XXIV

Il passa une nuit affreuse.

Comme elle lui avait parlé durement, avec quelle sécheresse, avec quel mépris!

Mais tout cela n'était rien encore à côté de ses derniers mots: «Vous saurez ce que je veux faire quand j'aurai vu certaines personnes qui me prouveront, je l'espère, leur amitié d'une façon plus efficace que vous ne m'avez prouvé ce que vous appelez votre amour.»

Qu'avait-elle voulu dire?

Qu'allait-elle faire?

Quelles étaient ces personnes, quels étaient ces amis en qui elle mettait une si grande confiance?

C'étaient là des questions pour lui plus terribles les unes que les autres.

Bien qu'il eût foi en sa maîtresse et qu'il fût convaincu qu'elle n'aimait et qu'elle n'avait jamais aimé que lui, il n'en était pas moins jaloux, de cette jalousie qui porte non sur ce qui existe en réalité, sur ce qui se voit, mais sur ce qui pourrait exister, sur ce qui est plus ou moins probable et qu'on peut appeler la jalousie d'imagination, la plus cruelle de toutes peut-être, par cela même que, au lieu d'être limitée à tel objet, ou à telle personne, elle est infinie.

Elle lui avait reproché d'être naïf, parce qu'il s'était adressé à des amis pour leur demander trois cent mille francs, et voilà qu'elle-même voulait maintenant s'adresser à ceux qu'elle disait avoir. Alors comment expliquer que ce qui avait été naïf pour lui ne l'était point pour elle? Comment s'imaginait-elle que ses amis à elle feraient ce que ses amis à lui ne devaient pas faire? Il y avait là quelque chose d'étrange, que la foi la plus solide, la confiance la plus aveugle ne pouvait pas accepter, et que la jalousie la moins prompte à s'alarmer devait examiner au contraire.

Quels étaient ces amis? quelle influence avait-elle sur eux? quels moyens d'action pouvait-elle employer auprès d'eux?

De tous ces amis, au moins de tous ceux qu'il connaissait, il n'en voyait qu'un seul qui fût en état de pouvoir prendre instantanément trois cent mille francs dans sa bourse,—Ladret.

Et justement c'était à celui-là qu'il eût voulu qu'elle ne recourût point, car c'était celui qui lui inspirait la plus vive répulsion. Des griefs contre lui, il n'en avait point, au moins de précis qu'il pût formuler. Mais il lui déplaisait: Sa façon d'être avec madame Fourcy le blessait; les regards qu'il attachait sur elle, ses sourires muets, le ton dont il lui parlait, et plus que tout, les longues poignées de main qu'il lui donnait en ayant toujours des prétextes pour lui retenir, pour lui flatter les mains dans les siennes, l'avaient vingt fois exaspéré au point de le pousser à des accès de colère folle.

Que madame Fourcy éprouvât un sentiment tendre pour Ladret, il n'imaginait pas cela; c'eût été monstrueux.

Mais que Ladret éprouvât un sentiment de ce genre pour madame Fourcy, sinon de tendresse au moins de désir, cela était possible.

Et c'était à cet homme qu'elle allait s'adresser; elle allait lui sourire; elle allait le prier. Évidemment ce serait un prêt qu'elle demanderait, car il lui était impossible d'admettre la pensée que ce pouvait être un don. Mais si on lui avait refusé ce prêt à lui qui avait une belle fortune, dont il prendrait possession à une époque fixe et peu éloignée, comment l'accorderait-on à madame Fourcy, qui n'avait pas cette fortune et qui ne pouvait pas donner l'assurance qu'elle en aurait jamais? C'était parce qu'il était mineur qu'il n'avait pas pu contracter ce prêt, et elle, femme mariée, s'engageant sans son mari, n'était-elle pas plus incapable encore, et l'engagement qu'elle prendrait ne serait-il pas encore plus nul que celui qu'il aurait pu prendre lui-même?

Dans ces conditions, que ne faudrait-il pas qu'elle promît, que ne faudrait-il pas qu'elle fît pour obtenir cet argent?

Et il souffrirait cela, lui qui l'aimait, lui son amant!

Mais alors il serait donc le plus misérable et le plus lâche des hommes?

Un crime, avait-il dit, il commettrait un crime pour la sauver, et il avait parlé avec une entière bonne foi, sans forfanterie; cependant ce crime, il ne l'avait point commis, et il n'avait même pas eu la pensée de le commettre, quand il s'était vu réduit à l'impuissance et forcé d'avouer qu'il ne pouvait rien pour elle. Mais n'en commettait-il pas un à cette heure en ne la sauvant pas, et en la laissant implorer le secours de Ladret; et plus grand celui-là que s'il avait volé lui-même ces trois cent mille francs pour les lui apporter, plus honteux?

A qui la faute si elle avait à subir quelque parole outrageante de
Ladret?

Que cette idée ne se fût pas présentée à son esprit quand il était rentré à Nogent pour raconter et expliquer ses échecs, c'était déjà bien grave: il aurait dû comprendre qu'elle ne pourrait pas s'abandonner à la fatalité, qu'elle voudrait lutter, chercher quelque moyen pour se défendre et se sauver.

Mais que maintenant que cette idée lui avait été suggérée, il permît qu'elle fût mise à exécution, c'était impossible.

Sans doute il pouvait le lendemain, quand madame Fourcy voudrait sortir pour aller à Paris chez Ladret ou chez tout autre de ses amis, lui barrer le passage et lui dire: «Tu n'iras pas, je ne veux pas que tu fasses cette démarche qui blesse ma jalousie et outrage notre amour.» Mais cela n'était possible que s'il tenait dans ses mains la somme qu'elle allait chercher.

Eh bien il l'aurait, coûte que coûte, il se la procurerait.

Il est des mots qu'on ne prononce pas impunément, car jetés au hasard de la conversation, bien souvent et sans qu'ils expriment une idée arrêtée, il arrive quelquefois qu'ils font naître cette idée et lui donnent un corps. «Quand je devrais demander ces trois cent mille francs à mon père, avait-il dit à madame Fourcy, n'importe comment je les trouverai, quand je devrais les voler.»

Il les avait demandés à son père, il ne les avait point obtenus.

Il les volerait.

Elle verrait alors s'il avait été sincère en lui disant que pour lui un crime était une preuve d'amour, la plus grande qu'un honnête homme pût donner à celle qu'il aime, et elle verrait aussi si elle avait été juste de le railler pour ces paroles, si elles étaient d'un fanfaron et d'un lâche.

Honnête il l'avait été, il l'était, au moins il avait la fierté de l'honnêteté, et d'instinct, il avait la conviction que pour lui il ne commettrait pas une indélicatesse, dût-elle décupler sa fortune; mais ce qu'il n'aurait jamais consenti à faire pour lui, il le ferait pour celle qu'il aimait et qu'il devait sauver au prix même de son honneur et de sa conscience.

Elle lui avait bien sacrifié son honneur, de femme et de mère, il lui sacrifierait son honneur d'homme.

Arrêté à cette idée, il lui fallait trouver maintenant le moyen de la mettre à exécution et tout de suite; mais si cette résolution avait été difficile à prendre, elle semblait difficile aussi à réaliser; il ne suffit pas de dire je volerai trois cent mille francs, il faut pouvoir les voler.

Sur ce point il n'eut point à subir toutes les hésitations, toutes les irrésolutions qui l'avaient assailli lorsque cette idée du vol s'était présentée à lui, et qui avaient dévoré dans la fièvre et dans l'angoisse les heures de sa nuit.

Celui à qui il devait prendre cette somme, c'était son père.

Là-dessus il n'y avait pas de doute possible: enlever trois cent mille francs à son père, ce n'était même pas lui causer un embarras! D'ailleurs ce préjudice il le réparerait un jour qui n'était pas éloigné, le jour de sa majorité, quand il serait mis en possession de sa fortune, et il le réparerait complètement, pour le capital et les intérêts.

Mais s'il était parfaitement décidé à prendre cet argent à son père, il ne l'était pas sur la manière de le prendre.

Ce fut à étudier cette manière qu'il employa le reste de sa nuit.

Au collège il s'était amusé à imiter l'écriture de ses camarades et de ses maîtres et il avait poussé cet art si loin que bien souvent on avait recouru à son talent pour se faire fabriquer par lui de faux bulletins et de fausses exemptions. Jamais il n'avait refusé de rendre ces services à ceux de ses camarades qui les réclamaient. Mais jamais il n'avait voulu faire pour lui ce qu'il faisait volontiers pour les autres.

Pourquoi ne se servirait-il pas de ce talent pour fabriquer une fausse lettre de crédit, une fausse lettre de change, un faux chèque de trois cent mille francs qu'il signerait, non pas du nom de son père, qui ne signait jamais rien, mais du nom de Fourcy qui avait la signature de la maison de banque; ce serait la maison Charlemont qui rembourserait ces trois cent mille francs, ce ne serait pas Fourcy.

Où toucherait-il cet argent?

Là se dressait une nouvelle question.

A Paris, cela pouvait être dangereux, car il n'y aurait que quelques pas à faire pour s'assurer que le titre était faux.

Mais à Londres, en se présentant chez les correspondants de son père, ce moyen ne pouvait-il pas, ne devait-il pas réussir?

En partant le lendemain pour Londres il pouvait être de retour le samedi en temps pour que madame Fourcy, à qui il donnerait rendez-vous à Paris aux environs de la gare du Nord, reçût l'argent de ses mains et le portât chez La Parisière. Qu'importait que cet argent fût en billets de la banque d'Angleterre ou en billets de la Banque de France?

Mais pourrait-il imiter l'écriture et la signature de Fourcy de manière à tromper les banquiers anglais? Il n'en savait rien, n'ayant jamais eu l'occasion d'essayer cette imitation.

C'était ce qui lui restait maintenant à voir.

Il avait justement dans sa poche une lettre que Fourcy lui avait écrite quelques jours auparavant, il n'avait qu'à la prendre pour modèle.

Aussitôt il avait sauté à bas de son lit, et ayant allumé deux bougies pour y mieux voir, en chemise, sans se donner le temps de s'habiller, il s'était mis au travail.

Il lui avait fallu assez longtemps pour maîtriser le tremblement de sa main, mais lorsque par un effort suprême de sa volonté il était parvenu à lui imposer la rectitude et la souplesse, en quelques minutes il était arrivé à une imitation de l'écriture et de la signature de Fourcy, si parfaite qu'un expert même se fût laissé tromper.

Alors un soupir de soulagement s'était échappé de sa poitrine depuis si longtemps serrée dans un étau; madame Fourcy était sauvée.