XI
Le lendemain matin, un landau découvert était rangé devant le perron de la maison de Nogent, et madame Fourcy, au bras de son mari, descendait de sa chambre pour monter en voiture.
Elle paraissait toute joyeuse, pleine de fraîcheur, de jeunesse, d'entrain, et, à voir le doux sourire qui éclairait son beau visage, on n'eût jamais deviné qu'elle traversait une crise; les regards qu'elle attachait sur son mari ne parlaient que d'affection et c'était tendrement qu'elle s'appuyait sur lui.
Les enfants les attendaient dans le vestibule prêts à partir.
—Oh! maman, s'écria Marcelle en la regardant descendre, comme tu es jolie, comme ta toilette te va bien.
Alors Fourcy attirant sa fille à lui, sans abandonner le bras de sa femme, l'embrassa pour la remercier de cette parole, de ce cri qui lui remuait si doucement le coeur.
—Et moi? dit Lucien
—Toi, il fallait le dire avant moi, s'écria Marcelle.
—Les grands sentiments sont recueillis, dit Lucien sentencieusement.
—Et ils trouvent le lendemain ce qu'ils auraient dû dire la veille, continua Marcelle en riant.
Sans répliquer, Lucien s'approcha de sa mère, et il l'embrassa, puis se tournant vers sa soeur, et lui faisant une révérence moqueuse:
—S'ils ne savent pas parler, ils savent agir.
—Ne vous querellez pas, dit Fourcy, vous avez raison tous les deux; ainsi jugé sans plaidoiries, car nous n'avons pas le temps de nous livrer à des discours.
Ils montèrent en voiture. Au moment où madame Fourcy venait de s'asseoir, elle leva les yeux en l'air et instantanément son visage souriant changea d'expression: à l'une des fenêtres du second étage elle venait d'apercevoir Robert, qui les regardait et qu'elle avait oublié.
—Qu'as-tu donc, maman? demanda Marcelle, qui, placée vis-à-vis de sa mère, avait remarqué ce brusque changement de physionomie réellement frappant.
Mais avant d'attendre la réponse à sa question, elle avait aussi levé les yeux dans la même direction que sa mère et elle avait vu Robert.
—Tiens, Robert qui est à la fenêtre! dit-elle.
Et de la main elle lui envoya un signe amical.
Cela fit que tout le monde se tourna vers la fenêtre, madame Fourcy comme son mari, sa fille et son fils, et que tous en même temps ils dirent adieu à Robert: madame Fourcy en inclinant la tête d'un air peiné, Fourcy de la voix et des deux mains, Marcelle et Lucien d'un geste de camaraderie affectueuse.
Pour lui, penché en avant mais sans s'appuyer sur le balcon, le visage blême, les yeux ardents, se tenant raide, il n'avait rien dit.
Le cocher toucha ses chevaux qui partirent.
—Ce pauvre Robert que nous abandonnons, dit Fourcy, j'ai eu envie de lui proposer de l'emmener; je crois que cela le peine de nous voir partir sans lui.
—C'eût été changer le caractère de cette matinée que de la partager avec un étranger, dit madame Fourcy.
—C'est justement ce qui m'a arrêté, répondit Fourcy, bien que Robert ne soit pas un étranger pour nous; à mes yeux il est presque le frère de Lucien.
—Je ne crois pas qu'il serait venu, continua Lucien, il m'a dit qu'il avait à sortir ce matin.
Fourcy pressa le genou de sa femme et la regarda avec un sourire entendu: si Robert sortait, c'était bien certainement pour aller chez sa maîtresse et rompre avec elle: il avait entendu raison, le brave garçon, la nuit avait porté conseil; maintenant il n'y avait pas à craindre de scène violente entre le père et le fils: cette coquine allait être congédiée; désormais il n'y aurait plus qu'à payer les dettes qu'elle avait fait contracter, ce qui ne serait rien, si grosses que fussent ces dettes; quel soulagement! comme il avait bien fait de lui adresser des observations; elles avaient porté, et aussi celles de sa femme sans doute; et pour lui ce fut une satisfaction de penser qu'elle avait été son associée on cette affaire délicate, et qu'avec lui elle avait contribué à arracher l'héritier des Charlemont à cette coquine, qui l'aurait ruiné et perdu.
—D'ailleurs, continua Lucien, il n'est pas en dispositions joyeuses; quand je suis entré ce matin dans sa chambre de bonne heure, je l'ai trouvé debout avec la même toilette que celle qu'il avait hier soir; son lit n'était pas défait; il ne s'était pas couché; alors, comme je lui demandais s'il n'était pas souffrant, il s'est jeté dans mes bras et il m'a embrassé. Vous pensez si j'ai été étonné. J'ai voulu l'interroger, discrètement bien entendu, il a refusé de me répondre. J'ai vu qu'il avait dû passer une partie de la nuit à écrire.
—Les choses vont mal avec M. Charlemont, dit Fourcy qui ne pouvait pas entrer dans d'autres explications devant Marcelle, mais elles vont aller mieux, et d'ici quelques jours Robert sera redevenu ce qu'il était autrefois.
—Ah! bien, tant mieux, dit Marcelle, il est vraiment trop fantasque.
On était entré dans le bois de Vincennes. Madame Fourcy appela l'attention de son mari sur les jardins dont on longeait les grilles et alors la conversation changea: Robert fut abandonné, ce qu'elle avait cherché.
Elle voulait être tout à son mari, tout à ses enfants, et que Robert ne vînt point se jeter au travers d'eux pour les attrister.
Il fut vite oublié; en tous cas on ne s'occupa plus de lui.
Il y avait bien autre chose à faire vraiment que de parler d'un absent, car ils étaient tous à l'unisson, aussi heureux les uns que les autres.
Le temps n'était plus cependant où la petite pensionnaire de Gonesse, la pauvre orpheline qui n'avait jamais quitté sa triste et misérable pension trouvait des splendeurs sans pareilles au restaurant Gillet.
De même, il n'était plus où Lucien soutenait contre ses camarades de collège que le restaurant Gillet était le meilleur de Paris et qu'il n'avait pas son pareil, ni pour le luxe de sa décoration, ni pour la cuisine qu'on y mangeait, ni pour les vins qu'on y buvait.
Depuis, madame Fourcy avait connu d'autres splendeurs et Lucien avait bu d'autres vins, mais ce n'était pas avec leurs idées présentes qu'ils allaient à ce déjeuner, c'était avec leurs souvenirs, la mère et le père aussi bien que les enfants.
Aussi se trouvaient-ils dans les meilleures dispositions pour être satisfaits de tout, puisqu'il fallait simplement que ce tout de l'heure actuelle ne fût pas inférieur au tout de la dernière fois.
Et ce jour-là il lui fut supérieur, car il se trouva que c'était non seulement un anniversaire qu'ils fêtaient, mais encore l'aurore d'une ère nouvelle.
Le jour que madame Fourcy avait si fiévreusement désiré, si impatiemment attendu était arrivé: la fortune pour elle n'était plus désormais qu'une affaire d'années; dans un délai qu'elle pouvait calculer à peu près sûrement, elle se voyait riche.
Le rêve que Fourcy avait secrètement caressé sans oser le formuler franchement, même pour lui, était enfin réalisé: tout ce qu'il avait souhaité, tout ce qu'il pouvait espérer, il l'avait, il le tenait: Jacques Fourcy de la maison Charlemont, quel honneur!
Lucien se voyait l'associé de Robert Charlemont, c'est-à-dire à trente ans, une puissance, un personnage, un des rois de la finance parisienne.
«Marquise Collio», c'était ce que se disait Marcelle, car il était bien certain qu'en lui parlant comme il l'avait fait, son père n'avait eu d'autre but que de la préparer à ce mariage.
Il y avait là pour chacun de quoi assaisonner les mets qu'on leur servait et développer le bouquet des vins qu'on leur versait, de même il y avait de quoi aussi donner le sourire à leurs lèvres et l'entrain à leurs paroles.
Le temps passa avec rapidité, et lorsque, après le déjeuner, ils eurent fait le tour du bois de Boulogne dans leur voiture, Fourcy eut un mot qui traduisait leur satisfaction aussi bien que leurs espérances.
—L'année prochaine, dit-il, nous recommencerons cette bonne promenade, seulement j'espère que ce sera dans une voiture à nous, traînée par des chevaux à nous.
—Je demande à choisir les chevaux, dit Lucien.
—Moi, la livrée, dit Marcelle.
—Et toi? demanda Fourcy en s'adressant à sa femme.
—Oh! moi, je demande à ne rien choisir du tout; maintenant qu'il n'y a plus d'économies à faire, je donne ma démission d'acheteuse; chacun son tour; vous n'avez plus besoin de moi; j'ai assez travaillé pour la famille.
—C'est juste, dit Fourcy; cependant tu nous aideras bien de tes conseils?
—Cela, volontiers.
Il fallait rentrer, car après avoir joui du commencement de leur journée entre eux, en famille, il fallait en partager la fin avec leurs amis.
La voiture reprit grand train le chemin de Nogent.
—Je pense que personne ne sera encore arrivé, dit Fourcy lorsque la voiture franchit la grille d'entrée.
Mais il se trompait, car lorsqu'elle déboucha sur la pelouse ils aperçurent, assis sur deux chaises à l'ombre d'un platane, un vieillard de grande taille et de forte corpulence, qui, son chapeau posé devant lui sur une table, prenait là le frais en attendant.
—M. Ladret, dit Marcelle, déjà, quel ennui!
—Moi je me sauve, dit Lucien, j'ai à préparer mon feu d'artifice.
—Veux-tu que je t'aide? demanda Marcelle.
—J'ai besoin de toi.
—Tu sais, dit madame Fourcy s'adressant à son mari en riant, que si tu veux accompagner les enfants, je tiendrai compagnie à M. Ladret.
—Oh! maman, quel courage tu as! dit Marcelle.
Tout en parlant ainsi, ils étaient descendus de voiture et pendant ce temps, M. Ladret, qui s'était levé et qui avait remis son chapeau, s'était dirigé vers eux, marchant lourdement, mais gravement, avec importance, en homme qui a la conscience de ce qu'il vaut.
Et ce qu'il valait ou plutôt ce que valait sa fortune, car pour lui il ne valait pas cher, c'était cinq ou six cent mille francs de rente qu'il avait gagnés dans les expropriations et des démolitions de la Ville de Paris, et qui selon son sentiment devaient lui tenir lieu de ce qui lui manquait, c'est-à-dire de la jeunesse, de l'éducation, de la politesse, de l'esprit, de la bonté, de la générosité,—ce qui lui faisait dire bien souvent d'un ton sentencieux, avec la conviction d'un homme qui n'a jamais reçu de démenti:—«Quand on a le sac, on a tout.»
Et le sac, il l'avait d'autant mieux rempli qu'il ne l'ouvrait pas facilement, vivant seul, sans femme, sans enfants, sans famille et presque sans amis.
—Les amis, disait-il souvent, ça mange votre dîner en prenant toujours les meilleurs morceaux, et le soir lorsqu'ils s'en retournent à deux ou trois, ça vous écorche; je connais ça.
Il connaissait ça d'autant mieux que c'était ainsi qu'il procédait à l'égard de ceux qui voulaient bien l'inviter.