à vous apprendre.
Et, serrant le bras de Roger contre le sien comme par un mouvement de sympathie:
—D'abord ce qui vous touche de près: Madame d'Arvernes n'a point été malade de désespoir après votre départ; elle a reçu les consolations d'un très joli garçon qu'elle a été découvrir en province, je ne sais où, le vicomte de Baudrimont.
—J'ai dîné hier avec lui et avec madame d'Arvernes.
—Vous savez, Naurouse, vous êtes admirable avec votre flegme.
Si Roger n'avait jamais voulu avouer qu'il était l'amant de madame d'Arvernes alors qu'il l'aimait, il n'était pas plus disposé à un aveu de ce genre maintenant que tout était fini entre elle et lui.
—Où voyez-vous ce flegme? dit-il froidement. Vous me racontez des histoires de madame d'Arvernes qui sont curieuses jusqu'à un certain point, mais qui ne me touchent pas de près comme vous pensez; il est donc tout naturel qu'elles ne m'émeuvent point.
Savine marcha un moment en silence en fouettant l'air de sa canne; heureusement ils arrivaient devant la Conversation et le mouvement de la foule, le bruit de la musique, le brouhaha des gens qui allaient çà et là empressés ou nonchalants empêchèrent ce silence de devenir trop embarrassant pour l'un comme pour l'autre.
D'ailleurs Roger ne pensait plus à Savine, il cherchait s'il n'apercevrait point sa belle jeune fille blonde de la veille: elle était précisément à la place même où il l'avait vue et près d'elle se trouvait la dame dont il avait remarqué l'air dur.
Toutes deux en même temps firent une inclinaison de tête du côté de Savine, un sourire amical accompagné d'un geste de main qui semblait une invitation à les aborder.
—Vous connaissez cette admirable jeune fille? demanda Roger lorsqu'ils eurent fait quelques pas.
—Si je connais la belle Corysandre!
Et, se rengorgeant de son air le plus vain:
—Vous ne lisez donc pas les journaux?
—Si j'avais lu les journaux que m'auraient-ils appris?
—Que j'ai, il y a quelque temps, donné une fête dans la forêt, un bal suivi d'un souper sous des tentes, dont mademoiselle de Barizel a été la reine. Tous les journaux du monde ont parlé de cette fête, qui, de l'avis unanime, a été tout à fait réussie.
Savine se mit à raconter ce qu'il savait sur madame de Barizel, c'est-à-dire les propos vagues qui couraient le monde, car n'ayant jamais eu l'intention d'épouser mademoiselle de Barizel, il ne s'était pas donné la peine de faire faire une enquête sérieuse sur elle et sur sa mère. Que lui importait, il n'avait souci que de sa beauté, et cette beauté se manifestait à tous éclatante, indiscutable.
Naurouse écoutait sans interrompre, religieusement. Ce nom de Barizel ne lui disait rien; c'était la première fois qu'il l'entendait et il n'avait aucune idée de ce qu'il pouvait valoir; mais il ne s'en inquiétait pas autrement: cette blonde admirable ne pouvait être qu'une fille de race.
Ils étaient revenus sur leurs pas et ils allaient de nouveau passer devant elles:
—Voulez-vous que je vous présente? demanda Savine.
—Ne serait-ce pas plutôt à madame de Barizel qu'il faudrait demander si elle veut bien que je lui sois présenté?
—Puisque vous êtes mon ami! dit Savine superbement.
Sans attendre une réponse, sans même penser qu'on pouvait lui en faire une, il entraîna doucement son ami, comme il disait: ce n'était pas le duc de Naurouse qu'il présentait, c'était son ami, et selon lui cela devait suffire.
Cependant ce fut cérémonieusement qu'il fit cette présentation et en insistant sur le titre de Roger, sinon pour madame de Barizel, au moins pour la galerie, dont il était, comme toujours, bien aise d'attirer l'attention.
Madame de Barizel avait offert la chaise sur le barreau de laquelle elle appuyait ses pieds à Savine et, sur un signe de sa mère, Corysandre avait offert la sienne à Roger, qui se trouva ainsi placé vis-à-vis «de la belle fille blonde» qui avait si fort occupé son esprit, libre de la regarder, libre de lui parler, libre de l'écouter.
A vrai dire, la seule de ces libertés dont il usa fut celle du regard; ce fut à peine s'il parla, ne disant que tout juste ce qu'exigeaient les convenances; et, pour Corysandre, elle parla encore moins, mais son attitude ne fut pas celle de l'indifférence, de l'ennui ou du dédain. Tout au contraire, c'était avec un sourire que Roger trouvait le plus ravissant qu'il eût jamais vu qu'elle suivait l'entretien de sa mère et de Savine, et bien qu'il fût toujours le même, ce sourire, bien qu'il ne traduisît qu'une seule impression, il était si joli, si gracieux en plissant les paupières, en creusant des fossettes dans les joues, en entr'ouvrant les lèvres, qu'on pouvait rester indéfiniment sous son charme sans penser à se demander ce qu'il exprimait et même s'il exprimait quelque chose.
Ce fut ce qu'éprouva Roger: du front et des paupières il passa aux fossettes, puis aux lèvres, puis aux dents, puis au menton, descendant ainsi aux épaules, au corsage, à la taille, aux pieds, pour remonter aux cheveux et au front, ne s'interrompant que lorsque le regard de Corysandre rencontrait le sien; encore témoignait-elle si peu d'embarras à se surprendre ainsi admirée et paraissait-elle trouver cela si naturel que c'était plutôt pour lui que pour elle, par pudeur et par respect, qu'il détournait ses yeux un moment.
Le temps passa sans qu'il en eût conscience et sans qu'il eût conscience aussi de ce qui se disait autour de lui. Tout à coup, il fut surpris et comme éveillé par une main qui se posait sur son épaule,—celle de Savine.
—Nous allons à Eberstein, dit celui-ci, et nous redescendrons dîner au bord de la Murg, une partie arrangée depuis quelques jours. Voulez-vous venir avec nous, mon cher Naurouse? ma voiture nous attend.
Par convenance, Roger se défendit un peu; mais madame de Barizel s'étant jointe à Savine et Corysandre l'ayant regardé en souriant, il accepta.
Ce n'était point une vulgaire voiture de louage qui devait servir à cette promenade, mais bien une calèche aux armes de Savine, avec un cocher et deux valets de pied portant la livrée du prince; la calèche découverte avait tout l'éclat du neuf et les chevaux, choisis parmi les plus beaux de son haras, forçaient l'attention des curieux et l'admiration des connaisseurs; on ne pouvait pas passer près d'eux sans les regarder et, les ayant vus, on ne les oubliait pas: luxe de la voiture, beauté des chevaux, prestance du cocher et des valets de pied, richesse de la livrée, tout cela faisait partie de la mise en scène dont Savine aimait à s'entourer dans ses représentations, bien plus par besoin de briller que par goût réel du beau. Aussi, ne manquait-il jamais, avant de monter en voiture, de promener un regard circulaire sur les curieux pour voir si l'effet produit était en proportion de la dépense,—ce qui, avec son esprit d'économie, était pour lui une préoccupation constante.
Son bonheur fut complet, car à ce moment même Otchakoff vint à passer traînant lourdement son ennui, et ce ne fut pas sur lui que les regards des curieux s'arrêtèrent; ils ne quittèrent pas la calèche et Savine remarqua des mouvements d'yeux, des coups de coude, des chuchotements tout à faits significatifs, qui le comblèrent de joie.
Jamais Roger ne l'avait vu si franchement joyeux: il redressait la tête, les épaules en bombant la poitrine, et autour de la calèche il marchait de côté tout gonflé comme un paon qui se pavane.
En toute autre circonstance Naurouse, qui connaissait bien son Savine, eût très probablement deviné ce qui causait cette joie débordante; mais, ne pensant qu'à la jeune fille qu'il avait devant les yeux, il s'imagina que ce qui transportait ainsi Savine était le plaisir de faire une promenade avec elle et cela l'attrista.
La calèche roulait sous l'ombrage des chênes des allées de Lichtenthal, et madame de Barizel qui lui faisait vis-à-vis, l'interrogeait sur ses voyages.
—Avait-il visité la Nouvelle-Orléans et le sud des États-Unis? Que pensait-il du Mississipi?
Ce fut avec enthousiasme qu'il célébra la Nouvelle-Orléans, le Mississipi, la Louisiane, la Floride, les États-Unis (du Sud bien entendu), le ciel, la mer, le paysage, les arbres, les bêtes, les gens.
Mais malgré sa volonté de ne pas oublier que c'était à madame de Barizel qu'il s'adressait, il lui arriva plus d'une fois de s'apercevoir que c'était sur Corysandre qu'il tenait ses yeux attachés.
Quant à elle elle le regardait franchement, avec son beau sourire, la bouche entr'ouverte, mais sans rien dire, bien qu'il fût question de son pays natal. Quand Roger la prenait à témoin, elle se contentait d'incliner la tête en accentuant son sourire.
Ils étaient en pleine forêt, gravissant les pentes boisées d'une colline par une route en zig zag qui de chaque côté était bordée de grands arbres, tantôt des hêtres monstrueux qui couvraient les mousses veloutées de leurs énormes racines toutes bosselées de noeuds entrelacés, tantôt des pins qui s'élançaient droit vers le ciel, éteignant la lumière sous leurs branches superposées et leurs aiguilles noires. Les lacets du chemin faisaient que tantôt Corysandre était exposée en plein au soleil et que tantôt, au contraire, elle passait tout à coup dans l'ombre. C'était pour Roger un émerveillement que ces jeux de la lumière sur ce visage souriant et c'était une question qu'il se posait sans la décider, de savoir ce qui lui seyait le mieux, la pleine lumière ou les caprices de l'ombre.
Il vint un moment où il garda le silence et où dans l'air épais et chaud de la forêt on n'entendit plus que le roulement de la voiture, le craquement des harnais et le sabot des chevaux frappant les cailloux de la route.
—Après avoir été si bruyant au départ, dit Savine qui ne manquait jamais de placer une observation désagréable, vous êtes devenu bien morne, mon cher Naurouse.
—C'est que les grands bois sombres agissent un peu sur moi comme les cathédrales, ils me portent au recueillement et au silence; instinctivement je parle bas si j'ai à parler.
—Tiens, vous faites donc de la poésie, maintenant?
—Il y a des jours ou plutôt des circonstances.
S'adossant dans son coin, il se croisa les bras et resta immobile, silencieux, à demi tourné vers Corysandre qui l'avait regardé.
On arriva à Eberstein, qui est une habitation d'été des ducs de Bade libéralement ouverte aux visiteurs, et comme madame de Barizel ne connaissait pas encore l'intérieur du château, elle voulut le parcourir; mais après avoir visité deux ou trois salles, elle trouva que ces pièces sombres, à l'ameublement gothique et aux fenêtres fermées de vitraux de couleurs, étaient trop fraîches pour Corysandre.
—J'ai peur que tu te refroidisses, dit-elle tendrement, va donc m'attendre dans le jardin; ce ne sera pas une privation pour toi qui n'aimes guère ces antiquailles.
—Si mademoiselle veut me permettre de l'accompagner, dit Roger.
Ils sortirent tandis que madame de Barizel continuait sa promenade avec Savine et ils gagnèrent une terrasse d'où la vue s'étend librement sur la vallée de la Murg et sur les montagnes qui l'entourent. Toujours souriante, mais toujours muette, Corysandre parut prendre intérêt au paysage qui s'étalait à ses pieds et que fermaient bientôt de hautes collines dont les sommets d'un noir violent ou d'un bleu indigo se découpaient nettement sur le ciel.
Après quelques instants de contemplation silencieuse, Roger se tourna vers elle:
—Est-il rien de plus doux, dit-il, que de laisser les yeux et la pensée se perdre dans ces profondeurs sombres? Que de choses elles vous disent! La vue qu'on embrasse de cette terrasse est vraiment admirable.
—Oui, cela est beau, très beau.
—Je garderai de ce paysage, que j'avais déjà vu plusieurs fois, mais que je ne connaissais pas encore, un souvenir ému.
Il attacha les yeux sur elle et la regarda longuement; elle ne baissa pas les siens, mais elle ne répondit rien, se laissant regarder sans confusion.
A ce moment, madame de Barizel et Savine vinrent les rejoindre, et l'on remonta en voiture pour descendre au village où l'on devait dîner, ce qui faisait une assez longue course.
Savine avait commandé d'avance son dîner. Lorsque la calèche arriva devant la porte du restaurant, on se précipita au-devant de Son Excellence que l'on conduisit cérémonieusement à la table qui avait été dressée dans un jardin, au bord de la rivière, dont les eaux tranquilles, retenues par un barrage, effleuraient le gazon.
—Mademoiselle n'aura-t-elle pas froid? demanda Roger, qui pensait aux précautions de madame de Barizel dans les salles du château d'Eberstein.
Ce fut madame de Barizel qui se chargea de répondre:
—Je crains le froid humide des appartements, dit-elle, mais non la fraîcheur du plein air.
Elle la craignait si peu qu'après le dîner elle proposa à sa fille de faire une promenade en bateau.
—Va, mon enfant, dit-elle, va, mais ne fais pas d'imprudence.
Une petite barque était amarrée à quelques pas de là. Corysandre nonchalamment, se dirigea de son côté; mais Roger la suivit et, s'étant embarqué avec elle, ce fut lui qui prit les avirons.
Pendant assez longtemps il la promena en tournant devant la table où madame de Barizel et Savine étaient restés assis puis, ayant relevé les avirons, il laissa la barque descendre lentement le courant.
Corysandre était assise à l'arrière et elle restait là sans faire un mouvement, sans prononcer une parole, le visage tourné vers Roger et éclairé en plein par la pâle lumière de la lune, qui se levait.
—Est-ce que vous avez vu plus belle soirée que celle-là? dit-il.
—Non, dit-elle, jamais.
—Voulez-vous que nous retournions?
—Allons encore.
Et la barque continua de suivre le courant; mais bientôt ils touchèrent le barrage et alors Roger dut reprendre les avirons. Cette fois c'était lui qui était éclairé par la lune; il lui sembla que Corysandre, dont les yeux étaient noyés dans l'ombre, le regardait comme lui-même quelques instants auparavant l'avait regardée.