XLII
Ce ne fut ni ce jour-là, ni le lendemain, ni le surlendemain que madame Fourcy vit finir sa détention; malgré les aveux et les explications de Robert, l'affaire était en effet plus compliquée que M. Charlemont ne l'avait cru tout d'abord, car s'il y a un article du code pénal qui dit que les soustractions commises par les enfants au préjudice de leurs père ou mère ne peuvent donner lieu qu'à des réparations civiles, la fin du même article dit aussi que ceux qui auraient recelé ou appliqué à leur profit tout ou partie de ce qui aurait été soustrait seront punis comme coupables de vol.
Il fallut manoeuvrer adroitement, arranger les choses, changer le caractère du vol, faire agir des influences toutes-puissantes pour arracher sa mise en liberté.
Ce fut M. Charlemont qui mena toute cette affaire, et bien qu'il trouvât que madame Fourcy était très justement en prison et qu'on agirait sagement en l'y laissant toujours, il ne négligea rien pour l'en faire sortir au plus vite, montrant un zèle et une activité vraiment extraordinaires chez un homme qui n'avait jamais eu souci que de ses plaisirs.
Enfin le juge d'instruction ayant rendu une ordonnance portant qu'il n'y avait lieu à suivre contre la dame Fourcy, le procureur de la République ordonna qu'elle fût mise en liberté si elle n'était retenue pour autre cause.
Fourcy avait demandé à M. Charlemont de faire connaître ses résolutions à sa femme et celui-ci avait consenti à se charger de cette mission, ainsi qu'à régler tout ce qui avait rapport à la séparation; aussitôt qu'il la sut libre et installée dans son appartement de Paris, il se présenta donc chez elle, après toutefois qu'il l'eût fait prévenir de sa visite.
Si cette entrevue était cruelle pour madame Fourcy, pour lui elle était difficile, car il devait oublier qu'il avait devant lui la femme qui avait perdu son fils et déshonoré son nom, pour ne penser qu'à son pauvre Jacques et aux intérêts sacrés qu'il lui avait confiés.
Ils restèrent un moment en face l'un de l'autre sans parler.
Ce fut madame Fourcy qui commença:
—Je ne dirai pas que je suis heureuse de vous voir, et cependant la vérité est que, malgré mon trouble, je profite de l'occasion qui m'est offerte de traiter avec vous cette déplorable affaire des trois cent mille francs que M. Robert m'a prêtés, et que je vous rendrai aussitôt que je pourrai négocier certaines valeurs qui étaient le gage de cet emprunt.
—Ah! c'était un emprunt, dit M. Charlemont.
—Et que voudriez-vous que ce fût?
—Ce qu'a été le collier; mais je ne suis pas ici pour discuter cette question des trois cent mille francs, pas plus que celle du collier, j'y suis pour vous apporter les intentions de votre mari, que vous connaissez déjà en partie et rien que pour cela, ne nous égarons donc pas: ces intentions, les voici: séparation amiable, c'est-à-dire sans intervention de la justice; liquidation de la communauté avec vente de la maison de Nogent et reprise par vous du mobilier qui la garnit, ainsi que de celui qui se trouve dans votre appartement; enfin, engagement formel de votre part de ne jamais chercher à revoir ni votre mari ni vos enfants.
—Pour ce qui est affaires je me soumettrai à tout ce que mon mari voudra; mais quant à ne pas le revoir, je ne prendrai jamais cet engagement, car mon plus ardent désir, mon espérance est au contraire de le revoir un jour, et si je ne vais pas en ce moment me jeter à ses genoux, c'est uniquement pour ne pas retarder cette réconciliation en essayant précisément de la brusquer; le temps agira; je mets ma confiance en lui; quant à mes enfants, je prendrai encore bien moins l'engagement qu'on veut m'imposer; c'est à eux seuls de décider s'ils veulent ou ne veulent pas revoir leur mère: pour moi, leur réponse est certaine, et je ne vous cache pas que c'est sur eux que je compte pour ramener mon mari et lui faire reprendre sa position à Paris, près de vous et dans le monde, qu'un coup de désespoir, c'est-à-dire de folie, lui fait abandonner.
Elle prononça ces derniers mots simplement, mais cependant en les soulignant de manière à bien dire à M. Charlemont: «Si vous tenez à votre Jacques, voilà le moyen de l'avoir.»
M. Charlemont, sans rien répliquer, reporta ces paroles à Fourcy.
—C'est bien, dit celui-ci, nous partirons ce soir même; rien ne me retient à Paris; à Odessa, je saurai me défendre et défendre les enfants s'il le faut.
—Emmèneras-tu donc les enfants sans qu'ils fassent leurs adieux à leur mère? dit M. Charlemont.
Fourcy le regarda avec inquiétude, longuement.
—Elle peut mourir. Pense à la responsabilité dont tu te chargerais, celle que tu prends est déjà terriblement lourde. Il ne faut pas que tes enfants puissent t'adresser un reproche. Il ne faut pas que tu puisses t'en adresser toi-même. Après tout elle est leur mère.
—C'est là leur malheur, hélas!
—Sans doute, mais quelle que soit sa faute, cette faute n'empêche pas qu'elle ait été bonne et dévouée pour eux.
Fourcy était profondément bouleversé par ces paroles qui ne traduisaient que trop justement ce que plus d'une fois il s'était dit tout bas depuis qu'il avait arrêté sa résolution.
—Alors votre avis est…, demanda-t-il.
—Je n'ai pas d'avis; tout ce que je peux dire, c'est ce que je ferais si j'étais à ta place.
—Eh bien?
—Eh bien, je les enverrais chez leur mère.
—Et si elle les garde?
—Elle ne peut pas les retenir de force; ce ne sont plus des petits enfants; ils doivent comprendre la gravité de la situation; et ils la comprennent, sois-en sûr; c'est pour cela qu'en leur annonçant que vous partez ce soir, je leur demanderais s'il veulent voir leur mère avant; ils décideraient ainsi eux-mêmes et ta responsabilité serait couverte.
La réponse de Lucien et de Marcelle fut la même: ils voulaient voir leur mère.
Ce fut dans ses bras qu'elle les reçut; et ce fut dans une crise de larmes que tous les trois ils s'embrassèrent.
Il s'écoula un temps assez long sans que madame Fourcy abordât la question de leur prochain départ, mais enfin elle se décida:
—Que votre père s'éloigne de moi, je ne peux pas me plaindre, car je reconnais qu'en faisant à son insu ces spéculations qu'il ne voulait pas risquer lui-même, je lui ai causé une grande douleur. Mais pour qui les ai-je faites, ces spéculations? pour vous. Pour qui ai-je voulu m'enrichir, pour qui me suis-je enrichie? pour vous. Malgré cela, malgré la légitimité de mon but, je comprends combien sa douleur et sa colère doivent être terribles; et c'est pour cela que je n'ose rien tenter en ce moment pour le faire renoncer à sa résolution; mais vous pensez bien, n'est-ce pas, que je n'abandonne pas l'espoir de le ramener plus tard… bientôt même si vous voulez m'aider. Pour cela vous n'avez plus qu'une chose à faire: lui demander de ne pas l'accompagner en Russie. Soyez sûrs que si vous restez, il reviendra; il reviendra à vous d'abord, à moi ensuite, et nous reprendrons tous notre ancienne existence, où nous étions si heureux. Ce bonheur dépend donc de vous. Partez et nous serons séparés à jamais. Restez et nous serons bientôt réunis. Parlez et la position de votre père à la tête de la maison Charlemont est perdue; l'avenir de Lucien est sacrifié; le mariage de Marcelle est manqué. Restez, votre père reprend sa position, Lucien continue à se pousser dans la maison Charlemont, et le mariage de Marcelle se fait.
Et comme Lucien et Marcelle avaient laissé échappé un mouvement:
—Je ne parle pas à la légère: ni pour M. Charlemont qui ne désire rien tant que garder votre père et Lucien, ni pour le marquis Collio que je viens de voir. Si je disais à Marcelle qu'il n'a pas été ébranlé dans ses intentions par ce qui s'est passé, je ne serais pas sincère; mais il a compris la situation, et si vous restez à Paris près de votre mère qui se trouvera ainsi protégée contre la flétrissure que le monde m'infligerait dans le cas où vous m'abandonneriez; si d'autre part il peut espérer que cette séparation entre votre père et moi n'est que passagère, il persiste dans sa demande et dans un mois j'ai la joie, chère fille, de donner une dot d'un million à ton mari en signant ton contrat de mariage. Il est bien entendu que le jour où Lucien se mariera, il aura la même dot. Voilà ce que vous pouvez. Vous voyez que votre bonheur, celui de votre père, et le mien est entre vos mains.
Comment auraient-ils résisté à de pareils arguments?
Aussi n'y résistèrent-ils point.
Mais le difficile pour eux était de demander à leur père de ne pas partir avec lui.
Ce fut à chercher ce moyen qu'ils employèrent le temps de leur retour près de lui.
Enfin il fut décidé que ce serait Marcelle qui prendrait la parole, la demande d'Evangelista lui donnant une ouverture.
—Sais-tu, père, que tu avais mal jugé le marquis Collio, dit-elle, rouge de confusion et tremblante d'anxiété.
—Comment cela?
—Il persiste dans son projet de mariage… si… nous restons à
Paris… près de maman.
Lucien lui vint en aide, et acheva ce qu'elle n'avait plus la force de dire.
Fourcy fut anéanti.
—Je ne pars pas ce soir, dit-il.
Ils se jetèrent dans ses bras et l'étouffèrent de leurs caresses.
Il les repoussa doucement:
—Je verrai le marquis Collio, demain, dit-il.
Evangelista confirma ce qu'avait dit madame Fourcy, mais sans parler du retour possible de Fourcy, la leçon lui ayant été faite et bien faite à ce sujet par sa future belle-mère.
Fourcy rentra à Nogent plus malheureux qu'il ne l'avait encore été peut-être.
Ses enfants qui l'attendaient accoururent au-devant de lui:
—J'avais compté sur vous pour me soutenir, dit-il, mais je sens que je n'ai pas le droit de vous sacrifier; restez près de votre mère; moi, je pars; vous me conduirez ce soir à la gare.
Puis, cédant à la douleur et à l'attendrissement, il les prit tous deux dans ses bras et fondit en larmes:
—Oh! mes enfants!