XXIII

Il allait droit devant lui sans savoir où il allait, l'esprit bouleversé, le coeur brisé.

Eh quoi, il avait fait appel à l'affection de son père, et il n'avait point été écouté; il avait invoqué le souvenir de sa mère, et il ne lui avait été répondu que par des paroles de colère ou de raillerie.

Pourquoi son père le traitait-il ainsi?

Pourquoi ce père, dont les aventures amoureuses étaient connues de tout Paris, se montrait-il impitoyable en présence d'un amour réel? Ne croyait-il donc qu'à la galanterie?

Il avait vu, il avait compris quelle était la grandeur de cet amour et il n'avait point été ému; quel nomme était-il donc?

Cette question, Robert se l'était déjà posée bien souvent depuis l'âge où il avait commencé à sentir, ou plus justement depuis l'époque ou il avait pu raisonner ses sensations: pourquoi son père se montrait-il si indifférent à son égard? Pourquoi jamais une parole affectueuse, jamais une visite au collège jamais un dîner à la maison, jamais une promenade en tête-à-tête? son père ne l'aimait donc pas? Il n'avait donc pas dans sa vie de plaisir une minute, une pensée pour son fils? Avec une nature inquiète et jalouse comme la sienne, affamée d'affection, tourmentée du besoin d'aimer et d'être aimé, ces idées étaient devenues une véritable obsession qui avait attristé sa jeunesse, et plus que tout contribué à développer en lui ce caractère susceptible et cette humeur sombre qu'on lui reprochait et qu'il se reprochait lui-même.

Mais à qui la faute s'il était ainsi, et non ce qu'il eût voulu être?

A qui la faute, si toutes les fois qu'il avait fait appel à la tendresse de son père, dans les petites comme dans les grandes choses, elle ne lui avait pas répondu?

Enfant il en avait éprouvé des douleurs désespérées, maintenant c'était la révolte qui grondait dans son coeur: non, son père n'aurait pas dû lui répondre de cette façon; non, sa mère n'eût point accueilli ainsi sa demande.

Ce souvenir lui brisa les jambes; il était dans les Champs-Elysées à ce moment déserts; machinalement il se laissa tomber sur une chaise qui se trouva devant lui, et ses lèvres murmurèrent un mot à peine articulé, un cri instinctif, un appel suprême:

—Oh! maman.

Et sur ses mains tombèrent deux larmes chaudes.

Mais il ne s'abandonna pas à cette défaillance qui l'avait surpris: sa mère n'était plus là pour le sauver; il ne devait compter que sur lui-même.

Il se leva, et d'un pas ferme il se dirigea vers Paris.

Sans avoir de nombreuses relations, ce qui n'était pas de son âge, il connaissait cependant un certain nombre de personnes riches: puisque son père n'avait pas voulu lui venir en aide, il s'adresserait à ces personnes.

La première chez laquelle il eut l'idée d'aller était un grand industriel qui lui avait toujours témoigné beaucoup de sympathie et pour qui trois cent mille francs devaient être une bagatelle.

Au moment où Robert arriva, ce personnage allait se mettre à table, et il fallut que Robert acceptât à déjeuner; mais quel que fût son désir de se montrer bon convive, il lui fut impossible de manger.

—Êtes-vous souffrant?

—Non, pas du tout.

—Préoccupé, alors?

—Il est vrai.

—Des chagrins d'amour, je parie.

Robert regarda le domestique qui les servait et devant lequel il n'aurait jamais pu se confesser; cependant c'était là une ouverture dont il devait profiter.

—Je vous conterai cela tout à l'heure, dit-il.

En effet, lorsqu'ils furent seuls, il «conta cela», et il termina son récit en présentant sa demande.

—Trois cent mille francs, mon cher garçon, rien que cela!

—Je donnerais ma fortune entière, si je l'avais, pour sauver celle que j'aime.

—Mais vous ne l'avez pas, cette fortune.

—Malheureusement.

—Hum! et comment la personne que vous aimez doit-elle cette somme?

—Pardonnez-moi si je ne vous réponds pas, c'est son secret.

—Et pourquoi ne vous êtes-vous pas adressé à votre père?

La question était dangereuse, Robert le sentit, mais il ne pouvait pas l'esquiver, et il ne pouvait pas d'autre part répondre par un mensonge.

—Mon père croit devoir employer la sévérité avec moi, il m'a refusé.

—Alors, mon pauvre enfant, comment voulez-vous que je fasse ce que votre père n'a pas fait? Il a eu ses raisons pour agir ainsi, je n'ai pas le droit, vous devez le comprendre, d'intervenir entre vous et lui.

—Mais…

—Je ne ferai jamais cela.

Il fallut frapper à une autre porte, et cette fois Robert se dit qu'il devait procéder différemment. La somme qu'il avait demandée était évidemment trop grosse, les raisons qu'il avait données pour expliquer son emprunt n'étaient évidemment pas des raisons pour des gens qui se croient sages: une femme aimée à sauver, la belle affaire vraiment?

Il demanda cinquante mille francs pour une dette d'honneur qui devait être payée sans retard.

Il n'obtint pas plus les cinquante mille francs qu'il n'avait obtenu les trois cent mille.

Il diminua encore sa demande et la fit descendre à vingt-cinq mille; on lui offrit cinquante louis; tout ce qu'on avait; et encore était-ce une grande preuve d'amitié qu'on lui donnait là.

Pendant toute la journée, il se fatigua à battre les quatre coins de Paris, enfiévré, désespéré, se disant après chaque refus qu'il était fou de s'obstiner, et s'obstinant quand même, persévérant malgré tout.

Ne trouverait-il donc pas un coeur généreux qui le comprît?

A six heures du soir il prit le chemin de fer pour aller à Montmorency faire une dernière tentative, et il revint à huit heures, ayant échoué à Montmorency comme il avait échoué à Paris.

Il fallait rentrer à Nogent où elle l'attendait, d'autant plus tourmentée par l'angoisse qu'elle ne le voyait pas revenir.

Que lui dire?

Et cependant il fallait qu'il dît quelque chose, qu'il expliquât ce qu'il avait tenté et comment il n'avait pas réussi. Après les humiliations de la journée, celle-là serait encore la plus cruelle. Il n'avait rien pu, il ne pouvait rien pour elle; quelle honte et quelle douleur!

Ordinairement le soir la famille était réunie dans le salon ou bien sur la terrasse qui dominait le jardin, et c'était là qu'il espérait trouver madame Fourcy; mais personne n'était sur la terrasse et le salon était sombre.

Que se passait-il donc? Un frisson le secoua de la tête aux pieds, car il était dans un état nerveux où le corps aussi bien que l'esprit se laisse effarer sans résistance.

Une femme de chambre lui donna d'elle-même l'explication qu'il n'osait demander: M. Fourcy, toujours Souffrant, gardait la chambre, et madame Fourcy, ainsi que Lucien et Marcelle, étaient installés près de lui.

Il éprouva comme un soulagement à la pensée qu'il ne la verrait peut-être pas ce soir-là; mais la réflexion lui dit que c'était là une lâcheté à laquelle il ne devait pas s'abandonner.

—Si vous avez occasion d'entrer dans la chambre, dit-il, vous annoncerez que je suis rentré.

—Je peux prévenir M. Lucien.

—Non, ne prévenez personne; faites simplement ce que je vous demande, et comme je vous le demande, vous m'obligerez.

Et il alla s'installer sur la terrasse, décidé à attendre là qu'elle descendît et vînt le rejoindre.

Il n'eut pas longtemps à attendre; au bout de quelques minutes elle arriva, courant plutôt que marchant.

—Eh bien? demanda-t-elle à voix basse.

—Je n'ai pas réussi.

Elle laissa échapper un cri étouffé, où il y avait autant de colère que de surprise.

—Il faut que je vous explique, dit-il, comment…

—A quoi bon!

—Il le faut.

—Alors suivez-moi dans le jardin, et ne parlez que lorsque je vous le dirai.

Ils s'éloignèrent, et lorsqu'ils approchèrent de l'endroit où avait déjà eu lieu leur entretien, elle se tourna vers lui.

—-Parlez, dit-elle d'un ton bref.

En quelques mots pressés, il dit ce qu'il avait fait: sa visite à son père; ses tentatives auprès de ceux de qui il avait espéré une aide.

—Vous êtes naïf, dit-elle.

—Pourquoi?

—Comment, vous allez demander à des amis de vous prêter trois cent mille francs.

—A qui donc pouvais-je les demander?

—Il ne fallait pas les demander, il fallait les acheter: les amis ne prêtent pas leur argent, mais il y a des gens qui vendent le leur; je vois que vous tenez au vôtre.

—Oh! Geneviève.

—Eh bien, quoi?

—Vous savez bien que ce que vous dites que j'aurais dû faire aujourd'hui, je l'ai fait hier.

—Mal sans doute, puisque vous n'avez pas réussi; on ne résiste pas à l'argent; si vous aviez offert assez, vous auriez obtenu ce que vous demandiez; ce n'est pas à un homme qui aura un jour une fortune considérable qu'on refuse trois cent mille francs, quand cet homme est décidé à mettre à cet emprunt le prix qu'il faut. Enfin il suffit. Je regrette de vous avoir fait perdre votre temps; mais vous regretterez aussi de m'avoir fait perdre le mien. J'ai été folle de croire à vos protestations.

—Oh! ne dites pas cela.

—Et vous deviez aller jusqu'au crime, disiez-vous: un crime, n'est-ce pas une preuve d'amour! Ce sont vos paroles n'est-ce pas? Et voilà que dans la réalité, vous n'avez pu aller seulement jusqu'à une folie d'argent.

Elle parlait les dents serrées, en paroles sifflantes.

—Au reste, cela vaut mieux ainsi, continua-t-elle; je n'aurai pas le remords de vous avoir entraîné à un acte déraisonnable. Rentrons.

Il oublia ses blessures pour ne penser qu'à elle:

—Mais qu'allez-vous faire? dit-il

—Me sauver moi-même.

—Comment?

—Cela, c'est mon secret.

Elle fit quelques pas du côté de la maison.

—Oh! je t'en supplie, dit-il, ne nous séparons pas ainsi; à la honte et à la douleur que j'éprouve de n'avoir pas réussi, n'ajoute pas l'angoisse de l'inquiétude; que je sache au moins ce que tu veux faire, ce que je dois faire.

—Ce que vous devez faire? demandez-le à votre amour; ce que je vais faire, je vous le dirai quand j'aurai vu certaines personnes qui me prouveront, je l'espère, leur amitié d'une façon plus efficace que vous ne m'avez prouvé ce que vous appelez votre amour.