XLIII
Les médecins avaient déclaré qu'il ne devait point passer la semaine et même qu'il pouvait mourir d'un moment à l'autre, tout à coup, sans qu'on s'en aperçût; si on ne le veillait pas attentivement et sans le quitter.
Mautravers avait fait de cet avertissement un ordre, et il s'était installé rue Auber, y mangeant, y couchant, agissant en véritable maître de la maison, pour tout ordonner et diriger aussi bien que pour recevoir à sa table ceux qui, malgré l'imminence du danger, continuaient à venir s'y asseoir, chaque jour, déjeunant là, dînant, soupant, jouant comme s'ils avaient été dans un cercle ou un restaurant.
Malgré l'extrême faiblesse dans laquelle il était tombé, Roger avait conservé sa pleine connaissance et, contrairement à ce qui arrive avec la plupart des poitrinaires, il se rendait compte de son état: à l'entendre on pouvait croire qu'il calculait l'instant précis de sa mort, et à tout ce qu'on lui disait pour le tromper, il se contentait de secouer la tête avec un triste sourire.
—Ce qu'il y a d'affreux dans la mort, répétait-il quelquefois, ce n'est pas de renoncer à l'avenir, c'est de regretter le passé: bienheureux sont ceux qui ont un passé.
Mais ce n'était pas à tous ses amis qu'il parlait ainsi, seulement à quelques-uns: Harly, Crozat.
Un matin, au petit jour, il fit appeler Mautravers qui, s'étant couché tard après une soirée de déveine, arriva l'air maussade, aussi furieux d'être réveillé de bonne heure que d'avoir perdu la veille.
—Eh bien! que se passe-t-il? demanda-t-il en bâillant.
—Le moment approche.
—Ne dites donc pas de pareilles niaiseries, vous avez déjà surmonté plus d'une faiblesse, vous surmonterez celle-là. Voulez-vous quelque chose? ajouta-t-il de l'air d'un homme pressé d'aller se remettre au lit.
—Oui, donnez-moi mon pupitre; l'heure est venue de s'occuper de mon testament.
Instantanément ce mot changea la physionomie de Mautravers, qui se fit bienveillante et affectueuse.
—Tout de suite, cher ami.
Avec empressement il alla chercher ce pupitre qui était fermé à clef, et il l'apporta à Roger.
—Obligez-moi d'ouvrir les rideaux, dit Roger, on n'y voit pas.
Aussitôt les rayons rouges du soleil levant éclairèrent la chambre.
Alors Roger de sa main vacillante tâtonna sous son oreiller, et ayant trouvé un trousseau de clefs il ouvrit le pupitre.
Il chercha un moment parmi les papiers qui s'y trouvaient enfermés et ayant trouvé deux larges enveloppes scellées d'un cachet rouge il en prit une, après l'avoir attentivement examinée; il remit l'autre dans le pupitre qu'il referma à clef.
Sans en avoir l'air Mautravers ne perdait rien de ce qui se passait; il s'était placé en face d'une fenêtre comme pour regarder le levant, mais au moyen de la psyché il n'avait d'yeux que pour le lit.
Ce fut ainsi qu'il vit Roger ouvrir l'enveloppe qu'il avait prise, déplier une feuille de papier timbré, la lire puis la déchirer en petits morceaux: un testament qu'il annulait sans doute; l'autre, le sien assurément, était donc le bon.
Roger l'appela; vivement il alla à lui, il n'était plus maussade, il n'avait plus perdu.
—Voulez-vous anéantir ces papiers? dit Roger, montrant les morceaux.
—Comment?
—Puisque nous n'avons pas de feu allumé: jetez-les dans les cabinets et faites couler de l'eau.
Mautravers ramassa scrupuleusement tous ces morceaux les emporta, mais en sortant il laissa la porte de la chambre ouverte.
Debout, sur son séant, Roger écoutait; n'entendant rien, il appela:
—Je n'entends pas l'eau couler, cria-t-il faiblement.
C'est qu'avant de faire disparaître ces morceaux de papier Mautravers avait voulu voir ce qui était écrit dessus, ayant lu plusieurs fois le mot «hospices» et les noms de Harly, de Corysandre et de Crozat, il fut convaincu que le testament conservé était bien décidément le bon, c'est-à-dire le sien, et alors il fit couler l'eau abondamment, bruyamment.
—Mon testament est dans ce pupitre, dit Roger lorsqu'il rentra, vous le remettrez à M. Le Genest de la Crochardière; je vous le recommande: il déshérite les Condrieu qui ont été indignes pour moi. Vous comprenez combien je tiens à ce qu'il soit exécuté.
—Il sera sacré pour moi, s'écria Mautravers avec enthousiasme et je vous jure que je ferai tout pour qu'il soit exécuté.
—Merci; maintenant je vais être plus tranquille.
Il tourna le dos à la lumière crue du matin, tandis que Mautravers, qui n'avait plus envie de dormir s'installait dans un fauteuil, ne voulant pas qu'un autre que lui veillât un si brave garçon.
Il y avait une heure à peu près que Mautravers se promenait dans ses terres de Varages et de Naurouse, lorsqu'il crut remarquer que, depuis quelque temps déjà, Roger n'avait pas remué; il écouta et, n'entendant plus sa respiration, il s'approcha du lit: il était mort, tout à coup, comme avaient dit les médecins, sans qu'on s'en aperçût.
Aussitôt Mautravers réveilla toute la maison.
—Qu'on aille vite chercher M. Le Genest de la Crochardière, dit-il, qu'on le fasse lever, qu'il vienne tout de suite; avertissez-le que c'est pour recevoir le testament du duc de Naurouse.
Il attendit, suant d'impatience; mais ce ne fut pas le notaire qui arriva tout d'abord, ce fut Raphaëlle, qu'il n'avait pas dit de prévenir.
—Tu sais, dit-elle après la première explosion du chagrin, que le duc m'avait donné son argenterie et ses bijoux.
—Non, je n'en sais rien; mais il a fait un testament qu'on va ouvrir tout à l'heure, nous verrons cela.
—Je n'ai pas besoin du testament pour ce qui m'a été donné.
—Attendons.
Il n'y eut pas longtemps à attendre: le notaire arriva bientôt, Mautravers espérait qu'on allait ouvrir le testament tout de suite, mais il n'en fut rien.
—Je vais le déposer au président du tribunal, dit le notaire.
—Quand en connaîtra-t-on le contenu! s'écria Mautravers.
Puis, comprenant qu'il montrait trop franchement son impatiente curiosité:
—Il peut y avoir dans ce testament que je ne connais pas, dit-il, des prescriptions relatives aux obsèques et il est important que nous soyons fixés là-dessus.
—Vous le serez dans la journée, dit le notaire.
Le notaire parti, Mautravers déclara à Raphaëlle qu'ils devaient se retirer, et celle-ci ne fit pas d'observation.
Ils sortirent ensemble et se quittèrent à la porte, Raphaëlle tournant à gauche et Mautravers à droite; mais il n'alla pas plus loin que la Chaussée-d'Antin et revenant sur ses pas, il remonta l'escalier de Roger. Quand il entra dans la salle à manger, il trouva Raphaëlle, qui était revenue, elle aussi, au plus vite, en train d'emballer l'argenterie dans des serviettes. Déjà elle avait fourré plusieurs pièces dans ses poches.
—Je ne permettrai pas cela, s'écria Mautravers en sautant sur les serviettes qui étaient déjà nouées.
—De quoi te mêles-tu?
—J'ai juré de faire exécuter le testament de ce pauvre Roger.
—Tu espères donc bien hériter! Ce pauvre Roger! C'était de son vivant qu'il fallait le plaindre, au lieu de se faire son espion au profit du vieux Condrieu.
—Si quelqu'un a tiré parti du vieux Condrieu, n'est-ce pas toi, qui lui as vendu tes papiers pour faire manquer le mariage de Corysandre?
La querelle allait s'envenimer; mais la porte s'ouvrit et M. de Condrieu entra, pouvant à peine se tenir, appuyé sur le bras de Ludovic:
—Oh! mon pauvre petit-fils, s'écria-t-il d'une voix brisée, plus hésitante que jamais, mon cher petit-fils, où est-il?
Il se heurtait aux meubles, aveuglé par les larmes. Heureusement Ludovic, guidé par Mautravers, put le conduire à la chambre mortuaire et le faire agenouiller auprès du lit, où il resta longtemps en prière, écrasé par la douleur, poussant des sanglots et criant;
—Mon cher petit-fils!
Peu à peu arrivèrent les amis de Roger: Harly, Crozat et les autres; puis, vers midi, madame d'Arvernes, accompagnée d'un jeune homme plus jeune, plus frais, plus beau garçon encore que le vicomte de Baudrimont.
Elle voulut voir Roger et elle entra dans la chambre, ne faisant rien pour cacher les larmes qui coulaient sur ses joues. Se penchant sur lui, elle l'embrassa au front.
—Pauvre Roger, dit-elle.
Elle sortit, éclatant en sanglots. Dans la salle à manger, elle prit le bras du jeune homme qui l'accompagnait et, se serrant contre lui:
—N'est-ce pas qu'il était beau, dit-elle, mais c'était ses yeux qu'il fallait voir, ces pauvres yeux qui n'ont plus de regard.
Les visites se continuèrent ainsi, reçues par M. de Condrieu et par Ludovic aussi bien que par Mautravers, qui agissait de plus en plus comme s'il était chez lui. N'était-ce pas maintenant une affaire de quelques minutes seulement; le notaire allait arriver.
Il se fit attendre longtemps encore; mais enfin il arriva, accompagné de Harly et de Nougaret, que M. de Condrieu regarda comme s'il voulait les mettre à la porte; mais il avait autre chose à faire pour le moment.
—Le testament de mon petit-fils, de mon cher petit-fils, a-t-il été ouvert? demanda-t-il au notaire.
—Oui, monsieur le comte, et en voici la copie.
—Veuillez la lire, dit M. de Condrieu.
—Mais, monsieur le comte...
—Veuillez la lire, répéta M. de Condrieu.
—Lisez, dit Mautravers, mon ami Roger m'a chargé de veiller à l'exécution de son testament; je dois le connaître.
Le notaire lut:
«Ceci est mon testament; il m'a été inspiré par le désir de faire après moi ce que je n'ai pu faire de mon vivant—le bonheur d'une personne qui en soit digne.
«Je déshérite donc autant que la loi me le permet la famille de Condrieu, qui a été mon ennemie, et je laisse ma fortune à mademoiselle Claire Harly, fille de mon ami Harly, à charge par elle de donner:
«1° A mon ancien maître, M. Crozat, qui m'a appris le peu que je sais, deux cent mille francs;
«2° Aux pauvres de Naurouse cent mille francs;
«3° Aux pauvres de Varages cent mille francs;
«4° A mes domestiques cent mille francs, sur lesquels Bernard, mon valet de chambre, en prélèvera quarante mille pour sa part.
«François-Roger de CHARLUS, duc de NAUROUSE.»
—Voilà un testament qui est nul, s'écria M. de Condrieu; l'article 909 du code ne permet pas aux médecins de profiter des dispositions testamentaires faites en leur faveur par un malade qu'ils ont soigné pendant la maladie dont il meurt, et l'article déclare que les enfants de ces médecins sont personnes interposées et par conséquent incapables de recevoir.
Nougaret s'avança:
—Monsieur le comte de Condrieu oublie, dit-il, que depuis quatre mois le docteur Harly n'était plus la médecin de M. de Naurouse.
—N'a-t-il pas été le médecin de la dernière maladie?
—Il n'était plus le médecin de M. de Naurouse quand ce testament a été fait; c'est ce que prouve la date, qui remonte à six semaines seulement.
—Ce n'est pas le lieu de décider cette question, dit Harly.
—Ce seront les tribunaux qui la décideront, dit M. de Condrieu.
FIN
NOTICE SUR LA «BOHÊME TAPAGEUSE»
Malgré le secret professionnel, c'est de leurs observations personnelles que les médecins se servent pour écrire la plupart des livres qu'ils publient chaque jour avec une abondance qui n'est égalée que par celle des théologiens; si bien que pour peu que vous ayez un médecin écrivain,—et ils le sont tous,—vous êtes exposé à vous trouver un jour ou l'autre dans un de leurs livres ou de leurs articles, tandis que vos amis, perçant des initiales transparentes, apprendront que vos ascendants paternels étaient alcooliques, les maternels tuberculeux, que vos enfants seront l'un ou l'autre, et que vous-même vous n'en avez pas pour longtemps.
C'est aussi avec leurs observations que les romanciers écrivent leurs livres, mais les romans sont les romans, et comme on doit toujours y introduire une certaine dose d'imagination et de fantaisie, ils s'éloignent forcément de la précision médicale. D'ailleurs le romancier n'est pas lié par le secret professionnel. Ceux dont il parle ne l'ont pas payé pour qu'il se taise. Et par cela seul sa situation ne ressemble en rien à celle du médecin.
Ce n'est pas à dire qu'elle ne soit pas quelquefois délicate, en cela surtout que plus il est consciencieux, plus il est entraîné à peindre ceux qu'il connaît le mieux: les siens, ses proches, ses amis intimes. Pour mon compte, à l'exception de quelques romans écrits sous l'inspiration directe et demandée de ceux qui les avaient vécus: les Amours de Jacques, Madame Obernin, Pompon, Vices français, je n'ai point pris mes modèles parmi les miens ni parmi mes intimes, et ceux qui ont honoré ou égayé ma vie de leur amitié ont eu cette sécurité de ne point se voir servis tout vifs à la curiosité des lecteurs.
Mais pour ceux avec qui ne me liait point une étroite intimité, je reconnais qu'il en a été autrement, et particulièrement pour les personnages de la Bohême tapageuse qui tous ou presque tous ont vécu d'une vie propre que j'ai pu observer et rendre sans aucune trahison, puisque selon la formule de la loi je n'ai été ni leur parent, ni leur allié, et que je n'ai pas plus été attaché à leur service qu'ils ne l'ont été au mien, si bien que j'ai pu ouvrir les yeux et les oreilles sans que rien dans nos relations me fermât la bouche.
J'étais encore collégien et tout jeune collégien lorsque j'ai connu celle qui, dans ce roman, est devenue la duchesse d'Arvernes, Avec ma mère j'avais été passer les vacances au bord de la mer, à Sainte-Adresse, qu'Alphonse Karr venait de faire entrer dans la notoriété, et je m'étais si bien ingénié auprès d'amis communs que j'avais obtenu des lettres pour me faire ouvrir la porte de son jardin dont rêvait mon admiration juvénile. C'était justement le beau temps de la réputation d'Alphonse Karr; il avait donné Sous les Tilleuls, Geneviève, le Chemin le plus court, et depuis quelques années il publiait les Guêpes qui, à cette époque, faisaient presque autant de bruit qu'en a fait plus tard la Lanterne. On comprend quel pouvait être mon enthousiasme pour le premier écrivain de talent que j'approchais, car les jeunes gens de ma génération ne commençaient point la vie par l'indifférence ou le mépris pour leurs aînés. Ce fut dans ce fameux jardin original et bizarre dont il a tiré tant de livres charmants que je rencontrai la duchesse d'Arvernes, venue à Sainte-Adresse pour y passer une saison avec sa mère, et comme nous étions du même âge, comme elle s'ennuyait et n'avait personne pour l'amuser, comme elle n'était ni timide, ni réservée, oh! mais pas du tout du tout, nous fûmes bien vite camarades. On peut, sans que j'insiste, se faire une idée de ce que fut la stupéfaction d'un jeune provincial, fils d'un notaire qui, parmi ses clients, comptait quelques représentants de la noblesse polie, affinée, sceptique et légère du dix-huitième siècle, en se trouvant brusquement en présence de cette fille délurée qui portait un des grands noms de l'Empire, car telle je l'ai représentée, dans ce roman, telle elle était déjà, si bien que je n'ai eu qu'à me souvenir pour la copier, et encore sans appuyer, laissant dans l'ombre certains côtés que j'aurais dû peindre, si au lieu d'une figure de roman j'avais fait un portrait.
Ce fut à Cauterets que je connus Naurouse: on avait organisé une journée de courses d'hommes à la montagne, et j'avais été chargé de réunir quelques souscriptions, parmi lesquelles celle du duc de Naurouse. Le hasard fit qu'il connût quelques-uns de mes romans. Il s'ennuyait ferme, il m'invita à entrer chez lui quand je passerais devant sa fenêtre toujours fermée, derrière laquelle il se tenait, seul, du matin au soir, pâle, triste, mourant, regardant sans le voir le mouvement des allées et venues dans le petit jardin de l'Hôtel de France. Et je n'eus garde de refuser cette invitation, jusqu'au moment où il quitta Cauterets, autant parce qu'il n'y trouvait point de soulagement à son mal, que parce que madame d'Arvernes était venue l'y relancer. On l'avait logée dans la chambre voisine de la mienne, et tous les soirs, à travers notre mince cloison, j'entendais les éclats de sa voix et de ses rires pendant qu'elle dînait avec une jeune amie à laquelle elle faisait visiter les Pyrénées, comme tous les matins j'entendais aussi le guide Barragat, qui venait la chercher pour une excursion dans la montagne, crier avec son accent méridional: «Madame la duchesse est-elle prête?»
Avec Naurouse et madame d'Arvernes, Harly est un des principaux personnages de la Bohême tapageuse. Il avait lu une scène de jeu dans Un Mariage sous le Second Empire; il me fit demander par Ph. Jourde, le directeur du Siècle, si je voulais qu'il m'en racontât une «vraie» au moins aussi intéressante que celle que j'avais inventée. C'est celle qui se trouve au commencement de Raphaëlle, avec l'épisode du cerisier. Mais il ne s'en tint pas là, il me communiqua aussi les papiers laissés par Naurouse, ses carnets de dépenses, ses lettres, et c'est en les ayant sous les yeux, du premier au dernier mot de mon roman, que je l'ai écrit.
Ce que je dis à propos de Naurouse, de madame d'Arvernes, de Harly, je pourrais le dire aussi à propos du prince de Kappel, de Savine, de Mautravers; mais c'en est assez de ces quelques indications d'observation pour qu'on voie comment a été étudié et exécuté ce roman. Je n'ajoute qu'un mot. Il est très rare que dans mes romans j'aie introduit des faits qui me soient personnels: dans La Bohême tapageuse, j'ai manqué une fois à cette règle, et si j'en parle ici c'est pour expliquer un passage du Dictionnaire des Contemporains de Vapereau, copié par beaucoup d'autres, qui n'est pas très exact, et par cela m'a plus d'une fois ennuyé. Vapereau dit: «Il (c'est moi) écrivit des brochures politiques pour un sénateur.» Les brochures, ou plutôt la brochure que j'ai écrite, c'est celle qui m'a été en quelque sorte dictée par M. de Condrieu-Revel, exactement dans les mêmes conditions que celles racontées dans mon roman, et elle était historique, non politique. Sous plus d'un point de vue la rectification a son importance, pour moi au moins.
Bien qu'écrite avec la sincérité dont je viens de donner quelques preuves, La Bohême tapageuse, au moment de sa publication, fut accusée d'exagération, et particulièrement par Aurélien Scholl, qui avait bien connu la plupart de ses personnages, et avait même été de l'intimité de plus d'un d'entre eux. Dans un article qu'il publia à ce sujet, et dans lequel il les nomme avec une liberté que prennent les chroniqueurs, mais que se refusent les romanciers, il dit «C'est une série d'actes d'accusation.»
Trop dure, la Bohême tapageuse! trop cruelle! trop «acte d'accusation!» Voyons la réalité.
Peu de temps après la mise en vente de mon roman, je reçus d'un magistrat un mot pour assister à une audience de la Cour d'Assises: «L'affaire intéressera l'auteur de la Duchesse d'Arvernes», me disait-il.
En effet, cette affaire était celle d'une des filles de la duchesse d'Arvernes, accusée de faux, une de celles que le duc veut emmener dans sa promenade, avec ceux de ses enfants qu'il croit les siens.
Elle fut acquittée; mais aurais-je jamais osé inventer un dénouement aussi cruel, aussi «acte d'accusation»? Tant il est vrai que le roman reste le plus souvent au-dessous de la simple vérité, au lieu d'aller au-delà.
H. M.