IX

Malgré les lettres écrites sous les yeux du prince Mazzazoli, madame de Lucillière avait éprouvé pour le colonel Chamberlain une véritable tendresse et elle l'avait aimé, au moins comme elle savait, comme elle pouvait aimer.

Si difficile que la conciliation de ces lettres et de cet amour puisse être aux yeux de certaines personnes, il n'en est pas moins vrai qu'elle s'était faite pour madame de Lucillière, qui écrivait ces lettres sans aucun scrupule, et qui cependant aimait sincèrement «son Huron.»

Seulement elle ne l'aimait point exclusivement, encore moins l'aimait-elle fidèlement.

L'amour ainsi compris peut paraître bizarre, invraisemblable, incompréhensible, cependant madame de Lucillière était ainsi.

Bien qu'elle eût aimé le colonel, bien qu'elle l'aimât encore, elle ne voulait point écarter Carmelita ou Ida pour prendre leur place.

Le lien qui les attachait l'un à l'autre était brisé et rien ne pourrait le rattacher: jamais sa fierté n'eût supporté les soupçons d'un amant qui pouvait à juste droit se montrer jaloux.

Ce n'était donc point pour elle qu'elle voulait arracher le colonel à Carmelita et à Ida.

C'était pour Thérèse. Le mariage lui plaisait. D'abord il avait quelque chose d'extraordinaire, qui amusait son esprit.... Une fille du faubourg Saint-Antoine femme du riche colonel Chamberlain, cela était drôle, original et romanesque. Et puis cette jeune fille ne serait pas, aux yeux du monde, une rivale comme Carmelita ou comme Ida. On ne dirait pas: «Le colonel Chamberlain a quitté madame de Lucillière pour épouser la belle Carmelita;» on dirait «Le colonel Chamberlain, quitté par madame de Lucillière, a épousé une petite cousine pauvre, que son père mourant lui avait demandé de prendre pour femme.»

Enfin à ces considérations s'en joignait une dernière, prise à une meilleure source: Thérèse lui avait plu, elle avait éprouvé pour cette petite fille une réelle sympathie, et elle voulait faire son bonheur. Évidemment cette petite aimait son cousin, et, toute question de fortune à part, elle devait rêver ce mariage, sans oser l'espérer.

Il est toujours agréable de jouer le rôle d'une bonne fée, et madame de Lucillière voulait se donner cette satisfaction.

D'un côté, elle ferait le bien; de l'autre elle ferait le mal. Pour elle, ce serait un bonheur complet, si elle réussissait.

Mais réussirait-elle?

Et le baron Lazarus remplirait-il bien dans cette pièce le rôle qu'elle lui avait confié!

Les moyens à employer pour rompre ce mariage qu'on lui annonçait comme arrêté, le baron Lazarus ne les voyait pas en sortant de la loge de madame de Lucillière.

Mais il ne s'en inquiéta pas autrement, espérant bien trouver quelque chose avec la réflexion.

En effet, il n'était pas l'homme de l'improvisation, et il ne se lançait jamais dans une affaire avant d'en avoir examiné le fort et le faible.

Il redescendit donc à sa place, et ceux qui le virent, assis dans son fauteuil, écouter la musique de Robert, ne se doutèrent pas des idées qui roulaient dans sa tête.

Un mélomane ravi dans une douce béatitude, rien de plus.

—Voyez donc le baron Lazarus!...

—Je croyais qu'il espérait faire épouser la blonde Ida par le colonel Chamberlain?

—S'il en était ainsi, il faut convenir que ce projet ne lui était pas bien cher, car il paraît tout à fait indifférent à l'annonce du mariage du colonel et de la belle Carmelita.

—Évidemment il ne pense qu'à la musique.

A ce moment, le baron, comme s'il eût voulu confirmer ces paroles, se pencha contre son voisin.

Robert éperdu, venait de langer son cri désespéré:

—Si je pouvais prier!

Tief eingreifende musik! dit le baron.

—Profonde en effet, répliqua le voisin, admirable.

Et le baron sortit l'un des derniers, souriant à tous et donnant de cordiales poignées de mains à ses amis.

Il s'en alla à pied, le long des boulevards, les mains derrière le dos, donnant un coup de tête affectueux à ceux qui le saluaient.

Le lendemain de bonne heure le baron se présenta à l'hôtel Chamberlain, et, comme on ne voulait pas le recevoir, il força la porte pour arriver jusqu'à son ami, son cher ami, le colonel Chamberlain, qu'il tenait à féliciter, à l'occasion de son prochain mariage avec la belle Carmelita.

—Enchanté, positivement enchanté. Vous êtes, vous et elle, chacun de votre côté, deux puissances, deux forces de la nature: vous par la fortune, elle par la beauté. Vous deviez donc vous allier un jour, c'était écrit, et laissez-moi vous dire, cher ami, que vous accomplissez un devoir social.

Puis il développa longuement ce compliment philosophique avec des considérations un peu obscures peut-être, mais en tout cas très profondes.

—Quelle femme était plus digne de la fortune que Carmelita! Il n'en voyait pas. On pouvait dire qu'elle était née pour les diamants et les pierreries, et c'était un bonheur, un vrai bonheur, une harmonie de la nature, que son mariage les lui donnât. Car, dans un autre mariage, cette loi d'harmonie eût été violée: il se fût trouvé des contre-sens entre la femme et la position. C'était pour briller, pour éblouir, que la Providence l'avait créée, et, s'il elle n'avait point été sur un piédestal, elle eût été déclassée. De là une vie malheureuse pour elle aussi bien que pour son mari, car elle n'eût pas pu donner à celui-ci les joies de la famille, du ménage, du pot-au-feu.

Le colonel écoutait ces félicitations avec ennui; car, après la nuit qu'il venait de passer, il n'était pas disposé à la patience. Mais le baron était un homme qui ne se laissait pas démonter, quand il avait enfourché un dada.

Il tenait à prouver que Carmelita n'était qu'une belle statue, bonne à parer de bijoux et de pierreries, qui donnerait à son mari toutes les satisfactions de la vanité mondaine, sans rien autre chose, et il poursuivait sa démonstration assez habilement, sans rien dire de blessant, au moins d'une façon directe.

Mais il n'était pas venu seulement pour féliciter le colonel à propos de son mariage, il voulait encore le prier à dîner pour le lundi suivant: il s'agissait de fêter son propre anniversaire, et la fête ne serait pas réussie, si le colonel, si ce brave colonel, si ce cher ami, ne l'honorait pas de sa présence. Il était venu pour la fille, ne viendrait-il pas pour le père? Et puis, au moment de ce mariage, il fallait resserrer leurs relations, afin qu'elles se continuassent après d'une façon suivie et intime, il ne serait pas mauvais pour Carmelita de voir souvent Ida, qui serait quelquefois de bon conseil et qui en tout cas, par sa simplicité, serait de bon exemple.

Si le baron était un homme qu'il fallait écouter quand même, c'était aussi un homme qu'on ne pouvait pas refuser.

Le colonel dut, de guerre lasse, accepter cette invitation à dîner.

Et le baron s'en alla, satisfait, continuer ses félicitations auprès du prince Mazzazoli.

En agissant ainsi, il n'avait pas de but déterminé et ne savait pas trop ce qu'il cherchait; mais il cherchait, ce qui était quelque chose.

Il cherchait, il guettait.

En regardant, en écoutant, en apostant des gens habiles dans l'art de regarder et d'écouter, il devait bien, pendant ces trois semaines, découvrir un indice sur lequel il pourrait bâtir son plan d'attaque. Si le prince possédait une grande finesse, Carmelita était assez naïve, la comtesse n'était pas très-forte, et le colonel était assez ouvert pour ne rien cacher.

La première chose à faire, c'était d'être près d'eux, prêt à profiter des occasions qui se présenteraient ou qu'on provoquerait, si elles tardaient trop à naître spontanément.

Bientôt le baron arriva aux Champs-Élysées; mais avant de monter à l'appartement du prince, il voulut demander quelques renseignements au concierge, on apprend beaucoup en causant avec les uns et les autres, les petits aussi bien que les grands.

Malheureusement le concierge n'était pas disposé à la conversation: c'était un personnage digne, qui ne se familiarisait pas avec le premier venu. Le baron n'en put rien tirer, si ce n'est que le prince était sorti avec la comtesse, que la vieille Marietta était dehors, et que mademoiselle Belmonte était seule.

Cela n'était pas pour contrarier le baron; Carmelita seule, il la ferait plus facilement parler et peut-être pourrait-il tirer quelque chose de sa naïveté.

En arrivant à la porte de l'appartement; le baron la trouva entre-bâillée.

Surpris, il s'arrêta un moment, se demandant ce que cela signifiait.

Comme il se posait cette question, il entendit un bruit de voix dans l'intérieur de l'appartement, arrivant jusqu'au palier par les portes restées ouvertes.

Une de ces voix était celle de Carmelita, qu'il reconnut facilement; l'autre était une voix d'homme qu'il ne se souvenait pas d'avoir entendue.

On parlait sur le ton de la colère et de la dispute.

—Je vous dis que j'empêcherai ce mariage, criait la voix d'homme avec fureur.

—Vous ne ferez pas cela, répliqua Carmelita avec moins d'emportement.

—Je le ferai si vous ne le faites pas vous-même, je vous en donne ma parole; réfléchissez à ce que je vous dis, vous êtes prévenue. Adieu.

Pour ne pas être surpris devant cette porte, écoutant, le baron monta rapidement quelques marches de l'escalier, comme s'il se rendait à un étage supérieur.

Presque aussitôt un homme tira la porte de l'appartement du prince et la referma derrière lui avec fracas.

Le baron s'était à demi retourné, mais il ne connaissait pas celui qui venait de tirer cette porte: c'était un homme de quarante-cinq ans environ, à barbe noire très-épaisse lui couvrant le visage ne laissant voir qu'un nez proéminent et deux yeux ardents; il était vêtu simplement, mais convenablement.

Le baron descendit derrière lui, pour demander au concierge quel était cet homme.

Mais en chemin la réflexion lui vint que le concierge ne connaissait peut-être pas cet homme, ou que le connaissant il ne voudrait peut-être pas plus parler maintenant qu'il ne l'avait voulu quelques instants auparavant.

Il renonça donc à l'interroger et se mit à suivre cet inconnu.

Marchant derrière lui, il l'étudiait et il était à peu près certain de ne pas le perdre dans la foule: il avait vu sa tête; il le voyait de dos; il notait sa démarche, il le reconnaîtrait sans confusion possible.

Marchant tout d'abord avec cette rapidité fiévreuse qui résulte de la colère, il avait peu à peu ralenti le pas, et, par les Champs-Élysées, il se dirigeait vers l'intérieur de Paris, sans se retourner et sans se douter assurément qu'il était suivi.

Il prit la rue Royale, le boulevard de la Madeleine, la rue Neuve-Saint-Augustin, sans que le baron le perdît de vue.

Arrivé devant une maison de cette rue, dont la porte et l'entrée étaient couvertes d'écussons et d'enseignes de commerçants, il entra dans cette maison.

Le baron arriva une minute après lui, et, ayant regardé les écussons, se dirigea vers la loge du concierge.

—Est-ce que ce n'est pas M. Durand que je viens de voir rentrer? dit-il poliment en ôtant son chapeau.

Il venait de prendre ce nom de Durand sur un écusson.

—Non, monsieur, répondit le concierge; c'est M. Lorenzo Beio.

Sans en attendre davantage, sans demander si M. Durand était ou n'était pas chez lui, le baron se retira.

Ainsi l'homme qui pouvait empêcher le mariage du colonel était Lorenzo Beio, le maître de chant de Carmelita, dont il avait souvent entendu parler.

Cela suffisait pour ce jour-là, plus tard, on verrait comment tirer parti de ce renseignement.

Et aussi comment utiliser ce nouvel allié.