XLI
Fourcy ne s'était pas couché, il avait passé la nuit enfermé dans sa chambre, tantôt marchant en long et en large, tantôt se jetant dans un fauteuil, se levant, s'asseyant, et, quand le hasard de sa course l'amenait à la porte de la chambre de sa femme, se rejetant en arrière désespérément.
Il fallait qu'il décidât la vie nouvelle qui commençait pour lui, celle de ses enfants.
Pour sa femme, c'était fini; il ne la reverrait jamais; ce n'était pas sans une affreuse douleur, la plus cruelle qu'il eût éprouvée depuis qu'il était au monde, qu'il prenait cette résolution, mais c'était sans hésitation, jamais plus il ne s'échangerait entre eux ni un regard, ni une parole.
Mais ses enfants?
Mais lui-même?
Pour ses enfants, il ne pouvait les lui laisser, c'était une femme perdue, ce n'était plus une mère, et puis, d'ailleurs, comment vivrait-il sans eux dans l'horrible isolement où il allait se trouver plongé: il avait été bon père; il n'avait pensé qu'à eux; elle, qu'avait-elle été!
Pour lui, il quitterait Paris, il quitterait la France; sans doute c'était sacrifier la fortune et cette position qu'il avait été si heureux, si glorieux d'obtenir après quarante années d'efforts, mais mieux valait la misère que la honte; pouvait-il rester à la tête de la maison Charlemont, pouvait-il être un jour l'associé de l'amant de sa femme? Tout ce qu'il pouvait accepter de M. Charlemont maintenant, c'était une place d'employé dans leur succursale d'Odessa où une tête intelligente et une main ferme pouvait rendre les plus grands services. Ce serait donc à Odessa qu'il irait avec Lucien et Marcelle recommencer la lutte à cinquante-six ans, travailler pour les siens, leur refaire une petite fortune, après avoir payé les trois cent mille francs que Robert avait volés pour elle.
Longues avaient été ses hésitations, cruels avaient été ses déchirements avant d'arrêter ces résolutions si graves pour lui et pour ses enfants.
Combien souvent s'était-il demandé si dans l'état de bouleversement où il était jeté, il pouvait s'arrêter à un parti. Et cependant il fallait qu'il se décidât et que le matin il fît connaître sa résolution à ses enfants, puisque le soir même elle allait être mise en liberté.
Mais dans son trouble, il y avait une chose qu'il n'avait pas prévue: les raisons qu'il devrait donner à ses enfants pour justifier ces résolutions.
Au mot de séparation, tous deux avaient été stupéfaits et leurs regards sinon leurs paroles lui avaient demandé anxieusement pourquoi cette séparation puisque leur mère était innocente.
Alors il avait senti combien sa situation était mauvaise; il ne pouvait pas accuser leur mère, et ne pas l'accuser c'était en quelque sorte s'accuser soi-même.
Il n'avait pu parler que de la question d'argent:
—Votre mère, malgré moi, a fait ce que je n'ai jamais voulu faire: des spéculations. Elle a profité de sa situation, c'est-à-dire de ma situation, pour obtenir de l'argent de ceux qui avaient besoin de l'influence et du crédit de la maison Charlemont. Avec cet argent, elle a acheté ce mobilier qui a une grande valeur; elle a fait des affaires; peut-être même s'est enrichie. Je n'en sais rien, et ne veux pas le savoir. Mais ce que je sais, c'est qu'elle a compromis ma réputation d'honnête homme, et qu'elle a rendu ma situation dans la maison Charlemont impossible; de même qu'elle a rendu celle de Lucien impossible aussi. Un établissement qui se respecte n'emploie pas des gens qui font trafic de leur influence pour faire des bénéfices personnels sans s'inquiéter de savoir ce que ces bénéfices coûteront à la caisse ou à la considération de leur maison. Sans en avoir conscience, je veux le croire, je le crois, votre mère m'a déshonoré….
Bien qu'il ne voulût donner à ce mot qu'un sens restreint, il en eut peur lorsqu'il l'eut prononcé, et tout de suite il s'empressa de l'expliquer:
—… Dans le monde des affaires, je veux dire, où ma réputation est perdue. Combien m'accuseraient de m'être entendu avec votre mère si je n'accomplissais pas cette séparation… plus douloureuse pour moi que vous ne pourrez jamais l'imaginer, bien que vous ayez été témoins chaque jour de… la tendresse avec laquelle j'aimais votre mère.
Et comme il se sentait prêt à succomber à l'émotion, il se hâta d'arriver à la conclusion.
—Je vais annoncer à M. Charlemont que je renonce à la situation qu'il m'avait faite.
—Eh quoi! s'écria Lucien.
—Il le faut; ce n'est pas toi, mon fils, qui ferais passer la fortune avant l'honneur; et dans quelques jours, demain peut-être, nous aurons quitté Paris pour aller à Odessa où je pourrai travailler la tête haute.
—Mon Dieu! murmura Marcelle.
Ce cri remua Fourcy jusque dans les entrailles: c'était à Evangelista qu'elle pensait, à son amour perdu, à son mariage manqué.
Hélas! la pauvre enfant, c'était son premier chagrin, et c'était lui, son père, qui en porterait la responsabilité, comme il porterait celle de la déception qu'il infligeait à son fils. Etait-il situation plus malheureuse, plus misérable que la sienne? responsable de tout, coupable de rien; ce n'était pas assez de ses propres souffrances, il fallait qu'il fît lui-même souffrir ceux qu'il aimait si tendrement, et, quand il avait si grand besoin de recevoir d'eux une consolation et un soutien, qu'il les éloignât de lui.
Doucement il la prit dans ses bras:
—N'oublie pas, ma mignonne, que quand même nous resterions à Paris, certains projets possibles hier, sont impossibles aujourd'hui; fille d'un homme sans position, tu n'es plus ce que tu étais, fille de l'associé de la maison Charlemont.
Le mot juste, c'était «fille de madame Fourcy», mais ce mot, il ne pouvait pas le dire.
Après les enfants, il avait une autre tâche non moins cruelle à remplir auprès de M. Charlemont, à qui il devait annoncer son prochain départ.
Il fallait donc qu'il allât à Paris; mais en approchant de la gare de Nogent, il lui sembla que tous les gens qui le connaissaient, ou qui simplement voyageaient avec lui d'ordinaire, le regardaient curieusement en chuchotant ou en se faisant des signes; la honte le serra à la gorge; il n'eut pas le courage d'entrer dans la gare, mais prenant le pont, il gagna le bois, et, par des chemins peu fréquentés, il se rendit à Vincennes, où il monta en tramway.
M. Charlemont était rue Royale, l'attendant, car pour la première fois depuis longtemps, il avait couché chez lui.
—Eh bien, mon pauvre Jacques, comment es-tu?
—Je ne sais pas; je ne m'occupe pas de cela.
Et il expliqua ce dont il s'était occupé; ce qu'il avait résolu.
—Tu veux que nous nous séparions! s'écria M. Charlemont.
—Il le faut.
—Tu es fou; la douleur te fait perdre la raison; ne parlons pas de cela en ce moment.
—Parlons-en au contraire pour n'y plus revenir, car je ne serais pas en état peut-être de m'imposer un nouvel effort; le coeur me manque à la pensée de quitter cette maison dans laquelle j'ai été élevé, où j'ai grandi, où j'espérais mourir; c'est la mort dans l'âme, vous le sentez bien, n'est-ce pas, que je me sépare de vous.
Il se détourna pour cacher les larmes qui emplissaient ses yeux.
—Alors ne nous séparons pas.
—Il le faut.
—Mais c'est ma ruine!
—Non la vôtre, mais la mienne.
—N'est-ce pas la même chose?
Fourcy ne releva pas ce cri égoïste; tant bien que mal il expliqua sa résolution d'aller à Odessa, en même temps qu'il expliqua aussi comment et par qui il pouvait être remplacé à la tête de la maison de Paris.
Mais M. Charlemont ne se rendit pas à ses raisons:
—Si tu devais te trouver en relations avec mon fils, je comprendrais tes scrupules, cela, en effet, serait intolérable; mais tu n'as pas ce danger à craindre: Robert ne restera pas à Paris; je vais l'attendre à la descente du chemin de fer, je le conduirai au Palais de justice, et je le remettrai en wagon pour qu'il retourne à Londres d'où il ne reviendra pas. Quant à le voir me remplacer comme héritier, cela n'est pas probable, de sitôt au moins, je suis solide; d'ailleurs cela se réalisât-il qu'il serait temps de faire alors ce que tu veux faire aujourd'hui. Pense à tes enfants que tu vas ruiner; pense à moi.
—Je pense à mon honneur.
—Mais ton honneur sera-t-il mieux défendu si tu t'enfuis, que si bravement tu fais tête à l'orage?
Et avec plus de chaleur qu'il n'en montrait d'ordinaire, M. Charlemont développa ce thème, que la honte d'une femme n'atteint qu'elle et ne rejaillit pas sur son mari.
—Vas-tu sacrifier ta fortune, vas-tu sacrifier tes enfants, vas-tu me sacrifier à je ne sais quel orgueil mal placé?
Fourcy avait écouté ce discours la tête basse, en proie à la plus violente émotion, tout à coup il la releva et venant à M. Charlemont d'un bond:
—Non à mon orgueil, s'écria-t-il, mais à mon amour; vous ne sentez donc pas que si je la fuis, c'est que je l'aime!
—Comment!
—Cela est lâche, cela est misérable, tout ce que vous voudrez, vous avez raison; mais je l'aime! Voulez-vous que je m'expose à me trouver en face d'elle? Qui sait alors ce qui se passerait? voulez-vous que j'aie la lâcheté dans un mois, dans six mois de retourner à elle? Alors pour qui serait le déshonneur? Vous voyez bien qu'il faut que je parte; et tout de suite, au plus vite.
M. Charlemont lui prit les deux mains.
—Mon pauvres Jacques!
Mais après cette expansion de sympathie et de commisération, il eut un retour sur lui-même qu'il ne put pas s'empêcher d'exprimer:
—Et quand je pense, dit-il, qu'il y a d'honnêtes gens qui me font un crime de n'avoir jamais aimé que des filles; eh bien! non, ma parole d'honneur, il n'y a que ça.