XI
Le baron Lazarus n'était pas homme à employer à l'étourdie l'arme que le hasard avait mise entre ses mains.
Avant de se servir de Lorenzo Beio et de le lancer à travers le mariage de Carmelita, il était sage de voir dans quelle mesure on pouvait user de son concours; et le mieux semblait-il était de se concerter avec la marquise.
Il l'alla donc trouver.
Lorsqu'on annonça à madame de Lucillière que M. le baron Lazarus demandait à la voir, le marquis était avec elle.
—Vous recevez cet homme? dit-il.
—J'ai besoin de lui.
—Ah! c'est une raison.
—Vous avez pu constater quelles heureuses dispositions il a pour les recherches policières; je désire l'employer conformément à son talent.
—Dès là que vous avez besoin de lui, c'est une raison suffisante; pour moi, qui n'ai rien à démêler avec lui, Dieu merci! je me prive volontiers de sa visite. Au revoir.
Le marquis sortit par une porte, tandis que le baron entrait par une autre.
—Vous n'avez pas perdu de temps, dit madame de Lucillière en indiquant un siège au baron à une assez grande distance de celui qu'elle occupait.
—En avons-nous beaucoup devant nous?
—Beaucoup, non; cependant nous en avons assez pour ne rien risquer dans trop de hâte.
—Je n'ai rien risqué et c'est pour avoir votre avis avant de rien entreprendre, que je viens vous soumettre quelques petits renseignements que j'ai eu la bonne fortune d'obtenir.
Alors il raconta simplement, modestement, comme il convient à un homme qui a le sentiment de sa valeur, la conversation qu'il avait eu la chance de surprendre entre Carmelita et un inconnu.
—Mais c'est le nom de cet inconnu qu'il nous faut, sans quoi cette conversation ne peut pas nous être d'une grande utilité.
—Précisément j'ai eu la bonne chance de l'obtenir: Lorenzo Beio.
—Le maître de chant de Carmelita!
—Lui-même.
—Mais alors?...
—Alors vous devinez quelles raisons il peut avoir pour empêcher ce mariage? Ce sont ces raisons que je viens justement vous demander.
—Il semble qu'il est maître d'un secret qui peut perdre Carmelita dans l'esprit du colonel. Il ne veut pas que Carmelita épouse le colonel Chamberlain; nous, de notre côté, nous ne voulons pas que le colonel Chamberlain épouse Carmelita. Il est possible que Lorenzo Beio, agissant seul, empêche ce mariage; il est possible aussi que nous, sans son secours, nous l'empêchions par un moyen différent du sien. Mais il est bien certain que si, au lieu d'agir séparément, nous agissions collectivement, nous aurions beaucoup plus de chances de réussir. Il faut donc avant tout chercher comment on peut obtenir ce secret de Lorenzo Beio.
—On pourrait peut-être le lui acheter.
—La négociation serait aventureuse, tous les gens ne sont pas à vendre, et, en tout cas, elle serait pour celui qui s'en chargerait bien compromettante, surtout s'il y était répondu par un refus.
—En parlant ainsi, je pensais que ce Beio devait avoir aux mains quelque lettre significative qui, mise sous les yeux du colonel, pourrait l'éclairer.
—Décidément vous êtes pour les lettres, monsieur; sans doute, c'est une arme, mais elle n'est pas toujours sûre, vous devez en savoir quelque chose. Dans le cas présent, on peut aller à Beio franchement et lui dire: «Vous voulez empêcher le mariage de mademoiselle Belmonte avec le colonel Chamberlain; moi, je veux aussi empêcher ce mariage. Vous avez un moyen pour cela, je le sais; unissons-nous, aidez-moi, je vous aiderai.» Comment accueillerait-il cette ouverture? Nous ne pouvons pas à l'avance le prévoir. Un refus est possible, une acceptation l'est aussi. S'il accepte, c'est bien, tout est fini; vous n'avez qu'à marcher d'accord. Mais, s'il refuse, car enfin il peut avoir des raisons pour refuser, supposons que ce soit la vengeance qui le pousse à rompre ce mariage,—souvent la vengeance est jalouse, elle veut agir seule, sans secours étranger; elle veut faire le mal, mais elle veut être seule à le faire; si elle voit celui qu'elle poursuit entouré de plusieurs ennemis, elle lui vient souvent en aide contre ces ennemis, pour ne se retourner contre celui qu'elle a secouru que lorsqu'elle peut l'attaquer seule. Tel peut-être le cas de Beio: il n'est pas impossible qu'il tienne à vider sa querelle avec Carmelita en tête à tête.
—Peut-être aime-t-il surtout le tête-à-tête, dit le baron en riant d'un gros rire.
Mais la marquise ne partagea pas cette hilarité, elle continua:
—Si Beio vous repousse, vous ne pourrez pas revenir à la charge près de lui, et nous aurons le désagrément de voir un moyen qui pouvait nous être utile nous échapper. Ce n'est pas ainsi que nous devons procéder. Vous intéressez-vous toujours à la petite Flavie, du théâtre des Bouffes?
—Je ne vois pas en quoi cette question touche notre affaire.
—Vous allez le voir, si vous voulez bien me répondre; soyez certain que je ne vous adresse pas cette demande pour savoir vos secrets, ni ceux de mademoiselle Flavie.
—Il n'y a pas de secrets entre la petite Flavie et moi. Cette enfant était la fille de mon caissier, elle restait orpheline sans fortune et sans métier; on disait qu'elle était jolie. Je me suis occupé d'elle pour ne pas la laisser exposée aux tentations de la misère.
—Et, pour cela, vous l'avez fait débuter aux Bouffes?
—C'est bien naturel.
—Oh! assurément, rien n'est plus naturel, cela se voit tous les jours, et je savais ce que vous venez de me raconter; seulement ce que je ne sais pas et ce que je vous demande, c'est si vous avez continué à vous occuper de cette jeune fille depuis, qu'ayant un métier, elle n'est plus, comme vous dites, exposée aux tentations de la misère. Car elle n'y est plus exposée, n'est-ce pas? Je l'ai vue hier au Bois dans un petit coupé, qui ne sent pas du tout la misère.
—Je la vois quelquefois.
—Et vous pouvez lui demander ce que vous désirez?
—J'espère qu'elle a pour moi des sentiments de reconnaissance.
—Il faut l'espérer ou bien alors ce serait à prendre en mépris l'humanité. Donc vous pouvez faire appel à ces sentiments de reconnaissance et vous serez écouté?
—Je le pense.
—Eh bien! ce que vous aurez à lui demander devra accroître encore cette reconnaissance déjà si grande.
—J'avoue que je ne comprends pas du tout où vous voulez arriver.
—Cela ne vous blesse pas, n'est-ce pas? que je dise que cette petite Flavie n'a aucun talent; je l'ai vue deux ou trois fois, et c'est ce que ces messieurs appellent une grue. Elle chante comme M. Jourdain faisait de la prose, sans s'en douter; elle chante avec ses yeux qui minaudent, son nez qui se retrousse, sa poitrine qu'elle montre tant qu'elle peut, sa taille qui se tortille, enfin elle chante avec tout ce que la nature lui a donné,—une seule chose exceptée, la voix;—il est vrai que de ce côté la nature lui a été assez avare. Eh bien! il faut que vous lui donniez ce qui lui manque.
—La voix? moi!
—Pas la voix, mais le talent. Pas vous, car, malgré tous vos mérites, vous n'avez peut-être pas ceux d'un maître de chant; mais Lorenzo Beio, qui les possède, lui, ces mérites.
Le baron joignit les mains dans un mouvement d'admiration, car bien qu'il professât le plus profond mépris pour madame de Lucillière, il ne pouvait pas ne pas admirer une combinaison si bien trouvée, alors surtout que cette combinaison devait lui profiter.
—Je comprends, s'écria-t-il, je comprends.
—Vous comprenez, n'est-ce pas, que vous donnez Lorenzo Beio pour professeur à Flavie? Sans doute vous pourriez tout aussi bien le donner à Ida?
—Oh! ma fille!
—Justement, je sens ce cri d'un père qui ne veut pas mêler une fille comme mademoiselle Ida....
—Sie ist eine engel.
—Ja, ja, c'est un ange, et puis ce serait s'engager bien à fond que d'intervenir d'une façon si directe et si personnelle; tandis que, par l'entremise de Flavie, les choses se font sans que vous y mettiez la main. C'est Flavie qui demande des leçons à Beio, et rien n'est plus naturel. Beio a chanté sur les grands théâtres du monde, et c'est quand sa voix a été perdue qu'il s'est fait professeur; les leçons qu'il donne ont pour but de former des chanteurs et des chanteuses de théâtre. Flavie qui est une chanteuse de théâtre,—au moins elle peut le croire,—ne veut pas rester aux Bouffes, elle veut passer à l'Opéra-Comique ou à l'Opéra,—on a vu des exemples de cette ambition chez de simples grues;—elle s'adresse à Beio pour lui demander des leçons. Vous allez la voir quelquefois chez elle, n'est-ce pas?
—Quelquefois.
—Plusieurs fois par semaine?
—Oui, souvent.
—Tous les jours?
—Je la vois souvent, mais pas régulièrement.
-Je comprends cela; enfin vous la verrez plus souvent, tous les jours. Oh! bien entendu, devant Beio. Vous assisterez aux leçons. Rien n'est plus légitime. Vous vous intéressez à cette petite fille de votre caissier, vous désirez qu'elle cultive son talent pour n'être pas exposée aux tentations de la misère, et vous surveillez vous-même ses leçons pour constater ses progrès. C'est d'un père, cette conduite; elle vous fera honneur.
—Il est certain qu'il n'y aura rien à dire.
—En assistant aux leçons, vous parlerez de temps en temps du colonel Chamberlain et de son prochain mariage. Cela encore est tout naturel puisque vous êtes l'ami du marié et de la mariée. Je crois que tout d'abord il sera bon que vous ne manifestiez pas votre sentiment sur ce mariage, afin de ne pas éveiller les soupçons de cet Italien. Ce sera peu à peu que vous les manifesterez, ces sentiments, en insistant principalement sur la certitude où vous êtes que rien ne peut l'empêcher. Sans doute, tout mariage qui n'est pas conclu peut se rompre; mais, pour que cette rupture s'accomplisse, il ne faut pas qu'il soit ardemment désiré des deux côtés, et c'est précisément ce qui se rencontre dans celui-là: par intérêt, mademoiselle Belmonte le veut; par amour, le colonel le désire non moins vivement.
—Parfaitement.
—Vous voyez le thème, je n'ai donc pas besoin d'insister. Il arrive un moment,—ah! nous n'avons pas besoin de nous presser; la veille il sera temps encore;—il arrive un moment où Beio doute de l'efficacité du moyen dont il dispose; il a peur, il croit que ce mariage se fera quand même. Il a compris que vous désiriez qu'il ne se fasse pas et que vous pouvez l'empêcher; il pense qu'en réunissant vos deux actions, la vôtre et la sienne, vous serez plus puissants: il vous livre son moyen. Naturellement vous ne livrez pas le vôtre, «qui ne vaut pas le sien»; on agit, et la rupture est accomplie, sans que nulle part votre main soit visible: ce que vous devez désirer... en vue de l'avenir.
Le baron se retira en pensant que la marquise n'était vraiment pas sotte.
Mais quelle femme corrompue, bon Dieu!
Il n'y avait qu'une Française au monde capable d'inventer une pareille combinaison, et encore sans paraître y toucher.
Quelle Babylone que ce Paris!