VII
Avant de parler, Nicétas jugea qu'il était plus prudent d'écouter; et sans en avoir l'air, tout en buvant à petits coups son absinthe, il se mit à étudier les gens du château qui l'entouraient, cherchant celui qui, plus naïf et plus bavard que les autres, se laisserait questionner utilement.
Quand il était entré on l'avait regardé curieusement, mais bientôt on avait paru ne plus faire attention à lui, ce qui lui permit de se livrer à son examen.
Allant de table en table, il fut surpris de voir que parmi ces domestiques qui pour l'honneur de leur maison devaient être tous plus décoratifs les uns que les autres, il y en avait un qui était borgne, un autre boiteux. Alors il se prit à rire tout bas, se disant que c'était une drôle de boutique qui réunissait ces éclopés, et il conclut que le d'Unières était un avare qui ne dédaignait aucune économie, même celles qui conduisent au ridicule, car sûrement il ne payait pas ces pauvres diables aussi cher que de beaux gars dont on achète la prestance autant que les services.
En quoi il se trompait et raisonnait à faux, en attribuant ce choix à l'économie. Chez le comte d'Unières, les pauvres diables étaient payés aussi bien que partout, seulement ils n'étaient point repoussés pour leur infirmité comme ils le sont généralement, et s'il n'y avait pas de maison où cochers, valets de pied, maîtres d'hôtel fussent plus décoratifs, par contre les cuisiniers, les palefreniers, les jardiniers étaient ce qu'ils pouvaient et tels que la nature ou la maladie les avait faits.
Pour les jardiniers spécialement, le spectacle qu'ils offraient le matin quand ils se réunissaient devant la loge du concierge pour recevoir les ordres du chef, était aussi curieux qu'instructif: les ordres reçus, ils se séparaient, et alors on voyait une collection de pauvres vieux cassés par l'âge et la fatigue, de boiteux tournant sur leur bâton, de rhumatisants voûtés qui, clopin clopant, par les belles allées droites, sous le regard des statues aux poses théâtrales du grand siècle, se rendaient à leur travail: à vingt qu'ils étaient ils abattaient de l'ouvrage comme sept ou huit, mais ils vivaient de leur journée, non d'aumône, ou tout au moins ils avaient la fierté d'en vivre.
Comme Nicétas considérait avec un mépris croissant ces infirmes, un garde entra dans la salle; sur sa poitrine brillait une plaque d'argent timbrée des armes des d'Unières surmontées de la couronne ducale, et sur l'épaule droite, retenu par une bretelle de cuir, pendait un fusil court à deux coups. Si les pauvres diables dont riait Nicétas étaient plus ou moins éclopés, celui-là était un vrai invalide: il boitait tout bas d'une jambe, et la bras gauche avait été amputé de la main.
—Tiens! Dagomer, dirent quelques voix affectueusement.
—Bonjour, la compagnie.
Il regarda autour de lui, mais toutes les tables étaient occupées, devant celle de Nicétas seulement il restait deux tabourets.
Dagomer porta la main à sa casquette:
—Permettez-vous, monsieur? demanda-t-il.
—Volontiers.
Alors, le garde, dépassant la bretelle de dessus son épaule, prit un tabouret, et s'assit en mettant son fusil entre ses jambes.
—Il ne lâche pas son fusil, Dagomer, dit un des domestiques.
—Mais non.
—Il parait qu'il couche avec, ajouta un paysan d'un air finaud.
—Juste, répondit Dagomer en riant, par jalousie.
C'était un homme d'une quarantaine d'années, à l'air ouvert et bon enfant, mais rude en même temps et surtout résolu.
—C'est vrai, monsieur Dagomer, demanda un jeune groom, que malgré votre main coupée vous ne manquez pas un lapin?
—Généralement celui qui déboule est boulé, mais dire que je n'en ai jamais manqué, ce qui s'appelle un seul, ça ne serai pas vrai.
—Et pourtant, si bien que vous tiriez, vous vous êtes fait arranger comme ça, dit un paysan à l'air grincheux et qui avait probablement des raisons personnelles pour en vouloir au garde.
—Quand on se met trois sur un homme seul qui ne doit pas tirer le premier, ça n'est pas étonnant, mais malgré ma main gauche cassée, j'en ai tout de même démoli un de la main droite; c'est dommage que celui-là ne soit plus de ce monde, il vous dirait si le coup était bon.
Et sans forfanterie, Dagomer se mit tranquillement à sucrer le café qu'on venait de lui servir; c'était le dimanche seulement qu'il entrait au cabaret, et ce jour-là, quel que fût le temps, froid ou chaud, il s'offrait une tasse de café.
—C'est ici que s'est passée cette lutte? demanda Nicétas.
—Non, à Crèvecoeur, où j'étais avant de venir ici. Vous connaissez Crèvecoeur?
—Non.
—Dans la Brie, sur la lisière de la forêt de Crécy.
Le renseignement était bon à retenir, et Nicétas le casa dans sa mémoire: Crèvecoeur dans la Brie; peut-être était-ce là que l'enfant avait vécu avant de venir à Chambrais!
Cependant Dagomer battait son café à petits coups de cuillère, et le dégustait béatement sans plus faire attention à Nicétas que s'il avait eu en face de lui une figure de cire.
Dans le brouhaha de la salle on n'entendait que des paroles sans suite qui, pour Nicétas, n'avaient pas d'intérêt: de temps en temps un mot sur les biens de la terre du côté des paysans; de l'autre une drôlerie sur les femmes de service du château, et c'était tout.
Il fallait cependant que Nicétas se décidât; sans doute, ces domestiques n'allaient pas rester là jusqu'au soir.
—Puisque le hasard nous place à la même table, dit-il en s'adressant à Dagomer avec son sourire le plus engageant, voulez-vous me permettre de vous adresser une question?
—A votre service.
—Est-ce que vraiment il est impossible de visiter le château?
—Pour sûr.
—C'est le mardi seulement que les visiteurs sont admis?
—Oui.
—Je serais bien contrarié de rester ici jusqu'à mardi.
—Dame!
En voyant l'effet que cette réponse produisait, Dagomer se ravisa; et appelant:
—Monsieur Auguste.
Un grand garçon bellâtre s'approcha avec un sourire protecteur:
—Monsieur Dagomer.
—Voilà ce que c'est, dit celui-ci, ce monsieur,—il désigna Nicétas,—voudrait visiter le château et il demande s'il faudra qu'il reste jusqu'à mardi.
M. Auguste toisa Nicétas dédaigneusement, et celui-ci voyant l'effet que produisait son costume sur ce personnage important, habitué à juger les gens sur la mine, trouva opportun de balancer cet effet par quelques paroles habiles:
—Je suis chargé par un journal américain dont je suis correspondant, dit-il, de lui envoyer la description du château de Chambrais, et je serais très gêné de différer ma visite jusqu'à mardi.
—Ah! monsieur est journaliste, dit Auguste, s'adoucissant, évidemment parce qu'il admettait qu'un journaliste américain pouvait être négligé dans sa tenue.
—Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter quelque chose? demanda Nicétas.
—Avec plaisir.
Il s'assit sur le tabouret libre et Nicétas appela le le cabaretier. M. Auguste désirait un apéritif, Dagomer un «autre café»; quand ils furent servis, l'entretien reprit:
—Certainement je voudrais vous obliger, dit M. Auguste, mais si M. le comte ne va pas demain à la Chambre et si madame la comtesse ne l'accompagne pas, il n'y aura pas moyen. S'ils partent, au contraire, je vous ferai visiter le château: venez à une heure, j'aurai fini de déjeuner.
Pour jouer son rôle, Nicétas demanda des renseignements sur le château, sur le nombre des domestiques, des chevaux, des chiens, sur l'étendue du parc, puis il passa aux maîtres.
—Il y a longtemps que M. le comte d'Unières a épousé la princesse de Chambrais?
—Dix ans.
—Combien d'enfants?
Disant cela d'un air indifférent, il tira un carnet pour prendre des notes.
—Ils n'ont pas d'enfants.
—Ils les ont perdus? demanda-t-il avec ingénuité.
—Ils n'en ont jamais eu.
—S'ils mouraient, à qui irait cette belle fortune? Est-ce qu'il n'y a pas un oncle?
—Il est mort.
—Alors au lieu que ce soit lui qui hérite de sa nièce, c'est sa nièce qui a hérité de lui?
—Pas précisément.
—Expliquez-moi donc ça: vous savez, en Amérique, on est très curieux de ces détails, et rien de ce qui touche le comte d'Unières, le grand orateur, n'est indifférent. Est-ce qu'il était mal avec son oncle le comte de Chambrais.
—Non.
—Alors l'oncle avait des enfants?
—Non; il a laissé sa fortune à une jeune fille pour laquelle il avait de l'affection.
—Tiens! c'est drôle, si elle n'était qu'une jeune fille comme vous dites.
—Une enfant qu'élève l'ami Dagomer.
—Ça n'intéresse pas les Américains, la jeune fille, interrompit Dagomer, en donnant un coup de coude à M. Auguste.
Celui-ci se leva en disant que son service l'appelait au château, et le garde, le fusil à l'épaule, le suivit.
Ce fut inutilement que Nicétas tenta d'entamer d'autres interrogations; alors, ne voulant pas se compromettre, il attendit, puisqu'il restait à Chambrais jusqu'au lendemain; le soir sans doute, il pourrait faire causer l'aubergiste.
Et pour passer le temps, il s'en alla flâner par les rues du village et devant le château. Puis il dîna longuement à côté des palefreniers, dont les conversations, qu'il écouta sans en perdre un mot, ne lui apprirent rien d'intéressant: la qualité des voitures du comte, les mérites de ses chevaux lui étant tout à fait indifférents.
Ce fut seulement au moment du coucher qu'il put échanger quelques paroles avec l'aubergiste, jusqu'à ce moment trop occupé pour bavarder.
—C'est une histoire curieuse que celle que m'a contée M. Auguste.
—Quelle histoire?
—Celle de l'enfant du comte de Chambrais.
—La petite Claude?
—Oui, la petite Claude; comment donc se fait-il que madame d'Unières ne soit pas fâchée d'être privée d'un héritage sur lequel elle devait compter?
—Oh! vous savez, quand madame la comtesse se fâchera pour des affaires d'argent, le monde sera changé.
—Il est vrai que si cette enfant est la fille du comte...
—Comment si c'est sa fille!
—Reconnue?
—Non, pas reconnue, elle n'a même pas d'acte de naissance.
—Mais on a toujours un acte de naissance.
—Elle n'en a pas; on l'a bien vu à l'ouverture de la succession puisqu'il a fallu un acte de notoriété et que MM. Vaubourdin et Meunier ont été témoins.
—Et à combien se monte cette fortune? demanda Nicétas qui n'eut pas la patience de filer cette question.
—Soixante mille francs de rente.
Il avait cru à un plus gros chiffre, cependant celui-là était encore assez beau pour l'empêcher de dormir quand il fut au lit.
—Pourquoi ce vieux gueux de comte de Chambrais avait-il mangé la plus grosse part de son héritage? Comment? Avec qui?
Mais il n'allait pas s'arrêter à cette question oiseuse quand une autre plus urgente et plus brûlante,—celle de l'acte de naissance, s'imposait à son attention.
Évidemment, si Claude n'avait pas d'acte de naissance, c'est qu'elle n'était pas née en France, ou qu'on avait caché l'accouchement de la mère.
Et alors il était non moins évident que cette mère était Ghislaine, emmenée par son oncle dans quelque pays perdu, où elle avait passé le temps de sa grossesse et où elle était accouchée.
C'était quelque chose d'avoir appris cela, et décidément il avait cédé à une bonne inspiration en venant à Chambrais.
—Soixante mille francs de rente!