VIII

A table, madame Fourcy avait à sa droite son fils Lucien, à sa gauche
Robert Charlemont, en face d'elle son mari et sa fille.

C'était pour Fourcy la meilleure heure de sa journée que celle où il se trouvait ainsi entouré des siens, et il y avait vraiment plaisir à voir la satisfaction qui rayonnait sur son visage, quand après s'être assis sur sa chaise et avoir déplié sa serviette, il regardait sa femme, en attendant qu'elle le servît.

Mais ce soir-là c'était plus que de la satisfaction qui éclatait dans ses yeux, son sourire et tous ses mouvements, c'était de l'enthousiasme.

Enfin il touchait le but qu'il avait poursuivi si obstinément, à travers tant de difficultés, et dans le ciel radieux qui se levait sur sa tête il n'y avait pas le plus petit nuage, pas la moindre menace d'orage. Que pouvait-il craindre? il ne le devinait pas. Que pouvait-il souhaiter de plus? il ne le voyait pas. La fortune? il mettait enfin la main dessus. La considération? Il l'avait depuis longtemps déjà. Les joies du coeur? Elles lui étaient toutes données par sa famille: sa femme qui ne vivait que pour lui; ses enfants, son fils et sa fille qui l'aimaient tendrement.

Et lentement ses yeux émus allaient de l'un à l'autre, de la mère au fils, du fils à la fille, pour revenir à la mère et s'arrêter sur elle longuement, avec admiration.

Car ce qu'il avait dit à M. Charlemont était pour lui l'expression de la stricte vérité: sa femme à ses yeux avait toujours seize ans.

Évidemment c'était là l'exagération d'un mari aveuglé par l'amour, cependant il n'était que juste de reconnaître que cette femme qui se donnait trente-cinq ans et qui en avait réellement trente-six, était restée extraordinairement jeune sans que rien en elle, ni dans son visage, ni dans son corps, ni dans son sourire, ni dans sa démarche eût subi la dure atteinte des années; charmante elle avait été jeune fille, jolie, plus que jolie elle était femme et mère.

Et cependant elle était blonde avec les traits fins et le teint d'une transparence veloutée.

Mais ces conditions ordinairement défavorables à la conservation et à la prolongation de la beauté, loin de lui être contraires, l'avaient servie, et c'étaient elles justement qui la faisaient paraître plus jeune qu'elle n'était en réalité. Avait-elle vingt-six ans? En avait-elle trente? C'était ce que l'observateur le plus sagace eût été bien embarrassé de dire en la voyant pour la première fois. En tous cas, avec sa tête mignonne, sa chevelure blonde, son clair regard, son nez de statue grecque, ses petites dents pointues, son corsage d'un contour parfait, sa taille svelte et souple, son sourire enfantin et son doux parler, il semblait qu'elle fût d'une pâte autre que celle que le temps use, une de ces Diane de Poitiers qui se conservent dans la glace et qui à cinquante ans passés inspirent de folles passions juvéniles que bien entendu elles ne partagent pas.

Bien que madame Fourcy montrât aussi une vive satisfaction, et bien que les deux enfants fussent presque aussi heureux que leur père, le dîner ne fut pas gai comme il aurait dû l'être, l'attitude de Robert suffisant pour jeter un froid qui, par moment, arrêtait la conversation.

Et cependant il était manifeste qu'il faisait des efforts pour ne pas s'abandonner, il parlait, il riait, il se secouait, puis tout à coup il se taisait et restait absorbé comme s'il eût été seul, et alors le contraste entre son entrain factice et ses dispositions vraies ne rendait que plus sensible sa préoccupation.

Tout à son bonheur, Fourcy n'avait ni les yeux ni l'esprit à remarquer ce qui se passait autour de lui, cependant il ne put pas ne pas être frappé de cette attitude.

Mais il se l'expliqua.

Et même après le dîner il crut devoir l'expliquer à sa femme.

—Tu as remarqué, lui dit-il en profitant du moment où les deux jeunes gens et Marcelle venaient de descendre dans le jardin, combien Robert est préoccupé.

—En effet, il ne s'est pas montré très gai.

—Dis qu'il a été très sombre et tu seras encore au-dessous de la vérité: je sais ce qu'il a.

—Ah! fit-elle avec un brusque mouvement de surprise.

—Histoire de femme.

—Comment! murmura-t-elle.

—Ah! te voilà bien avec ton étonnement de mère et d'honnête femme, tu ne vois toujours dans ce garçon qu'un grand enfant, le camarade de ton fils; eh bien, apprends que ce grand enfant a une maîtresse pour laquelle il a fait des folies.

—Des folies! quelles folies?

—Des grosses, de très grosses dépenses et comme je lui ai annoncé le retour de son père, il craint une explication à ce sujet; il est certain qu'il ne l'a pas volée. Je vais lui parler.

—Pourquoi te mêler de cela?

—Dans son intérêt, et puis aussi parce que M. Charlemont m'a demandé de l'aider dans cette affaire qui le tourmente et l'inquiète.

—Est-ce que M. Charlemont connaît cette maîtresse?

—Pas du tout.

—Il n'a pas de soupçons?

—Il en a si peu qu'il m'a prié de l'aider à chercher quelle pouvait être cette femme.

—Et tu lui as promis cela?

—Parbleu.

—Tu as eu tort.

—Et pourquoi donc?

—Parce que… parce qu'il est toujours mauvais d'intervenir entre un père et un fils; crois-moi, laisse-les s'expliquer entre eux sans te mêler de rien; cela sera prudent et sage.

—J'ai promis.

—Encore un coup, tu as eu tort; cela n'est pas d'un homme sage et prudent comme toi.

—Je ne peux pourtant pas assister les bras croisés à la ruine de ce pauvre garçon, car cette femme le ruine; c'est une coquine.

—Qu'en sais-tu?

—C'est M. Charlemont qui me l'a dit et prouvé.

—Il ne la connaît pas.

—Il la juge d'après les folies dans lesquelles elle entraîne son fils, et un homme comme lui ne se trompe pas là-dessus: une femme honnête qui se fait donner de l'argent, c'est horrible, c'est pire qu'une courtisane.

—Qui vous dit que c'est une femme honnête?

—Si c'était une cocotte ou une comédienne, on la connaîtrait, et on ne la connaît pas.

—Peut-être n'existe-t-elle que dans votre imagination?

—Comme c'est bien toi, ma bonne Geneviève, de ne jamais vouloir croire au mal! Mais tu comprends que nous autres hommes qui connaissons la vie, nous ne pouvons pas nous en rapporter aux protestations de nos consciences; il faut bien admettre la réalité, si laide, si effroyable qu'elle soit; eh bien, la réalité, c'est qu'il y a de ces femmes qu'on croit honnêtes et qui sont des monstres. Je ne dis pas qu'il y en ait beaucoup; je te concède même qu'elles sont rares, très rares si tu veux, mais enfin il y en a et c'est aux mains d'une de ces femmes que ce malheureux Robert est tombé.

—Mais encore qu'a-t-il fait?

—Il se laisse ruiner; entre autres détails caractéristiques, croiras-tu qu'il lui a donné un bracelet qui coûte 17,000 francs.

—Sans doute, c'est beaucoup.

—C'est une petite fortune.

—Pour un autre que Robert, oui; mais dans sa situation, avec l'héritage qu'il recueillera bientôt, cela n'est pas excessif; un Charlemont peut bien donner 17,000 francs à sa maîtresse sans que pour cela on parle de ruine.

—Évidemment, s'il n'y avait que ce bracelet, il ne faudrait pas se fâcher, mais il y a bien d'autres dépenses qui ont été payées à la caisse, sans compter celles qui ne l'ont pas été par nous, mais par lui directement avec l'argent qu'il a emprunté aux usuriers, entre autres à Carbans, un misérable qui a ruiné des centaines de jeunes gens.

—Vous savez ce qu'il doit à cet usurier?

—Non, mais j'ai tout lieu de croire que la somme est considérable. Tu comprends bien que Robert n'a parlé de cette dette à personne et que Carbans n'en parlera pas lui-même avant que les billets soient échus, car il doit bien espérer, le coquin, qu'il fera encore des affaires avec Robert, et il ne va pas s'exposer à perdre un client de cette importance. Cependant, je lui ai fait dire aujourd'hui même quelques mots, qui vont lui inspirer une réserve craintive. Mais je ne peux pas à l'avance prendre cette précaution avec tous les usuriers de Paris, auxquels Robert peut avoir l'idée de s'adresser. C'est donc auprès de lui et sur lui qu'il faut agir, ce que je vais faire.

—Ce soir?

—Certainement.

—Pourquoi ne pas attendre?

—Parce que demain, sans doute, M. Charlemont aura une explication avec son fils, et il ne me paraît pas sage de laisser cette explication s'engager sans avoir préparé Robert. Les rapports sont tendus entre le père et le fils. Le père a des reproches sérieux à adresser au fils. Le fils croit avoir des griefs contre son père. Cela crée une situation délicate, d'autant plus dangereuse que tous deux sont d'un caractère violent, le père avec emportement, le fils avec une colère froide qui l'entraîne loin trop souvent. Je voudrais qu'il ne s'échangeât point entre eux de paroles irréparables. C'est pour cela que je tiens à faire quelques observations à Robert ce soir même.

—Que veux-tu lui dire?

—Je ne sais pas au juste; ce que le moment m'inspirera; m'adresser à son coeur; car il ne faut pas te laisser tromper, c'est un garçon de coeur.

—Je n'en ai jamais douté.

—Tu n'as pas toujours été juste pour lui; tu n'as rien dit, par amitié pour moi, pour ne pas blesser ce que tu appelles mon fétichisme des Charlemont, mais j'ai deviné ce que tu pensais; eh bien, je t'assure que tu t'es trompée sur le compte de Robert, qui vaut mieux, beaucoup mieux qu'on n'est disposé à l'admettre quand on le juge sur les apparences: bien dirigé il deviendra un homme de valeur, c'est moi qui te le dis. Laisse-moi donc, malgré ta répugnance, avoir avec lui cet entretien, qui peut amener un grand bien, en tous cas empêcher un grand mal.

—Mais…

—Non; je t'assure qu'il m'est impossible de te céder, en un mot je remplis un devoir, c'est tout dire. Le voici: je vais faire un tour de jardin avec lui: tu garderas Lucien et Marcelle pour que nous ne soyons pas dérangés.

Elle voulut insister encore, mais il ne l'écouta pas.

—Non, dit-il, il le faut.