XII
Bien que Fourcy n'eût jamais eu grande estime pour le père Ladret qu'il recevait plutôt par habitude que par amitié, et parce que celui-ci s'invitait lui-même le plus souvent à venir à Nogent en disant que de toutes les maisons amies où il allait, c'était celle où il se plaisait le mieux, il était cependant trop poli pour suivre le conseil que sa femme lui avait donné et fausser compagnie à son hôte.
Il l'introduisit donc au salon, et tandis que madame Fourcy montait chez elle pour se débarrasser de sa toilette de ville, il resta avec lui, et comme il fallait bien un sujet de conversation entre eux, il prit celui qui occupait son esprit: la visite de M. Amédée Charlemont qui venait à Nogent pour la première fois, puis ce nom de Charlemont l'amena à parler du changement qui venait de s'accomplir dans sa situation. Alors ce furent, de grands compliments de la part de Ladret, qui pour la première fois admit l'idée que son ami Fourcy pouvait bien être quelqu'un.
Madame Fourcy redescendit et ce fut seulement après un temps assez long de conversation générale que Fourcy laissa sa femme seule avec Ladret.
—Je vais voir si les enfants n'ont pas besoin de moi, dit-il en s'excusant, vous permettez?
—Vous savez que je ne me suis jamais gêné pour personne, cela fait que je ne demande pas qu'on se gêne pour moi.
Aussitôt que Fourcy fut sorti, Ladret se renversant en arrière au fond de son fauteuil, en allongeant une jambe et en repliant l'autre, introduisit la main dans la poche de son pantalon. Mais ce ne fut pas sans peine qu'il accomplit cette opération, d'abord parce que sa main était grosse, ensuite parce que son ventre qui était proéminent tombait sur ses cuisses et les recouvrait.
Enfin il réussit, et des profondeurs de cette poche il tira un petit écrin en velours qu'il présenta à madame Fourcy d'un air triomphant.
—Qu'est-ce que c'est que cela? demandait-elle avec indifférence.
—Ça, dit-il étonné, ça, c'est deux perles noires que j'apporte à ma belle Geneviève.
Et en même temps il ouvrit l'écrin pour montrer deux grosses perles noires, dont l'éclat métallique se détachait nettement sur la blancheur du velours.
Mais elle ne parut pas le moins du monde éblouie:
—Et à quel propos m'apportez-vous ces perles? demanda-t-elle.
—Faut-il répondre franchement?
—Sans doute.
—Eh bien, c'est à propos de ce qui s'est passé entre nous en ces derniers temps.
—Que s'est-il donc passé de particulier, je vous prie?
—Rien de particulier il est vrai, mais dans l'ensemble ça n'a guère marché; alors j'ai pensé que si j'étais gentil pour ma belle Geneviève, ma belle Geneviève de son côté voudrait être gentille pour son vieux Ladret, et d'autant mieux qu'après avoir eu les pendants d'oreilles elle aurait envie d'avoir le collier de perles.
—Alors c'est un marché?
—Est-ce que tout n'est pas un marché dans la vie?
—Pour vous, peut-être, pour moi non.
—Tiens!
—Et je n'accepte pas celui-là.
Il la regarda un moment d'un air ahuri, tenant toujours son écrin ouvert, puis tout à coup clignant de l'oeil:
—Et celui du collier? dit-il.
—Pas plus celui du collier que celui des pendants: vous pouvez donc refermer cet écrin et le remettre dans votre poche.
Il ne se le fit pas répéter, et cette fois il trouva sa poche beaucoup plus facilement pour y remettre l'écrin qu'il ne l'avait trouvée la première fois pour l'en sortir.
Cela fait, il la regarda en face pour lire sur son visage ce qui se passait en elle, mais il ne le devina pas.
—Ah! ça, que se passe-t-il donc? demanda-t-il.
—Vous ne le comprenez pas?
—Dame!
—Eh bien, puisque vous voulez que je vous parle clairement, je vous obéis: à partir d'aujourd'hui tout est fini entre nous.
Il resta un moment abasourdi, puis secouant la tête:
—Ah çà voyons, dit-il, tu te moques de moi, n'est-ce pas; qu'est-ce que toutes ces grimaces? Au lieu de me faire une scène, dis tout de suite ce que tu veux, si c'est à cela que tu dois arriver: nous verrons.
Elle avait jusque-là parlé avec calme, avec hauteur, mais ces derniers mots lui firent perdre ce calme, et vivement elle répondit:
—Je vous ai dit ce que je voulais, je vous le répète que tout soit fini; cela et rien autre chose.
—Mais pourquoi?
—Parce que la vie que vous m'avez imposée me fait horreur.
De nouveau il la regarda et avec une réelle stupéfaction, mais une fois encore il cligna de l'oeil d'un air fin:
—Voyons, avoue que tout ça, c'est parce que je t'ai refusé les actions du charbonnage de Saucry dont tu avais envie; eh bien, je te les donnerai, mais nous ferons la paix, n'est-ce pas, et tu seras gentille; dis que tu le seras, hein!
Elle était assise en face de lui, elle se leva d'un bond et vivement elle fit le tour du salon pour s'assurer que toutes les portes étaient fermées, alors revenant vis-à-vis de lui et restant debout:
—Je vous ai dit tout à l'heure que la vie que vous m'aviez imposée me faisait horreur, mais je n'ai pas été franche jusqu'au bout, car j'aurais dû ajouter que vous aussi me faisiez horreur. Vous voulez que je vous le dise, vous me poussez à bout, vous m'outragez, je n'ai plus à vous ménager, vous qui m'avez perdue, vous que je hais et que je méprise parce que vous m'avez fait la femme que je suis depuis dix ans et que je ne veux plus être!
—Ai-je été à vous, ou bien êtes-vous venue à moi?
—Oui, j'ai été à vous, cela est vrai, j'y ai été parce que vous étiez riche et surtout parce que je vous croyais un honnête homme.
—Vous êtes venue parce que vous vouliez de l'argent.
—Et pourquoi le voulais-je, cet argent?
—Pour payer vos pertes à la Bourse.
—Et comment les avais-je faites, ces pertes?
—Que m'importe?
—Il m'importe à moi: voyant que l'honnête homme qui était mon mari et que j'aimais ne voulait pas faire d'affaires, j'ai cru que je pourrais en faire, moi, et que je gagnerais sûrement en profitant des renseignements ou des indiscrétions que j'entendais autour de moi. Il est arrivé un jour où au lieu de gagner j'ai perdu. Il fallait payer, je ne le pouvais pas. J'ai eu alors l'idée funeste de m'adresser à vous parce que, je vous l'ai dit, je vous savais riche et parce que je vous croyais un honnête homme, et puis aussi parce que vous étiez un vieillard. Vous m'avez répondu que vous ne prêtiez pas à une femme, mais que vous lui donniez, quand elle voulait être gentille; c'était votre mot, il y a dix ans, comme c'est votre mot encore. Je me suis sauvée.
—Et vous êtes revenue.
—Oui, quand après avoir frappé à toutes les portes, j'ai vu qu'il ne me restait qu'à m'adresser à mon mari que j'aimais, ou à vous que je haïssais: Le premier pas fait, j'ai continué et j'ai été âpre à l'argent… avec fureur. Tout ce que j'ai pu tirer de vous, je l'ai tiré avec joie, avec bonheur, sans autre regret que de ne pouvoir pas vous ruiner. Mais aujourd'hui je ne veux plus de cet argent; et vous m'offririez votre fortune entière que je ne l'accepterais pas. Comprenez-vous, maintenant que j'ai parlé, que tout est fini entre nous? Sortez donc de cette maison pour n'y revenir jamais. Sortez-en tout de suite. J'expliquerai votre départ: vous avez été indisposé. Partez.
Et comme après un long moment d'attente il n'avait pas bougé, elle poursuivit:
—Mais partez donc, partez.
Il ne bougea pas davantage, et il resta dans son fauteuil à la regarder, réfléchissant. Enfin il se leva: mais ce ne fut pas pour partir: pendant qu'elle parlait, il avait passé de l'étonnement à la stupéfaction, puis quand il avait compris, de la stupéfaction à la colère; maintenant il paraissait avoir repris ses esprits et jusqu'à un certain point son sang-froid:
—Bon, dit-il, je comprends cet accès de vertu qui vous pousse subitement en voyant que vous pouvez être riche par votre mari; c'est la contre-partie de celui qui vous a poussé, mais pas de vertu celui-là, quand vous avez cru au bout de dix ans d'attente que vous ne le seriez jamais par lui; de sorte que vous avez voulu gagner vous-même la fortune qu'il ne vous gagnait pas et vous avez travaillé pour ça, j'en sais quelque chose, et si ce mobilier pouvait parler, il serait mon témoin. Mais cet accès de vertu qui vous prend aujourd'hui, ça ne durera pas. Vous n'êtes pas une femme de vertu, ma belle dame, vous êtes une femme d'argent, une femme qui comprend la vie, une femme qui ne se débarrassera pas du jour au lendemain d'idées, de besoins, de satisfactions qui sont les siens depuis dix ans et si bien en elle qu'ils sont sa seconde nature, la vraie celle-là, la solide, celle qui vous a, qui vous tient et ne vous lâche pas. Vous reviendrez donc à l'argent… et à moi, je vous le dis; et j'ajoute que ce jour-là, malgré tout ce que vous venez de me dire, vous me retrouverez, parce que moi aussi je suis à vous comme vous êtes à l'argent, et que je ne pourrai pas plus me détacher de vous que vous ne pourrez vous détacher de vos idées, de vos habitudes et de vos besoins: je peux bien vous dire que je l'ai essayé plus d'une fois, quand vous aviez fait une trop forte saignée à ma bourse, et que je n'ai pas pu. Je pars donc tranquille, bien certain que nous nous retrouverons un jour bons amis.
—Jamais.
—Alors l'accès de vertu que je suppose n'existerait donc pas, et cette scène n'aurait d'autre but que de me faire céder la place au petit Robert Charlemont, ou bien à son père qui entre aujourd'hui dans cette maison d'où je sors.
—Vous êtes fou, fou d'une folie sénile.
Il secoua la tête par un geste, qui disait qu'il ne se sentait pas atteint, et il continua:
—Ou bien encore au marquis Collio, au bel Evangelista, bien que je ne croie pas beaucoup à celui-là malgré sa beauté; et cela pour deux raisons: la première, c'est que vous voulez en faire un gendre qui vous débarrasse de votre fille devenue trop grande et par là gênante pour vos affaires; quand elle était en pension, c'était bon, vous pouviez aller et venir; mais maintenant que vous l'avez près de vous, ça vous oblige à toutes sortes de manoeuvres embarrassantes, car ça voit clair les jeunes filles; la seconde raison, c'est que le bel Evangelista, qui est vraiment fait pour tourner la tête des femmes, n'est riche qu'en beauté, et que vous êtes trop femme d'argent pour prendre un amant pauvre.
A ce moment il fut interrompu par la porte du salon qui venait de s'ouvrir, on annonça:
—M. le marquis Collio