XIX

Quoique fort riche, Ladret n'avait pas de maison de campagne: «Ça coûte trop cher, disait-il, et puis on est envahi par un tas de gens qui viennent s'établir chez vous, et dont ou ne sait comment se débarrasser.» Parlant de ce principe, il aimait mieux s'établir chez les autres, mais sans jamais leur imposer l'ennui de ne pas s'avoir comment se débarrasser de lui, car ne se trouvant bien nulle part, il ne testait jamais, été ou hiver, plus d'un jour ou deux hors de Paris.

Madame Fourcy arriva chez lui à l'heure de son déjeuner au moment même où il allait se mettre à table.

—Comment allez-vous? demanda-t-elle gaiement comme s'ils s'étaient séparés la veille dans les meilleurs termes.

Il fut syncopé:

—Du diable si je vous attendais!

—Et pourquoi donc?

—Vous me le demandez?

—Ne m'avez-vous pas dit que quand je voudrais venir, je serais la bien venue? je viens.

Et elle le regarda avec son plus gracieux sourire, tandis que de son côté il l'examinait avec méfiance, se disant que cette étrange visite devait être dirigée contre sa bourse; pendant quelques instants, il resta silencieux, cherchant un moyen de parer le coup dont il avait le pressentiment, enfin il crut l'avoir trouvé.

—Après vos adieux, dit-il, j'étais si bien convaincu que nous ne nous reverrions pas que j'ai rendu ce matin les perles noires au bijoutier et qu'en même temps j'ai porté les titres du Charbonnage à mon agent de change pour qu'il les vende.

Et il la regarda en dessous pour voir l'effet que ces paroles allaient produire; mais elle ne broncha pas.

—Qu'importé? dit-elle.

Elle jeta ces deux mots d'un air si indifférent qu'il poussa un soupir de soulagement; ce n'était pas pour les perles qu'elle venait, ni pour les actions; elle avait réfléchi qu'elle avait eu tort de vouloir rompre et elle revenait; cela semblait être probable; il n'avait donc qu'à se bien tenir, il lui ferait payer les frais de sa révolte.

—Avez-vous déjeuné? demanda-t-il d'un ton moins hargneux.

—Non, puisque je viens déjeuner avec vous.

Il s'épanouit.

—Ça, c'est gentil; nous allons boire du Château-Yquem, n'est-ce pas, une bonne bouteille.

—Volontiers.

On se mit à table, et madame Fourcy fut ce qu'elle avait été la veille pendant la première partie du dîner, c'est-à-dire tout à fait charmante; elle se connaissait bien et si elle avait choisi le déjeuner, c'était parce qu'elle était certaine de s'y montrer tout à son avantage; elle avait surtout une manière de boire à petits coups en passant la langue sur ses lèvres, en les tétant doucement, qui était des plus gracieuses et si ravissante pour ceux qui ne la regardaient pas avec des yeux indifférents que bien souvent Ladret, transporté d'enthousiasme, s'était écrié: «Comment ne se ruinerait-on pas pour une petite femme comme ça, et avec plaisir encore?»

Qu'il se ruinât avec ou sans plaisir, ou tout au moins qu'il ne comptât pas, c'était ce qu'elle voulait présentement, aussi retourna-t-elle plus d'une fois au Château-Yquem.

Cependant elle ne parla de rien, ce qui n'était pas possible devant le domestique qui les servait; aussi Ladret en arriva-t-il à se persuader qu'elle était venue pour se réconcilier, tout simplement; ce qui, à dire vrai, lui paraissait tout naturel.

Mais alors pourquoi diable avait-elle voulu rompre? Ce fut la question qu'il lui adressa lorsque, après le déjeuner, ils restèrent en tête-à-tête et qu'ils n'eurent plus d'oreilles indiscrètes à craindre.

—Pourquoi avons-nous eu des querelles depuis que nous nous connaissons? demanda-t-elle au lieu de répondre franchement à cette question.

—Tantôt pour ceci, tantôt pour cela; mais je ne dirais pas précisément pourquoi, je ne m'en souviens pas.

—Nous nous sommes toujours fâchés parce que vous n'avez jamais eu égard à mes observations et à mes plaintes toujours les mêmes.

—Cela n'est pas juste.

—Rien n'est plus juste, au contraire, et vous savez bien que rien ne pourrait me causer une plus grande douleur, une plus profonde humiliation que de me traiter… en femme d'argent, comme vous dites; mais si j'avais été une femme d'argent, il y a longtemps que je vous aurais ruiné, mon pauvre ami.

Il ne trouva pas à propos de laisser échapper les paroles qui lui venaient aux lèvres et qui étaient que si elle ne l'avait pas ruiné, c'était parce qu'il ne lui en avait pas laissé la liberté; puisqu'elle faisait les premiers pas de la réconciliation, il devait faire les autres.

—En quoi vous ai-je traitée hier en femme d'argent? demanda-t-il.

—En m'offrant cet écrin comme vous me l'avez offert pour que je sois gentille, comme si vous vouliez acheter cette gentillesse; c'est par cela que j'ai été blessée et c'est ainsi qu'a commencé cette querelle qu'une mauvaise disposition chez moi…

—Oh! joliment mauvaise.

—… A poussée jusqu'à la colère folle.

—Vous en convenez.

—Parfaitement; est-ce que je ne conviens pas toujours de mes torts; et vous, conviendrez-vous maintenant des vôtres!

Il resta ébahi.

—Mais quels torts ai-je donc eus? demanda-t-il.

—Celui-de vous montrer homme d'argent, dans une pareille circonstance.

—Homme d'argent, en vous apportant des perles qui…

—Vous voyez bien que vous alliez dire ce qu'elles vous avaient coûté; mais si grosse que fût la somme, était-ce là ce que vous deviez m'offrir dans cette circonstance?

Il se montra de plus en plus stupéfait.

—Mais quelle circonstance? demanda-t-il.

—Vous ne me direz point, n'est-ce pas, que vous ne saviez pas que Heynecart venait de se brûler la cervelle et que toutes ses affaires venaient de s'effondrer à la Bourse; vous ne me direz pas non plus, n'est-ce pas, que vous ne saviez pas que j'avais des opérations engagées dans ses affaires? Est-ce en un pareil moment que vous deviez m'offrir des perles d'un air triomphant?

—Mais je ne savais-rien de tout cela.

—Allons donc, ne dites pas cela, dites-moi plutôt qu'avec ces perles vous avez voulu vous en tirer à bon compte; c'était ingénieux, j'en conviens, mais ce n'était pas généreux.

—Me tirer de quoi?

—Savez-vous ce que j'aurais fait, moi, si j'avais été à votre place, moi que vous accusez d'être une femme d'argent, eh bien, au lieu de vous offrir des perles, je vous aurais offert de l'argent, en tous cas je me serais mise à voire disposition. Que vouliez-vous que je fisse de vos perles et en quoi ce cadeau… économique pouvait-il me toucher, au moment où je venais d'apprendre que j'avais à payer trois cent mille francs?

—Trois cent mille francs! s'écria-t-il comme s'il avait été frappé d'un éclair qui lui montrait enfin ce qu'il avait été si longtemps sans voir.

—Oui, trois cent mille francs que j'ai perdus et que je dois payer avant samedi.

Elle le regarda à la dérobée, mais il avait déjà eu le temps de mettre sur son visage un masque qui ne laissait rien paraître; alors elle continua:

—Savez-vous ce que j'attendais de vous en nous trouvant seuls? l'offre de m'aider, car vous savez bien que je ne peux pas payer ces trois cent mille francs, et non l'offre de ces perles, qui dans un pareil moment était une dérision pour moi.

—Mais encore un coup, je ne savais rien du désastre d'Heynecart, que j'ai appris le soir seulement en rentrant à Paris.

—Oui, mais moi j'ai cru que vous le connaissiez comme je le connaissais moi-même, et c'est cette croyance qui m'a fait perdre la tête; vous devez comprendre maintenant qu'elle n'était pas bien solide, car j'étais… je suis affolée.

Elle se tut, n'ayant plus qu'à le voir venir.

Mais il demeura longtemps silencieux, et il le fût demeuré toujours s'il avait pu; cependant, il fallait qu'il parlât.

—Comment diable avez-vous eu confiance en Heynecart? dit-il.

—Que diable allais-je faire dans cette galère, n'est-ce pas? c'est là tout ce que vous trouvez à me dire; cela n'a pas d'intérêt maintenant; ce qui en a un, ce qui est une question de vie ou de mort pour moi, c'est que j'y suis et qu'il faut que j'en sorte, ou plutôt qu'on m'en sorte, car il est certain que je ne peux pas m'en tirer moi-même toute seule.

De nouveau elle se tut, et elle attendit, car à une demande ainsi posée il fallait bien qu'il répondît.

Il fut longtemps, très longtemps à se décider:

—Certainement, dit-il en lui prenant la main qu'elle lui abandonna, si j'avais ces trois cent mille francs, je serais heureux de te les offrir; mais je ne les ai pas.

Elle retira sa main.

—Vous n'avez qu'un mot à dire pour les avoir demain, ce n'est donc pas parler sérieusement. Ou vous m'aimez, et vous pouvez me le prouver.

—Mais je t'adore.

—Ou vous ne m'aimez pas, et vous pouvez aussi me le prouver; l'heure est venue de faire l'une ou l'autre de ces deux preuves: de me sauver si vous m'aimez; de me tuer si vous ne m'aimez pas; car vous devez bien comprendre que c'est ma vie qui est en jeu en ce moment; si je ne peux pas payer, mon mari sera averti par La Parisière. Il ne pourra pas plus payer que je ne le peux moi-même. Il faudra vendre la maison, vendre le mobilier; alors la vérité se découvrira et je n'aurai plus qu'à mourir, tuée deux fois par vous, qui m'avez imposé ce mobilier que je ne vous demandais pas, et qui m'avez refusé la somme qui peut me sauver et que je vous demande.

Sur ces derniers mots, elle se leva pâle et frémissante.

Et elle attendit.

—Mais je ne les ai pas, répéta-t-il au bout d'une minute terriblement longue pour elle; non, je ne les ai pas, parole d'honneur.

Elle fit deux pas vers la porte; il la suivit.

—Ne te fâche pas, ne t'en va pas, je t'en prie, dit-il, nous tâcherons d'arranger cela; toi de ton côté en faisant un sacrifice, tu as des bijoux, moi du mien…

Sans répondre, elle continua d'avancer vers la porte.

—Veux-tu cinquante mille francs?

Elle ne s'arrêta point.

—Eh bien j'irai jusqu'à soixante mille, je ne les ai pas, mais, je les trouverai: c'est une grosse somme, soixante mille; plus tard nous verrons, ne t'en va pas.

Et lui prenant les deux mains, il la retint, elle ne les retira point, mais se tournant vers lui, longuement elle le regarda tremblant devant elle, partagé entre la peur de la perdre et la peur de perdre son argent.

—Eh bien! cent mille, murmura-t-il, veux-tu? oui, cent mille.

Elle ne partit point.