X
Pendant qu'il allait près de son fils et de sa fille, installés à l'autre bout du salon, Robert s'approcha de madame Fourcy.
Il marchait d'un pas saccadé, la tête haute, le visage pâle, les lèvres serrées, en proie bien manifestement à une émotion profonde.
—Vraiment la soirée est superbe, dit-il en parlant d'une voix claire, de façon à être entendu de Fourcy ainsi que de Lucien et de Marcelle.
Et il s'assit auprès de madame Fourcy. Alors se penchant vers elle, mais sans la regarder et d'une voix étouffée, à peine perceptible:
—Il faut que je vous voie cette nuit, dit-il rapidement.
—Vous êtes fou.
—Il le faut.
Cela fut jeté avec violence; puis il ajouta plus bas encore, sur le ton de la prière:
—Ce que vous avez bien fait hier, vous pouvez le faire aujourd'hui.
—Non.
—Parce que? dit-il en relevant les yeux et en la regardant en plein visage.
—Parce que c'est impossible.
—Ce n'est pas une réponse.
—Encore un coup, vous êtes fou.
—Oui, fou de colère, de douleur, de jalousie, vous le voyez bien.
Il s'était exalté et il ne pensait plus à modérer sa voix.
—Parlez-donc plus bas, dit-elle.
—Et vous, répondez-moi.
—J'ai répondu.
—Geneviève!
Dans cet appel il y avait un cri de désespoir si puissant qu'elle comprit mieux que par de longues explications ce qui se passait en lui.
De son côté, au regard qu'elle attacha sur lui, il sentit qu'il l'ayait touchée.
—Cette nuit, murmura-t-il, je t'en prie, Geneviève.
Elle hésita un moment:
—Non cette nuit, dit-elle enfin, tout de suite!
—Comment?
Sans répondre elle se leva.
Comme il la regardait stupéfait, sans comprendre ce qu'elle voulait:
—Restez là.
Et elle se dirigea vers son mari.
—Il est dans un état violent, dit-elle à mi-voix.
—Cela se voit.
—Je crois qu'il serait bon de lui adresser quelques paroles affectueuses; j'ai envie de lui proposer une promenade dans le jardin, qu'en penses-tu?
—C'est une excellente idée; parle-lui comme une mère, cela touchera son coeur bien certainement.
Elle revint à Robert, qui était resté immobile à la place où elle l'avait laissé, la suivant des yeux pour tâcher de deviner ce qu'elle disait à son mari et ce qu'elle voulait faire.
—Si vous voulez m'offrir votre bras, dit-elle de façon à être entendue de tous, je ferais volontiers un tour de jardin, moi aussi j'ai envie de jouir de cette belle soirée.
Ils sortirent.
A peine avaient-ils fait quelques pas dans le jardin que Robert voulut prendre la parole, mais elle l'arrêta.
—Attendez, dit-elle, que nous soyons à un endroit où l'on ne puisse ni nous entendre ni nous surprendre.
Pour gagner cet endroit où elle le conduisait, il fallait traverser un petit bois plein d'ombres; lorsqu'ils furent arrivés au milieu, il la prit brusquement dans ses deux bras et il la serra contre sa poitrine en cherchant ses lèvres pour l'embrasser, mais elle baissa la tête, et l'ayant repoussé elle se dégagea.
—Nous avons à parler, dit-elle, vous à moi, moi à vous, ne perdons pas notre temps.
—C'est perdre notre temps!
Sans répondre à cette exclamation, elle continua d'avancer, marchant seule, sans reprendre le bras qu'il lui tendait.
L'endroit où elle le conduisit ne fut point l'allée dans laquelle il s'était entretenu avec Fourcy, mais une pelouse découverte où par cette nuit claire on ne pouvait pas les approcher sans qu'ils s'en aperçussent.
—Mais on peut nous voir ici, dit Robert regardant autour de lui lorsqu'elle se fut arrêtée.
—C'est justement ce qu'il faut, car nous aussi nous pouvons voir; qu'avez-vous à me dire? parlez.
Ils restèrent un moment en face l'un de l'autre sans qu'il prît la parole, se regardant, s'observant, car la lumière de la lune qui éclairait en plein leurs visages d'une pâleur argentée était assez brillante pour qu'ils pussent lire dans les yeux l'un de l'autre.
—Ce n'était point ainsi, ce n'était point ici, dit-il enfin, que je voulais qu'eut lieu notre entrevue.
—Alors pourquoi me l'avez-vous demandée pour ce soir même?
—Pour cette nuit, non pour ce soir; parce que cette nuit, au bras l'un de l'autre, je vous aurais parlé, vous m'auriez écouté autrement que nous ne pourrons le faire ici.
—Vous saviez bien que c'était impossible.
—Et pourquoi impossible?
Elle haussa les épaules.
—Vous ne voulez pas répondre, s'écria-t-il, d'une voix contenue mais cependant avec véhémence, eh bien, je vais, moi, répondre pour vous: parce que c'est l'anniversaire de votre mariage et que vous voulez être à votre mari tout entière, à votre mari qui vous aime et à qui vous payez en tendresse, en dévouement, en affection, en amour la passion qu'il éprouve pour vous.
Elle le regarda de haut, et ses yeux, réfléchissant la lumière, lancèrent deux éclairs.
—Qui vous prend? demanda-t-elle.
—Je vous répète les paroles mêmes qu'il vient de me dire. Comprenez-vous maintenant que je sois fou de désespoir et de jalousie, moi qui vous aime, non pas d'un amour de mari, mais avec toute la passion d'un amant qui ne vit que pour vous, que par vous, qui n'attend rien que de vous, bonheur ou malheur.
Au lieu de répondre à ce cri désespéré, elle interrogea:
—Pourquoi, comment, à propos de quoi a-t-il parlé de cela? demanda-t-elle.
—En me reprochant de sacrifier ma vie à une maîtresse qui ne pouvait que me dessécher le coeur, et en se donnant, en vous donnant vous et lui comme un exemple vivant du bonheur qui attend ceux dont la jeunesse a été à l'abri des passions.
Elle resta assez longtemps sans parler, le regardant, l'examinant, puis tout à coup comme si elle prenait une résolution qu'il fallait coûte que coûte exécuter:
—Eh bien, il a eu raison, dit-elle d'une voix ferme.
—Raison! Vous lui donnez raison? Vous! vous!
—Oui.
—Raison! il a eu raison de me dire qu'il vous aimait et que vous lui payez en tendresse, en dévouement, en affection, en amour la passion qu'il ressent pour vous?
—Vous savez que cette affection, et ce dévouement sont réels et il n'était pas besoin, il me semble, qu'on vous les signalât pour que vous les vissiez: vous les ai-je jamais cachés? Depuis que vous êtes entré dans cette maison, ces sentiments qui sont dans mon coeur ne se sont-ils pas montrés franchement et de toutes les manières? Vous ai-je jamais trompé à cet égard?
Il leva ses deux poings fermés vers le ciel, puis les ramenant violemment il se les enfonça dans les yeux.
—Ce n'est cependant pas à propos de cela que je vous ai dit qu'il avait eu raison, continua-t-elle, mais bien à propos des avertissements qu'il vous a donnés sur votre maîtresse, sur celle à qui vous sacrifiez votre vie et qui ne peut que vous dessécher le coeur.
—Mais cette maîtresse….
—C'est moi, oui, croyez-vous donc que parce que cette maîtresse c'est moi, je vais la juger moins sévèrement que je ne jugerais une autre? Croyez-vous que je me trouve moins dangereuse que ne le serait une autre? Pire peut-être! Que puis-je être pour vous! Rien qu'une maîtresse qui se donne à demi sans pouvoir se donner entièrement, puisqu'elle n'est pas libre et ne s'appartient pas. Une femme qui vous tourmente, qui vous enfièvre, qui prend votre vie sans vous donner la sienne, qui en échange de votre jeunesse ne vous a apporté que sa vieillesse. Si encore elle vous rendait heureux, mais quelles joies a-t-elle à vous offrir? Que peut-elle pour vous?
—Tout.
—Rien, pauvre enfant; rien qu'user votre coeur, le flétrir, le dessécher et de telle sorte que, quand il sera guéri de cet amour, il ne sera plus ni assez fort, ni assez sain, pour ressentir et nourrir un nouvel amour, qui devrait-être sérieux celui-là et durable, l'amour d'un mari pour sa femme. Vous voyez bien qu'il a eu raison de vous parler comme il l'a fait, et qu'en cela je pense, je sens comme lui; et même avec plus de force, avec une conviction plus ardente puisqu'elle m'est inspirée par le sentiment et le remords de ma faute.
Elle se cacha le visage entre les deux mains comme si elle ne pouvait pas supporter le regard qu'il attachait sur elle.
Mais comme il allait répondre, elle le prévint:
—Je n'ai parlé que de vous, dit-elle, car dans cette liaison fatale qui nous attache l'un à l'autre, vous êtes la première victime, la plus intéressante, la seule qui mérite l'intérêt. Mais, moi, croyez-vous que, de mon côté, je ne sois pas malheureuse aussi, la plus malheureuse des femmes, dévorée de honte? Jusqu'à ce jour, je ne vous ai pas parlé de mes tourments, car je voulais, au moins, ne pas vous attrister inutilement, et bien souvent j'ai essuyé mes larmes pour ne vous montrer qu'un sourire, qui devait vous donner quelques minutes de bonheur. Mais enfin, Robert, j'espère que vous m'estimez assez pour ne pas croire que dans cette liaison… dans cet amour je n'ai trouvé qu'un paisible bonheur sans angoisses, sans regrets, sans remords, et que je n'ai pas ressenti, cruellement ressenti toute l'horreur de ma situation. Moi, vieille femme, la maîtresse du camarade, de l'ami de mon fils, vivant entre eux sous le même toit, et leur partageant mes caresses, à l'un caresses de mère, à l'autre caresses d'amante, et cela sous les yeux de ma fille, sous ceux d'un mari pour qui je n'ai réellement que de l'affection et du respect. Aussi cette horrible situation, je ne puis plus la supporter plus longtemps; je suis à bout de forces, et il faut que ce supplice cesse; il le faut pour vous, il le faut pour moi. A partir d'aujourd'hui, je ne veux plus être qu'une mère pour vous; mais votre maîtresse, c'est impossible, jamais, plus jamais.
Et de nouveau elle se cacha le visage entre ses deux mains, haletante, éperdue.
Il avait écouté comme s'il ne comprenait pas: chaque parole nouvelle qui l'atteignait, le surprenant et le jetant hors de lui.
Ce n'était pas cependant la première fois qu'elle pleurait sur sa faute et se déclarait la plus misérable des femmes, ce n'était pas non plus la première fois qu'elle avouait sa tendresse et son estime pour son mari, mais jamais il n'avait admis l'idée qu'elle pouvait vouloir rompre: elle lui avait dit si souvent qu'elle l'aimait, qu'elle l'adorait, qu'il était un Dieu pour elle, qu'elle ne voulait vivre que pour lui, qu'elle n'avait vécu que du jour où il l'avait aimée, qu'elle mourrait le jour où il ne l'aimerait plus! Et voilà qu'elle parlait de rupture, voilà qu'elle déclarait fermement qu'elle ne serait plus sa maîtresse, jamais, plus jamais.
—C'est impossible! s'écria-t-il tout à coup violemment, se répondant à lui-même, bien plus qu'il ne répondait à madame Fourcy et répétant le mot de celle-ci.
Alors elle releva la tête, puis ayant abaissé ses mains, elle vint à
Robert et l'attirant doucement:
—Oh! mon pauvre enfant, dit-elle d'une voix que l'émotion et la tendresse contenues rendaient tremblante, mon pauvre enfant, comme je te fais souffrir; mais tu ne souffriras jamais plus que je n'ai souffert moi-même.
—Si tu m'aimais…
—Si je t'aimais! Ah! peux-tu parler ainsi? Mais n'est-ce pas justement parce que je t'aimais que j'ai différé jusqu'à ce jour cette résolution que j'ai arrêtée dans ma tête le lendemain même de ma faute. C'est parce que je t'aimais que décidée à, cette rupture lorsque j'étais loin de toi, je ne pouvais pas te l'annoncer lorsque tu étais près de moi. Vingt fois je me suis dit: ce sera pour aujourd'hui, et je t'ai attendu, m'affermissant dans ma résolution en me représentant l'horreur et l'indignité de ma situation. Mais tu paraissais, je subissais ton charme, j'étais entraînée, subjuguée, affolée et je ne disais rien. Si je ne t'avais pas aimé, est-ce que j'aurais subi ce charme qui m'a perdue moi, honnête femme, qui m'a mise sous ton influence si complètement que j'ai tout oublié, raison et honneur, dignité de la vie, sentiment du devoir et de la famille, de sorte que sans en avoir conscience, je suis tombée dans tes bras, folle et ne m'appartenant plus, mourant de honte, mais aussi de joie et de bonheur.
—Alors pourquoi veux-tu rompre?
—Parce qu'il le faut.
—Il le fallait hier, il y a un mois, aussi bien qu'aujourd'hui et tu n'as point parlé de cette rupture; tu ne m'aimes donc plus aujourd'hui comme tu m'aimais hier, comme tu m'aimais il y a un mois?
—Les circonstances n'étaient pas il y a un mois ce qu'elles sont aujourd'hui, ce sont elles qui imposent cette rupture à ma volonté si longtemps hésitante.
—Quelles circonstances?
Une fois encore au lieu de répondre, elle questionna.
—Pourquoi, demanda-t-elle, avez-vous fait payer par la maison de banque le bracelet que vous m'avez donné? mon mari vient de m'en dire le prix, 17,000 fr.
—Il y a eu là une erreur commise par le bijoutier, qui n'est pas mon fait; je devais payer avec un chèque et…
Mais elle l'interrompit:
—Je me doutais bien que c'était le résultat d'une erreur, mais vous devez reconnaître que cette erreur peut avoir des conséquences terribles pour nous, pour moi au moins; et j'avais comme un pressentiment de ce qui arrive en ce moment, en ne voulant pas l'accepter; que n'ai-je écouté mon idée au lieu de céder à vos instances! Vous savez que quand mon mari a frappé à la porte de ma chambre, le bracelet était sur la table avec les autres bijoux que vous avez tenu à m'offrir et que j'ai eu la faiblesse d'accepter, un peu j'en conviens parce que j'aime les bijoux, mais surtout pour vous donner le plaisir de m'avoir fait plaisir. Effrayée par son retour que je n'attendais pas à cette heure, et tout émue encore de tes caresses, j'ai perdu la tête, je n'ai pensé qu'à te faire sortir et j'ai laissé les bijoux sur la table, n'imaginant pas qu'il les remarquerait, mais l'écrin neuf a attiré son attention par sa couleur rouge.
—Qu'as-tu dit?
—J'ai inventé une histoire, absurde, bien entendu, et dont il s'est contenté sur le moment, parce que sa foi en moi est absolue, mais à laquelle il réfléchira et qui, alors, ne lui paraîtra plus aussi croyable que lorsqu'il l'a entendue de mes lèvres. On sait maintenant que vous avez une maîtresse. Votre père veut savoir quelle est cette femme, et il a même demandé à mon mari de l'aider à la trouver. Ne voyez vous pas que de recherches en recherches il n'est pas difficile d'arriver jusqu'à moi? D'autres n'auront pas la foi aveugle de mon mari, et ils admettront des soupçons que lui repoussera tant qu'on ne les lui imposera pas. Mais enfin on peut les lui imposer; on peut lui ouvrir les yeux de force; votre père surtout, qui a une si grande influence sur lui. Voulez-vous que cela arrive?
—Cela est impossible.
—Impossible! Dites que rien n'est plus facile au contraire. Qu'on aille chez le bijoutier; qu'on lui demande la description de ce bracelet; qu'on montre cette description à mon mari, croyez-vous qu'il ne reconnaîtra pas tout de suite l'émeraude et les diamants qu'il a vus dans cet écrin, qu'il a été si fort surpris de trouver sur ma table et dont je n'ai pu justifier la possession que par une histoire peu vraisemblable? Alors que se passera-t-il? Avez-vous réfléchi à cela.
Il ne répondit pas.
—Non, n'est-ce pas? Jamais votre esprit ne s'est arrêté à l'idée que la femme que vous aimez pouvait être déshonorée et devenir un objet de mépris ou de risée pour tous. Mais moi j'ai vécu sous l'obsession de cette horrible pensée, depuis que je vous aime, je l'ai tournée dans tous les sens, et j'ai arrêté ce que je ferais le jour où ma honte serait publique. Ne le devinez-vous pas? Je n'aurais qu'un refuge: la mort.
—Geneviève!
—Te voilà éperdu, pauvre enfant, épouvanté, tu ne veux pas que je meure, tuée par notre amour. Eh bien, moi non plus je ne veux pas mourir. Non pour moi, car privée de ton amour la mort me serait un soulagement. Mais pour mes enfants que je ne veux pas abandonner en ne leur laissant qu'un souvenir déshonoré; je ne veux pas qu'ils me haïssent et me méprisent. Tu vois donc bien qu'il faut que cette rupture s'accomplisse. C'est un miracle que jusqu'à ce jour la vérité n'ait pas éclaté; mais si les choses continuaient telles qu'elles sont, demain, après-demain, dans quelques jours fatalement elle serait découverte et je serais perdue. Dis si lu aimes mieux me pleurer morte, que me pleurer vivante. Prononce toi-même: ma vie, mon honneur, ma mémoire, l'honneur et le bonheur de mes enfants, de Lucien ton camarade et ton frère, sont entre tes mains.
Elle avait parlé rapidement, à demi-voix, sans faire un geste, car elle n'oubliait pas qu'elle pouvait être vue, mais cette immobilité voulue, loin d'affaiblir ses paroles qui contrastaient si vivement avec son calme apparent, leur avait donné un accent plus saisissant encore: elle se tut.
—Eh bien! que les choses ne continuent pas telles qu'elles sont, s'écria Robert. Qu'elles deviennent ce que tu voudras. Si tu juges qu'il est imprudent que je continue à rester dans cette maison, je m'en irai, dès ce soir je partirai; si tu veux que nous nous voyions moins souvent, nous ne nous verrons que quand tu voudras. Tout, je me résignerai à tout, j'accepterai tous les sacrifices, un seul excepté, celui dont tu parles: la rupture. Cela est impossible. Je le voudrais, je ne le pourrais pas, et je le dirais que j'accepte cette rupture, que je pars, je reviendrais.
—Il faut partir cependant.
—Tu n'as donc jamais compris, tu n'as donc jamais senti combien je l'aime et ce que tu es pour moi, que tu parles de rupture? Plus que la vie, plus que l'honneur, plus que tout au monde. Vienne une circonstance où je puisse t'offrir cette vie ou cet honneur, et tu verras si j'hésiterai, si ce ne sera pas avec joie que je le les sacrifierai. Tu disais tout à l'heure que tu avais été irrésistiblement attirée vers moi. Par quoi? Si ce n'est par cet amour que tu as vu si grand et si profond que tu en as été touchée, qui était si puissant que de moi il est passé en toi, assez fort encore pour t'entraîner. Est-ce que si nous nous sommes aimés, ce n'a pas été parce que nous étions faits l'un pour l'autre? Je l'ai senti, moi, alors que je n'étais encore qu'un enfant, qu'un gamin; quand tu venais au collège voir Lucien et que je te regardais, je t'admirais dans la beauté, me disant que tu étais la plus belle des femmes, t'aimant déjà avant de savoir ce que c'était que l'amour d'une femme, mais le devinant par toi. Combien de fois ai-je rêvé de toi, non seulement endormi, mais éveillé, bâtissant mon avenir et me disant que si j'étais aimé un jour ce serait par toi; n'imaginant pas, ne sentant pas qu'il pouvait y avoir au monde une autre femme que toi. Et tu veux que nous nous séparions!
—C'est la fatalité qui le veut, ce n'est pas moi.
—Tu disais que tu n'avais qu'à mourir si notre liaison était connue, et moi, que me reste-t-il si elle est rompue? Où aller, que faire? A qui demander la consolation? Tu as tes enfants que tu aimes et qui t'aiment; moi je n'ai personne à aimer et de qui je sois aimé; sans toi je suis seul au monde puisque j'ai eu, puisque j'ai pour père un homme qui n'a jamais été et qui n'est encore père que de nom. De bonheur je n'en ai à espérer que de toi, comme je n'en ai eu que de toi: dans le présent toi, dans l'avenir toi, dans le passé toi, toi seule et toujours toi. Tu vois donc bien que rien ne peut nous séparer et que cette rupture je ne l'accepterai jamais, tu entends bien, jamais, jamais; ce que tu voudras pour te mettre à l'abri des dangers que tu redoutes, je le voudrai comme toi, je le ferai, mais cela jamais, jamais.
Ce n'était plus un enfant qui parlait, mais un homme passionné, en qui on devinait une inébranlable résolution contre laquelle toutes les paroles seraient impuissantes,—au moins pour le moment.
Elle ne répondit pas, mais le regardant elle réfléchit pendant assez longtemps, tandis que frémissant d'anxiété, il se penchait vers elle.
—Eh bien, dit-elle enfin, puisque tu prends l'engagement de faire ce que je veux, voici ce que j'exige: dans l'entrevue que tu auras avec ton père, tu lui promettras de rompre avec la femme que tu aimes, et pour bien prouver à tous que cette rupture est sérieuse, tu prendras une maîtresse bien en vue: qui tu voudras; une comédienne, une cocotte, peu importe; ce qu'il faut, c'est une femme qui t'affiche, et qui soit assez séduisante pour qu'on croie à votre liaison, à ton amour pour elle.
—Jamais.
—Cela, ou rompre tout de suite, aujourd'hui même, choisis; mais il est entendu que je ne le dis pas de l'aimer, cette maîtresse.