XVI

S'il n'avait pu saisir au passage qu'une partie de l'entretien de La Parisière et de madame Fourcy, il en avait assez entendu cependant pour comprendre la situation aussi clairement qui si elle lui avait été expliquée en détail, du commencement au dénouement.

La Parisière était le courtier de madame Fourcy, cela et rien de plus; par son entremise elle avait joué à la Bourse, en spéculant sur les valeurs Heynecart.

Pour lui, c'était là quelque chose de considérable, car il avait entendu de çà de là, sans jamais pouvoir les approfondir ou les démentir, les bruits qui couraient sur madame Fourcy, et maintenant ces insinuations qui l'avaient indigné et suffoqué tombaient devant la révélation d'un fait certain: elle avait joué à la Bourse; et c'était avec les gains qu'elle avait ainsi réalisés qu'elle avait payé les belles choses dont elle s'était entourée; quoi de plus légitime et de plus naturel? Pourquoi n'aurait-elle pas essayé de s'enrichir puisque son mari ne l'enrichissait pas?

Il était probable que pendant longtemps ses spéculations avaient été heureuses, puisqu'elle avait pu acheter ce mobilier artistique qui lui formait un cadre digne de la beauté d'une femme comme elle, mais un jour elles avaient échoué, précisément dans cette affaire Heynecart, et maintenant elle devait trois cent mille francs.

Ce qui était grave, c'était qu'elle ne les avait pas, ces trois cent mille francs.

Et ce qui paraissait plus grave encore, c'était qu'elle ne pouvait pas s'adresser à son mari pour qu'il l'aidât à les payer, car elle avait engagé ces spéculations, à son insu bien certainement, peut-être même malgré lui, et jamais elle ne se résignerait à implorer son concours; d'ailleurs voulût-il payer, qu'il ne le pourrait pas, probablement, car il lui serait impossible de réaliser une pareille somme du jour au lendemain.

Quelle crise elle allait traverser, la pauvre femme!

Il n'y avait qu'à se rappeler l'exclamation qu'elle avait poussée lorsque La Parisière avait annoncé la nouvelle de la débâcle Heynecart pour sentir ses angoisses; et il n'y avait qu'à se rappeler aussi l'expression désespérée de son beau visage ordinairement si calme et si serein pendant la fin du dîner, alors qu'elle adressait à La Parisière des appels anxieux pour tâcher d'apprendre quelle était l'étendue de son désastre: ce mutisme alors qu'elle avait si grand intérêt à connaître la vérité n'était-il pas la meilleure preuve qu'elle devait se cacher de son mari; sans cela n'eût-elle point parlé franchement, n'eût-elle pas interrogé La Parisière?

Et c'était quand elle éprouvait de pareilles tortures qu'il avait eu la misérable pensée de s'imaginer qu'il pouvait exister une liaison entre elle et ce monstre de La Parisière! comment expierait-il jamais un crime aussi abominable, quelle honte pour lui, quel remords! Ah! comme il aurait voulu se jeter à ses genoux, avouer ses mauvaises pensées et se les faire pardonner dans un élan de tendresse.

Cependant à sa honte et à ses remords, de même qu'à la douleur que lui causait le désespoir de sa maîtresse, se mêlait un sentiment de joie et d'espérance.

Il allait pouvoir lui venir en aide, et lui prouver enfin que ce qu'il lui avait dit et répété si souvent «qu'il était prêt à tout pour elle», n'était point une vaine parole.

Jusque-là il avait eu toutes les peines du monde à lui faire accepter les cadeaux qu'il avait tant de joie à lui offrir, et le plus souvent, il avait été obligé d'en atténuer la valeur réelle pour les lui imposer, ayant à lutter contre des scrupules et des répugnances presque invincibles.

Mais à cette heure il allait bien falloir qu'elle cédât; ce n'était point de bijoux plus ou moins riches qu'il s'agissait, de perles, de diamants, de pierreries qu'elle pouvait refuser et qu'elle avait, en effet, toujours refusés en disant: «qu'un bouquet de violettes d'un sou offert tendrement lui faisait un aussi grand plaisir qu'une rose en diamant»; maintenant elle n'allait plus se fâcher contre lui, le gronder comme elle l'avait toujours fait lorsque à force d'instances et de prières il était parvenu à vaincre ses refus.

N'allait-elle pas, au contraire, éprouver un élan de joie, lorsqu'il lui apporterait les trois cent mille francs qui la sauveraient? Assurément, elle voudrait les refuser; elle lui dirait qu'elle n'était pas une femme d'argent, qu'elle ne voulait pas qu'il y eût de l'argent entre eux, mais après le premier moment de résistance, après le premier mouvement de révolte de sa dignité, elle se jetterait dans ses bras, heureuse et fière de cette preuve d'amour.

Ce serait alors que profitant de son émotion, il avouerait comment il avait surpris les paroles de La Parisière et les soupçons qui tout d'abord avait affolé son esprit, car pour la tranquillité de sa conscience, il lui fallait cette confession. Et elle était si bonne, si indulgente qu'elle lui pardonnerait.

Alors ce serait une vie nouvelle qui commencerait pour eux, ou plutôt ce serait la continuation de ce qui existait en ces derniers temps; car elle n'oserait plus bien certainement parler de rupture ni même d'éloignement; ses craintes seraient étouffées par les transports de sa gratitude. Que peut-on refuser à celui qui vous sauve? Que ne veut-on pas faire pour lui?

C'était dans sa chambre qu'il raisonnait ainsi, allant de déductions en déductions: arrivé à cette conclusion il sauta à bas de son lit, entraîné par la joie. Il ne pouvait plus rester en place. Il lui fallait marcher, et par le mouvement épuiser sa surexcitation fiévreuse.

Pendant assez longtemps il tourna autour de sa chambre, ne s'arrêtant que pour se mettre à sa fenêtre et respirer pendant quelques instants l'air frais de la nuit.

Alors il écouta: tout dormait dans la maison silencieuse; au moins tout semblait dormir, mais elle, la pauvre femme, sûrement elle ne dormait pas. En proie à l'inquiétude, elle se tourmentait, cherchant comment elle ferait face aux difficultés qui l'enveloppaient. Et elle ne se doutait pas que sous le même toit qu'elle, à quelques pas d'elle il y avait un homme qui lui aussi ne dormait pas et qui, après avoir cherché comme elle à sortir des difficultés de cette situation, venait de trouver le moyen de la sauver.

Il était bien simple ce moyen: emprunter trois cent mille francs n'importe à quel prix, et les lui apporter pour qu'elle les remît à La Parisière.

Seulement il fallait trouver à emprunter ces trois cent mille francs, et cela était moins simple.

Il n'était qu'un mineur, et si son père ne consentait pas enfin à son émancipation, près de deux années encore s'écouleraient avant qu'il fût mis en possession de la part de fortune de sa mère qui lui revenait. Or, il savait par expérience que les mineurs, même quand ils auront prochainement et sûrement une belle fortune, ne trouvent pas facilement des prêteurs.

En ces derniers temps, ses revenus étant épuisés, il avait été obligé de recourir à des emprunts, et ç'avait été après toutes sortes de démarches, de négociations, de délais et de temps perdu qu'il avait pu se faire remettre deux cent mille francs par l'usurier Carbans qui l'avait égorgé.

À ce moment il avait pu se résigner à ces négociations et à ces délais, attendu qu'il ne s'agissait alors pour lui que d'une fantaisie, qui si charmante qu'elle lui parût, et si fort qu'elle lui tînt à coeur pouvait sans inconvénient être retardée dans sa réalisation. Un jour qu'il avait voulu faire un cadeau à madame Fourcy, elle l'avait accueilli avec des reproches, alors il avait imaginé pour vaincre une bonne fois cette résistance de lui en faire un tous les jours pendant un certain temps, jusqu'à ce qu'il l'eût réduite à rire de cette plaisanterie; et ç'avait été à cela que lui avaient servi les deux cent mille francs de Carbans; un soir il lui avait offert des boutons d'oreilles en diamants, elle s'était fâchée, sérieusement fâchée; le lendemain, il lui avait offert une bague, elle s'était fâchée encore, mais un peu moins fort; le troisième jour, quand elle l'avait vu lui mettre au poignet un bracelet, elle n'avait poussé qu'une exclamation; et le quatrième, quand il lui avait attaché un collier au cou, elle avait ri en l'embrassant tendrement.

Mais maintenant il ne pouvait plus subir ni négociations ni délais; il lui fallait l'argent tout de suite, dût-il pour l'obtenir se laisser égorger bien mieux encore que la première fois.

Que lui importait le prix dont il payerait cet argent?

La seule chose qu'il vît et qui le touchât, c'était le plaisir qu'il ferait à Geneviève en lui apportant ces trois cent mille francs: «J'ai entendu ton entretien avec La Parisière.—Eh quoi!—Je sais que tu dois lui payer trois cent mille francs avant samedi…—Mais.—Ne t'inquiète pas, reste tranquille.—Cependant…—Les voilà.»

Quel coup de théâtre!

La joie qu'il allait voir dans ses yeux, l'élan avec lequel elle allait le serrer dans ses bras, ne valaient-ils pas tout l'argent du monde?

Car c'était ainsi que, décidément, il procéderait.

Tout d'abord il avait pensé à lui dire qu'elle devait rester tranquillement à Nogent pendant qu'il allait se rendre à Paris pour arranger ce prêt de trois cent mille francs; mais il avait renoncé à cette idée trop plate.

Le coup de théâtre valait mieux, il était plus original et puis il promettait des joies plus grandes.

A la vérité, ce moyen avait cela de mauvais qu'il la laissait plus longtemps livrée à l'angoisse; mais serait-elle vraiment, à l'abri de l'angoisse pendant qu'elle le saurait à Paris à la recherche de cet argent? S'il ne revenait pas tout de suite, ne s'imaginerait-elle pas qu'il n'avait pas réussi, qu'il ne pourrait pas réussir?

Le lendemain matin, il se leva donc de bonne heure, pendant que la maison était encore endormie, et il prit un des premiers trains pour Paris.