VII
Il croyait trouver sa fille à la place qu'elle occupait le plus souvent dans le jardin, sous un beau tulipier, dont les longues branches qui n'avaient jamais été coupées retombaient sur le gazon et formaient une voûte de verdure impénétrable aux rayons du soleil aussi bien qu'à la pluie: elle affectionnait cette place autant pour la fraîcheur qu'on y trouvait toute la journée, que pour les perspectives qui se déroulaient de là sur le cours de la Marne et les horizons lointains.
Mais elle n'était pas là; au moment où il allait se mettre à sa recherche, deux détonations qui retentirent presque en même temps lui apprirent qu'elle était au tir, avec Robert Charlemont sans doute.
Il se dirigea donc du côté d'où étaient parties ces détonations et au bout d'une allée de tilleuls, à l'endroit où cette allée finit à un mur, il les aperçut tous les deux, sa fille et Robert; ils lui tournaient le dos et Robert tenait dans ses mains une petite carabine qu'il était en train de charger; ils faisaient face à une plaque noir en fer appliquée contre le mur et sur laquelle se détachait la blancheur de deux cartons.
Au bruit de ses pas sur le gravier de l'allée, ils tournèrent la tête et aussitôt Marcelle vint au devant de lui en courant et en criant:
—C'est père, quel bonheur!
Alors il s'arrêta pour la regarder venir, pour l'admirer avec ses yeux de père, et de fait, elle était réellement charmante dans sa robe blanche légère que soulevait derrière elle la rapidité de sa course, et les frisons de ses cheveux blonds flottant au vent, arrivant les bras entr'ouverts, les lèvres souriantes de tendresse, le regard joyeusement ému; en tout des pieds à la tête une belle jeune fille de dix-huit ans, aussi gracieuse que jolie.
Elle jeta ses deux bras autour du cou de son père et se haussant sur la pointe des pieds, elle l'embrassa sur les deux joues de deux gros baisers qui sonnèrent.
—Est-ce gentil, dit-elle en se pendant à son bras, de venir nous faire cette bonne surprise; puisque te voilà, tu vas tirer quelques balles avec nous; tu donneras une leçon à M. Robert; lui qui tire si bien d'ordinaire, il en a joliment besoin aujourd'hui.
Pendant ce temps, Robert Charlemont s'était avancé à son tour, mais lentement, comme à regret, ou comme s'il était retenu, et ç'avait été aussi avec une sorte de contrainte qu'il avait pris et serré la main que Fourcy lui tendait dans un mouvement affectueux.
Mais ni Fourcy ni Marcelle n'avaient remarqué cette contrainte, habitués qu'ils étaient l'un et l'autre à la réserve de Robert, qui se tenait toujours sur une sorte de défensive, même avec ses meilleurs amis. Était-ce timidité? Était-ce fierté? Était-ce humeur sombre? Le certain c'est qu'il n'avait jamais montré la moindre expansion; lui, le fils d'un père tout en dehors, aux manières ouvertes, au parler haut et facile, il était tout en dedans et il ne parlait que peu, aussi peu que possible, pour ne dire que ce qu'il devait dire en quelques mots rapides, d'une voix basse. Et cependant il n'était ni laid, ni sot, ni maladroit; beau garçon au contraire, grand, souple, les traits du visage fins et distingués, naturellement élégant, au repos au moins, car lorsqu'il agissait il y avait une hésitation dans ses manières qui leur donnait de la gaucherie; avec cela des cheveux noirs, fins et frisés, le teint pâle et des yeux qui eussent été magnifiques sans leur expression sombre et s'ils n'avaient point toujours été en mouvement, inquiets et défiants.
—Bonjour, mon cher Robert, dit Fourcy, je vous apporte de bonnes nouvelles de M. votre père, que j'ai vu ce matin.
—Ah! il est revenu?
—D'hier soir; il va très bien, il a fait un excellent voyage.
—J'en suis heureux.
—Il a été un peu surpris de ne pas vous trouver, car vous ne lui avez pas écrit que vous étiez ici.
Il y eut de l'embarras dans la contenance de Robert, et ce fut au bout d'un instant qu'il répondit:
—Non.
—Vous aurez le plaisir de le voir demain.
Robert le regarda d'un air surpris, semblant dire que son intention n'était pas d'aller le lendemain à Paris.
—Car il doit venir ici, continua Fourcy, il nous fait l'amitié de dîner avec nous pour célébrer l'anniversaire de notre mariage.
—Ah!
—Et vous m'en voyez l'homme le plus heureux du monde, car c'est la première fois qu'il vient à Nogent. Au reste, cette joie n'est pas la seule qu'il m'ait donnée aujourd'hui: pour me récompenser de mon dévouement encore plus que des services que j'ai pu rendre, il m'accorde une part dans les bénéfices de la maison.
Cessant de s'adresser à Robert et se tournant vers sa fille, qui était restée appuyée sur son bras:
—C'est pour vous annoncer cette grande nouvelle, ce grand bonheur, ce grand honneur, à ta mère et à toi, que j'ai avancé mon retour, car pour Lucien vous pensez bien qu'il en a été averti tout de suite.
Marcelle ne dit rien, mais elle serra le bras de son père dans une étreinte qui valait toutes les paroles.
Pour Robert, il demeura un moment silencieux, enfin il se décida à parler, mais ce fut lentement et à voix basse:
—Je remercierai mon père, dit-il; vous ne doutez point, n'est-ce pas, du plaisir que me cause cette bonne nouvelle; c'est un acte de justice.
Il s'établit un moment de silence, et ils restèrent tous les trois debout au milieu de l'allée: évidemment l'entretien était difficile entre deux personnages aussi peu à l'unisson que Fourcy et Robert: l'un débordant de joie, l'autre glacé.
—Eh bien, reprenons-nous le tir? demanda Marcelle après quelques secondes de ce silence.
Puis coupant à la plaque et montrant les deux cartons:
—Ne te trompe pas, dit-elle à son père, le bon carton, c'est le mien, le mauvais, je veux dire l'autre, c'est celui de M. Robert.
—Je venais de marcher vite, dit Robert en prenant la parole plus rapidement que de coutume, c'est ce qui a fait trembler ma main.
—Eh bien, maintenant, vous avez eu le temps de vous calmer, continua
Marcelle.
—Maintenant je vous demande la permission d'aller m'habiller pour dîner; d'ailleurs la nuit vient et ma vue est mauvaise le soir.
Sans en dire davantage, il les quitta et se dirigea vers la maison, marchant à grands pas.
—Quel singulier garçon, dit Marcelle lorsqu'il se fut éloigné, on ne sait jamais s'il est content ou fâché; bien fine sera sa femme si elle devine ce qu'il faut faire pour le rendre heureux.
—Il faut le plaindre et non le condamner, ma mignonne; son enfance a été triste; il a perdu sa mère tout jeune, et son coeur au lieu d'être échauffé par la tendresse maternelle, a été glacé par la dureté d'une gouvernante trop sévère; et justement il avait besoin de tendresse, d'affection, même de caresses. Elles lui ont manqué, car son père, entraîné dans le tourbillon de sa vie fiévreuse, n'a pas pu s'occuper de lui… comme il l'aurait voulu, sois-en certaine. Sous cette apparence froide, Robert est une nature tendre et même passionnée; il ne faut pas juger les timides sur leur timidité. Mais ce n'est pas de lui qu'il doit être question entre nous, ma mignonne; c'est de toi, c'est de nous.
—De moi, père?
—Ne vas-tu pas t'inquiéter? c'est te réjouir au contraire qu'il faut; viens un peu sur ce banc que je t'explique mieux ce que je veux dire.
Mais au lieu de la faire asseoir sur le banc près de lui, ce fut sur un de ses genoux qu'il la prit, de façon à ce qu'elle lui fit face et qu'il pût bien la regarder: tandis qu'il était dans l'ombre du soleil couchant, elle se trouva ainsi éclairée en plein visage par la lueur rouge du ciel.
Pendant quelques instants, il la regarda longuement:
—Sais-tu, dit-il enfin, qu'après ta mère tu es la plus belle jeune fille que j'aie jamais vue.
Pour cacher le sourire qu'elle sentait s'épanouir sur son visage, elle se pencha vers son père et elle l'embrassa à plusieurs reprises sans relever la tête.
—Quand on est aussi charmante, aussi séduisante que toi, dit-il en continuant, on peut se flatter, et cela sans un orgueil déplacé, qu'on fera un bon mariage, et même un beau mariage. Cependant, pour que cela se réalise, il faut joindre à cette beauté d'autres mérites, c'est-à-dire la fortune, ou une grande situation. Jusqu'à ce jour je n'avais à te donner ni fortune, ni grande situation. Mais voilà que les choses sont changées, car si je n'ai pas encore la fortune, tu comprends, n'est-ce pas, qu'associé de la maison Charlemont est un titre chez un beau-père. C'est pour cela que je suis si heureux de t'annoncer cette nouvelle.
Elle ne dit rien, mais ses joues et son front se couvrirent de rougeur, tandis que ses lèvres pâlirent. Il continua:
—Tu sais bien que je ne désire pas te marier et que plus longtemps tu resteras avec nous, plus je serai heureux; mais d'autre part je ne veux pas non plus t'empêcher de te marier et te garder par égoïsme paternel; je t'aime pour toi, non pour moi, pour ton bonheur, non pour le mien; ou plus justement le tien sera le mien. Je veux donc que tu saches bien que le jour où tu éprouveras un sentiment de tendresse sérieuse et profonde pour un homme digne de toi et qui t'aimera comme tu mérites d'être aimée, je te le donnerai. Quand tu éprouveras ce sentiment, si tu n'oses pas en parler à ton père, tu te confieras à ta mère qui, bien entendu, est de moitié avec moi dans ce que je te dis en ce moment. Maintenant c'est assez là-dessus. Nous nous sommes compris, n'est-ce pas, et il n'est pas nécessaire d'insister davantage. Rentrons à la maison; si ton frère n'est pas arrivé, nous n'aurons pas longtemps à l'attendre pour nous mettre à table.
Elle s'était levée et elle restait en face de lui, les yeux baissés; tout à coup elle le prit dans ses bras et l'embrassant avec effusion:
—Oh! papa, dit-elle, cher papa, quel bon père tu es.
Et ils se mirent en route, marchant lentement dans l'allée déjà pleine d'ombres; la fille s'appuyant doucement sur le bras de son père; le père lui serrant tendrement la main contre son coeur et de temps en temps se tournant vers elle pour la regarder avec un sourire de bonheur et de fierté.