VI

La vieille bergère en velours d'Utrecht sur laquelle Nicétas avait dormi plus d'une fois, était toujours le plus bel ornement de la salle à manger de Soupert, car à l'âge avancé auquel elle était arrivée, douze années de plus ou de moins n'avaient pas d'importance pour elle; cette nuit-là, elle servit encore de lit à Nicétas qui, le lendemain, après un solide déjeuner, descendit à Palaiseau, pour prendre le train et retourner à Paris.

Mais comme il arrivait à la gare, il aperçut un flot de Parisiens débarquant en habits de fête, qui lui rappela que c'était dimanche. Qu'irait-il faire à Paris, ou rien de particulier ne l'appelait d'ailleurs, quand tout le monde venait à la campagne: errer par les rues désertes dans ce costume de besoigneux n'était pas pour lui plaire; pourquoi lui aussi ne s'offrirait-il pas une partie de campagne? Les douze francs de Soupert sonnaient dans la poche de son gilet mêlés aux quelques pièces de monnaie qu'ils avaient été rejoindre; après une promenade de quelques heures il pourrait se payer un dîner champêtre et le soir reprendre le train pour Paris.

Alors l'idée lui vint d'aller à Chambrais; autant là qu'ailleurs et même mieux, il aurait plaisir à revoir ces bois où tant de fois il s'était promené en rêvant à Ghislaine.

Et par la plaine où les blés nouvellement épiés ondulaient sous une légère brise, il se mit en route d'un pas nonchalant: rien ne le pressait.

C'était vrai qu'il l'avait aimée cette petite Ghislaine, passionnément aimée; depuis douze ans, il avait connu bien des femmes, mais aucune n'avait ému son coeur comme celle-là, chez aucune il n'avait retrouvé cette grâce, ce charme, cette séduction, ç'avait été son beau temps dans sa vie tourmentée, le seul qui lut eût laissé des souvenirs heureux, auxquels il eût plaisir à se reporter, le seul où il eût envisagé l'avenir avec espérance, où il eût eu confiance dans le présent.

Quel fou, quel naïf il avait été!

Ah! pourquoi ne s'était-elle pas laissée aimer? pourquoi ne l'avait-elle pas aimé! Comme tout changeait; Mais elle l'avait repoussé, et voilà où il en était arrivé. Découragé, il avait abandonné le métier qu'il avait aux mains et maintenant il roulait de chute en chute, au hasard, misérable jouet de sa destinée, solitaire, sans soutien, sans but, sans autre ambition que de ne pas crever de faim le lendemain.

La sotte, l'orgueilleuse créature; c'était un imbécile qu'il lui fallait, ce d'Unières.

Et il avait forcé le pas, se disant qu'il serait amusant de voir cet imbécile et de lui rire au nez.

—Tu es fier de ta femme, eh bien! je l'ai eue, et avant toi, encore. Demande lui si elle s'en souvient; elle m'a chassé et pourtant je suis toujours entre elle et toi.

Quelle chance elle avait eue de ne pas attraper un enfant; voilà qui eût été vraiment drôle.

Comme cette pensée le faisait rire il s'arrêta tout à coup, et se frappa le front.

Et pourquoi n'en aurait-elle pas attrapé un? N'était-il pas bizarre qu'après son aventure elle eût voyagé à l'étranger, se sauvant? On ne se sauve pas quand on n'a rien à cacher; on ne disparaît pas pendant des mois.

L'intéressant serait de savoir combien de temps avait duré son absence et où le comte l'avait cachée.

Quand il avait appris qu'elle était partie avec M. de Chambrais, cette idée lui avait bien traversé l'esprit, mais il ne s'y était pas arrêté; se disant qu'il était plus raisonnable de supposer, plus vraisemblable de croire qu'elle se sauvait pour n'être pas exposée à le rencontrer et pour échapper à ses poursuites. Et pour se distraire lui-même, pour secouer son ennui, sa mauvaise humeur, son chagrin, il avait accepté de partir pour l'Amérique, sans attendre qu'elle fût de retour. Jamais, depuis, cette idée d'enfant ne lui était venue, mais ce que Soupert lui avait raconté devait le faire réfléchir.

Quelle était cette petite fille, que le comte aurait eue, qu'on élevait chez un garde du château, à qui le comte léguait sa fortune, sans que sa nièce s'en fâchât?

Cela n'était-il pas bizarre, alors surtout qu'en considérant l'âge de cette entant: onze ans, douze ans, disait Soupert; mais justement si Ghislaine avait eu un enfant, celui-ci précisément serait de cet âge.

N'était-ce pas là une coïncidence extraordinaire ou tout au moins curieuse?

—Hé, hé!

Mais il ne fallait pas s'emballer, et comme la marche lui fouettait le sang, il s'assit à un carrefour où se trouvait un bouquet d'arbres; l'endroit était désert; en cette journée du dimanche les champs étaient abandonnés; personne ne le dérangerait dans ses réflexions.

Était il possible que M. de Chambrais eût organisé cette supercherie de l'enfant naturel? Pour lui, après la démarche du comte et ses menaces, la question n'était pas douteuse: capable de tout, le comte pour sauver l'honneur de son nom. Si sa nièce était dans une situation embarrassante, rien de plus simple que de prendre l'enfant à son compte.

Mais ce qui ne l'était pas, et ne se comprenait guère, c'était que cet enfant, né à l'étranger, fût amené en France et installé justement au château: si Ghislaine était sa mère elle ne devait pas désirer l'avoir près d'elle, et si le comte était son oncle, il ne devant pas instituer son légataire un enfant qui, pour tous deux, ne pouvait être qu'un objet d'exécration dans le présent et une menace de honte pour l'avenir.

La question était plus compliquée qu'elle ne le paraissait au premier abord, et pour la résoudre il fallait autre chose que des suppositions plus ou moins romanesques, car si Ghislaine pouvait être la mère, le comte pouvait tout aussi bien être le père.

Avant de rien décider, le mieux était donc de voir et de se renseigner, c'est-à-dire de faire une enquête à Chambrais même.

Se relevant, il se remit en route, et son pas nonchalant en quittant Palaiseau se fit plus nerveux; maintenant il avait un but.

Si Ghislaine était la mère de cette petite fille, il en était le père, lui; et c'était une situation que celle de père d'une héritière pour un homme qui n'avait pas vingt francs dans sa poche! Décidément, il avait été bien avisé de revenir en France, et comme il le disait à Soupert, Paris était un bon terrain pour la lutte.

Comme il approchait de Chambrais il entendit une sonnerie de cloches: sans doute, c'étaient les vêpres. Au temps où il était le professeur de Ghislaine, elle ne manquait aucun office; en épousant un des chefs du parti catholique elle n'avait pas dû renoncer à ces pratiques religieuses, il y avait donc chance de la trouver à l'église; si en ce moment elle habitait Chambrais.

Il hâta le pas et ne tarda pas à entrer dans le village: de loin on entendait les ronflements de l'ophicléide et les notes claires des voix enfantines. Bâtie au quinzième siècle en pierres de grès et en pierres meulières, comme dans la plupart des villages environnants, l'église de Chambrais est des plus simple, au moins à l'extérieur, ce genre de matériaux ne comportant aucune décoration; mais à l'intérieur la piété des princes de Chambrais l'a enrichie de vitraux, de sculptures, de tableaux, de statues qui lui donnent un caractère particulier qu'accentue encore la chapelle funéraire de la famille, prise dans le collatéral de gauche et fermée par une magnifique grille en fer forgé du quinzième siècle, achetée en Flandre et offerte par le père de Ghislaine.

Ce fut à travers les barreaux de cette grille qu'après l'avoir longtemps et minutieusement cherchée dans l'église, Nicétas aperçut madame d'Unières, ayant près d'elle un homme de tournure élégante qui ne pouvait être que son mari.

Alors, sans qu'il en eût conscience, il murmura quelques mots qui le firent regarder curieusement par les deux ou trois paysannes qui les entendirent:

—Dommage.

Ce cri de regret était en même temps un élan d'admiration la retrouvant telle qu'il l'avait aimée; il semblait que l'âge pour elle n'eût pas marché, et qu'elle fût restée aussi fine, aussi mignonne qu'à dix-huit ans: ses yeux gris, chatoyants, avaient la même douceur profonde, et sa bonne grâce, sa simplicité de tenue étaient toujours les mêmes.

Quel contraste entre elle et lui qui avait tant changé; qu'après douze ans d'absence personne ne voulait le reconnaître!

Pour ne pas provoquer l'attention, car son plan n'était pas arrêté, il devait être prudent; il gagna doucement la porte et il se promena sur le parvis en attendant la fin des vêpres. Ce fut seulement quand on commença à sortir qu'il se rapprocha du porche de façon à ce qu'elle dût passer devant lui.

En effet, elle ne tarda pas à paraître au bras de son mari, s'entretenant avec lady Cappadoce qui marchait près d'elle, tout en répondant d'une inclinaison de tête et d'un sourire affable aux saluts qu'on lui adressait à gauche et à droite. Elle était si bien absorbée dans son entretien et ses politesses qu'elle ne le vit point, ou tout au moins qu'elle ne le remarqua pas.

Mais il n'en fut pas de même du comte d'Unières qui, en apercevant cet inconnu, tourna la tête vers lui; quand leurs yeux se croisèrent, Nicétas eut un mauvais sourire, et tout bas ses lèvres répétèrent le mot qu'il avait déjà dit plusieurs fois.

—Imbécile.

Mais il dut reconnaître que, pour la tournure et les manières, cet imbécile n'était pas le premier venu.

Il ne quitta sa place que lorsqu'il les eût vus disparaître dans la rue qui conduit au château.

Peut-être celle pour laquelle il était dans ce village, sa fille avait-elle passé devant lui, mais parmi les fillettes qu'il avait vues, comment l'eût-il devinée? C'était son enquête qui devait la lui faire connaître.

Cette enquête, bien entendu, il n'allait pas la commencer en interrogeant tout simplement et tout franchement les gens qu'il rencontrerait, ce qui, avec des paysans, serait le meilleur moyen de ne rien apprendre, en même temps que ce serait le meilleur aussi de se trahir.

—De quel droit, à quel titre s'occupait-il de cette petite fille? Qui était-il? Que voulait-il?

Ces manières primitives n'étaient point de son âge; l'épreuve qu'il avait faite de la vie lui en avait appris d'autres moins naïves et plus sûres.

Quand il venait pour ses leçons, et qu'il arrivait ayant chaud, il entrait quelquefois pour se rafraîchir dans un cabaret situé à une petite distance du château et portant précisément pour enseigne: «Au Château»; il s'établirait là, et en restant longtemps attablé, ce serait bien le diable s'il ne trouvait pas moyen d'engager la conversation avec un paysan ou un domestique.

A cette époque il y avait des domestiques, particulièrement les valets d'écurie, les garçons jardiniers qui, n'étant point nourris au château, prenaient là leurs repas; il devait en être toujours ainsi.

De plus c'était dimanche, et ce jour-là le cabaret était toujours plein; il aurait vraiment peu de chance, ou il serait bien maladroit s'il ne trouvait pas un bavard qui voulût parler. Il est vrai que pour parler, il faut savoir, et qu'il pouvait tomber sur un ignorant; mais il avait toute la journée, toute la soirée à lui.

Quand il entra, la grande salle était pleine, et sur l'ardoise des tables on remuait, en les tapant, des dominos, tandis que sur d'autres on abattait des cartes grasses. A coté des paysans aux mains calleuses et encroûtées, au visage hâlé et tanné, se trouvaient les domestiques du château, valets d'écurie, valets de pied, aides de cuisine, qu'on reconnaissait tout de suite à leur menton bleu et à leurs belles manières.

Ce fut à une table voisine de ces derniers qu'il s'assit.