XV
Ce changement de physionomie n'avait point échappé à Robert, qui après avoir trouvé qu'elle était trop gaie pendant la première partie du dîner, trouvait maintenant qu'elle était trop triste.
Pourquoi ce brusque changement?
Tout d'abord il s'était douloureusement demandé ce qui pouvait provoquer chez elle cet entrain de joie et cet éclat de beauté, alors qu'elle devrait être triste et sombre; et longuement en l'observant à la dérobée de ses yeux mobiles qui ne la quittaient presque pas, il avait examiné cette question pour lui si cruelle.
Qui la surexcitait ainsi?
Était-elle réellement, sincèrement joyeuse, comme elle paraissait l'être?
Voulait-elle plaire à l'un de ceux qui étaient assis à sa table?
A qui?
Et il avait suivi ses regards qui bien souvent, lui semblait-il, s'étaient fixés sur le marquis Collio placé à côté de Marcelle; alors il s'était inquiété de l'expression de ces regards qu'il trouvait trop tendres, trop encourageants. Se n'était pas de ce jour que la présence de ce bel Italien, si charmant, le faisait souffrir, et bien souvent elle lui avait inspiré des accès de jalousie qui n'avaient cédé que devant les protestations et les témoignages d'amour de sa maîtresse le plaignant, le rassurant toujours sans se fâcher jamais. Mais maintenant, loin de le rassurer ou de le plaindre, elle voulait rompre, et en un pareil moment, elle se montrait bien attentionnée pour ce bel Evangelista, qui lui-même paraissait beaucoup plus sensible aux charmes de la mère qu'à ceux de la fille. Dans cette rupture qu'elle voulait, ou tout au moins dans l'éloignement momentané qu'elle exigeait, le marquis Collio n'était-il pour rien? n'était-ce pas lui qui allait prendre la place qu'elle cherchait à faire libre?
Robert était une nature jalouse; et son imagination prompte à s'alarmer allait facilement et rapidement aux extrêmes. Cependant il aimait si profondément sa maîtresse, elle avait su lui inspirer une telle foi, elle, avait su lui inspirer une telle confiance en son amour et en sa fidélité qu'il avait rejeté loin de lui cette idée lorsqu'elle s'était présentée à son esprit. Qu'elle le trompât, c'était impossible, qu'elle ne l'aimât plus, c'était plus impossible encore.
Il devait réagir contre les impressions d'une imagination affolée: il n'avait pas dormi; la fièvre le dévorait; c'était lui, bien certainement, qui se trompait; ce ne pouvait pas être elle qui le trompait. Avant de croire, il fallait voir et bien voir…
Alors il avait regardé, mieux regardé, et il avait cru remarquer qu'Evangelista qui tout d'abord avait été assez froid pour Marcelle, s'était peu à peu échauffé et qu'il en était venu à négliger la mère pour s'occuper de ta fille, riant avec celle-ci, se faisant empresse auprès d'elle, aimable et tendre; en homme qui cherche à plaire et qui veut être brillant.
Cela l'avait rassuré et il s'était fâché contre lui-même d'avoir pu écouter tout d'abord les suggestions mauvaises de son esprit enfiévré; c'était un futur gendre que madame Fourcy regardait dans Evangelista, rien qu'un gendre.
Mais quand à la gaieté de madame Fourcy avait succédé une sombre préoccupation, il était de nouveau revenu à son inquiétude et à ses angoisses.
Pourquoi ce brusque changement?
N'était-ce point parce que le marquis Collio se montrait maintenant si empressé auprès de Marcelle? la mère n'était-elle pas jalouse de sa fille?
Il est vrai que jusqu'à l'arrivée de La Parisière madame Fourcy avait gardé sa gaieté et que pour raisonner juste, il fallait examiner quelle influence cette arrivée avait pu exercer sur ce changement d'humeur.
Et alors abandonnant Evangelista, toute son attention s'était portée sur La Parisière, et il ne lui avait pas fallu longtemps pour constater que certains signes s'échangeaient entre celui-ci et madame Fourcy; imperceptibles pour les indifférents, ces signes n'étaient que trop visibles pour lui qui avait d'autres yeux que les convives assis autour de cette table, et plus attentifs à ce qu'on leur servait qu'à ce qui se passait autour d'eux.
A les bien étudier l'un et l'autre, il semblait que pour madame Fourcy il n'y avait plus que La Parisière qui existât, et que pour celui-ci il ne s'inquiétait que de madame Fourcy; évidemment, elle l'interrogeait, et lui, de son côté, il lui répondait.
Que disaient-ils? Quel sujet pouvait être assez grave pour les absorber à ce point qu'ils prenaient si peu souci de ceux qui les entouraient?
Dix fois, vingt fois il avait surpris le regard interrogateur de madame Fourcy tourné du côté de La Parisière, et bien qu'elle se vît observée elle n'avait même pas pris la peine de se contraindre.
Que lui demandait-elle avec cette étrange insistance?
Il n'était pas possible pour lui d'admettre qu'il s'agissait d'affaires entre eux et que ces affaires avaient un rapport quelconque avec la catastrophe d'Heynecart. Madame Fourcy avait pour les affaires le même dédain que lui; et s'intéressât-elle à Heynecart ou à ses spéculations qu'elle n'aurait pas de raisons pour n'en point parler franchement et ne pas interroger La Parisière tout haut. Si une exclamation lui avait échappé à l'annonce du suicide et du désastre d'Heynecart, et bien d'autres s'étaient écriés comme elle, elle n'avait cependant pas adressé à La Parisière une seule question à ce sujet; preuve bien évidente qu'il ne la touchait pas.
Il y avait donc autre chose.
Quoi?
Si Robert n'admettait que difficilement les affaires d'intérêt, par contre il était toujours disposé à croire aux affaires de sentiment,—les seules, d'ailleurs, qui comptassent pour lui et eussent de l'importance.
Quelles affaires de sentiment pouvaient exister entre une femme charmante comme sa Geneviève et un sapajou comme La Parisière, un vrai singe au front bas et fuyant, aux abajoues pendantes, au menton de galoche, qui ne savait ni marcher ni s'asseoir et qui était toujours en mouvement avec ses grands bras ballants et ses mains retroussées comme s'il se disposait à sauter sur une branche en emportant quelque chose qu'il aurait volé?—cela, il ne le croyait pas, il ne le devinait pas tant la chose eût été monstrueuse.
Et cependant il fallait bien qu'il y eût entre eux quelque affaire grave, ou leur entente, ou leurs signes ne s'expliquaient pas.
Tant que dura le dîner il ne les quitta pas des yeux, tâchant de deviner ce mystère, mais sans arriver à autre chose qu'à constater cette entente aussi clairement que s'ils l'avaient avouée tout haut.
Après le dîner on devait tirer un feu d'artifice, car Lucien, resté très jeune, avait la passion des feux d'artifice qu'il préparait lui-même en partie et qu'il tirait toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion avec un plaisir toujours nouveau: à la fête de son père, à la fête de sa mère, à la fête de sa soeur, à sa propre fête, réservant toujours le plus beau et le plus riche pour l'anniversaire du mariage de ses parents,—ainsi que cela se devait puisque c'était la grande fête de la famille.
En sortant de table, on alla donc s'asseoir, dans le jardin sur des chaises qui avaient été préparées en face de la pelouse, à l'extrémité de laquelle le feu d'artifice devait être tiré; et madame Fourcy prit place à côté de M. Charlemont, qui lui avait donné le bras pour la conduire.
—Tu viens m'aider, n'est-ce pas? demanda Lucien à Robert.
—Assurément.
Et il suivit Lucien, mais bientôt il resta en arrière, car il ne voulait pas perdre madame Fourcy de vue; en se cachant dans un massif d'arbustes, il pouvait l'observer sans être vu lui-même.
Elle ne resta pas longtemps à sa place, et quittant M. Charlemont elle alla auprès d'un autre de ses convives avec qui elle s'entretint quelques instants, puis abandonnant celui-là aussi, elle passa à un troisième.
Elle était ainsi arrivée au commencement de l'allée, qui justement longeait le massif d'arbustes dans lequel Robert était caché, et La Parisière se tenait là comme par hasard.
Tous deux en même temps ils disparurent dans l'allée qui avant de venir à lui faisait une courbe.
Que devait-il faire? Fallait-il qu'il s'avançât doucement sous bois pour surprendre leur entretien; ou bien ne valait-il pas mieux qu'il les attendît au passage? Aller jusqu'à eux était plus sûr; mais à condition toutefois que le bruit ne le trahît pas, ce qui n'était guère probable. Comment se justifierait-il auprès de Geneviève s'il était découvert? Il attendit.
Bientôt un bruit de pas sur le gravier de l'allée et un murmure de voix étouffées lui annoncèrent qu'ils approchaient: sa respiration se suspendit un moment et il écouta en regardant.
Ils marchaient à côté l'un de l'autre, mais sans se donner le bras, et rien dans leur attitude ne trahissait l'intimité de deux amants.
C'était La Parisière qui parlait en appuyant ses paroles par un mouvement rapide de la main droite comme s'il frappait et refrappait sur quelque chose.
Enfin Robert entendit faiblement, puis plus distinctement.
—Vous n'en serez pas quitte à moins de trois cent mille francs; vous devez le comprendre sans que j'aie besoin de vous recommencer le calcul. C'est une grosse somme, vraiment; mais vous conviendrez que ce n'est pas ma faute si vous l'avez perdue. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me croire quand je vous ai dit que Heynecart sombrerait?
—Parce que j'avais des renseignements qui m'inspiraient confiance.
—Vous voyez bien que Fourcy n'avait pas cette confiance, vous ne l'avez pas cru plus que vous ne m'avez cru. Et voilà. Mais ce n'est pas tout ça. Quand me donnerez vous ces trois cent mille francs?
—Je ne les ai pas.
—Trouvez-les, réalisez-les; vendez tout, il me les faut samedi.
—C'est impossible.
—Il me les faut.
Elle répondit; mais ce qu'elle dit, Robert ne l'entendit pas, car ils l'avaient dépassé.
Une affaire d'argent! c'était d'argent qu'il s'agissait entre elle et La
Parisière! Et il l'avait soupçonnée!
—Robert, cria la voix de Lucien, où donc es-tu?
Il courut du côté d'où venait cette voix.