XXXIV

Le trouble de madame de Barizel avait été le plus terrible des aveux.

Cependant Roger partit pour Paris, et, après avoir vu M. Layton, le frère du suicidé de Charlestown, il alla au Havre pour voir M. Urquhart.

Une fille! La mère de celle qu'il aimait avait été une fille!

Il revint à Paris, écrasé, mais cependant ferme dans sa résolution.

Jamais il ne reverrait Corysandre.

Comment supporteraient-ils l'un et l'autre cette séparation? Il n'en savait rien, il ne se le demandait même pas, car ce n'était pas de l'avenir qu'il pouvait s'occuper, c'était du présent, du présent seul.

Et dans ce présent il n'y avait qu'une chose: la fille d'Olympe Boudousquié ne pouvait pas être duchesse de Naurouse.

Ce que souffrirait Corysandre, ce qu'il souffrirait lui-même, il devait pour le moment écarter cela de sa pensée et tâcher de ne voir que ce que l'honneur de son nom lui imposait.

Il se serait fait tuer pour l'honneur de ce nom: cette résolution serait un suicide.

Et dans le wagon qui le ramenait du Havre à Paris, il arrêta la mise à exécution de cette résolution, s'y reprenant à vingt fois, à cent fois, ne restant fixé qu'à un seul point, qui était qu'il ne devait pas retourner à Bade, car il sentait bien que, s'il revoyait Corysandre, il n'y aurait ni volonté, ni dignité, ni honneur qui tiendraient contre elle; et puis, que lui dirait-il, d'ailleurs? Il ne pouvait pas lui parler de sa mère, il faudrait qu'il inventât des prétextes; lesquels? Elle le verrait mentir, et cela il ne le voulait pas.

Il écrirait donc.

Il fut emporté dans un tel trouble, un tel émoi, une telle angoisse, un tumulte si vertigineux, qu'il fut tout surpris de se trouver arrivé à Paris: le temps, la distance, étant choses inappréciables pour lui.

Immédiatement il se rendit chez lui et tout de suite il écrivit ses lettres, dont les termes étaient arrêtés dans sa tête.

«Madame la comtesse,

«En vous disant que je partais pour voir MM. Layton et Urquhart vous avez compris qu'il me serait impossible de donner suite au projet de mariage dont je vous avais entretenu. Après avoir vu ces deux messieurs, je vous confirme cette impossibilité.

«NAUROUSE.»

Puis il passa à la lettre de Corysandre; mais, avant de pouvoir poser la plume sur le papier, il la laissa tomber plus de dix fois, l'esprit affolé, le coeur défaillant:

«Je vous aime, chère Corysandre, et c'est sous le coup de la plus affreuse, de la plus grande douleur que j'aie jamais éprouvée que je vous écris.

«Nous ne nous verrons plus.

«Cependant mon amour pour vous est ce qu'il était hier, plus profond même, et ce que je vous disais en me séparant de vous, je vous le répète en toute sincérité: Je vous aime, je vous adore.

«Mais l'implacable fatalité nous sépare et il n'y a pas de volonté humaine qui puisse nous réunir.

«Adieu; mon dernier mot sera celui qui a commencé cette lettre, celui qui remplit ma vie: je vous aime, chère Corysandre.

«ROGER.»

Cette lettre écrite, il la relut, et il voulut la déchirer, car elle ne disait nullement ce qu'il voulait dire; mais, quand il la recommencerait dix fois, vingt fois, à quoi bon, puisque, ce qui était dans son coeur, il ne pouvait justement pas l'exprimer.

Il avait décidé que ce serait Bernard resté à Bade qui porterait ces deux lettres, et, en les envoyant à celui-ci, il lui donna ses instructions qu'il précisa minutieusement: tout d'abord, Bernard devait porter la lettre adressée à Corysandre et la remettre lui-même aux mains de mademoiselle de Barizel; quand à celle de madame de Barizel, il était mieux qu'il la remît à quelqu'un de la maison sans explication.

Lorsque l'enveloppe dans laquelle il avait placé ces lettres fut fermée, il la garda longtemps devant lui, ne pouvant pas l'envoyer à la poste: c'était sa vie, son bonheur, qu'il allait sacrifier, son amour.

Jamais il n'avait éprouvé pareille douleur, pareille angoisse, et si son coeur ne défaillait pas dans les faiblesses de l'irrésolution, il se brisait sous les efforts de la volonté.

Il fallait qu'il renonçât à celle qu'il avait aimée, qu'il aimait si passionnément, et il y renonçait; mais au prix de quelles souffrances accomplissait-il ce devoir!

Enfin l'heure du départ des courriers approcha! il ne pouvait plus attendre; il prit la lettre et la porta lui-même au bureau de la rue Taitbout, marchant rapidement, résolument; mais, lorsqu'il la jeta dans la boîte, il eut la sensation qu'il lui en aurait moins coûté de presser la gâchette d'un pistolet dont la gueule eût été appuyée sur son coeur.

Il était près de la rue Le Pelletier; le souvenir de Harly se présenta à son esprit, non de Harly son ami,—il n'avait point d'ami à cette heure et l'humanité entière lui était odieuse, mais de Harly, médecin; il monta chez lui.

En le voyant entrer, Harly vint à lui vivement.

—Quelle joie, mon cher Roger!

Mais en remarquant combien il était pâle et comme tout son visage portait les marques d'un profond bouleversement, il s'arrêta.

—Qu'avez-vous donc? Êtes-vous malade? s'écria-t-il.

—Malade, non; mort: je viens de rompre mon mariage.

Plusieurs fois Roger avait écrit à Harly pour lui parler de ce mariage et lui dire combien il aimait Corysandre.

—J'ai rompu, continua Roger, et j'aime celle que je devais épouser plus que je ne l'ai jamais aimée; de son côté elle m'aime toujours, c'est vous dire ce que je souffre. Plus tard, je vous expliquerai les raisons de cette rupture; aujourd'hui je viens demander au médecin un remède pour oublier et dormir, car, si j'ai eu le courage d'accomplir cette rupture, j'ai maintenant la lâcheté de ne pas pouvoir supporter ma douleur.

—Mais que voulez-vous?

—Je vous l'ai dit: oublier, dormir, ne pas penser, ne pas souffrir.

—Mais, mon ami, la douleur morale s'use par le temps; on ne la supprime pas. Si je la suspends par le sommeil, au réveil vous la retrouverez aussi intense qu'en ce moment.

—J'aurai dormi, j'aurai échappé à moi-même, à mes pensées, à mes souvenirs.

—Et après?

—Ce n'est pas demain qui m'occupe en ce moment, c'est aujourd'hui.

Harly ne l'avait pas vu depuis deux ans et il le trouvait plus pâle, plus maigre que lorsqu'il l'avait quitté. Ce long voyage ne lui avait pas été salutaire. La fièvre bien certainement ne le quittait pas.

Dans ces conditions comment allait-il supporter la crise qu'il traversait? Par les lettres qu'il avait reçues Harly savait que Roger avait mis toutes les espérances de sa vie dans ce mariage qui, pour lui, était le point de départ d'une existence nouvelle, sérieusement, utilement remplie, avec toutes les joies de l'amour et de la famille, ces joies qu'il n'avait jamais connues et après lesquelles il aspirait si ardemment. Dans cette existence tranquille et régulière, il aurait pu trouver le rétablissement de sa santé, tandis que s'il reprenait ses anciennes habitudes il y trouverait sûrement l'aggravation rapide de sa maladie.

Comment l'empêcher de les reprendre?