XXXIV

En arrivant et en trouvant Robert, Fourcy et Lucien poussèrent en même temps une exclamation, sur le sens de laquelle il n'y avait pas à se tromper,—la satisfaction et la joie.

—Ah! voici Robert, s'écria Fourcy.

—C'est toi! dit Lucien.

Mais la cause de cette satisfaction n'était pas la même chez le père que chez le fils.

Pour Fourcy ce retour signifiait bien évidemment que les soupçons qui s'étaient élevés contre Robert étaient injustes comme il l'avait toujours cru et soutenu lui-même: si Robert avait été coupable, il ne serait pas revenu, son apparition allait donc faire tomber les bruits absurdes que des malveillants ou des niais colportaient pour bavarder, sans savoir ce qu'ils disaient, l'honneur des Charlemont serait sauf.

Pour Lucien ce retour précipité était une réponse à son appel; Robert avait compris, et il accourait loyalement, ne voulant pas que l'innocent payât pour le coupable. Mais si son premier mouvement avait été un cri égoïste de joie, à la pensée qu'il allait enfin pouvoir relever la tête et regarder de haut ceux qui l'avaient indignement soupçonné, le second fut un serrement de coeur et un élan de compassion:

—Hé quoi, il était vraiment coupable, et par amitié il venait s'accuser, le pauvre garçon!

Avant de se mettre à table, Fourcy voulut dire à Robert tout le plaisir que lui causait ce retour et pour cela il le prit à part.

—Mon cher enfant, je vous félicite d'être revenu, et bien sincèrement, de tout coeur, vous pouvez m'en croire.

Et il lui donna une chaude poignée de main, bien que Robert se prêtât peu à cet épanchement.

Se méprenant sur cette réserve, Fourcy crut qu'il devait s'expliquer.

—Si vous connaissiez mieux le monde et la vie, dit-il, vous sauriez qu'il y a partout des envieux et des malveillants qui mettent leur plaisir à croire le mal et à l'inventer quand il n'existe pas. C'est ainsi qu'on a incriminé votre brusque départ qui, par une coïncidence fâcheuse, a eu lieu le jour même où nous étions victimes de ce vol de trois cent mille francs, de sorte qu'il s'est trouvé des misérables pour,—je ne dirai pas croire,—mais pour insinuer que vous pouviez bien ne pas être étranger à…

Il allait dire vol, mais il se retint; pouvait-on se servir de ce mot en parlant d'un Charlemont?

—Oui, mon enfant, dit-il, en continuant, il y a eu des gens assez niais, assez indignes pour cela, c'est ce qui fait que je suis si heureux de votre retour qui va mettre fin à ces calomnies absurdes. Vous n'aurez qu'à paraître et tout sera fini.

Alors lui prenant le bras affectueusement:

—Ce n'est pas là mon seul motif de contentement, j'en ai un autre… d'espérance au moins, et que vous allez, je l'espère, confirmer d'un mot, d'un seul, car je ne veux pas vous adresser des questions indiscrètes que mon amitié ne se reconnaît pas le droit de vous poser: c'est fini, n'est-ce pas? Votre retour l'indique.

A ce moment madame Fourcy, inquiète de ce tête-à-tête et surtout de la contenance embarrassée de Robert, appela son mari:

—Le déjeuner est servi, dit-elle, tu oublies que M. Robert a passé la nuit en wagon et qu'il doit être mort de faim.

—C'est juste, dit Fourcy.

Mais avant d'obéir à cet appel, il ajouta encore un mot.

—Cette femme vous aurait perdu, mon ami, elle vous aurait entraîné trop loin, beaucoup trop loin.

Bien que Robert dût être mort de faim, il mangea très peu, il ne causa guère non plus et quand madame Fourcy voulut le faire parler de son voyage, elle n'obtint de lui que quelques mots.

Mais pour chacun cette attitude était facilement explicable.

—Il est ce qu'il a toujours été, se disait Marcelle, le voyage ne l'a pas changé.

—Il est encore sous l'influence du chagrin de la séparation, se disait
Fourcy.

—Le pauvre garçon, pensait Lucien, comme il souffre d'avoir à se déclarer.

Quant à madame Fourcy, qui savait à quoi s'en tenir, elle ne se trompait pas sur la cause de cette humeur sombre:

—Il ne peut pas se décider à repartir, se disait-elle.

Lucien avait cru qu'après le déjeuner Robert allait lui faire part de sa résolution, et quand on quitta la table, il s'arrangea pour se trouver seul avec lui; mais au lieu de profiter de ces occasions, Robert parut vouloir les éviter.

Cela parut étrange à Lucien, qui ne s'expliqua ce silence que par la honte que Robert devait éprouver à se confesser; alors il crut qu'il devait l'aider à parler.

—Est-ce que tu ne vas pas voir ton père? lui demanda-t-il à un moment où ils furent seuls.

—Si… demain matin, sans doute, je ne l'ai pas trouvé, ce matin en arrivant.

Et la conversation tomba: mais au bout de quelques instants Lucien la reprit:

—Pour moi, dit-il, c'est un bonheur que tu sois revenu.

L'invite était directe, cependant Robert n'y répondit pas.

Lucien insista:

—Parce que si… j'ai un duel, tu seras là.

—C'est que justement, dit Robert, je ne serai pas là.

—Ah!

—Je compte repartir demain ou après-demain au plus tard; mais tu n'auras pas de duel.

Lucien crut le moment arrivé.

—Cette accusation n'est pas sérieuse, continua Robert, et je crois que tu dois t'exagérer ces soupçons D'ailleurs la justice va sans doute trouver le coupable.

Lucien resta muet cherchant à comprendre.

Ce n'était donc pas pour se confesser que Robert était revenu: il n'était donc pas le coupable puisqu'il disait que la justice allait trouver ce coupable?

Mais après un moment de déception, et il fut court, ce fut un mouvement de joie qui souleva Lucien: pas coupable, il n'était pas coupable!

Alors, prenant la main de Robert, il la lui serra fortement à plusieurs reprises, au grand étonnement de celui-ci.

Cette visite, que Robert devait à son père, était pour lui un sujet de vives angoisses.

Qu'allait-il se passer, qu'allait-il se dire entre eux?

Par madame Fourcy il savait que son père le soupçonnait, comment répondre à ses interrogations si comme cela était probable il lui en posait? elle lui avait, il est vrai, tracé sa ligne de conduite, mais saurait-il, pourrait-il la suivre?

Cependant comme il ne pouvait pas éviter cette visite, il se présenta le lendemain matin chez son père à l'heure où il avait chance de le trouver.

M. Charlemont venait de rentrer et il n'avait pas encore eu le temps de commencer sa toilette.

D'ordinaire le père et le fils s'abordaient en se donnant la main. Mais cette fois, M. Charlemont ne tendit pas la sienne à Robert, qui après avoir fait quelques pas demeura immobile, arrêté par le regard qui était tombé sur lui et qui l'enveloppait de la tête aux pieds.

—C'est votre confession que vous venez faire? demanda M. Charlemont.

—Quelle confession?

—Comment, quelle confession? celle de votre infamie.

—Si c'est là l'accueil que je reçois près de vous, je n'ai qu'à me retirer.

Et Robert fit un pas vers la porte; une occasion s'offrait d'échapper à l'interrogatoire qu'il redoutait, il la saisissait.

Mais d'un geste son père le retint.

—Allons, dites-moi tout: comment l'idée vous est venue de ce vol, et ce que vous fait de cet argent?

Pour remplir le rôle qui lui avait été imposé, il aurait dû à ces mots s'indigner, mais il n'eut pas la force de pousser le mensonge jusque-là.

—De quel vol parlez-vous, dit-il, de quel argent?

—Auriez-vous donc l'audace de soutenir que vous n'avez pas dérobé un mandat blanc à Fourcy, au moyen duquel vous avez touché trois cent mille francs à la Banque?

Sa réponse à cette question était préparée depuis longtemps et aussi l'explication sur laquelle il comptait l'appuyer, mais ce n'était pas cette réponse qu'il pouvait faire, c'était celle que madame Fourcy lui avait imposée, ce n'était point un aveu, qui pour lui eût été jusqu'à un certain point une atténuation de sa faute, c'était une dénégation.

—J'ai cette audace, dit-il.

Mais il le dit mal, les yeux baissés.

—Alors pourquoi vous êtes-vous sauvé?

—Je ne me suis pas sauvé.

—Où avez-vous été?

—Dans le pays de Galles.

—Seul?

—Seul.

—Quoi faire?

—Me promener

—Comment ce besoin de promenade vous a-t-il pris ainsi tout à coup?

—Parce que j'ai dû m'éloigner de la femme que j'aime.

—Ah!

C'était la première parole vraie que Robert avait pu dire, et justement pour cela il l'avait bien dite; l'exclamation de son père lui apprit que la situation se détendait.

En effet, si M. Charlemont interrogeait son fils avec la conviction que celui-ci avait commis le vol du mandat, au moins n'était-ce point avec le désir et la volonté arrêtée de le trouver coupable, tout au contraire. Il connaissait son fils, sa franchise, sa sincérité. En l'entendant nier le vol, il avait été troublé dans sa conviction, et un éclair d'espérance avait traversé son esprit: était-il innocent?

—Comment expliquez-vous que votre départ ait suivi le vol?

—Je n'ai pas à l'expliquer; cela ne me regarde pas.

—Pourquoi revenez-vous?

—Pour me montrer et faire tomber les soupçons dont on me charge.

—Comment voulez-vous vous défendre?

—Mais je ne veux pas me défendre; je veux passer un jour ou deux à Paris, me montrer à ceux qui m'accusent, et reprendre mon voyage, qu'une lettre de Lucien m'a fait interrompre.

—Ah! tu veux repartir? dit M. Charlemont en revenant au tutoiement, ce qui mieux que tout montrait le changement qui s'était fait en lui.

—Demain ou après-demain.

—Alors tu te plais dans le pays de Galles.

Et changeant brusquement de sujet, M. Charlemont ne parla plus que de l'Angleterre et de voyages.

L'entretien se fût prolongé si Robert ne l'avait pas interrompu, car à mesure que son père se rassurait, lui de son coté se troublait; la honte de son mensonge l'étouffait.