XVIII

Pendant la nuit précédente, à l'heure où Robert arpentait fiévreusement sa chambre en cherchant les moyens de sauver sa maîtresse, madame Fourcy de son côté cherchait comment elle payerait ces trois cent mille francs.

Mais tandis que Robert, seul derrière sa porte close, avait pu suivre librement ses pensées, elle avait dû, elle, faire d'abord bon visage à ses convives jusqu'au départ du dernier, puis à ses enfants qui étaient venus l'embrasser dans sa chambre et causer affectueusement quelques instants avec elle, puis enfin à son mari lui-même qui, grisé de bonheur après cette belle journée, s'était laissé aller à de longs épanchements.

Il avait fallu qu'elle l'écoutât, qu'elle lui répondit, qu'elle partageât sa joie, sans laisser paraître l'angoisse qui la dévorait, sans même pouvoir parler de fatigue: ce n'était pas seulement un chagrin, des inquiétudes qu'elle devait lui épargner, c'était ses soupçons qu'il importait avant tout de ne pas provoquer.

Enfin elle avait été libre: libre de s'abandonner et de déposer le sourire qu'elle avait mis sur son visage, libre de penser, de réfléchir, de chercher.

Qu'allait-elle faire?

Ce coup qui la frappait au moment où elle s'y attendait si peu, la jetait hors d'elle-même et lui enlevait le calme et la décision qu'elle avait toujours eus; encore dans le rêve qu'elle venait de faire, elle ne pouvait pas s'habituer à la réalité: était-ce possible?

Et machinalement elle se répétait:

«Trois cent mille francs, trois cent mille francs;» elle devait trois cent mille francs, et il fallait qu'elle les payât avant le samedi, ou bien La Parisière les demandait à son mari.

Car sur ce point elle voyait clair et ne se berçait point d'illusions: si elle ne payait pas, La Parisière parlait; il n'y avait pas d'arrangements à prendre avec lui, il n'y avait pas à attendre, il fallait payer.

Devait-elle le laisser parler? Ou bien, prenant les devants, devait-elle se confesser à son mari?

Il lui semblait, dans son trouble, que c'était là la première question à examiner et à résoudre.

Qu'elle laissât La Parisière parler ou bien qu'elle parlât elle-même, il était certain que son mari lui pardonnerait et cette perte de trois cent mille francs et ses spéculations à la Bourse: elle le connaissait trop bien, elle savait trop quelle était l'influence, la puissance, qu'elle possédait sur lui pour avoir des doutes à ce sujet: quoi qu'elle fît, quoi qu'il souffrît, il était homme à tout pardonner.

Mais ce n'était pas à ce seul point de vue du pardon ou des souffrances de son mari qu'elle devait se placer, bien que pour elle ces souffrances à infliger ou à épargner à son bon Jacques fussent une considération d'une importance considérable, car elle ne voulait pas qu'il souffrit par elle, et pour éviter que cela arrivât, elle était prête à tous les sacrifices.

En dehors de cette question du pardon et de la souffrance, il y en avait une autre capitale, qui était que Fourcy averti par La Parisière n'aurait pas les fonds pour payer ces trois cent mille francs; car si sage et si ordonné qu'il fût, il n'avait pu faire que de bien petites économies; la plus grande partie de ses appointements avait passé à payer la propriété de Nogent et ses réparations; une autre était employée au service des primes d'une assurance sur la vie qu'il avait contractée au profit de sa femme et de ses enfants; enfin la dernière était absorbée par les dépenses de la maison et de la famille.

Pour trouver ces trois cent mille francs, il faudrait donc qu'il les empruntait ou qu'il vendit la maison de Nogent; s'il les empruntait, c'était bien, l'affaire était réglée tout de suite, au moins comme affaire. Mais s'il ne voulait point recourir à cet emprunt, et avec son caractère toutes les chances étaient pour qu'il ne le voulût pas, quelles que fussent ses instances auprès de lui, il faudrait vendre, et vendre non seulement la maison qui ne valait pas trois cent mille francs, mais encore le mobilier, et alors tout serait découvert; la vente du mobilier dirait sa valeur. Comment alors expliquer son acquisition?

D'ailleurs, elle l'aimait, ce mobilier, il lui avait coûté assez cher pour cela, et elle ne voulait pas qu'il fût vendu.

De même, elle ne voulait pas davantage vendre ses bijoux, dont elle eût facilement tiré beaucoup plus de trois cent mille francs.

Et de même elle ne voulait pas non plus vendre ses valeurs, actions, obligations au porteur qu'elle avait eu tant de peine à gagner.

Se résigner à ces ventes, c'était renoncer à la vie qu'elle avait voulue et qu'elle s'était faite; et c'était là un sacrifice au-dessus de ses forces.

Quand elle avait décidé qu'elle gagnerait elle-même et toute seule la fortune que son mari ne lui gagnait point, elle s'était fixé un certain chiffre qu'elle voulait atteindre, et sur lequel elle avait bâti son avenir et celui de ses enfants: ce chiffre elle le tenait enfin, pouvait-elle volontairement le lâcher? Elle ne s'en sentait point le courage.

Sans doute les circonstances n'étaient plus aujourd'hui ce qu'elles avaient été à ce moment; aujourd'hui Fourcy était l'associé de la maison Charlemont, et il allait s'enrichir; elle reconnaissait cela; mais d'autre part elle se disait aussi qu'il pouvait mourir; si ce malheur arrivait avant qu'il fût resté assez longtemps l'associé de M. Charlemont, quelle serait sa situation à elle? Comment retrouverait-elle jamais ce qu'elle aurait sacrifié?

Et puis elle tenait à ses bijoux que pour la plupart elle n'avait même point portés, et qui étaient restés sans en être jamais sortis dans leurs écrins. Était-ce au moment où elle allait enfin pouvoir s'en parer franchement et les montrer à tous, les faire admirer la tête haute, sans s'exposer aux méchants propos, qu'elle pouvait s'en séparer? Quelle femme accomplirait un pareil acte d'héroïsme?

Pour elle, jamais elle n'en serait capable, et l'accomplît-elle dans un moment d'exaltation, les regrets et les remords de la réflexion empoisonneraient sa vie.

Il ne fallait donc pas qu'elle pensât ni à laisser parler La Parisière, ni à se confesser à son mari, ni à vendre ses valeurs, ni à vendre ses bijoux.

Et cependant il fallait qu'elle payât ces trois cent mille francs.

Comment?

Depuis qu'elle examinait ces terribles questions, il y avait un mot qui revenait sans cesse à son esprit, et qui malgré les efforts qu'elle faisait pour le chasser s'imposait quand même à son attention.

C'était celui que le père Ladret lui avait dit en la quittant, qu'elle avait entièrement oublié pendant la première partie du dîner et que maintenant elle se répétait machinalement, comme un refrain importun, qu'on veut oublier et qui revient quand même:

«Malgré tout, vous me retrouverez quand vous voudrez, parce que je suis à vous comme vous êtes à l'argent, et que je ne pourrai jamais me détacher de vous: je l'ai essayé; je n'ai pas pu.»

Il avait dit vrai en parlant d'elle: oui, elle était à l'argent, elle le reconnaissait, il fallait bien qu'elle le reconnût.

Avait-il dit vrai aussi, en parlant de lui; était-il, serait-il encore à elle?

Vraiment, cela était horrible d'en être réduite à cette extrémité.

Mais enfin cela ne l'était pas plus que la première fois.

Après tout et en envisageant froidement les choses, elle avait la satisfaction de se dire qu'elle avait lutté pour se dégager, et que ce n'était pas sa faute si elle retombait vaincue par la fatalité.

Ce qui était d'elle, c'était d'avoir refusé les perles noires dont elle avait eu cependant une furieuse envie depuis si longtemps, et c'était encore d'avoir refusé les actions du charbonnage de Saucry, qui auraient si bien fait son affaire. Cela devait être porté au compte de ses bonnes intentions.

Ce qui était de la fatalité, c'est-à-dire en dehors et au-dessus d'elle, c'était de ne pouvoir pas réaliser ce qu'elle avait désiré.

Est-ce que son désir n'était pas de vivre tranquille au milieu de sa famille, entre son mari et ses enfants, en s'appliquant à les rendre tous également heureux?

Est-ce que ce n'était pas avec un profond ennui et un invincible dégoût qu'elle était obligée de sourire à ce vieux cacochyme et de se mettre en frais d'amabilité pour qu'il lui dît: «Tu as été bien gentille aujourd'hui»? Était-ce pour elle, pour sa satisfaction ou pour son plaisir qu'elle faisait la gentille avec cette vieille bête?

Si elle avait été une femme de plaisir, si elle avait cherché sa satisfaction, n'aurait-elle pas écouté le be-Evangelista? [sic]

Mais non, elle l'avait repoussé, elle l'avait découragé, et si bien qu'il ne penserait plus qu'à Marcelle.

C'était un lieu commun dans leur famille de dire que Fourcy ne pensait qu'au bonheur des siens; eh bien, et elle qu'avait-elle l'ait toute sa vie et que faisait-elle encore en ce moment, si ce n'est de se sacrifier au bonheur des siens?

Elle irait donc chez Ladret, et ce serait lui qui payerait ces trois cent mille francs, si comme il l'avait dit, il était vraiment à elle.

Elle verrait ce qu'elle valait; si elle avait vieilli.

Arrêtée à cette résolution, elle avait trouvé un peu de sommeil, mais non de ce sommeil calme et enfantin qui était le sien ordinairement et qui la rendait plus charmante encore la nuit que le jour, lorsqu'on pouvait la voir la tête appuyée sur son bras reployé, dormir les lèvres entr'ouvertes, respirant doucement et régulièrement.

Le lendemain matin, au moment où Fourcy allait partir pour Paris, elle lui avait demandé s'il n'irait pas voir M. Ladret.

—Je ferai mon possible; mais il est probable que la débâcle Heynecart va me donner bien du tracas et peut-être n'aurais-je pas un instant de liberté; alors j'enverrai Lucien.

—C'est que Lucien n'aime pas beaucoup M. Ladret, et M. Ladret, de son côté, n'aime pas beaucoup Lucien; le pauvre bonhomme était, je t'assure, très mal à son aise hier, et je crois qu'une marque d'intérêt réel, et non pas simplement une visite de politesse, lui serait agréable, à son âge.

—Je comprends cela; mais je ne sais pas ce que je pourrai faire.

—Si j'y allais moi-même?

—Excellente idée, et bien digne de toi, la femme bonne et prévenante par-dessus tout.