XXXIII

Lucien ne s'était pas trompé dans ses raisonnements; Robert, en recevant la lettre de son camarade, monta en wagon pour revenir à Paris au plus vite.

Mais, malgré sa hâte, il n'arriva que le dimanche matin à la gare du
Nord.

Bien qu'à cette heure matinale il n'eût pas grande chance de trouver son père, il se rendit aussitôt rue Royale, mais M. Charlemont n'était pas rentré, et il était même probable qu'il ne rentrerait pas parce qu'il devait être à la campagne.

Après avoir rapidement changé de linge et de costume, Robert partit pour Nogent: après tout il était peut-être mieux de voir Fourcy avant son père.

Mais Fourcy venait de partir pour faire une promenade en bateau avec
Marcelle et Lucien.

—Et madame?

—Elle est dans sa chambre; si monsieur le désire, je vais la prévenir.

—Volontiers.

Et Robert entra dans le salon en proie à une émotion poignante, ses jambes tremblaient sous lui; son coeur ne battait plus: il allait la voir.

Il s'assit, il se releva, il se rassit.

Heureusement il n'eut pas longtemps à attendre elle arriva.

Mais avant de venir à lui, elle eut soin de bien refermer la porte, et cela fait, elle jeta un coup d'oeil circulaire dans le salon; alors seulement elle le regarda en venant à lui.

—Vous! dit-elle d'une voix sourde, pourquoi êtes-vous revenu?

—Pour déclarer la vérité, et empêcher qu'on ne soupçonne un innocent à propos de ce mandat que j'ai pris et rempli.

—Etes-vous fou! s'écria-t-elle.

—Comment? c'est une folie à vos yeux de confesser sa faute? pour moi ce serait une infamie de ne pas le faire.

—Ce qui a été une infamie, ç'a été de dérober ce mandat sur mon bureau et de vous procurer cet argent par un pareil moyen.

—Vous! s'écria-t-il, c'est vous qui me parlez ainsi!

—Et qui donc plus que moi a le droit de vous tenir ce langage?

Il la regarda un moment, stupéfait, éperdu, écrasé, puis presque à voix basse il murmura:

—Et pour qui donc cet argent?

—Pour moi, et c'est là justement ce qui me fait vous dire que c'est une infamie. Comment? vous avez cru que je pouvais accepter de l'argent volé? Mais non, vous ne l'avez pas cru, puisque vous n'avez pas osé m'avouer, quand je vous ai interrogé, comment vous vous l'étiez procuré. Vous m'avez trompée.

—Moi?

—Et maintenant, quand je ne suis plus en état de vous rendre cet argent, vous venez me dire: «Je viens déclarer la vérité; ce serait une infamie de ne pas le faire.» Moi je vous réponds: «Ce serait infâme de le faire.»

—Faut-il donc laisser soupçonner un innocent?

—Et que m'importe votre innocent? j'ai bien le temps vraiment de penser ou de m'occuper des autres quand c'est mon honneur, quand c'est ma vie qui sont en jeu; quand c'est le bonheur, l'honneur, la vie des miens qui sont perdus si vous parlez.

—Mais, c'est d'un des vôtres qu'il s'agit, et cet innocent que je ne veux pas qu'on soupçonne, c'est Lucien.

—Lucien!

—Lisez cette lettre.

Il lui tendit la lettre de Lucien.

Rapidement, elle lut cette lettre, tandis que debout devant elle il la regardait.

Eh quoi, c'était là la femme pour qui il avait commis un crime, et la récompense de son crime, c'était ce qu'elle venait de lui dire, c'était le regard de mépris qu'elle lui avait lancé? Depuis qu'elle l'avait abandonné au bord de la petite mare du bois de Vincennes, dans ses longues journées de voyage, comme dans ses nuits sans sommeil, il l'avait bien souvent pesé ce crime, mais jamais il n'avait été aussi lourd, aussi écrasant pour sa conscience, qu'en ce moment où celle qu'il avait voulu sauver n'avait pour lui que des reproches et des injures.

Elle ne le laissa pas longtemps à ses réflexions.

—C'est cette lettre qui vous a fait revenir? dit-elle.

—Sans doute.

—Elle est d'un enfant.

—Mais…

—Lucien s'inquiète de propos en l'air, et encore les tient-on comme il se l'imagine, ces propos?

—Qu'importe qu'on les tienne, s'il souffre parce qu'il croit qu'on les tient.

—Mais si vous déclarez la vérité comme vous le voulez, ce ne seront plus des propos en l'air qu'on tiendra, ce ne seront pas des accusations qu'on dirigera contre un innocent, ce seront des accusations précises qu'on formulera contre des coupables.

—Contre un coupable, moi.

—Et la complice de ce coupable!

—Croyez-vous donc que je veuille la faire connaître?

—Et vous croyez donc qu'on ne la découvrirait pas facilement quand vous auriez parlé? Que vous confessiez la vérité pour vous, pour vous seul, je le comprendrais: en réalité ceci se passerait entre votre père et vous; et la justice n'a pas à s'occuper d'un fils qui prend de l'argent à son père. Mais vous imaginez-vous que quand vous aurez avoué que c'est vous qui avez dérobé ce mandat et touché ces trois cent mille francs, tout sera fini? Ne comprenez-vous pas qu'on vous demandera à quoi vous avez employé cette somme?

—Je ne le dirai pas.

—Pour qui?

—Je ne le dirai pas.

—Et ce sera précisément parce que vous ne le direz pas qu'on cherchera avec plus d'acharnement à le savoir. On remontera dans votre vie: on la suivra jour par jour, heure par heure, et il ne sera pas difficile d'arriver à moi. Alors que se passera-t-il? Avez-vous pensé à cela?

—J'ai pensé à Lucien.

—Comment voulez-vous que je puisse me défendre quand vous aurez avoué? cet aveu vous le ferez pour vous en même temps que pour moi. Est-ce cela que vous voulez?

—Je veux que Lucien ne souffre pas pour moi et par ma faute.

—Mais ne souffrira-t-il pas plus si vous parlez que si vous vous taisez?

—J'aurai fait mon devoir.

—Alors dites que c'est pour vous que vous voulez parler, ne dites pas que c'est pour lui. Mais raisonnez donc, pauvre enfant, avant d'agir ainsi à la légère, par coups de tête, passionnément.

Elle avait jusque-là parlé sur le ton de la colère qui se contient, durement, violemment; elle adoucit sa voix, en même temps qu'elle adoucit aussi la clarté perçante de son regard qu'elle tenait attaché sur lui comme pour le sonder jusqu'au plus profond de son coeur et dans ses entrailles.

—Allons, dit-elle, asseyez-vous là et écoutez-moi. Vous dites que vous voulez épargner une souffrance à Lucien en prenant la responsabilité de votre faute. Cela est d'un coeur loyal et d'un caractère haut. Cela est de vous.

En écoutant ce langage si différent de celui dont elle venait de l'accabler, il leva les yeux sur elle, et ne rencontrant plus le regard froid et dur qui l'avait si cruellement blessé, il eut un attendrissement.

—Oh! Geneviève, murmura-t-il.

—Écoutez-moi. Vous ne voulez pas que Lucien souffre; mais quand vous m'aurez perdue, car vous me perdez si vous me parlez, je vous l'ai prouvé, ne souffrira-t-il pas mille fois plus? Innocent, il souffre de propos qui ne l'atteignent pas. Mais quand ces propos atteindront sa mère coupable, sa mère déshonorée, sa mère un objet de honte et de mépris pour tous, quelles ne seront pas ses tortures? Vous n'avez pas pensé à cela.

—J'ai obéi à cette lettre.

—Vous n'avez vu que votre ami, maintenant voulez-vous regarder celle que vous avez aimée?

—Que j'ai aimée!

—Que vous aimez. Que voulez-vous qu'elle devienne quand la vérité sera connue? Ses enfants, ils s'éloigneront d'elle. Cette maison, il faudra qu'elle la quitte. Croyez-vous qu'elle supportera ces douleurs et voulez-vous les lui imposer?

Il resta longtemps silencieux, les yeux baissés, n'osant pas la regarder.

—Mais alors? dit-il enfin d'une voix faible.

—Je vous avoue que c'a été avec effroi que je vous ai vu tout à l'heure dans ce salon, craignant tout de votre retour, mais ce retour qui pouvait nous perdre, peut nous sauver, nous sauver tous si vous le voulez.

—Que faut-il faire?

—S'il est des soupçons qui se portent sur Lucien, il en est d'autres qui se portent sur vous.

—Ah!

—Ceux de votre père; je l'ai su par mon mari, et aussi ceux de quelques personnes qui trouvent une coïncidence bizarre entre le… la présentation du mandat à la Banque et votre départ. Eh bien, votre retour peut faire tomber ces bruits. Montrez-vous, promenez-vous et ceux qui trouvent un sujet d'accusation dans votre fuite seront, par le fait seul de votre présence, réduits à se taire, s'ils ne veulent pas reconnaître qu'ils se sont trompés.

Il ne vit qu'une chose dans ces paroles, un moyen pour rester à Paris, c'est-à-dire près d'elle, et il oublia tout pour ne penser qu'à cela.

—Si je reste, dit-il timidement, ne puis-je pas revenir ici, ne serait-ce pas ce qu'il y aurait de mieux pour braver les bavardages?

—Mon enfant, je vous ai demandé de vous montrer, non de rester. Une apparition suffit pour prouver que vous ne craignez rien. Rester serait dangereux.

—Vous voyez… vous m'éloignez encore.

—Comment voulez-vous qu'en ce moment nous reprenions notre heureuse existence de ces derniers temps, quand tous les yeux seraient fixés sur nous pour nous observer, nous espionner, ceux de nos domestiques, ceux de la police, ceux même des indifférents? Ce serait de la folie.

De l'espérance passionnée qui avait un moment soulevé son coeur, il retomba brusquement dans la réalité:

—Que voulez-vous donc? demanda-t-il, ce que vous déciderez, je le ferai.

—Je vous l'ai dit: vous montrer; et puis quand l'effet sera produit disparaître de nouveau, et cette fois sans donner de vos nouvelles, en vous arrangeant pour que personne ne puisse savoir où vous êtes.

—Et nous! s'écria-t-il avec un accent déchirant.

—Nous attendrons; devons-nous prendre souci de quelques jours, et de quelques semaines quand l'avenir est à nous?

Et après avoir jeté un coup d'oeil rapide autour d'eux elle se laissa tomber dans ses bras:

—Ah! Robert!

Puis après un temps assez long donné à cet épanchement, elle lui avait minutieusement expliqué ce qu'il aurait à faire et à dire, de façon à ne laisser rien au hasard, et à ce qu'il ne se trahît pas.

Ces explications avaient duré jusqu'au moment où Fourcy et les enfants étaient rentrés de leur promenade.