XLII

Mais il s'en allait aussi peu que possible, voulant veiller de près son ami, de manière à voir tous ceux qui venaient et entendre tout ce qui se disait.

Cependant il avait l'horreur de la maladie aussi bien que des malades: la maladie le dégoûtait, les malades l'exaspéraient. Ce sentiment était si vif chez lui que, malgré tout le désir qu'il avait de ne pas blesser Roger, il ne pouvait pas bien souvent ne pas montrer sa mauvaise humeur. Cela arrivait surtout à l'occasion des accès de toux qui, à chaque instant, prenaient le malade; suffoqué, étouffé par ces accès, à bout de respiration, Roger, au lieu de se retenir, toussait quelquefois volontairement pour faire entrer un peu d'air dans ses poumons.

—Retenez-vous donc, disait Mautravers exaspéré; vous vous faites mal.

—Mais non, cela me fait respirer.

—Cela vous épuise, au contraire.

Si les paroles étaient brutales, le ton sur lequel elles étaient dites était plus dur encore; alors Roger se tournait du côté opposé à celui où se tenait son ami et il s'efforçait de ne pas tousser; mais si l'on peut tousser volontairement, on ne peut pas ne pas tousser à volonté. Quand il sentait l'accès venir, il renvoyait Mautravers, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, s'ingéniant à en chercher.

Mais où il désirait surtout se débarrasser de lui, c'était quand Harly devait venir, afin d'avoir quelques instants de causerie intime et affectueuse qui le reposât.

Bien qu'il ne fît plus fonction de médecin, Harly n'en venait pas moins voir Roger tous les matins, et s'il ne lui prescrivait plus des remèdes qui, au point où en était arrivée la maladie, ne pouvaient pas avoir grande efficacité, il le réconfortait au moins par des paroles d'espérance et d'amitié aussi bonnes pour le coeur que pour l'esprit.

Ces heures du matin entre Harly et Crozat étaient les meilleures de la journée pour le malade, celles au moins qui lui faisaient oublier sa maladie et la gravité de son état.

Un jour Harly n'arriva pas seul: il amenait par la main une petite fille de dix à onze ans, qui portait une corbeille recouverte de feuilles.

—C'est ma fille, dit-il, qui a voulu malgré moi vous apporter la première cueille de son cerisier. Vous savez, votre cerisier?

—Comment si je sais; mais c'est là un des meilleurs souvenirs de ma vie. J'ai eu la joie de faire ce jour-là une heureuse, et c'est là un plaisir qui m'a été donné... ou que je me suis donné trop rarement; il est vrai qu'il est encore possible de rattraper le temps perdu.

—Certainement, dit Crozat.

—En se pressant, ajouta Roger avec un triste sourire.

Puis, pour ne pas rester sous cette dernière impression, il demanda à la petite fille de lui donner sa main pour qu'il l'embrassât, et il voulut qu'elle mangeât quelques cerises avec lui; mais, pour lui, il n'en put manger que trois ou quatre, leur acidité l'ayant fait tousser.

—Ce sera pour tantôt, dit-il.

Puis, comme Harly et sa fille allaient se retirer, il rappela celle-ci:

—Claire est votre nom, n'est-ce pas? demanda-t-il, et vous n'en avez pas d'autre?

—Non.

—C'est un très joli nom.

S'il y avait des visites qui rendaient Roger heureux, il y en avait d'autres qui l'exaspéraient, bien qu'il ne les reçût pas: celles du comte de Condrieu et de Ludovic de Condrieu, qui chaque jour venaient ensemble se faire inscrire.

—Quelle belle chose que l'hypocrisie! disait-il, voilà des gens qui savent que je les exècre et qui cependant viennent tous les jours à ma porte pour qu'on ne les accuse pas de me laisser mourir dans l'abandon; si j'en avais la force je voudrais les recevoir un jour moi-même pour leur dire leur fait; ils doivent cependant être bien convaincus qu'ils n'auront rien de moi.

—Cela serait trop bête, dit Mautravers.

—Alors il n'y aurait plus de justice en ce monde, dit Raphaëlle.

—L'avantage d'avoir des parents de ce genre, continua Mautravers, c'est qu'on peut les déshériter sans remords.

—Je voudrais plus et mieux, dit Roger.

S'il ne pouvait pas plus et mieux que les déshériter, il pouvait au moins leur faire peur, les tourmenter, les exaspérer de façon à ce qu'ils ne vinssent plus. Cette idée qui avait traversé son esprit devint bientôt chez lui une manie de malade et il voulut la mettre à exécution, ce qu'il fit un soir qu'il avait presque tous ses amis réunis autour de lui:

—Savez-vous une idée qui m'est venue, dit-il, c'est de me marier.

Et comme on le regardait pour voir s'il ne délirait point.

—De me marier in extremis avec une jeune fille de bonne maison qui aurait un enfant. Je légitimerais cet enfant par ce mariage et je lui assurerais mon nom, mon titre et ma fortune.

—Elle est absurde votre idée, s'écria Mautravers.

—Mais non, je sauverais mon nom et mon titre, ce qui n'est pas absurde, il me semble. Montrévault, vous qui avez tant de relations et qui connaissez tout le monde en France et à l'étranger, vous devriez me chercher cette jeune fille.

—On peut la trouver.

—Vous lui direz que je ne serai pas un mari gênant.

Il espérait bien que ces paroles seraient rapportées à M. de Condrieu; mais il était loin de prévoir ce qu'elles produiraient.

Quelques jours après il vit entrer dans sa chambre; Bernard, qui avait un air embarrassé:

—Ce sont deux religieuses, dit-il.

—Qu'on leur donne une offrande.

—Mais l'une de ces religieuses veut voir monsieur le duc.

—C'est impossible; il faut le lui expliquer poliment.

—Je l'ai fait; mais elle a insisté et elle a voulu que je vienne dire à monsieur le duc que celle qui désirait le voir était la soeur Angélique.

Soeur Angélique! Mais c'était le nom en religion de Christine. Christine chez lui; Christine qui voulait le voir. Était-ce possible?

L'émotion fit trembler sa voix:

—Quel est le costume de cette religieuse? demanda-t-il. Une robe noire, une ceinture de cuir noir, une coiffe blanche à fond plissé?

—Oui.

—Qu'elles entrent.

Pendant que Bernard allait les chercher, il s'efforça de calmer les mouvements tumultueux de son coeur: Christine à laquelle il avait si souvent pensé! Christine qu'il avait si ardemment désiré revoir avant de mourir! son amie d'enfance! sa petite Christine!

Elle entra: elle était seule.

—Toi! s'écria-t-il, tandis qu'elle s'avançait vers son lit.

Il lui tendit ses deux mains décharnées; mais elle ne les prit point, répondant seulement à son élan par un sourire qui valait le plus doux, le plus tendre des baisers.

—Voilà que je te dis toi sans savoir si je peux te tutoyer: mais, tu vois, ma chère Christine, je ne suis plus qu'une âme, et dans le ciel, n'est-ce pas, les âmes amies doivent se tutoyer? Pourquoi ne se tutoieraient-elles pas sur la terre?

—J'ai appris que tu étais malade.

—Plus que malade, mourant.

—J'ai voulu te voir et j'en ai obtenu la permission de notre mère.

—Chère Christine, tu me donnes la plus grande des joies que je puisse goûter, et quand je n'espérais plus rien.

—Pourquoi parles-tu ainsi?

—Parce que c'est fini. Serais-tu là, près de moi, s'il en était autrement? C'est au mourant que tu viens dire adieu; c'est le mourant que tu viens consoler par ta chère présence, et c'est plus que la consolation que tu lui apportes: c'est l'oubli du présent, c'est le retour dans le passé, dans la jeunesse,—la nôtre, où je te trouve partout près de moi, avec moi, mon amie, ma soeur, mon bon ange.

Elle détourna la tête pour cacher son attendrissement; mais, après un moment de silence recueilli, elle attacha sur lui ses yeux émus, tandis que lui-même la regardait longuement, l'admirait, fraîche jeune, belle d'une beauté séraphique sous sa coiffe qui lui faisait une sorte d'auréole de sainte et de vierge.

Ils restèrent assez longtemps ainsi; puis tout à coup, en même temps, des larmes roulèrent dans leurs paupières et coulèrent sur leurs joues, sans qu'ils pensassent à les retenir ou à les cacher.

—Ah! Roger!

—Chère Christine!

Ce fut elle qui se remit la première, au moins ce fut elle qui parla:

—Ce retour dans le passé ne t'inspire-t-il pas un souvenir pour ta famille? dit-elle d'une voix vibrante.

—Ma famille, c'est toi

—Je ne suis pas seule.

—Ah! ne me parle ni de ton grand-père, ni de ton frère.

—Je le veux cependant, je le dois: à cette heure suprême ton coeur si bon, si droit, ne t'inspirera-t-il pas une parole de réconciliation?

—Ah! s'écria-t-il d'une voix rauque en se frappant la poitrine, quel coup tu viens de lui porter à ce coeur! ce mot que tu as prononcé «Je le dois», m'a fait tout comprendre. Et je m'imaginais que c'était de ton propre mouvement que tu étais venue.

Un accès de toux lui coupa la parole; mais assez vite il reprit, les joues rougies, les yeux étincelants:

—Tu ne savais pas hier que j'étais malade, j'en suis sûr, car les bruits de ce monde ne passent pas vos portes; c'est ton grand-père qui t'a prévenue en allant t'avertir que tu devais veiller à mon salut et aussi à assurer ma fortune à ton frère. Oh! tu sais que je le connais bien; je le vois d'ici avec sa mine paterne. Eh bien! pour mon salut, ne sois pas en peine: envoie-moi ton confesseur; tu seras en paix, n'est-ce pas? Mais pour ma fortune, jamais, tu entends, jamais ta famille n'en aura que ce que je ne puis pas lui enlever. Ah! si j'avais pu te la laissez sans craindre qu'elle passe à ton frère!

Elle l'interrompit:

—Tu juges mal notre grand-père, ce n'est point à ta fortune comme tu le dis qu'il a pensé, c'est à l'honneur de ton nom.

A son tour il lui soupa la parole:

—Et tu as pu croire à cette histoire, toi qui me connais. Que ton grand-père y ait cru; ça c'est ma vengeance et ma joie; mais toi, Christine, toi, ma petite soeur, tu as pu croire que moi, duc de Naurouse prêt à paraître devant Dieu, je ferais un mensonge; que la main de la Mort sur ma tête, et elle y est, tu la vois bien sur ce front décharné,—tu as pu croire que je parjurerais et que je reconnaîtrais un enfant qui ne serait pas de moi! Ah! tu ne sais pas ce qu'il me coûte, ce nom: et c'est là ton excuse. Aussi, malgré cet accès de colère, sois bien certaine que je ne t'en veux pas, mais à ceux qui t'envoient, à ceux-là....

De nouveau la toux lui coupa la parole et il eut une crise, suivie d'une faiblesse.

Christine éperdue voulut appeler, mais d'un signe il la retint.

—Que faut-il faire?

De sa main vacillante il lui montra une fiole, puis une cuillère; et vivement elle lui donna ce qu'il paraissait demander.

Un peu de calme se produisit, mais en même temps l'abattement, l'anéantissement.

Elle se mit à genoux et, appuyant ses mains jointes, sur le lit, longuement elle pria en le regardant.

Puis, se relevant:

—Je demanderai à notre mère de venir te voir demain, dit-elle, le temps qu'on m'avait accordé est plus qu'écoulé.

Il lui saisit la main et l'attirant par un mouvement irrésistible:

—Dis-moi adieu, Christine, et maintenant prie pour moi: jusqu'à ma dernière heure, ce me sera une joie de penser que tu prononces mon nom en t'adressant à Dieu. Dans le ciel tu sauras combien je t'ai aimée.