XXXIII

Le lendemain matin, au moment où Roger allait descendre pour déjeuner, il entendit un bruit de voix dans son antichambre, et ce bruit se continuant comme s'il y avait une discussion entre Bernard et une personne qui voudrait entrer, il ouvrit sa porte.

La personne qui voulait entrer n'était autre que Raphaëlle, et Bernard, qui aimait à se substituer à son maître, s'imaginant que celui-ci ne devait pas être en disposition de recevoir une ancienne maîtresse, refusait de la recevoir:

—Puisque j'affirme à madame que M. le duc est sorti.

C'était sur ce mot que Roger avait ouvert la porte.

Sans daigner remettre le valet de chambre à sa place, Raphaëlle, passant devant lui, se hâta d'entrer.

Elle lui tendit la main en le regardant; il lui donna la sienne, mais ce ne fut pas bien franchement. Cette visite n'était pas pour lui plaire, pas plus que ce tutoiement auquel elle s'obstinait, bien qu'il eût évité de la tutoyer lui-même.

Elle parut ne pas s'en apercevoir et, tirant un fauteuil, elle s'assit.

—Sais-tu pourquoi j'ai tenu si fort à te présenter ma justification? lui demanda-t-elle.

—Pour te justifier probablement, répondit-il en employant de mauvaise grâce le tutoiement.

—Sans doute; mais tu me connais mal si tu t'imagines que je n'ai été guidée que par un motif étroitement personnel. Depuis notre séparation j'ai supporté ton mépris, trouvant, je te l'avoue, une joie orgueilleuse à me dire: «Il ne saura jamais ce que j'ai fait pour lui, mais il suffit que je le sache, moi.»—Et cela me suffisait réellement. Tu penses bien que dans ma vie j'ai eu des heures d'amertume, n'est-ce pas, et de dégoût? Mais quand, dans ces heures-là, je pensais à toi, j'étais tout de suite relevée et je redressais la tête quand je me disais: «Voilà ce que j'ai fait pour l'homme que j'aimais.» Eh bien! j'aurais continué à me taire s'il n'était pas venu un moment où j'ai eu besoin de ton estime, non pour moi, mais pour toi.

Comme il la regardait avec étonnement, se demandant où tendaient ces étranges paroles, elle continua:

Tu ne comprends rien à ce que je te dis là, n'est-ce pas? mais tu vas voir bientôt que je ne dis pas un seul mot inutile. Cependant, avant d'en arriver là, il faut que je te dise encore que c'est pour toi que je suis à Bade, au risque d'une scène terrible avec Savine quand il apprendra que je suis venue ici, bien qu'il m'ait demandé de rester à Paris pendant son absence, et les demandes de Savine, ce sont les ordres du plus féroce des despotes. Enfin il faut que tu saches aussi que c'est moi qui ai arrangé ce dîner avec Mautravers, qui ne voulait pas m'inviter et qui ne s'est décidé qu'en pensant que j'avais sans doute l'espérance de t'entraîner à faire une infidélité à ta fiancée,—ce qui, pour sa nature bienveillante, est un plaisir très doux.—Maintenant que tout cela est expliqué, écoute-moi.

Elle fit une pause, se recueillant, puis elle poursuivit:

—Tu sais qu'avant ton retour en Europe le bruit a couru que Savine devait épouser mademoiselle de Barizel?

—Que ce nom ne soit pas prononcé entre nous, dit Roger en étendant la main par un geste énergique.

—Oh! sois tranquille, ce n'est pas d'elle que je veux parler; je n'ai rien à en dire; jamais l'idée ne me serait venue de porter un témoignage contre une jeune fille que tu aimes et dont tu veux faire ta femme; tu me calomnies si tu me juges capable d'une pareille bassesse. Rassure-toi donc et laisse-moi continuer sans m'interrompre; ce que j'ai à dire est déjà assez difficile; si tu me troubles je n'en viendrai jamais à bout.

Elle fit une nouvelle pause:

—Tu connais Savine, tu comprends donc sans qu'il soit besoin que je te le dise que je ne l'aime pas. Savine mourra sans avoir jamais aimé et sans avoir jamais été aimé; peut-être, quand il sera vieux, le regrettera-t-il, mais il sera trop tard. Cependant malgré son égoïsme, son avarice, sa sécheresse de coeur, sa méchanceté, sa dureté, sa lâcheté, malgré tous les défauts et tous les vices qui font de lui un des plus vilains masques qu'on puisse rencontrer, je tiens à lui... parce qu'il m'est nécessaire. Si je pouvais aimer; je n'aurais jamais été sa maîtresse; mais, dans les dispositions où je suis, mieux vaut lui qu'un autre; au moins il a une qualité: la richesse, et, bien qu'il y tienne terriblement, à cette richesse, on peut avec un peu d'habileté lui en extraire de temps en temps quelques bribes. De ces bribes je n'ai pas assez et il me faut quelques années encore pour atteindre le chiffre que je me suis fixé, car, avec lui, le travail d'extraction est d'un difficile que tu n'imaginerais jamais, toi qui es la générosité même. Aussi, quand j'ai appris le bruit qu'on faisait courir de son mariage, tu peux te représenter l'état dans lequel cela m'a jetée; on ne perd pas ainsi un homme qui vous fait la femme la plus enviée de Paris. Tout d'abord je me suis refusée à admettre que ce mariage fût possible, car je croyais bien connaître mon Savine, et ce qui s'est passé m'a donné raison; mais devant la persistance de ce bruit j'ai fini par m'inquiéter un peu, puis beaucoup, et alors j'ai eu l'idée d'empêcher ce mariage si je le pouvais. Avant tout il me fallait savoir quelle était celle que Savine voulait épouser, et j'ai envoyé un homme dont j'étais sûr faire une enquête ici.

—Il suffit, dit Roger, je comprends maintenant où tend cet entretien, restons-en là; je ne veux pas en entendre davantage; j'en ai déjà trop entendu.

—Il faut que tu m'entendes, dit-elle, il le faut, au nom de ton honneur.

—Mon honneur ne regarde que moi seul, et je ne permets à personne d'en prendre souci.

—Quand tu sais qu'il est en danger, oui; mais quand tu ne sais pas qu'il est menacé, ne permets-tu pas qu'on t'avertisse? Je t'ai dit que je ne voulais pas parler de... de celle que tu aimes, tu peux donc m'entendre sans craindre que mes paroles soient un outrage pour elle; mais il y a plus: tu dois m'entendre, tu le dois pour ton nom, dont tu es si justement fier, pour ton bonheur. Quand on se marie on prend des renseignements sur la famille de celle qu'on épouse, pourquoi repousserais-tu ceux que je t'apporte?

Il eut un geste de colère; puis, d'une voix sourde:

—Parce qu'on choisit ceux à qui on demande un témoignage.

—Ah! Roger! s'écria-t-elle, tu es cruel pour une femme qui ne veut que ton bien et qui ne demande rien que d'être entendue quand elle élève la voix non pour elle, mais pour toi; tu la frappes injustement. Mais je ne veux pas me plaindre, encore moins me fâcher; je me mets à ta place, je sens ce que ma démarche doit te faire souffrir et je sais que, quand tu souffres, la colère l'emporte en toi sur la bonté et la générosité de ton caractère; si tu regrettes le coup dont tu viens de me frapper, écoute-moi, c'est la seule réparation que je veuille.

—Mais pourquoi donc, s'écria-t-il violemment, venir m'imposer des paroles que je ne veux pas entendre, car elles s'adressent à des personnes dont il ne peut pas être question entre nous?

—Parce qu'il faut que tu les entendes, ces paroles, parce que si je ne venais pas te les dire, les sachant, je serais coupable d'une infamie et d'une lâcheté. Ce que j'ai appris, je ne l'ai pas cherché pour toi, mais, maintenant que je le sais, je ne peux pas, je ne dois pas le garder pour moi. Refuserais-tu donc d'écouter une voix qui t'avertirait que tu vas tomber dans un précipice, parce que tu n'aurais pas demandé cet avertissement? N'est-ce pas un devoir de te le donner, de te le crier, pour qui voit ce précipice, et vas-tu me répondre que je ne suis pas digne de t'avertir? Mais ce serait de la folie.

L'insistance même de Raphaëlle avait fini par émouvoir Roger. Son premier mouvement avait été de lui fermer la bouche; mais, ne le pouvant pas, il avait été peu à peu ébranlé par l'ardeur qu'elle avait mise à vouloir parler quand même et malgré lui; et puis le souvenir de la lettre de son ami, le secrétaire de la légation de Washington, lui revenait et le troublait.

Brusquement il se décida:

—Hier tu m'as dit des choses bien étranges et bien invraisemblables, auxquelles je n'ai pas voulu répondre; aujourd'hui l'heure est venue de me prouver que tu étais sincère hier, et pour cela c'est de m'apporter les preuves palpables, évidentes, de ce que tu veux me révéler. Si tu me donnes ces preuves, je te croirai non seulement pour aujourd'hui, mais encore pour hier; au contraire, si tu ne me les donnes pas, je te traiterai comme la dernière des misérables.

Vivement elle étendit le bras:

—Alors mets ta main dans la mienne, s'écria-telle, la condition que tu m'imposes, je la tiens, et les preuves que tu exiges, je te les donnerai, non pas dans un délai que je pourrais allonger, non pas demain, mais tout de suite, car ces preuves, je les ai là, les voici:

Disant cela, elle tira une liasse de papiers de la poche de sa robe et la présenta à Roger, qui, prêt à la prendre, eut un mouvement de répulsion.

—Mais, avant de te les mettre sous les yeux, continua-t-elle, il faut que je t'explique comment elles sont venues entre mes mains. Je t'ai dit que voulant empêcher Savine de m'abandonner pour se marier, j'avais envoyé ici un homme sûr, habitué à ce genre de recherches, qui devait faire une enquête sur ce qu'était celle que Savine allait épouser, disait-on, et sur la famille de celle-ci. Mon homme me confirma ce mariage, qui lui parut décidé; mais les renseignements qu'il me donna n'eurent pas une grande importance. Ils m'apprirent ce que tu as dû voir toi-même sur l'intérieur, les relations, les habitudes de madame de Barizel, qui n'ont rien de respectable et qui sentent terriblement la bohème.

Roger voulut l'interrompre.

—Il faut bien, dit-elle, que j'appelle les choses par leur nom; d'ailleurs, madame de Barizel étant une étrangère, il n'y a rien d'extraordinaire à ce qu'elle ne vive pas comme tout le monde. Si je n'avais à parler que de cela, je n'en dirais rien. Sans me rapporter rien de précis, mon homme m'en dit assez cependant pour me faire comprendre que si je voulais poursuivre mon enquête en Amérique, je pouvais en apprendre assez sur madame de Barizel pour empêcher Savine de devenir son gendre. C'était grave d'envoyer un agent en Amérique et de poursuivre là-bas des recherches de ce genre; cela exigeait de grands frais. Mais, d'autre part, c'était grave aussi de perdre Savine, et les risques que je courais d'un côté n'étaient nullement en rapport avec les chances que je pouvais m'assurer d'un autre. J'envoyai donc mon homme en Amérique.

—Ah!

Il eût voulu retenir cette exclamation qui trahissait son émotion, mais en voyant la tournure que prenaient les choses, il n'avait pas été maître de ne pas la laisser échapper, car ce n'était pas, comme il l'avait supposé tout d'abord, de bavardages mondains qu'il allait être question, de racontages ramassés à Paris ou à Bade; ce que Raphaëlle avait fait pour son intérêt à elle, c'était ce qu'il aurait voulu, ce qu'il aurait dû faire lui-même pour son honneur.

—Et ce que je t'apporte, dit-elle, c'est le résultat des recherches que mon homme a faites en Amérique, avec preuves à l'appui, car il me fallait ces preuves pour Savine, et j'avais recommandé qu'on ne recueillît aucun bruit sans le faire appuyer par un témoignage certain; tous les renseignements qu'on a recueillis n'ont pas été prouvés, mais ceux qui l'ont été suffiront, et au delà, pour t'éclairer.

Au lieu de continuer, elle s'arrêta, et son visage, qu'avait animé l'ardeur de la discussion, prit une expression désolée:

—Si tu savais, dit-elle, comme je suis peinée de te causer une douleur, moi qui voudrais tant t'éviter un chagrin, moi qui aurais voulu que mon souvenir ne fût pas associé à de mauvais souvenirs! Mais je suis comme une mère qui doit avoir le courage de frapper l'enfant qu'elle aime.

—Au fait, dit Roger, ces renseignements, ces preuves...

Après avoir résisté pour ne pas l'entendre, c'était lui maintenant qui la pressait de parler.

—Tu sais le nom de madame de Barizel, son nom de famille?

—Non.

—C'est fâcheux, car cela t'aurait permis de suivre les renseignements et les témoignages que je vais successivement te donner sur sa jeunesse, qui est la partie intéressante de sa vie; mais tu pourras savoir facilement ce nom même sans le lui demander. Elle a acheté un terrain aux Champs-Élysées, soi-disant pour construire dessus un hôtel, mais en réalité et tout simplement pour éblouir les épouseurs, et son nom de fille se trouve dans cet acte: Olympe de Boudousquié ou plutôt sans de, Olympe Boudousquié tout court, ainsi que le prouve, ce certificat de baptême, revêtu, comme tu le vois, de toutes les signatures et de toutes les cachets qui peuvent affirmer son authenticité.

Disant cela, elle prit dans sa liasse un papier qu'elle présenta à Roger, et, pendant qu'il lisait, elle continua:

—Tu vois: le père, Jérôme Boudousquié, professeur de musique; la mère, Rosalie Aitie, modiste, cela n'indique guère que la fille de ces gens-là ait droit à la particule, n'est-ce pas? Au reste, cette Rosalie Aitie était une personne remarquable par sa beauté, à laquelle il n'a manqué pour faire fortune qu'un autre théâtre que Natchez, qui est une petite ville de trois à quatre mille habitants, où une femme, même de talent (et il paraît qu'elle était douée), ne peut pas briller, et puis il y avait en elle un vice qui devait l'empêcher de s'élever: son sang; elle était d'origine noire, bien que parfaitement blanche...

Comme Roger avait laissé échapper un mouvement, elle s'interrompit pour prendre deux pièces qu'elle lui tendit:

—Ceci est prouvé; la mère de Rosalie Aitie était, tu le vois, une esclave.

Elle fit une pause pour que Roger eût le temps de lire les papiers qu'elle lui avait présentés; puis, sans le regarder, pour ne pas augmenter sa confusion qu'elle n'avait pas besoin d'examiner attentivement, car elle se trahissait par un tremblement des mains, elle continua:

—M. Jérôme Boudousquié disparut quand sa fille Olympe était encore tout enfant. Mourut-il? se sauva-t-il pour fuir sa femme? Les renseignements manquent; mais cela n'a pas une grande importance, pas plus que la lacune qui existe entre le moment où madame Boudousquié quitte Natchez et celui où nous la retrouvons à la Nouvelle-Orléans, tenant l'emploi des mères nobles ou pas du tout nobles auprès de sa fille Olympe, lancée dans la haute cocotterie, et déjà mademoiselle de Boudousquié pour ceux qui ne savent pas d'où elle vient. Elle a un succès de tous les diables, succès dû autant à sa beauté qu'à son habileté, car tout le monde s'accorde à reconnaître que c'est une femme très forte. Malheureusement, sur cette période, les renseignements manquent aussi, c'est-à-dire les renseignements avec preuve à l'appui, les seuls dont nous ayons à nous occuper, tandis que les histoires au contraire abondent. Cependant je dois en citer une, une seule: on raconte qu'elle assassina un des amants qui allait lui échapper en s'embarquant et qu'elle lui vola les débris de la fortune qu'il emportait avec lui; le coup de revolver fut mis au compte de la jalousie par des juges complaisants.

—Ceci est absurde, s'écria Roger, et c'est se moquer de moi que de me raconter de pareilles histoires.

—Je ne l'ai racontée que pour que tu voies ce qu'on dit de madame de Barizel et quelle est sa réputation. N'est-ce pas chose grave qu'on puisse parler ainsi d'une femme, même alors que cette femme serait innocente? Pour la charger d'un pareil crime, ne faut-il pas qu'on la juge capable de le commettre? Enfin je n'insiste pas là-dessus. Une seule chose est certaine, c'est qu'après la mort de ce personnage, qui s'appelait Jose Granda et qui était Espagnol, elle quitte la Nouvelle-Orléans pour Charlestown, où un riche commerçant se ruine et se tue pour elle: William Layton. Justement le jeune frère de William Layton, qui l'a alors connue comme la maîtresse de son frère et qui à été témoin de cette ruine et de ce suicide, est établi à Paris, 45, rue de l'Échiquier, et il peut donner, il donne volontiers tous les renseignements qu'on lui demande sur la femme qui a causé la mort de son frère et la ruine de sa famille. Tu n'as qu'à l'interroger pour qu'il parle: c'est un témoin vivant et qui, par son honorabilité, mérite toute confiance. Tu retiens l'adresse, n'est-ce pas: M. Daniel Layton, 45, rue de l'Échiquier?

Il répondit par un signe de tête, car une émotion poignante le serrait à la gorge: ce n'était plus une histoire absurde qu'on lui racontait. Pour avoir la preuve de celle-ci, il n'avait qu'à interroger un témoin, un témoin vivant et honorable. Madame de Barizel serait donc l'aventurière dont parlait la lettre de Washington et les histoires invraisemblables dont il était question dans cette lettre seraient vraies? Était-ce possible? Il se débattait contre cette question, et son amour pour Corysandre se révoltait, à cette pensée.

—Après Charlestown, continua Raphaëlle, il y a encore une disparition. On la retrouve à Savannah menant grande existence, maîtresse d'un négociant qui, ruiné par elle, est venu se refaire une fortune en France, où il a réussi: M. Henry Urquhart, au Havre. Lui aussi parle volontiers d'Olympe Boudousquié, car elle n'a laissé que de mauvais souvenirs à ses amants et ils la traitent sans ménagement; il n'y a qu'à l'interroger aussi, celui-là. Nouvelle disparition. Elle va à la Havane, d'où la ramène le comte de Barizel, qui la présente et la traite comme sa femme. L'a-t-il véritablement épousée? On n'en sait rien: mon homme n'a pas pu se procurer le certificat de mariage. C'est possible cependant, car le comte était un homme passionné, un parfait gentilhomme français dont on dit le plus grand bien; il n'y a contre lui ou plutôt contre sa fortune qu'une mauvaise chose: en mourant il n'a laissé que de grosses dettes, de sorte qu'on se demande comment sa veuve peut mener le train qui est le sien depuis qu'elle est à Paris. Il est vrai que les réponses ne manquent pas à ces questions pour ceux qui veulent prendre la peine d'ouvrir les yeux et de voir comment madame de Barizel manoeuvre entre Dayelle et Avizard. Mais ceci n'est pas mon affaire. Tu peux là-dessus en savoir autant que moi, ou si tu ne peux pas en savoir autant parce que tu n'es pas du métier, tu peux en voir assez cependant pour te faire une opinion. Enfin je ne m'occupe pas de ce qui se passe à Paris ou à Bade, et je ne suis venue à toi que pour te parler de ce que je savais sur la vie de madame de Barizel en Amérique. Le hasard ou plutôt, mon intérêt m'ayant amenée à rechercher ce qu'était cette femme qui, par son habileté et surtout par son audace, est parvenue à prendre place dans le monde, et une place si haute, qu'elle croit pouvoir, par sa fille, se rattacher aux plus grandes familles; il m'a paru que je me ferais en quelque sorte sa complice si je ne t'avertissais pas de ce que j'avais appris. Si je ne t'ai pas tout dit, tu en sais cependant assez maintenant pour ne pas continuer ta route en aveugle. Ce que tu feras, je ne me permets pas de te le demander. Je n'ai plus qu'une chose à ajouter, c'est que jamais personne au monde ne saura un mot de ce que je viens de te dire. Je te laisse ces papiers, pour moi inutiles; tu en feras ce que ton honneur t'indiquera.

Elle se leva, tandis que Roger restait assis, anéanti, écrasé par ces terribles révélations.

Le premier mouvement qu'il fit longtemps, très longtemps après le départ de Raphaëlle, fut d'étendre la main pour prendre un Indicateur des chemins de fer qui était là sur une table; mais il lui fallut plusieurs minutes pour trouver ce qu'il cherchait: les lettres dansaient devant ses yeux troublés et les filets noirs qui séparent les trains se brouillaient; enfin il parvint à voir que le premier train pour Paris était à trois heures, ce serait ce draina qu'il prendrait.

Mais avant de partir il voulut voir Corysandre, et aussitôt il se rendit aux allées de Lichtenthal.

Ce fut Corysandre qui descendit pour le recevoir.

—Quel bonheur! dit-elle, le visage radieux, je ne vous attendais pas de sitôt; quelle bonne surprise!

Il se raidit pour ne pas se trahir:

—C'est une mauvais nouvelle que je vous apporte je suis obligé de partir pour Paris par le train de trois heures.

—Partir!

Elle le regarda en tremblant: instantanément son beau visage s'était décoloré.

—Et pourquoi partir? demanda-t-elle d'une voix rauque.

—Pour une chose très grave... mais rassurez-vous, chère mignonne, et dites-vous que je n'ai jamais mieux senti combien profondément, combien passionnément je vous aime qu'en ce moment où je suis obligé de m'éloigner de vous... pour quelques jours seulement, je l'espère.

Tendrement elle lui tendit la main et le regardant avec des yeux doux et passionnés:

—Alors partez, dit-elle, mais revenez vite, n'est-ce pas, très vite? Si courte que soit votre absence, elle sera éternelle pour moi.

A ce moment madame de Barizel ouvrit la porte et entra dans le salon; vivement Corysandre courut au-devant d'elle:

—Si tu savais quelle mauvaise nouvelle, dit-elle.

—Quoi donc?

Roger voulut répondre lui-même:

—Je suis obligé de partir pour Paris à trois heures et je viens vous faire mes adieux.

—Comment partir! Vous n'assistez pas aux dernières journées de courses?

—Cela m'est impossible.

—Mais vous ne nous aviez pas parlé de ce départ.

—C'est que je ne savais pas moi-même que je partirais; c'est ce matin, il y a quelques instants, que ce départ a été décidé.

Avec Corysandre il s'était senti le coeur brisé; mais avec madame de Barizel ce n'était pas un sentiment de lâcheté qui l'anéantissait, c'était un sentiment d'indignation et de fureur qui le soulevait. Était-elle vraiment la femme que Raphaëlle venait de lui montrer? Il pouvait le savoir.

Il fit quelques pas vers la porte:

—C'est justement avec deux de vos compatriotes, dit-il en regardant madame de Barizel, que j'ai à traiter l'affaire... capitale qui m'appelle à Paris, deux Américains, M. Layton, de Charlestown...

Elle pâlit.

—... Et M. Henry Urquhart, de Savannah.

Il crut qu'elle allait défaillir; mais elle se redressa:

—Bon voyage! dit-elle.