X

En revenant à Paris, le colonel s'était dit que la première visite qu'il ferait, serait pour son oncle et sa petite cousine.

Ils étaient sa famille, toute sa famille; il leur annonçait son mariage et les invitait à y assister.

Mais les paroles de madame de Lucillière modifièrent ce projet.

S'il était vrai que Thérèse l'aimât, est-ce que ce ne serait pas cruauté d'aller annoncer à cette pauvre petite un mariage qui la désolerait?

Sans doute elle connaîtrait ce mariage, car il était impossible de le lui cacher; mais ce n'est pas du tout la même chose d'apprendre une pareille nouvelle par hasard, ou directement de la bouche même de celui qui se marie.

Décidément il valait mieux ne pas aller les voir; il écrirait.

Et, le coup porté par une lettre,—s'il était vrai que son mariage dût porter un coup à Thérèse,—il irait faire sa visite.

Un matin, qu'il réfléchissait à cette lettre,—car il ne l'oubliait pas, et comme toutes les lettres retardées qu'on doit écrire et qu'on n'écrit pas, celle-là s'imposait souvent à son esprit pour le relancer et le tourmenter,—un domestique vint lui annoncer que M. Antoine Chamberlain demandait à le voir.

Il descendit vivement au premier étage et courut à son oncle, les mains tendues.

—Heureux de vous voir, mon cher oncle, dit le colonel.

—C'est pour cela que je me suis dépêché de venir vous demander à déjeuner, si je ne vous dérange pas.

—Jamais, vous le savez bien. Nous déjeunons donc ensemble.

—En tête-à-tête, n'est-ce pas? comme la dernière fois.

—Vous avez à me parler?

—Oui, et vous, de votre côté, n'avez-vous rien à me dire?

Ces paroles d'Antoine causèrent une vive surprise au colonel. Pourquoi son oncle se doutait-il qu'il voulait l'aller voir? et pourquoi aussi avait-il tenu à prévenir cette visite?

Le colonel sonna pour donner des ordres; puis, revenant à son oncle:

—Ma petite cousine va bien, j'espère?

—Pas trop, mais ce ne sera rien: un peu de fièvre.

Thérèse souffrante: qui causait cette fièvre?

Il y avait une autre question que le colonel avait sur les lèvres et qu'il retenait, ne sachant trop comment la poser; cependant il se risqua, sachant combien vivement le sujet auquel elle se rapportait préoccupait et tourmentait son oncle.

—Avez-vous eu des nouvelles de l'affaire de... mon cousin? dit-il enfin, se servant du mot «mon cousin» pour atténuer ce qu'il pouvait y avoir de pénible pour son oncle dans cette interrogation.

—Oui, et de bonnes; au moins sont-elles bonnes pour mon égoïsme de père. On renonce à poursuivra l'affaire; les présomptions du juge d'instruction ne reposant sur rien de précis. On ne trouve pas de preuves, votre assassin a emporté le nom de ses complices dans sa tombe, et, comme la police n'a pu mettre la main sur le Fourrier, décidément introuvable, il n'y a pas de charges contre celui que vous appelez votre cousin; il peut rentrer en France.

A ce moment, on vint prévenir le colonel que le déjeuner était prêt; ils passèrent dans la salle à manger, où le couvert était mis comme le jour où il avait été question entre eux du mariage de Thérèse avec Michel, c'est-à-dire que la table était servie de telle sorte qu'ils n'auraient pas besoin de domestiques autour d'eux, et qu'ils pourraient causer librement, en tête-à-tête, comme l'avait demandé Antoine.

Celui-ci s'assit à sa place et, ayant déplié sa serviette, il commença par se verser un plein verre de vin; puis, emplissant aussi le verre de son neveu, il regarda un moment le colonel en souriant:

—Avant tout, dit-il, en levant son verre, je veux boire à votre mariage, mon cher Édouard.

—Vous savez?...

—Eh oui! je sais. A votre santé, mon neveu, et à la santé de ma nièce, que je ne connais pas, mais qui, j'en suis certain, doit être digne de vous, et qui vous donnera le bonheur que vous méritez.

—Ah! c'est par les journaux que vous avez appris mon mariage?

C'est-à-dire que ce n'est pas moi qui l'ai appris, c'est Thérèse.

—Qu'a-t-elle dit en lisant cette nouvelle, un peu bien surprenante, n'est-ce pas?

—Elle n'a rien dit, et il est probable que nous ne la connaîtrions pas encore, si elle avait été seule à l'apprendre. Était-ce cette annonce qui avait donné la fièvre à Thérèse? Il était impossible de poser des questions directes à ce sujet, et en réalité le plus court, était de procéder avec ordre, surtout avec patience.

—Hier soir, avant le souper, Michel était sorti; en rentrant, il rapporta un journal, et, comme le souper n'était pas tout à fait prêt, en attendant il se mit à lire ce journal. Tout à coup il pousse une exclamation qui nous fait lever la tête à tous: Thérèse, Denizot, Sorieul et moi. Nous le regardons, et Sorieul demande ce qu'il y a de si extraordinaire dans le journal. Thérèse et moi, nous ne demandions rien: Thérèse, vous saurez pourquoi tout à l'heure; moi, parce que chaque fois que je lis les journaux, j'ai peur d'y trouver le nom de quelqu'un que vous connaissez. Sorieul voulut même prendre le journal, mais Michel ne le laissa pas faire. «C'est une nouvelle qui concerne votre neveu Édouard.»

«Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite que mon cousin Édouard se marie?» interrompit Thérèse. Vous pensez si à ce mot il y eut des exclamations; on voulut voir le journal, moi avant les autres. C'était vrai: je vis que vous épousiez mademoiselle Carmelita Belmonte, nièce du prince Mazzazoli. Là-dessus Sorieul nous dit que les princes Mazzazoli avaient joué un rôle dans l'histoire des républiques d'Italie, et il en eut pour un moment à nous citer les livres qui parlaient des ancêtres de votre future. Pendant qu'il faisait son récit, une réflexion me traversait l'esprit: comment Thérèse avait-elle appris votre mariage avant tout le monde? Je lui posai ma question, et elle me répondit qu'elle avait lu le matin même cette nouvelle dans le Sport. «Tu l'as lue ce matin, et tu ne nous l'as pas communiquée? s'écria Sorieul; voilà qui est un peu fort.» Il se fâcha contre elle. Moi, je ne me fâchai point, mais je lui demandai pourquoi elle nous avait tu cette nouvelle, qui pour nous tous était cependant intéressante.» J'ai pensé que mon cousin viendrait nous l'annoncer lui-même et qu'il serait fâché de voir qu'il avait été prévenu.—Pendant le souper, il ne fut question que de votre mariage; chacun dit son mot, excepté Thérèse, qui ne dit rien du tout. Mais Sorieul ne la laissa pas tranquille; il se mit à la gronder, parce qu'elle lisait le Sport, disant qu'une fille dans sa position ne devait pas s'intéresser aux courses de chevaux, et là-dessus il prétendit que c'était vous qui l'aviez corrompue en la conduisant aux courses du bois de Boulogne.

—Vous ne croyez pas cela; je l'espère, mon oncle?

—Assurément non, c'est une idée comme il en pousse dans la tête de Sorieul, qui s'amuse à chercher la raison des choses et qui la trouve plus ou moins bien. Enfin Thérèse ne répondit rien, et la discussion finit. Après le souper, chacun sortit et je restai seul avec Thérèse; j'avais un travail pressé à écrire et je voulus m'y mettre, tandis que Thérèse s'installait comme à l'ordinaire auprès de ma table. Mais je n'étais pas en train, les idées ne me venaient pas, et je ne pouvais même pas trouver mes mots. Vous devez bien vous douter de ce qui me tourmentait: c'était le mariage de Thérèse. Depuis que vous aviez bien voulu venir avec nous au Moulin flottant pour entretenir Thérèse de mon projet, j'ai été condamné à un mois de prison? Le gouvernement, après avoir provoqué le mouvement ouvrier dans l'espérance de le diriger et de s'en servir pour faire peur à la bourgeoisie, a été pris de peur lui-même quand il a vu qu'il n'y aurait jamais rien de commun entre nous et lui. Vous me direz qu'il a été bien longtemps à faire cette découverte: cela est vrai, mais enfin il l'a faite, et, du jour où il a été éclairé à ce sujet, il a commencé à nous poursuivre; on m'a envoyé en police correctionnelle, et j'en ai eu pour un mois. Ce que le gouvernement favorisait la veille était devenu, du jour au lendemain, coupable. Il y a comme cela des coups de lumière qui éblouissent subitement tout le monde: le chef de l'État, les ministres, les juges. Par une chance remarquable, le jour même où je sortais de prison, Sorieul y entrait à son tour, s'étant fait condamner à trois mois.

—Sorieul!

—Pas pour la même chose. Vous devez vous rappeler que Sorieul disait toujours qu'il écrirait les grandes idées qu'il roulait dans sa tête quand le moment serait venu. Il s'est enfin décidé, il a écrit une brochure portant pour titre: Les Césars par un César. C'était une critique de la Vie de César, par Napoléon III, et si vive, si pleine d'allusions, que Sorieul a attrapé trois mois de prison. Un peu plus, Thérèse restait seule à la maison: ce que j'avais toujours redouté, vous devez vous en souvenir. Voilà pourquoi je dis que ça été une chance que Sorieul entrât en prison, le jour même où j'en sortais. Mais ce qui avait failli arriver pouvait se réaliser une autre fois; car la prison, j'entends la prison politique, n'a jamais guéri personne. Ce n'était pas parce que les tribunaux m'avaient condamné qu'ils m'avaient fait renoncer à la lutte: j'ai continué ma tâche, nous avons continué notre organisation en l'étendant, et en ce moment je suis sous le coup de nouvelles poursuites. Il est donc probable que prochainement je vais de nouveau quitter la maison pour entrer en prison, et ce sera ainsi jusqu'à la fin de l'Empire ou jusqu'à ma fin: au plus vivant des deux. Vous me direz qu'il est bien malade, je l'espère; mais il n'est pas mort, et il peut durer encore s'il ne lui arrive pas un accident. J'étais donc exposé à voir se réaliser mes craintes: Thérèse seule, car Sorieul est exaspéré et lui aussi ne tardera pas à se faire condamner de nouveau. La nouvelle de votre mariage m'avait inspiré l'idée de faire une nouvelle tentative auprès de Thérèse: cela me donnait une ouverture. Je lui expliquai notre situation et mes craintes, en la priant, en la suppliant de se décider enfin à me rassurer sur son avenir. Pendant longtemps elle refusa, et je dois même dire qu'elle le fit avec une violence que je ne lui avais jamais vue; mais je ne me décourageai pas, j'insistai, et toute la soirée se passa dans cette lutte. Enfin elle céda.

—Ah! elle a consenti!

—Elle a consenti, seulement elle veut attendre encore; mais enfin elle a fixé une date: le 31 décembre 1870. Voilà pourquoi vous m'avez vu arriver la figure joyeuse. On peut m'envoyer en prison; j'espère bien que Thérèse ne m'y laissera pas entrer sans prendre Michel pour mari, et qu'alors elle ne s'en tiendra pas à sa date. J'ai bu à votre mariage; ne boirez-vous pas à celui de ma fille, mon neveu?

Il devait épouser Carmelita.

Thérèse consentait à devenir la femme de Michel.

Les choses ainsi arrangées étaient pour le mieux,—puisqu'il n'y avait pas moyen qu'elles fussent autrement.

—Au mariage de Thérèse, dit-il, à son bonheur et au vôtre, mon oncle!

Le déjeuner s'acheva plus joyeusement qu'il n'avait commencé, au moins pour le colonel, tranquillisé dans sa conscience.

—Voulez-vous annoncer ma visite à ma petite cousine pour tantôt, dit le colonel à son oncle lorsque celui-ci se leva pour se retirer; je tiens à lui prouver qu'elle avait deviné juste en pensant que je voulais moi-même vous faire part de mon mariage.

—Et qu'appelez-vous tantôt?

—L'heure de votre souper, et si vous le voulez bien, je vous demanderai de partager ce souper avec vous.

Maintenant que Thérèse se mariait, le colonel n'avait plus la même gêne à aller rue de Charonne; et puis elle connaissait son mariage, il n'aurait donc pas à le lui annoncer.

Il arrivé un peu avant l'heure du souper et ce ne fut pas sans une certaine émotion qu'il monta l'escalier de son oncle.

Du palier, il n'entendit aucun bruit dans l'atelier, il poussa la porte et entra.

L'atelier était désert et sombre, il se dirigea vers la cuisine.

Mais dans l'obscurité, il accrocha un morceau de bois qui tomba et fit du bruit.

—Qui est là? demanda une voix, celle de Thérèse.

Il allait répondre quand la porte s'ouvrit et Thérèse parut tenant une lampe à la main.

—Ah! mon cousin, c'est vous! dit-elle.

C'était là le mot dont elle le saluait autrefois, mais il lui sembla qu'elle ne le jetait pas avec le même éclat joyeux.

Ils restèrent durant quelques secondes en face l'un de l'autre sans se parler.

Enfin il s'avança et lui tendit la main; elle lui donna la sienne.

Son aspect était en accord avec son accent: très pâle, avec les yeux ardents.

Le colonel crut remarquer qu'elle tremblait; mais, comme elle avait posé sur la table la lampe, dont l'abat-jour était posé très bas, il la voyait mal et seulement dans l'ombre.

—Mon père n'est pas encore rentré, dit-elle; mais il m'a envoyé un mot pour m'avertir que vous veniez souper avec nous, ce qui est bien aimable à vous. Alors, apprenant cela, Denizot a voulu vous servir un souper digne de vous, a-t-il dit, et il est sorti pour cela. Mon oncle Sorieul n'est pas non plus rentré, de sorte que je suis seule.

Le colonel remarqua qu'elle avait évité de nommer Michel; cependant, en regardant sur la table qui était mise, il vit six couverts, ce qui indiquait que Michel devait souper avec eux.

—Mon oncle m'a dit que vous attendiez ma visite; je vous remercie de n'avoir pas douté de moi.

—Comment aurais-je douté de vous, mon cousin! vous nous avez toujours témoigné une grande amitié.

—Si je ne suis pas venu plus tôt, c'est que je ne suis à Paris que depuis deux jours, et je ne sais comment cette indiscrétion à propos de... (il entassait les mots avant que d'arriver à celui qui était décisif), à propos de ce mariage, a pu être commise.

Elle ne répondit pas, et, comme il la regardait, elle leva la tête vers le plafond, de sorte qu'il ne put pas voir l'effet que ce mot avait produit sur elle.

Alors il reprit, décidé à en finir tout de suite:

—En même temps, mon oncle m'a communiqué une nouvelle qui le rend bien heureux, celle de votre mariage.

—Il est vrai, dit-elle d'une voix presque ferme, je me marie, je me suis rendue aux désirs de mon père. Vous a-t-il dit quelles étaient ses craintes et dans quelle position il se trouvait?

—Il me l'a dit.

—J'ai voulu qu'il n'eût pas au moins d'inquiétude à mon égard, et, puisque mon mariage doit le rassurer, je me marie.

—Vous êtes un brave coeur, ma chère cousine, une bonne et tendre fille.

—Je ne suis pas la fille que vous croyez; car si je l'étais, je n'aurais pas attendu jusqu'à ce jour pour contenter mon père, qui souhaitait si ardemment de me voir mariée.

De nouveau il s'établit un silence, et il l'entendait respirer difficilement; il eût voulu parler et il ne savait que dire, il n'osait même pas la regarder.

Ce fut elle, cette fois, qui reprit la parole la première.

—Vous souvenez-vous, dit-elle, du rêve que vous m'avez fait vous raconter, quand vous m'avez demandé de vous expliquer quel mari je prendrais: je voulais qu'il m'aimât comme je voulais l'aimer, et je disais, n'est-ce pas, que je ne me marierais jamais, si je ne sentais pas en moi ce grand amour. Comme on fait des projets quand on est petite fille! comme on bâtit des châteaux qui sont peu solides!

—Oui, je me souviens, dit-il.

—Mais ce grand amour, c'est le rêve, n'est-ce pas, c'est la poésie, ce n'est pas la réalité. Dans la vie, on se marie parce qu'on doit se marier, et l'on peut être une honnête femme, je pense, une bonne mère, sans ces sentiments extraordinaires. Le pensez-vous aussi?

Sans répondre directement, il fit un signe affirmatif, car la gêne qu'il éprouvait déjà en montant l'escalier lui devenait plus pénible, et sa conscience était moins ferme.

—Je vous ai dit, reprit-elle, toute l'amitié que j'éprouvais pour... Michel; il a toujours été pour moi un camarade, un ami, un frère, et il sera désormais un mari. Je ne pouvais pas en espérer un plus honnête, un plus digne, et je crois comme mon père que notre vie sera heureuse. Je voulais des ailes à l'existence que je rêvais; mais c'est peut être sur la terre, terre à terre, qu'est le bonheur possible en ce monde. Il croit que je pourrai le rendre heureux, je m'y appliquerai de tout mon coeur.

La porte en s'ouvrant le tira de l'angoisse qui le serrait à la gorge et l'étouffait.

C'était Denizot qui rentrait, chargé d'un immense panier.

—Ah! colonel, dit-il en posant, son panier, ça ne se fait pas, ces choses-là; les grands cuisiniers veulent être prévenus au moins vingt-quatre heures à l'avance, vous n'allez pas trouver un souper digne de vous.

—Q'importe, mon bon Denizot?

—Comment, qu'importe! et ma gloire?

Puis, donnant une poignée de main au colonel:

—Comme homme, je suis joliment content de vous voir; mais comme cuisinier, vous savez, je suis vexé. Avez-vous faim?

—Pas trop.

—Comme homme, j'en suis fâché; mais, comme cuisinier, j'en suis bien aise.

Et clopin-clopant, il s'occupa de tirer toutes les victuailles qui étaient entassées dans son panier.

Pendant ce temps, Antoine rentra, puis Michel.

Contrairement à ce qu'il était d'ordinaire, le jeune ouvrier montra une physionomie ouverte et souriante; ses yeux semblaient moins enfoncés et moins sombres.

Il vint au colonel et s'informa poliment, presque affectueusement, de sa santé.

Chose bizarre, ce fut celui-ci qui eut l'attitude roide et contrainte que Michel avait autrefois avec lui. Il dut se faire violence pour répondre convenablement quelques mots aux questions qui lui étaient adressées.

Le souper était servi sur la table.

Antoine invita son neveu à s'asseoir.

—Prenez la place de votre père, mon neveu.

A ce moment, Sorieul fit son entrée.

Sorti depuis le matin, il ignorait que le colonel dût souper avec eux; en l'apercevant, il poussa des exclamations joyeuses.

Et après avoir déposé son chapeau sur le pupitre d'Antoine et vidé les poches de son habit pleines de livres, de papiers, de journaux, de brochures, il accapara la conversation.

—Il y avait vraiment des coïncidences dans la vie; ainsi, sans se douter le moins du monde qu'il verrait le colonel le soir même, il s'était occupé de lui pendant toute la journée.

—De moi?

—De vous incidemment, c'est-à-dire de votre nouvelle famille, de celle dans laquelle vous allez entrer, des princes Mazzazoli et du rôle qu'ils ont joué dans l'histoire. Je me rappelais très bien avoir vu leur nom dans Sismondi, mais je ne me rappelais pas au juste qu'elle avait été leur rôle.

Alors il se mit à parler de l'héritage de la comtesse Mathilde, de la guerre du sacerdoce et de l'empire, des Guelfes, des Gibelins, de la maison d'Este et de celle des Médicis, en citant Sismondi, Guicciardini. Pignotti, Quinet.

Il était ferré et prêt à coller le contradicteur qui aurait voulu l'arrêter.

La soirée ne se prolongea pas très avant, et, quand le colonel se retira, Michel voulut l'accompagner pour l'éclairer.

Mais, arrivé au bas de l'escalier, il posa sa petite lampe sur une marche; puis, tendant la main au colonel:

—Monsieur Édouard, dit-il, voulez-vous me permettre de vous demander votre amitié? Vous ne m'avez peut-être pas trouvé toujours très poli avec vous, et j'ai à me reprocher d'avoir mal accueilli vos bons procédés; je vous en fais mes excuses. J'avais alors du chagrin, et puis je ne vous connaissais pas. Aujourd'hui je vais devenir votre parent, puisque je serai le mari d'une femme à qui vous avez témoigné toujours une grande amitié. Je vous jure que je la rendrai heureuse.

Et il s'en revint à pied, le long des boulevards, réfléchissant.

—La pauvre petite! Elle n'aimait pas le mari qu'elle acceptait, et cependant elle l'épousait. Quelle vie aurait-elle?

Puis, abandonnant Thérèse, il fit un retour sur lui-même.

—Aimait-il Carmelita? cependant il l'épousait. Quelle vie serait la sienne?