XXXV

Ce que Harly avait prédit se réalisa: quand Roger sortit de son assoupissement il trouva sa douleur aussi intense que la veille et même plus lourde, plus accablante, car il n'était plus enfiévré par la résolution à prendre puisque l'irréparable était accompli, et c'était le sentiment de cet irréparable qui pesait sur lui de tout son poids.

C'était fini, il ne la verrait plus, et cependant elle était là devant ses yeux plus belle, plus radieuse, plus éblouissante qu'il ne l'avait jamais vue; ce n'était pas la mort qui la lui enlevait, mais sa propre volonté. Cette séparation, il l'avait voulue, il la voulait et cependant il en était à se demander s'il n'était pas plus coupable envers Corysandre en l'abandonnant qu'il ne l'eût été envers l'honneur de son nom en l'épousant. Que lui avait-il valu jusqu'à ce jour, ce nom dont il avait été, dont il était si fier? La guerre avec sa famille qui avait empoisonné sa jeunesse, et maintenant le sacrifice de son bonheur.

Il ne pouvait pas rester enfermé toute la journée, tournant et retournant la même pensée, voyant et revoyant toujours la même image.

Il envoya chercher une voiture:

—Où faut-il aller?

—Faites-moi faire le tour de Paris par les boulevards extérieurs.

En arrivant pour la seconde fois à la Porte-Maillot, le cheval de sa victoria n'en pouvait plus; il descendit de voiture, en prit une autre et recommença sa promenade.

A sept heures, il se fit conduire chez Bignon; mais au lieu d'entrer au rez-de-chaussée, il monta à l'entresol pour dîner seul dans un salon particulier.

—Combien monsieur le duc veut-il de couverts? demanda le maître d'hôtel, qui le reconnut.

—Un seul.

—Que commande monsieur le duc?

—Ce que vous voudrez.

A huit heures il entra à l'Opéra.

Il ne tarda pas à ne pas pouvoir rester en place; la musique l'exaspérait.

Il sortit et s'en alla aux Bouffes.

Mais il n'y resta pas davantage.

Alors il se fit conduire aux Folies-Dramatiques, d'où il se sauva au bout d'un quart d'heure.

Ces gens qui paraissaient s'amuser, ces comédiens qui jouaient sérieusement, la foule, le bruit, les lumières, tout lui faisait horreur.

Il entra chez lui, se disant que le lendemain ce serait la même chose, puis le surlendemain, puis toujours ainsi.

Mais le lendemain justement il n'en fut pas ainsi.

Le matin, comme il allait sortir, pour sortir, sans savoir où aller, le valet de chambre, entrant dans son cabinet, lui demanda s'il pouvait recevoir madame la comtesse de Barizel.

La comtesse à Paris! Il resta un moment abasourdi.

—Avez-vous dit que j'étais chez moi? demanda-il.

—J'ai dit que j'allais voir si M. le duc pouvait recevoir.

Son parti fut pris.

—Faites entrer, dit-il.

Il passa dans le salon, s'efforçant de se calmer. Ce n'était que la comtesse, il n'avait pas de ménagement à garder avec elle; il haïssait, il méprisait cette misérable femme qui le séparait de Corysandre.

Elle entra la tête haute, avec un sourire sur le visage, et comme Roger, stupéfait, ne pensait pas à lui avancer un siège, elle prit un fauteuil et s'assit. Elle eût fait une visite insignifiante, qu'elle n'eût certes pas paru être plus à son aise.

—J'ai reçu votre lettre hier matin, dit-elle, et aussitôt je me suis mise en route pour venir vous demander ce qu'elle signifie.

—Que je renonce à la main de mademoiselle de Barizel.

—Oh! cela, je l'ai bien compris; mais pourquoi renoncez-vous à la main de ma fille?

Il avait eu le temps de se remettre, et en voyant cette assurance qui ressemblait à un défi, un sentiment d'indignation l'avait soulevé.

—Parce qu'un duc de Naurouse ne donne pas son nom à la fille de mademoiselle Olympe Boudousquié.

Il croyait la faire rentrer sous terre, elle se redressa au contraire et son sourire s'accentua:

—Je crois, dit-elle, que vous êtes victime d'une étrange confusion de nom, que des malveillants, des jaloux ont inventée dans un sentiment de haine stupide et de basse envie pour ma fille: je me nomme, il est vrai, de Boudousquié du nom de mon père; mais de Boudousquié et Boudousquié sont deux. Lorsque avec des yeux égarés vous êtes venu m'annoncer que vous partiez pour voir MM. Layton et Urquhart, j'ai été pour vous avertir qu'on tendait un piège à votre crédulité, comme on avait essayé d'en tendre un à la mienne lorsqu'on m'avait écrit pour m'avertir qu'il y avait en vous le germe de je ne sais quelle maladie mortelle, car déjà on m'avait menacée, pour m'escroquer de l'argent, de me rattacher à cette famille Boudousquié avec laquelle je n'ai rien de commun; mais je ne l'ai point fait, pensant que vous ne donneriez pas dans cette invention grossière. Je crois que j'ai eu tort; je vois que ces gens ont su troubler votre jugement, cependant si ferme et si droit d'ordinaire, et je viens me mettre à votre disposition pour vous fournir toutes les explications que vous pouvez désirer. Il s'agit de ma fille, de son bonheur, de son honneur, et je n'écoute, moi, sa mère, que cette seule considération. Que vous a-t-on dit!

—Vous le demandez?

—Certes.

—M. Layton m'a dit qu'Olympe Boudousquié, après avoir ruiné son frère dont elle était la maîtresse, avait amené celui-ci à se tuer. M. Urquhart m'a dit que la même Olympe Boudousquié, qui l'avait trompé et ruiné, était la dernière des filles.

—Eh bien! en quoi cela a-t-il pu vous toucher? Il n'y a jamais eu rien de commun entre la famille Boudousquié, à laquelle appartenait cette... fille, et la famille de Boudousquié d'où je sors.

—Alors comment se fait-il que le portrait d'Olympe Boudousquié, que M. Urquhart a conservé et m'a montré, soit... le vôtre?

Du coup, madame de Barizel, si pleine d'assurance, fut renversée; une pâleur mortelle envahit son visage et Roger crut qu'elle allait défaillir. Se voyant observée, elle se cacha la tête entre ses mains, mais le tremblement de ses bras trahit son émotion.

Cependant elle se remit assez vite, au moins de façon à pouvoir reprendre la parole:

—Je n'essayerai pas de cacher ma confusion et ma honte, dit-elle, car je veux vous avouer la vérité, toute la vérité. Que ne l'ai-je fait plus tôt! Je vous aurais épargné les douleurs par lesquelles vous avez passé et que vous nous avez imposées, à ma fille et à moi. J'avoue donc que, tout à l'heure, en vous disant qu'il n'y avait rien de commun entre Olympe Boudousquié et ma famille, j'ai manqué à la vérité: en réalité cette Olympe était la fille de mon père, fille naturelle, née de relations entre mon père et une jeune femme...

—Mademoiselle Aitie, modiste à Natchez; j'ai le certificat de baptême d'Olympe Boudousquié et beaucoup d'autres pièces authentiques la concernant et concernant aussi sa mère.

Madame de Barizel eut un mouvement d'hésitation, cependant elle continua:

—Vous savez comme ces liaisons se font et se défont facilement. Mon père eut le tort de ne pas s'occuper de cette fille qui, devenue grande, suivit les traces de sa mère; c'est à elle que se rapportent sans doute les pièces dont vous parlez, à elle aussi que se rapportent les récits qui ont été faits par MM. Layton et Urquhart et si vous trouvez qu'une certaine ressemblance existe entre le portrait qu'on vous a montré et moi, vous devez comprendre que cette ressemblance est assez naturelle puisque celle qui a posé pour ce portrait était... ma soeur.

—Et cette soeur naturelle, puis-je vous demander ce qu'elle est devenue?

—Morte.

—Il y a longtemps?

—Une quinzaine d'années.

—Vous avez un acte qui constate sa mort.

—Non, mais on pourrait sans doute le trouver... en le cherchant.

—Eh bien, je puis éviter cette peine, car j'ai une série d'actes s'appliquant à cette Olympe Boudousquié qui permettent de la suivre jusqu'au moment où M. le comte de Barizel l'a ramenée de la Havane.

—Monsieur le duc!

Mais Roger ne se laissa pas interrompre, vivement il se leva et étendant le bras vers la porte:

—Je vous prie de vous retirer.

—Mais je vous jure.

—Me croyez-vous donc assez naïf pour avoir foi aux serments d'Olympe Boudousquié?

Elle se jeta aux genoux de Roger en lui saisissant une main malgré l'effort qu'il faisait pour se dégager:

—Eh bien! je partirai, s'écria-t-elle avec un accent déchirant, je retournerai en Amérique, vous n'entendrez jamais parler de moi, je serai morte pour le monde, pour vous, même pour ma fille; mais, je vous en conjure à genoux, à mains jointes, en vous priant, en vous suppliant comme le bon Dieu, ne l'abandonnez pas, ne renoncez pas à ce mariage. Elle est innocente, elle est la fille légitime du comte de Barizel dont la noblesse est certaine; elle vous aime, elle vous adore. La tuerez-vous par votre abandon? C'est sa douleur qui m'a poussée à cette démarche. Ne vous laisserez-vous pas émouvoir, vous qui l'aimez? l'amour ne parlera-t-il pas en vous plus que l'orgueil?

—Que l'orgueil, oui; que l'honneur, non, jamais!