VI
Ce qui rendait la situation de Ghislaine désespérée, c'est qu'elle n'avait personne à qui s'ouvrir, de qui elle pût attendre conseils et secours: la connaissant bien, il l'exploitait, sûr à l'avance qu'il ne trouverait pas un homme devant lui pour l'arrêter; c'était à une femme qu'il avait affaire, en femme il la traitait.
Vendez ou empruntez.
Pour emprunter, il fallait qu'elle s'adressât à quelqu'un; à qui? De gens d'affaires, elle ne connaissait que son notaire, et il avait toujours été pour elle d'une déférence parfaite; toutes les fois qu'il lui avait fait signer un acte, il semblait que c'était une faveur qu'il lui réclamait; mais comment lui parler d'un emprunt de deux cent cinquante mille francs? Il faudrait des explications, il faudrait une confession; elle serait morte de honte.
D'ailleurs, alors même qu'elle se résignerait à cette confession, qu'obtiendrait-elle? Si peu qu'elle fût au courant des choses de la loi, elle savait cependant qu'une femme ne peut rien faire sans l'assistance de son mari, ni ventes, ni emprunts. Et ce serait assurément l'objection que lui opposerait Me Le Genest. Emprunt pour le satisfaire, procès pour lui résister, étaient donc aussi impossibles l'un que l'autre. Elle n'eût pu se procurer cette somme qu'auprès d'un parent ou d'un ami; et elle n'avait ni parents ni amis en situation de lui rendre ce service. Ses seuls parents habitaient l'Espagne. Et quand une femme vit dans une étroite intimité avec son mari, comme elle vivait avec le sien, elle a peu d'amis; elle, elle n'en avait pas.
Il ne lui restait qu'un moyen, qu'une seule ressource: vendre; vendre de nouveau des bijoux.
Quand elle avait fait le choix de ceux qu'on venait de lui payer cinquante mille francs, elle s'était imaginée, sans rien préciser d'ailleurs, que la somme qu'on lui offrirait serait beaucoup plus forte. Certes, elle ne doutait pas de l'honnêteté de Marche et Chabert, qui sûrement les avaient estimés à leur prix marchand, mais elle doutait de la valeur de ceux qui lui restaient, comprenant très bien que les pierreries comme toutes choses subissent des dépréciations. Combien tirerait-t-elle de ceux qu'elle pouvait prendre encore, sans qu'on remarquât leur disparition? Une dizaine, une vingtaine de mille francs peut-être. Et de cette somme à celle qu'il exigeait il y avait loin, si loin, que ces vingt mille francs ne pouvaient lui être d'aucune utilité.
A la vérité, son écrin ne se composait pas que de ces respectables antiquailles; il comprenait des bracelets, une rivière, des croissants, un diadème, des peignes, des agrafes, des bouquets de corsage, que son mari lui avait donnés, ainsi que le fameux collier de perles et les diamants de sa mère; mais ceux-là elle ne pouvait pas les vendre; les uns, parce qu'ils lui venaient de son mari et qu'elle n'allait pas les employer à la rançon de sa fille; les autres, parce qu'ils étaient des souvenirs.
Et cependant, puisqu'elle était contrainte à une nouvelle vente, c'était de ces souvenirs qu'elle devait se séparer; l'hésitation n'était possible que pour le choix.
Après avoir balancé le pour et le contre, elle se décida pour le collier de perles; avec lui, au moins, elle était certaine d'obtenir la somme dont elle avait besoin, puisqu'il avait été estimé à quatre cent mille francs, et elle n'aurait pas la confusion de retourner chez Marche et Chabert.
En effet, il ne pouvait pas être question de vendre ce fameux collier, car si le comte était d'une indifférence complète pour tous les bijoux, il ne laisserait pas disparaître celui-là sans s'en apercevoir. Ce qu'il fallait, c'était faire mettre des perles fausses à la place des vraies et vendre celles-ci. Dans l'écrin où il resterait désormais enfermé, on ne s'apercevrait pas de cette substitution. Qui le verrait? Le comte seul. Et encore était-il possible qu'il ne le regardât plus jamais.
Pour vendre ses bijoux elle avait été tout droit chez Marche et Chabert qu'elle connaissait; mais pour les perles fausses elle ne savait à qui les commander. Cependant, comme elle avait acheté des parures de jais pour le deuil de son oncle, elle pensa que si dans cette maison on ne se chargeait pas de ce travail, on lui dirait à qui elle pouvait s'adresser. Le lendemain même elle s'en alla en voiture de place au boulevard des Italiens, et se faisant descendre à la Chaussée d'Antin, elle entra dans un magasin où, à côté du jais et du grenat, se trouvaient exposées des pierreries et des perles fausses.
Bien qu'elle eût préparé ses premières paroles, elle éprouva un moment d'hésitation confuse avant de pouvoir s'expliquer: on ne savait pas qui elle était, elle en avait la presque certitude, mais enfin on ne pouvait pas ne pas s'étonner de sa commande et ne pas chercher à deviner ce qui se cachait derrière.
Enfin elle se décida:
—Pouvez-vous, dans un collier, remplacer les perles vraies qui le composent par des perles fausses sans que cette substitution saute aux yeux?
—Saute aux yeux! Mais, madame, nous pouvons arriver à une imitation si parfaite que personne ne s'apercevra que c'est une imitation. Tenez.
Ouvrant un tiroir, le bijoutier étala sur une vitrine une poignée de perles:
—Voyez vous-même.
Ce que vit Ghislaine, ce fut que ces perles n'avaient pas l'orient doux, chatoyant, satiné des vraies, mais enfin l'imitation était suffisante pour qu'elle s'en contentât.
—Où est le collier? demanda le bijoutier.
—Je l'apporterai demain: vous le copierez aussi exactement que possible, même nombre, il y en a quatre cents...
Le bijoutier eut un sourire de surprise.
—... Même grosseur; vous ferez servir l'ancien fermoir pour attacher ces perles fausses, et vous mettrez les vraies dans une boîte.
Lorsqu'elle revint le lendemain, apportant le collier, ce ne fut plus de la surprise que montra le bijoutier, ce fut du respect; mais il ne se laissa pas effrayer par la perfection de ces perles, et il déclara que la copie serait digne du modèle.
—Ce sera une oeuvre d'art, je vous le promets, et si vous ne laissez pas un curieux indiscret mordre mes perles, ce qui ne se fait pas dans le monde de madame, j'en suis sûr, vous pourrez porter votre collier avec pleine sécurité.
—Qu'appelez-vous mordre vos perles? demanda Ghislaine surprise.
—J'entends les mordre avec les dents, ce qui est un moyen à la portée de tout le monde de s'assurer que les perles sont vraies, les fausses n'ayant pas la solidité des vraies.
On lui demandait quinze jours pour ce travail, elle n'en put donner que six; le samedi, à trois heures précises, il fallait qu'on le lui livrât.
Et en effet, quand elle arriva le samedi, elle trouva le collier faux dans son écrin, et dans une boîte les perles vraies. Le bijoutier aurait voulu qu'elle admirât longuement «son oeuvre d'art»; mais elle n'en avait pas le temps; après avoir jeté un rapide coup d'oeil au collier, compté les perles vraies et payé sa facture, qu'on avait eu la délicatesse de préparer sans nom, elle remonta dans son fiacre et se fit conduire à la gare de l'Est; quand elle entra dans la salle, l'horloge marquait trois heures vingt-huit minutes.
Elle chercha autour d'elle et ne l'aperçut pas. Comme ce n'était pas une heure de départ, la salle était presque déserte; seuls quelques paysans arrivés longtemps à l'avance étaient assis sur des bancs, leurs paniers et leurs paquets devant eux.
Ne sachant que faire, elle se mit à lire une affiche machinalement: tournée contre la muraille, elle ne cédait point à la tentation de jeter çà et là des regards inquiets qui auraient trahi son agitation.
Sans doute il ne la ferait pas longtemps attendre; l'âpreté lui donnerait de l'empressement.
Comme elle passait d'une affiche à une autre, elle crut voir que de loin quelqu'un se dirigeait vers elle. Mais ce quelqu'un ne ressemblait en rien, par sa tenue, au misérable que deux fois elle avait reçu, et dont le débraillé s'était imprimé dans ses yeux de façon à ce qu'elle ne l'oubliât jamais: c'était un gentleman de tournure élégante, la toilette soignée: bottines à guêtres mastic, pantalon quadrillé noir et blanc, gilet blanc, jaquette à carreaux, chapeau gris; dans une de ses mains gantées de chevreau clair, un jonc à pomme de lapis.
Et pourtant, c'était sa taille élevée; quand il se fut rapproché, le doute n'était plus possible: elle ne l'avait pas reconnu déguenillé, et maintenant elle ne le reconnaissait pas élégant.
Il l'aborda, chapeau bas, avec toutes les marques du respect:
—Oserai-je vous offrir mon bras?
Elle eut un mouvement de répulsion.
—Marchez près de moi.
Il l'accompagna, le chapeau à la main.
—Je n'ai pas l'argent, dit-elle.
Il mit son chapeau.
—Et alors? dit-il brutalement.
—Dans cette boite il y a quatre cents perles provenant d'un collier pesant plus de six mille grains, qui a été estimé quatre cent mille francs; prenez-les et vendez-les vous-même, ce que je n'ai pu faire; vous en obtiendrez certainement plus de deux cent cinquante mille francs.
—En êtes-vous sûre?
—Les perles sont de premier choix; elles font l'envie des bijoutiers.
—S'il en est ainsi... d'ailleurs, la perle est en hausse, je crois.
—Je voudrais qu'elles fussent vendues ailleurs qu'à Paris où elles sont connues.
—Vos désirs sont des ordres, et puisque vous mettez votre honneur entre mes mains, soyez tranquille; ne sommes-nous pas associés?
Elle lui tendait la boîte; il fit mine de ne pas la prendre:
—L'argent me remplacera-t-il jamais l'affection de ma fille; ah! madame, aimez-la bien.
Il prit la boîte, salua plus bas encore qu'en arrivant et s'en alla.