VI
Fourcy aurait voulu aussitôt après le départ de M. Charlemont, courir à Nogent, car il n'y avait de joie complète pour lui que celle qu'il partageait avec sa femme; comme elle allait être heureuse! comme elle allait être fière de lui! ce n'était pas seulement leur fortune qui était assurée, c'était encore celle de leurs enfants. Lucien serait un jour l'associé de Robert; et si le marquis Collio avait pu hésiter à épouser la fille d'un employé, il n'hésiterait certes plus, maintenant que cet employé était l'associé de la maison Charlemont, le successeur officiel du grand Charlemont; c'était aussi une noblesse, celle-là.
Mais précisément parce qu'il ne devait pas venir le lendemain à son bureau, il avait des affaires importantes à préparer ou à régler qui le retinrent à Paris, et il ne put partir que par le train de cinq heures et demie, ce qui ne lui faisait qu'une heure d'avance sur son arrivée de chaque jour.
Enfin c'était toujours une avance, c'est-à-dire une surprise.
Au lieu que sa femme vînt au-devant de lui comme tous les soirs, il allait la surprendre.
Et il se faisait une fête de cette surprise comme un amoureux de vingt ans.
Ce fut à pas pressés qu'il monta la grande rue de Nogent et en courant presque qu'il traversa son jardin: personne sur la terrasse devant la maison, personne dans le vestibule; sans doute sa femme était dans un petit salon de travail où elle se tenait ordinairement; il y entra sur la pointe des pieds.
Mais elle n'était pas dans ce salon; alors comme il avait vu dans le vestibule son ombrelle et son chapeau de jardin, il conclut de là qu'elle devait être dans sa chambre et il monta au premier étage.
Il trouva la porte de cette chambre fermée au verrou, ce qui l'étonna, car ce n'était point l'habitude de sa femme de s'enfermer chez elle, et ce qui le contraria, car sa surprise allait être manquée, puisque, pour se faire ouvrir, il était obligé de frapper et de se nommer.
Ce fut au bout de quelques instants seulement que la porte lui fut ouverte.
—Déjà! s'écria madame Fourcy.
Déjà.
Mais il ne releva pas ce mot.
—Tu t'enfermes donc? dit-il, en regardant sa femme qui paraissait légèrement émue.
—Tu vois, quelquefois.
Il était entré et il avait refermé la porte; sur une table recouverte d'un tapis en damas bleu, une tache rouge attira son attention: c'étaient des écrins en maroquin qui faisaient éclater cette tache rouge au milieu du bleu; l'un des écrins était tout neuf et sortait bien manifestement des mains du gainier.
—C'était pour cela que tu t'étais enfermée? demanda-t-il.
—Justement; je mettais ces bijoux en état pour demain.
—Alors pourquoi t'enfermer?
—Pour qu'on ne me dérange pas, voilà tout; tu penses bien que je n'avais pas peur d'être volée.
—Est-ce que cet écrin n'est pas neuf? dit-il en prenant celui qui paraissait n'avoir pas encore été touché.
—Tout neuf, je l'ai acheté hier avec le bracelet qu'il renferme, regarde.
Elle lui prit l'écrin des mains et l'ouvrant, elle le lui montra de loin en l'inclinant tantôt à droite, tantôt à gauche, en avant ou en arrière: sur le cercle en or se détachait une grosse émeraude entourée de diamants avec, çà et là, d'autres diamants plus gros qui suivaient le contour du bracelet.
—Vois comme l'émeraude est belle, dit-elle, d'un vert pur, comme les diamants brillent! Qui se douterait que tout cela est faux et coûte quelques centaines de francs?
—Pas moi à coup sûr; mais il est vrai que je n'y connais rien; pourquoi as-tu acheté cela?
—Pour compléter ma parure, et puis aussi parce que j'aime les pierreries et les bijoux; c'est une faiblesse, une niaiserie, tout ce que tu voudras, j'en conviens, mais enfin je les aime et ne pouvant pas satisfaire ma passion avec la réalité, je la trompe au moins avec l'illusion. Ne me gronde pas.
Il s'approcha d'elle et la prenant dans ses deux bras il la serra fortement sur sa poitrine en l'embrassant:
—Moi, te gronder, ma chère Geneviève, moi qui voudrais voir toujours un sourire dans tes beaux yeux. Si je t'ai demandé: «pourquoi as-tu acheté cela?» c'est simplement parce que je ne veux plus que tu portes des bijoux faux.
—Je ne demanderais pas mieux que d'en porter de vrais.
—Cela m'humilie autant que cela me peine de voir qu'une femme comme toi, avec ta beauté, avec ta supériorité, en est réduite à se parer de bijoux faux, tandis que les plus beaux, les plus vrais, seraient à peine dignes de toi: aussi tu vas me faire le plaisir de te débarrasser de tous ceux-là.
—Comment!
—Je ne veux plus que tu en portes des faux, mais comme d'autre part je ne veux pas contrarier tes goûts et que moi-même je trouve que les bijoux te vont admirablement, je serai heureux de t'en donner des vrais.
Ce fut elle à son tour qui le prit dans ses bras et l'embrassa.
—Mon bon Jacques!
—Tu es contente.
—Je suis heureuse de ton intention et je te remercie avec un coeur ému de ta bonté et de ta tendresse; mais je ne veux pas te permettre de réaliser cette intention, je ne veux pas que tu te ruines à m'acheter des diamants.
—Je ne me ruinerai pas.
—Je ne veux pas que tu dépenses ton argent, celui de nos enfants pour satisfaire mes caprices: est-ce qu'un mari doit se ruiner pour sa femme?
—Mais quand ce mari est le plus épris, le plus passionné des amants?
—Il se contente d'être aimé pour son amour: qu'importe que mes bijoux soient faux si tout le monde croit qu'ils sont vrais?
—Mais moi je sais qu'ils sont faux et cela suffit; je ne veux pas que chez une femme comme toi, qui est l'honnêteté et la droiture en personne, il y ait un mensonge quel qu'il soit.
—Eh bien moi, je ne veux pas que tu me fasses un pareil cadeau: il me semble que cette honnêteté dont tu parles s'amoindrirait, si elle acceptait un cadeau qui entraînerait une si grosse dépense; je sens bien que tu aurais plaisir à me le faire, mais moi j'aurais honte à l'accepter de toi; n'en parlons donc plus, et laisse-moi porter ces bijoux qui me suffisent et me contentent; c'est entendu, n'est-ce pas?
Et elle lui tendit la main.
—Tu sais, n'en parlons plus, je ne veux pas que tu en parles.
—Veux-tu au moins me permettre de te dire que tu es la meilleure des femmes?
—Cela oui, tant que tu voudras; je veux même bien que tu laisses librement couler cette larme attendrie que tu retiens dans ta paupière et qui vaut mieux pour moi que tous les diamants du monde.
Puis tout de suite, comme si elle voulait couper court à cette émotion:
—Mais tu as donc gagné aujourd'hui des millions? dit-elle en riant.
—Justement.
—Et tu ne le dis pas! fit-elle en riant d'un air moqueur.
—C'est ta faute; j'arrivais empressé de partager avec toi cette bonne nouvelle, et c'est même ce qui m'a fait avancer mon retour, quand cet incident de tes bijoux, se jetant entre nous, m'a empêché de te parler de ce que j'avais tant de hâte à te dire.
—C'est donc sérieux?
—Comment! si c'est sérieux: à partir de janvier prochain M. Charlemont me donne une part dans les bénéfices de la maison.
Il avait prononcé ces quelques mots lentement, d'un air triomphant.
—Enfin, dit-elle, il te rend donc justice?
Il resta un moment interdit.
—Eh quoi, dit-il enfin, c'est ainsi que tu accueilles cette nouvelle que j'étais si heureux de t'apporter!
—Vas-tu t'imaginer que je ne suis pas heureuse de l'apprendre? mais il y a si longtemps que je l'attends que ma joie ne peut pas être aujourd'hui ce qu'elle eût été il y a cinq ans, il y a dix ans; tu as cinquante-six ans, moi j'en ai trente-cinq, quand jouirons-nous de la fortune que tu vas mettre dix ans encore à gagner?
—Nos enfants en jouiront.
—Mais nous? Ah! que n'est-elle venue plus tôt!
Ce fut avec violence qu'elle lança ces derniers mots, avec un accent désespéré où il y avait autant de rage que de douleur.
—As-tu manqué de quelque chose pendant ces dix ans?
Elle le regarda longuement et secouant la tête:
—J'ai manqué de confiance en l'avenir, j'ai manqué de sécurité: en te voyant refuser si obstinément de faire des affaires, comme tu en avais la facilité, j'ai cru que la fortune ne viendrait jamais et que notre existence à tous se traînerait dans la médiocrité… et si tu venais à mourir, la mienne et celle de nos enfants dans la misère! Dieu merci pour toi, tu n'as pas été sous l'obsession de cette horrible pensée; mais ne pensons plus à cela, d'autant plus que regrets et remords sont inutiles maintenant.
—Comment des regrets et des remords! Que veux-tu dire?
—Rien… rien, si ce n'est que j'ai eu tort de te tourmenter pendant ces dix dernières années et de te pousser à faire des affaires.
—Ne parle donc pas de remords à propos de cela; ton intention était bonne, et si je n'ai pas cédé à tes suggestions, je ne t'en ai jamais voulu de ce que tu me les adressais pressantes et fréquentes; je comprenais le sentiment qui te les inspirait; au reste, tu vois maintenant qu'en ne prenant les choses qu'au point de vue de nos intérêts, j'ai eu raison de te résister; si j'avais fait des affaires, si j'avais gagné de l'argent, M. Charlemont ne m'aurait jamais fait sa proposition, c'est cette médiocrité justement qui l'a décidé.
—Dis la comparaison entre la médiocrité de celui qui faisait tout, et l'opulence de celui qui ne faisait rien: et quelle part te donne-il?
—Cela n'a pas été décidé, mais le principe est posé, et c'est là l'essentiel; je pense donc qu'en voyant M. Charlemont, tu n'hésiteras pas à lui montrer ta satisfaction.. et ta reconnaissance, au moins pour Lucien qui sera un jour l'associé du fils comme je suis celui du père; il vient dîner demain avec nous.
Cette grande nouvelle si importante pour Fourcy ne parut pas jeter madame Fourcy dans une extase de joie.
—Ah! dit-elle simplement.
Et ce fut tout.
Fourcy resta pendant quelques instants à la regarder tout étonné, mais il ne se permit pas d'observation; il savait que sa femme n'avait jamais aimé M. Charlemont, son coeur ulcéré par dix années d'attente ne pouvait changer tout à coup; cela viendrait plus tard sûrement elle lui rendrait justice; il était tranquille.
—Où est Marcelle? demanda-t-il; elle aussi doit apprendre cette nouvelle, qui peut avoir une influence décisive sur son avenir.
—Dans le jardin; va la lui apprendre toi-même.
—Viens avec moi.
—Il est juste de te laisser ce plaisir, va.