IX
—Voulez-vous que nous fassions un tour de promenade au clair de la lune? demanda Fourcy à Robert au moment où celui-ci s'approchait.
—Mais… volontiers… si vous voulez, répondit Robert.
—La lune est superbe, dit Marcelle, et elle produit au loin sur les eaux de la Marne un effet féerique, c'est superbe.
—Pour la première fois de sa vie peut-être, Fourcy n'écoutait pas ce que disait sa fille.
Marcelle, Lucien! dit madame Fourcy en appelant ses enfants.
Et tandis qu'ils venaient à elle, Fourcy et Robert descendirent dans le jardin illuminé par la blanche lumière de la pleine lune et tout parfumé par l'odeur des fleurs rafraîchies.
Par un mouvement affectueux, quasi paternel, Fourcy prit le bras de Robert et le mit sous le sien; cela fut si vite fait que Robert surpris ne put pas s'en défendre.
Ils marchèrent un moment côte à côte en silence, et ce fut seulement quand ils furent à une certaine distance de la maison que Pourcy prit la parole d'une voix grave, mais avec un ton affectueux.
—Mon jeune ami, dit-il, vous pensez bien que je ne vous ai pas proposé cette promenade rien que pour le plaisir de la promenade: sans doute, j'ai beaucoup de sympathie pour vous, une vive et profonde amitié, je tiens à vous le dire formellement, bien que vous vous en doutiez… un peu, n'est-ce pas?
Il fallait répondre, mais ce que Robert murmura, ce furent quelques paroles inintelligibles.
—Malgré cette sympathie et cette amitié, continua Fourcy, je ne vous aurais cependant point amené au milieu de ce jardin, dans cette allée écartée, à pareille heure, si je n'avais pas eu à vous entretenir de choses graves… et urgentes.
Robert ne répondit rien, mais il ne fut pas maître de retenir un frémissement de son bras, et aussitôt il le dégagea doucement.
—Je vous ai dit, poursuivit Fourcy, que j'avais vu M. votre père; dans notre entretien il a été question de vous, et j'ai dû lui communiquer votre compte.
—Ah!
—C'était un devoir pour moi, vous devez le comprendre, et d'autant plus strict que ce compte est lourd, très lourd.
—Je ne sais pas.
Fourcy fut interloqué, car il ne lui était jamais venu à l'idée qu'on pouvait ne pas connaître son compte, mais après quelques instants de réflexion, il se remit:
—Eh bien! j'aime mieux cela, dit-il, c'est la preuve que vous avez péché inconsciemment et non en sachant ce que vous faisiez: le mal peut donc se réparer ou plutôt s'arrêter, ce qui est l'essentiel.
Il regarda en face Robert, que la lune éclairait en plein, tandis que lui-même était dans l'ombre.
—Mon cher enfant, dit-il, vous avez une maîtresse.
—Monsieur…
—Vous en avez une, nous le savons; et ce qu'il y a de terrible, c'est que cette femme n'est pas digne de vous.
—Mais, monsieur…
—Voyons, mon enfant, vous ne me direz pas non, car vous êtes un esprit loyal, je le sais, incapable de tromper, d'ailleurs votre trouble et votre émotion me font l'aveu que vos lèvres, par un sentiment de discrétion que je comprends, voudraient retenir: vous êtes pâle comme le linge et voyez vos mains, voyez comme elles tremblent.
—C'est qu'en vérité ce que vous me dites…
—Vous blesse dans votre amour pour cette femme, je le sens, mais c'est précisément pour cela que je vous le dis, sinon pour vous blesser, au moins pour vous éclairer; ne faut-il pas, mon pauvre enfant, que vous sentiez, que vous voyiez que cette femme ne mérite pas votre amour?
—Vous ne savez pas qui elle est.
—Mieux que vous, je sais ce qu'elle est: une femme d'argent qui spécule sur la tendresse aveugle d'un jeune homme pour le ruiner. Si c'est son métier, c'est bien, il n'y a rien à dire, et justement par cela même elle n'est pas dangereuse. Mais si elle est une femme du monde, du vrai monde, ne voyez-vous pas que c'est une coquine?
Robert poussa un cri.
—Une coquine, répéta Fourcy avec force, je le dis à regret parce que cela vous peine, mais je le dis, je l'affirme.
Et il étendit la main droite avec le geste du serment.
—Et ce serait pour cette femme que vous vous ruineriez, que vous vous fâcheriez avec votre père, que vous compromettriez votre avenir! Non, Robert, c'est impossible; vous ne voudrez pas cela, vous ne ferez pas cela.
Comme Robert restait les yeux baissés, immobile, mais le visage convulsé, en proie évidemment à une émotion terrible, Fourcy continua vivement de façon à poursuivre l'avantage qu'il croyait avoir obtenu.
—Pourquoi je vous tiens ce langage, n'est-ce pas? C'est là ce que vous vous demandez. Je vous l'ai dit en commençant: parce que j'éprouve pour vous une profonde et vive amitié; parce que je vous aime comme si vous étiez mon enfant: et que dès lors, je veux que vous arriviez demain, préparé par les réflexions que vous ne manquerez pas défaire cette nuit, à écouter sagement les reproches de M. votre père. Avec moi, vous pouvez vous fâcher, vous emporter, me dire tout ce que la colère vous soufflera. Cela n'a pas d'importance. Moi je ne compte pas. Mais votre père, Robert, il faut l'écouter, l'écouter avec respect, avec un esprit et un coeur disposés à lui accorder les satisfactions qu'il sera en droit d'exiger. Croyez-vous qu'il n'a pas été indigné, ce père! quand je lui ai mis sous les yeux l'état de vos dépenses? Et pensez-vous qu'il n'aurait pas le droit de se laisser aller à la colère? Savez-vous… mais non, vous ne le savez pas, vous me l'avez avoué, que pendant ces trois derniers mois vous avez dépensé plus de cent mille francs, cent trois mille quatre cent soixante francs, pour être exact.
—Mes dix-huit ans ne m'ont-ils pas donné la disposition du revenu de la fortune de ma mère?
—Mais ce n'est pas seulement votre revenu que vous avez dépensé, ce qui serait déjà excessif, c'est aussi des dettes que vous avez faites et en vous adressant à des usuriers, à Carbans notamment.
—Mon père, en s'opposant à mon émancipation, comme il l'a feit avec obstination, m'a dégagé de toute responsabilité; libre, je n'aurais peut-être pas abusé de ma liberté.
—Maître de votre héritage maternel, qu'en auriez-vous fait, entraîné par la passion et subissant l'influence de cette femme cupide? Ce n'est donc pas des reproches que vous devez adresser à votre père, c'est des remerciements. Sans doute, il est fâcheux que vous ayez contracté ces dettes; mais enfin avec une fortune comme la vôtre, ce n'est pas là un mal irréparable; tandis que si vous aviez eu la libre disposition de votre fortune, il serait peut-être trop tard maintenant pour la sauver. Au reste, ce n'est pas seulement la question d'argent qui est grave dans cette liaison, c'est cette liaison elle-même. Je ne veux pas me faire plus sévère que je ne suis et vous tenir le langage d'un rigoriste: Je comprends qu'un jeune homme s'amuse, surtout quand il est dans votre position. Ce qui est grave, c'est de se jeter à votre âge dans une passion qui épuise le coeur et trop souvent pour jamais. Pour vous tenir enchaîné à elle, pour vous dominer, pour faire de vous un instrument dont elle joue à son gré, cette femme est obligée de vous pousser et de vous maintenir dans une exaltation de passions qui n'a rien de commun avec la vie ordinaire. Comment sortirez-vous de ses mains, si vous êtes assez faible pour vous laisser retenir longtemps? Je vous le demande.
Et comme Robert ne répondait pas, après un moment d'attente il continua:
—Tenez, prenons un exemple autour de nous, moi, si vous le voulez bien; vous voyez, puisque depuis quelque temps vous vivez avec nous, quel est notre intérieur. J'adore ma femme qui m'aime tendrement, et malgré notre âge, ou plus justement malgré le mien, nous sommes aussi heureux qu'il est possible de l'être: des jeunes mariés pour tout dire: mon Dieu oui. Je ressens pour ma femme l'amour qu'elle m'avait inspiré quand elle était jeune fille, et je vous assure qu'elle me rend en tendresse, en affection, en dévouement tout ce qu'un homme peut désirer.
Robert ayant laissé échapper un mouvement, Fourcy s'arrêta et le regarda, mais ils avaient changé de position, et comme c'était Robert maintenant qui tour naît le dos à la lune, il était impossible de lire sur son visage noyé dans l'ombre les émotions qui l'agitaient.
—Eh bien, poursuivit Fourcy, croyez-vous que si au lieu de donner ma jeunesse au travail, je l'avais livrée à la passion, les choses seraient aujourd'hui telles que vous les voyez? Non, mon ami, non. Aussi je vous adjure de réfléchir à ce que je viens de vous dire et de vous préparer sagement à l'entretien que vous aurez demain avec M. votre père. Moi, ne me répondez pas, c'est inutile. D'ailleurs je vous ai fait entendre, bien contre mon gré, soyez-en persuadé, des paroles qui vous ont blessé, irrité: oh! ne dites pas non, je le sens, je le vois, elle moment serait mal choisi pour vous demander amicalement ce que vous comptez faire. J'ai voulu simplement provoquer vos réflexions. Je vous laisse aux prises avec elles. Quand vous voudrez, nous rentrerons.
Robert resta quelques instants sans répondre comme s'il n'avait pas entendu: puis d'une voix qui tremblait:
—En effet, dit-il, j'ai besoin de réfléchir, je ne rentrerai donc pas encore.
—Alors à bientôt, quand vous voudrez.
Et Fourcy se dirigea vers la maison, examinant en lui-même ce qui venait de se passer et s'il avait bien dit tout ce qu'il aurait dû dire; l'attitude de Robert l'inquiétait; vraiment ce garçon, avec son mutisme, était extraordinaire; il y avait en lui un mélange de froideur et de violence qu'on ne s'expliquait pas.
Quand il rentra dans le salon, il expliqua son inquiétude et ses doutes à sa femme.
—J'ai peut-être été trop dur pour la maîtresse, dit-il, je lui ai montré que c'était une coquine et il aurait peut-être mieux valu le prendre par la douceur.
—Qu'a-t-il dit?
—Rien; un morceau de marbre
—Où est-il?
—Dans le jardin à réfléchir.
Mais au même instant Robert parut à la porte du salon.
—Toi qui es fine, dit Fourcy à sa femme en parlant plus bas, et qui vois clair, tâche donc de deviner en l'observant ce qui se passe en lui, et dans quelles dispositions il est. J'ai peur pour demain. M. Charlemont a bien raison de trouver qu'il y a dans ce garçon des coins sombres et mystérieux gui ne disent rien de bon.