XIV
Jamais madame Fourcy n'avait été aussi jolie qu'en se mettant à table, et elle eût assurément fait la conquête de M. Amédée Charlemont placé à sa droite, si celui-ci avait pu prêter attention à une femme qui avait dépassé la trentaine; vingt-cinq ans pour lui étaient déjà un âge vénérable, trente ans quelque chose d'antédiluvien, et puis quand on avait de grands enfants comme Lucien et Marcelle, on n'était plus une femme; on était une mère; il les respectait, les mères, c'est-à-dire qu'il leur adressait la parole de temps en temps, sans trop savoir ce qu'il leur disait et sans suivre ce qu'elles lui répondaient, mais il ne les regardait pas et même il ne les voyait pas, ayant le bonheur d'être ainsi organisé que ce qui lui était désagréable ou antipathique n'existait pas pour lui.
Ce qui faisait la beauté de madame Fourcy ce soir-là, ce n'était point une toilette bien réussie, car elle n'avait jamais été plus simplement habillée, plus modestement, sans un seul bijou, comme une bonne petite bourgeoise, ne portant à sa main ordinairement brillante de pierreries qu'un seul petit anneau d'or, celui de son mariage,—c'était l'éclat de la physionomie, la gaieté du regard, la sérénité du sourire qui reflétaient sur son visage la satisfaction profonde d'une âme parfaitement heureuse.
Et de fait elle l'était pleinement.
Pour la première fois depuis dix ans elle se trouvait débarrassée de tout souci, de tout tracas et sa situation était celle d'un commerçant qui se retire des affaires après fortune faite.
En elle, autour d'elle, partout où elle portait les yeux, elle ne voyait que des sujets de satisfaction:
Son mari, son bon Jacques en passe de gagner rapiment des millions et de faire grande figure dans le monde;
Lucien, l'héritier et le successeur de son père;
Marcelle, une grande dame, une marquise, car Evangelista, bien certainement, allait maintenant se retourner de ce côté, et elle aurait le plaisir d'avoir pour gendre un homme charmant, dont elle n'avait pas voulu pour amant;
Le vieux, l'horrible, l'infâme Ladret, congédié;
Robert, en bonne voie de guérison, car, puisqu'il avait accepté la combinaison d'une maîtresse, il était bien évident qu'à un moment donné il se laisserait distraire par cette maîtresse qui tiendrait à se l'attacher sérieusement, et finalement il se consolerait.
Quel soulagement et aussi quel triomphe! quelles bonnes raisons n'avait-elle pas pour se réjouir et même pour s'enorgueillir d'avoir ainsi amené sa barque à bon port, au milieu des écueils et sur une mer fertile en naufrages!
Qui eût pu la contrister, affaiblir sa joie ou abaisser son orgueil?
Elle ne le voyait pas, elle ne le sentait pas, car le blâme qu'elle aurait encouru, et l'opprobre dont elle aurait été frappée, si la vérité avait été connue, ne seraient venus selon son sentiment personnel que de préjugés pour elle absolument vains. En réalité, quel mal avait-elle fait? Aucun, puisqu'elle n'avait pas à se reprocher d'avoir jamais ruiné personne. Quel tort avait-elle fait à son mari? Aucun, puisqu'elle avait toujours été pleine d'une tendre affection pour lui, et qu'elle s'était appliquée à le rendre heureux, sans qu'il pût demander, sans qu'il pût souhaiter plus qu'elle ne lui donnait.
Pendant ces dernières années de lutte, elle seule aurait pu se plaindre, car elle avait eu plus d'une fois des heures de lassitude et de dégoût.
Elle ne l'avait pas fait pourtant, elle avait persévéré quoi qu'il lui coûtât, et maintenant elle pouvait justement se féliciter de son courage, en voyant comment elle avait été payée de sa peine.
Et pensant à cela elle promenait des regards pleins d'une satisfaction attendrie autour d'elle, sur son mari et ses enfants, aussi bien que sur sa table luxueusement servie, sur son buffet chargé d'une vieille argenterie magnifique et de porcelaines rares, sur les cuirs de Cordoue qui décoraient les murs de la salle, sur les portières en velours de Gênes.
A qui était-il dû ce luxe dont jouissait son mari ainsi que ses enfants, et dont elle jouissait elle-même, si ce n'est à elle et à elle seule?
Sans elle où seraient-ils tous en ce moment? Dans quelque pauvre maisonnette à l'étroit, autour d'une table servie en faïence anglaise, avec un horrible papier imitant le cuir collé sur les murs.
Est-ce que dans cette bicoque, autour de cette misérable table, M. Charlemont se pencherait vers elle, à chaque instant comme à l'heure présente, pour la complimenter sur le goût avec lequel elle avait meublé et orné sa maison, sur l'excellence de sa cuisine, sur la qualité et l'authenticité de ses vins?
Si elle n'avait pas été assez avisée pour prendre à l'avance ses précautions, combien leur faudrait-il de temps maintenant pour organiser la vie qui convenait à leur nouvelle position?
Tandis que désormais elle n'avait qu'à jouir au milieu des siens du bien-être et du luxe qu'elle avait su se préparer.
C'était un avenir de repos qui de ce jour commençait pour elle.
Elle pouvait respirer, s'abandonner, être elle-même, faire ce qu'elle voulait, rien que ce qu'elle voulait, et cela dans une tranquillité parfaite.
Plus de précautions à l'égard de celui-ci, plus de prévenances envers celui-là: maîtresse d'elle-même, de ses paroles, de ses pensées, de son humeur bonne ou mauvaise, de son sourire comme de son ennui.
Pour le moment c'était le sourire qui épanouissait son visage; c'était en souriant qu'elle mangeait l'excellent dîner qu'elle avait fait servir, en souriant qu'elle s'adressait ou qu'elle répondait à chacun, même à Robert triste et sombre au bout de la table: «Riez donc, semblait-elle lui dire, amusez-vous, mangez bien»; mais c'était en vain, il ne riait pas, il ne s'amusait pas, il ne mangeait guère, il la regardait se demandant comment elle pouvait montrer une pareille gaieté, même en la simulant, même en jouant un rôle. Pourquoi n'avait-elle pas pour lui un coup d'oeil, rien qu'un seul, un éclair, dans lequel elle mettrait son âme? Mais non, elle riait, elle parlait, elle s'amusait.
Et même elle mangeait.
Elle mangeait non du bout des dents, mais pour de bon, avec un excellent appétit, et aussi avec plaisir: la faim ne se simule pas avec cette facilité, et elle avait faim, cela paraissait évident.
Il n'était pas le seul d'ailleurs qui remarquât ce bel appétit; à un certain moment, M. Amédée Charlemont se pencha vers elle:
—Savez-vous que je vous admire, dit-il à mi-voix.
—Vraiment, répondit-elle.
Et elle eut un petit mouvement de vanité; si peu coquette qu'elle fût quand son intérêt n'était pas en jeu, elle ne pouvait pas être insensible au compliment d'un homme comme M. Charlemont.
—Vraiment, répéta-t-elle en le regardant.
—Avouez que vous êtes un peu gourmande, hein? Je trouve la gourmandise adorable chez une femme. D'ailleurs entre nous (je baisse la voix pour que mon fils ne soit pas scandalisé), plus une femme a de vices, plus elle a de moyens de séduction. Celui-là est un de ceux que j'estime le plus. Quoi de plus gai à voir qu'une jolie petite femme qui mange bien, avec bel appétit et aussi avec jouissance. Cela m'a toujours charmé. Et je ne connais rien de plus triste que de dîner ou de souper en tête-à-tête avec une femme qui ne mange pas; si bien disposé qu'on soit, on en arrive vite à ne pas manger soi-même; on pleurerait dans son verre. Seulement on dit que les femmes qui sont douées de ce joli rire sont moins… comment dirai-je bien? sont de complexion peu tendre. Est-ce vrai?
—Je n'en sais rien.
—Comment vous n'en savez rien? Si vous ne me renseignez pas là-dessus, je ne peux pourtant pas m'adresser à Fourcy, car pour qu'il pût me répondre il faudrait qu'il eût des termes de comparaison, et bien certainement ce n'est point son cas, le brave garçon.
Une place était restée inoccupée à un des bouts de la table, c'était celle d'un homme de Bourse, un faiseur nommé La Parisière qui avait été le camarade de jeunesse de Fourcy et qui était resté son ami: ceux qui se prétendaient bien informés disaient qu'il avait même été mieux que cela et qu'en tout cas il continuait d'être en relations d'affaires avec madame Fourcy, qui se servait de lui, à l'insu de son mari, pour ses spéculations et ses opérations de Bourse;
On croyait qu'il ne viendrait pas, lorsqu'au second service il arriva empressé, ému.
—Eh bien, tu es un joli garçon, dit Fourcy. Une heure de retard.
—Il me semble que vous ne deviez pas compter sur moi.
—Et pourquoi donc?
—Comment pourquoi? Vous ne savez donc pas la nouvelle?
—Quelle nouvelle? demanda madame Fourcy remarquant l'air troublé de La
Parisière.
—Vous n'avez donc pas été à Paris aujourd'hui?
—Au bois de Boulogne seulement.
—Mais M. Charlemont ne vient donc pas de Paris?
—Si, mais pas directement; j'ai déjeuné à la campagne.
—Est-ce que Paris est en révolution!
—Non Paris, mais la Bourse; la justice a mis les scellés chez Heynecart dans l'après-midi.
Plusieurs exclamations partirent en même temps et celle de madame Fourcy ne fut pas la moins vive: Heynecart était un financier qui avait fait depuis deux ans des opérations considérables, jetant sur le marché des affaires de toutes sortes, un homme d'une capacité prodigieuse, disaient les uns, un grand financier qui devait accomplir des miracles; un simple banquiste, disaient les autres.
—Tu sais, continua La Parisière, que Heynecart était à Londres depuis quelque temps pour arranger des combinaisons qui devaient le sauver; eh bien, il n'a rien arrangé du tout, et il s'est brûlé la cervelle, dit-on, ce qui n'est pas prouvé pour moi, mais ce qui l'est, c'est que la justice a mis les scellés, et que toutes ses affaires ont subi une dégringolade effroyable, un vrai désastre.
—Que dis-tu de cela, Fourcy? demanda M. Amédée Charlemont anc une certaine inquiétude, car il ne savait pas si sa maison était ou n'était pas engagée dans ce désastre.
—Cela ne nous atteint en rien; j'avais pris mes précautions.
Et il fit un signe à sa femme pour qu'elle ordonnât de continuer le service un moment interrompu; mais elle ne lui répondit pas; immobile, elle restait les yeux fixés sur la nappe, ne voyant rien, n'entendant rien.