XXXVII
Elle s'était arrêtée devant le commissaire de police qui lui barrait le passage, et elle restait à la porte du salon; regardant et son mari et le commissaire de police, et le juge d'instruction et le greffier.
Mais surtout elle réfléchissait et elle tâchait de se rendre compte de la situation: la réunion de ces gens de justice, l'attitude bouleversée de son mari, son cri, son appel: «Viens à mon secours», lui avaient révélé les dangers de cette situation, mais sans lui apprendre quels ils étaient. Avant tout il fallait donc qu'elle trouvât le moyen de gagner du temps et qu'elle ne parlât que pour ne rien dire.
—Approchez, madame, et asseyez-vous, dit le juge d'instruction.
Elle voulut prendre place à côté de la chaise que Fourcy avait occupée, mais le commissaire de police continua à lui barrer le passage, et avec sa politesse ordinaire il lui avança un fauteuil, puis en prenant un lui-même il s'assit de façon à se trouver entre le mari et la femme.
—Asseyez-vous, dit le juge d'instruction à Fourcy, et n'essayez pas d'échanger quelques signes, ou des paroles particulières avec madame.
Faisant violence à son agitation, Fourcy reprit sa chaise:
—Puis-je expliquer à ma femme pourquoi je l'appelle à mon secours? demanda-t-il.
—Je vais l'expliquer moi-même, répondit le juge d'instruction.
Et en quelques paroles brèves, mais claires et précises, il donna cette explication: Depuis l'acquisition de la maison de Nogent, qui avait absorbé ses ressources et l'avait endetté de quatre-vingt-cinq mille francs, Fourcy n'avait pu mettre de côté sur ses appointements qu'une somme de seize mille francs par an, au total: cent trente-quatre mille francs; sa dette de quatre-vingt-cinq mille francs prélevée sur ce total, il lui était resté cinquante mille francs; comment avec ces cinquante mille francs avait-il pu acheter et payer le mobilier qui garnissait cette maison?
A mesure que le juge d'instruction parlait, madame Fourcy comprenait que la situation était plus grave encore qu'elle ne l'avait redouté tout d'abord.
—En un mot, s'écria Fourcy, sans que les signes du juge d'instruction pussent lui imposer silence, on m'accuse d'avoir dérobé les sommes nécessaires à l'achat de ce mobilier, c'est-à-dire cinq ou six cent mille francs, et l'on conclut de là que puisque j'ai bien été capable de voler ces six cent mille francs, j'ai bien été capable aussi de voler les trois cent mille du mandat blanc. Réponds pour moi, prouve à ces messieurs, toi qui as acheté ce mobilier, qu'il n'a pas coûté six cent mille francs.
Madame Fourcy était d'une pâleur livide, comme sous l'imminence d'un évanouissement subit; Fourcy, qui la regardait, oublia l'horreur de sa situation pour ne penser qu'à sa femme; vivement il se leva pour venir à elle, mais le commissaire de police le retint.
—Voyez, monsieur le juge d'instruction, l'effet que produit sur ma femme cette accusation monstrueuse, n'est-ce pas la protestation la plus éloquente contre ces soupçons insensés?
Puis s'adressant à sa femme elle-même:
—Remets-toi, chère femme, ne cède pas à l'indignation; ne succombe pas à l'émotion; ce n'est pas une preuve de ton amour qu'il faut que tu donnes en ce moment, c'est une preuve de l'inanité de ces soupçons; c'est la Providence qui t'envoie pour les dissiper; parle.
Et il se rassit plein de confiance; elle n'avait que quelques mots à dire, et tout serait fini, il ne resterait qu'un cruel souvenir de ce cauchemar.
Il attendit en la regardant.
Cependant elle ne parla point; immobile dans son fauteuil, les yeux baissés, les lèvres contractées, elle restait là comme si elle était anéantie.
—Calme-toi, dit Fourcy d'une voix attendrie, tâche de respirer un peu.
Mais elle ne respira point et elle continua de garder le silence.
—Voulez-vous un verre d'eau? demanda le commissaire de police toujours prévenant.
Elle n'avait besoin ni d'eau, ni de quoi que ce fût, si ce n'est d'une idée; cependant elle accepta dans la pensée que cela lui ferait toujours gagner du temps, et qu'elle trouverait peut-être quelque chose à dire.
Fourcy s'était levé, mais le juge d'instruction l'arrêta.
—Restez, dit-il, M. le commissaire de police va aller chercher ce verre d'eau.
Fourcy aurait voulu prendre sa femme dans ses bras, la soutenir, la rassurer; mais après ce qu'on avait fait jusque-là pour les séparer, cela n'était pas possible; il devait se contenter de l'encourager de la voix et du regard.
—Calme-toi, calme-toi, répéta-t-il comme s'il parlait à un enfant.
Mais elle ne l'écoutait pas; elle cherchait.
Le commissaire de police revint portant lui-même un verre et une carafe sur un plateau; il versa un peu d'eau dans le verre, et avec des grâces il l'offrit à madame Fourcy.
Cette gorgée d'eau ne lui donna pas des idées, mais elle lui donna, au moins, un peu de salive dans sa bouche desséchée.
—Je vous écoute, madame, dit le juge d'instruction.
—Puisque c'est toi qui as acheté ce mobilier, dit Fourcy, explique qu'il ne vaut pas six cent mille francs, dis ce que tu l'as payé.
Elle ne pouvait plus reculer, il fallait parler.
—J'ai profité de quelques bonnes occasions, dit-elle.
—Très habilement profité, affirma Fourcy. M. le commissaire de police, qui a des connaissances spéciales dans le commerce de l'ameublement, affirme que ce tapis vaut plus de vingt mille francs, et cette tapisserie des Gobelins plus de trente mille.
Le commissaire de police inclina la tête à plusieurs reprises, avec un sourire approbateur.
—Je ne sais pas ce que valent ce tapis et cette tapisserie, mais je ne les ai pas payés ce prix-là; il s'en faut de beaucoup.
—Combien les avez-vous payés?
Elle hésita.
—Je ne m'en souviens pas.
Fourcy ne fut pas maître de retenir un mouvement de surprise: sa femme ordinairement avait une excellente mémoire et elle retenait tous les chiffres.
—Fais un effort de mémoire, dit-il, et ne te laisse pas troubler par l'émotion.
Elle parut faire cet effort, mais inutilement.
—Je ne me rappelle pas, dit-elle.
—Cela est vraiment fâcheux, fit remarquer le juge d'instruction, mais vous avez un livre de dépense, sans doute, où vous aurez inscrit ces prix?
—Je ne l'ai pas conservé.
—Au moins, vous avez des factures acquittées?
—Sans doute, mais il faudrait les chercher, car je ne sais pas où elles peuvent être.
—Eh bien, madame, cherchons-les tout de suite.
Et le juge d'instruction fit mine de se lever.
—C'est que si je les ai encore, dit-elle en se voyant prise, elles ne sont pas ici, elles sont à Paris.
Le juge d'instruction se tourna vers Fourcy.
—Vous voyez, dit-il.
Fourcy était décontenancé; il regardait sa femme avec une stupéfaction qui de réponse en réponse devenait plus profonde. Pourquoi ne parlait-elle pas franchement? Pourquoi ces détours et ces défaites?
Car même pour lui il était évident qu'elle n'était pas sincère et qu'elle ne cherchait qu'à s'échapper. Pourquoi? Il n'était pas possible qu'elle ne comprît pas la gravité de la situation qu'elle lui faisait.
—Allons à Paris, dit-il en se levant vivement.
—Mais je ne sais si je les ai, dit-elle; on ne garde pas ses anciennes factures indéfiniment; il est probable que je les ai détruites.
De nouveau le juge d'instruction et le commissaire échangèrent un coup d'oeil qui désespéra Fourcy: au lieu de le sauver, elle le perdait dans l'esprit de ces deux hommes qui tenaient son honneur entre leurs mains. Comment ne le comprenait-elle pas?
Après un moment de silence terriblement long, le commissaire de police intervint.
—Mon Dieu, madame, dit-il du ton d'un homme qui ne demande qu'à obliger, il ne faut pas vous désoler pour cette disparition de vos factures. Personne ne peut trouver extraordinaire qu'après plusieurs années vous ne les ayez pas conservées. Ce serait le contraire qui serait extraordinaire.
Elle respira, et Fourcy de son côté laissa échapper un profond soupir de soulagement: quel brave homme, ce commissaire!
Il leur sourit à tous deux.
—Il y a un moyen bien simple de les remplacer, dit-il en continuant. Vous ne pouvez pas avoir oublié le nom du marchand ou des marchandes de qui vous tenez ces différents objets: le tapis, les tapisseries, les sirènes, les cuirs de Cordoue, les étoffes, les vases; donnez-nous ces noms et nous retrouverons tout de suite les prix que vous avez payés. Les marchands ne sont pas comme des particuliers, ils gardent leurs livres de commerce.
Quelques minutes plus tôt, Fourcy eût vu dans cette idée le salut, mais maintenant ce fut craintivement qu'il regarda sa femme.
Elle ne répondit pas, et elle resta les yeux baissés, plus pâle encore, plus défaite.
—Eh bien, madame, demanda le juge d'instruction, vous refusez donc de répondre?
Et il attendit quelques instants.
—Réfléchissez que votre silence ne peut s'interpréter que d'une seule manière, dit-il sévèrement, qui est que vous ne pouvez pas répondre, et que si vous ne nous donnez pas le prix de ces tapis et de ces meubles, c'est qu'il est bien celui qu'a dit M. le commissaire de police;—que si vous prétendez n'avoir pas conservé votre livre de dépense, c'est qu'il vous condamnerait;—que si vous alléguez que vous n'avez plus vos factures, c'est qu'elles confirmeraient notre évaluation;—enfin, que si vous refusez de nous indiquer les noms des marchands chez qui vous avez acheté ces objets, c'est que vous savez que ces marchands détruiraient d'un mot le système de défense de votre mari.
De nouveau le commissaire de police prit la parole:
—Permettez-moi de vous faire observer, madame, que nous cacher les noms de ces marchands n'est pas nous empêcher de les découvrir; les marchands qui vendent ces sortes de meubles ne sont pas nombreux à Paris; avant trois jours nous saurons qui vous a vendu ces tapisseries, ce tapis oriental avec armoiries, ces sirènes.
Elle attendit encore assez longtemps avant de répondre; enfin, relevant les yeux et regardant le juge d'instruction:
—Puisqu'il le faut, dit-elle, je parlerai.
Mais cela dit, madame Fourcy avait fait une pause, et au lieu de s'adresser au juge d'instruction, elle s'était tournée vers son mari qu'elle avait longuement regardé:
—Avant tout, dit-elle, je veux demander pardon à celui que j'aime, à mon mari, à l'homme le meilleur, le plus honnête, le plus droit, de la douleur que je vais lui causer. C'est la pensée de la souffrance que je dois lui infliger en parlant, qui m'a jusqu'à ce moment fermé les lèvres. C'est la vue de la souffrance que je lui cause en ne parlant pas, qui me les ouvre. Je ne peux pas le laisser soupçonner, je ne peux pas le laisser accuser quand seule je suis coupable.
Et comme le juge d'instruction avait fait un mouvement, elle s'écria avec énergie:
—Mais non coupable comme vous l'entendez, messieurs; coupable envers lui, ce qui pour moi est autrement terrible. Pardon, mon Jacques!
C'était avec stupéfaction que Fourcy l'écoutait, avec effroi, à demi levé au-dessus de sa chaise qu'il tenait d'une main, les yeux et la bouche grands ouverts, le visage convulsé.
Qu'allait-elle donc dire?
L'angoisse avait suspendu sa respiration, il étouffait.
Elle se tourna vers le juge d'instruction et d'une voix résolue:
—Vous avez raison, dit-elle rapidement, cet ameublement n'a pu être payé avec cinquante mille francs, non qu'il ait la valeur que vous lui attribuez, mais parce qu'il vaut évidemment plus de cinquante mille francs. Je le reconnais, je l'avoue la honte au front, j'ai trompé mon mari sur cette valeur.
Fourcy laissa échapper une sourde exclamation, un cri de douleur, une plainte étouffée, mais elle évita de regarder de son côté.
—Mon mari n'a donc su que ce que je lui disais, car ne connaissant rien aux choses d'ameublement, et ayant toute confiance en mes paroles, d'ailleurs, il n'a jamais eu la pensée de contrôler les prix que je lui donnais.
—Et comment avez-vous payé ces prix? demanda le juge d'instruction.
—Je vais vous le dire; cela, c'est la seconde partie de mon aveu et non la moins cruelle; si j'hésite, si je me trouble, n'accusez que l'émotion qui me paralyse. Jamais mon mari n'a voulu faire des affaires pour son compte personnel, et malgré mes instances il a toujours refusé de tenter des spéculations qui auraient pu l'enrichir rapidement et sûrement. Voyant sa volonté immuable, et croyant que nous en serions toujours réduits à la médiocrité de ses appointements, j'ai voulu, moi mère de famille, dans son intérêt même, dans celui de mes enfants, et aussi dans le mien, je ne serais pas franche si je ne l'avouais pas, j'ai voulu risquer ce qu'il refusait si fermement. C'est là ma faute, que je me suis reprochée durement depuis, mais sans prévoir jamais qu'elle aurait les terribles conséquences qu'elle amène aujourd'hui.
Elle se cacha le visage entre les mains et elle resta ainsi quelques secondes, s'efforçant de régler ce qu'elle voulait dire.
—Continuez, madame, dit le juge d'instruction.
Il fallait obéir; ce qu'elle fit.
—Dans le monde où je vis, vous comprenez qu'il n'y a qu'à ouvrir les oreilles pour savoir quelles sont les bonnes affaires; je les ai ouvertes; j'ai écouté ce qui se disait autour de moi, j'ai gagné, et c'est avec ces gains que j'ai payé ce mobilier.
Le juge d'instruction allait lui poser une question, mais violemment
Fourcy le prévint.
Depuis quelques instants il s'était levé tout à fait, et debout, la tête haute, les bras croisés sur sa poitrine, il tenait ses yeux attachés sur sa femme.
—Pardon, monsieur le juge d'instruction, s'écria-t-il en étendant le bras avec un geste si énergique que le juge resta bouche ouverte sans achever le mot qu'il avait commencé; pardon, c'est à moi d'interroger ma femme.
—Mais, monsieur…
—C'est au mari, c'est au père d'élever maintenant la voix et de faire lui-même, pour son honneur, pour l'honneur des siens, la recherche de la vérité; si vous trouvez cette recherche mal faite, vous la reprendrez; ici, en cette circonstance, c'est moi qui dois être le juge d'instruction.
Ce brave homme, ce bon homme s'était transfiguré, et l'autorité qu'il venait de prendre s'imposait à tous, au juge, au commissaire, à sa femme, surtout à sa femme, qui devant son regard courba la tête et baissa les yeux.
—Répondez-moi, dit-il.
—Jacques.
—Il n'y a plus de Jacques, il y a un mari, un père, un chef de famille, c'est à lui qu'il faut répondre. Pour jouer, il faut une mise de fonds; où avez-vous eu celle que vous avez risquée?
Elle n'hésita pas une seconde, mais ce fut au juge d'instruction qu'elle adressa sa réponse et non à son mari qu'elle ne regarda même pas.
—Il n'est personne de notre monde et de notre entourage qui ne m'ait attribué une grande influence sur mon mari: on voyait combien il m'aimait; la tendresse que j'éprouvais pour lui était connue de tous, et dans ces conditions, on était disposé à croire que je pouvais peser d'un certain poids sur ses déterminations. Les déterminations de M. Fourcy, cela n'avait pas grande importance; mais celles de M. Fourcy, gérant de la maison Charlemont, cela en avait une considérable. De même, l'influence que pouvait exercer la femme de ce gérant dans tel ou tel sens avait une certaine valeur. Un jour on a voulu s'assurer cette influence, la gagner et on a cru le faire au moyen d'un cadeau, un diamant. Je l'ai accepté, parce que l'affaire avait réussi, mais je ne l'ai pas gardé. C'est avec l'argent qu'a produit sa vente que j'ai risqué ma première spéculation. Elle a été heureuse. J'en ai entrepris une seconde qui a été plus heureuse encore. C'est avec ces gains que j'ai payé cet ameublement, que je n'aurais pas pu acheter, je le reconnais, si j'avais été réduite à nos seules ressources.
Après un moment d'hésitation elle se tut.
Ce qui avait causé cette hésitation, ç'avait été une idée qui avait traversé son esprit: si elle profitait de l'occasion pour avouer le chiffre exact de sa fortune et se débarrasser une bonne fois de tous ses embarras, pour sortir des mensonges dans lesquels elle se débattait depuis si longtemps? Ses spéculations pouvaient lui avoir donné aussi bien deux millions que cinq cent mille francs. La tentation avait été forte. Mais en fin de compte elle n'avait pas osé risquer une aussi grosse partie. Cela était vraiment trop aventureux. La crise qu'elle traversait en ce moment était assez grave pour qu'elle ne pensât qu'à en sortir.
Tout en regardant le juge d'instruction, elle avait jeté un coup d'oeil du côté de son mari pour voir comment il acceptait cette explication, et elle avait été effrayée de son attitude et de son visage; évidemment il l'accueillait mal.
—Et qui vous a fait ce cadeau? demanda-t-il.
—M. Tasté, dont les affaires ont été relevées par le secours que lui a apporté la maison Charlemont.
—Est-ce M. Tasté, de Lille? demanda le juge d'instruction.
—Oui, monsieur.
—Mais il vient de mourir?
—Justement.
—Cela est vraiment fâcheux, dit le juge d'instruction.
Mais Fourcy ne parut pas faire attention à cette remarque.
—Une femme, et surtout une femme mariée n'engage pas des spéculations en son nom, dit-il; qui a fait vos affaires?
—Un de nos amis, M. Esserie, qui a bien voulu me donner ses conseils et son aide et qui a réglé toutes mes affaires.
—Le directeur du Crédit Oriental? demanda le juge d'instruction.
—Oui, monsieur.
—Qui est mort il y a trois ans au moins; vraiment, madame, c'est une bien mauvaise chance de n'avoir que des morts, pour témoins.
Il s'établit un silence terrible, au moins pour le mari et la femme.
Fourcy s'était pris la tête à deux mains, désespérément, et il s'enfonçait les ongles dans le crâne pour se donner à lui-même la sensation de la réalité.
Les paupières baissées, mais les yeux ouverts, madame Fourcy tâchait de se rendre compte de l'effet de ses paroles aussi bien sur son mari, que sur le juge d'instruction et le commissaire. Elle avait senti que c'était chose grave de donner le nom d'Esserie après celui de Tasté, deux morts, mais elle n'avait pas osé risquer celui de La Parisière: interrogé, La Parisière ne serait-il pas forcé de parler des trois cent mille francs d'Heynecart, et des cent mille francs d'achat de rente? Et alors ne serait-ce pas la découverte de la vérité entière? Telle était la situation, qu'un mot en moins pouvait aussi bien la perdre qu'un mot en plus. Et le terrible, c'était qu'elle ne pouvait pas réfléchir à ce qu'elle disait: il fallait qu'elle parlât, et de telle façon qu'elle eût l'air de parler naturellement, sans réflexion, en n'obéissant qu'à la franchise.
Ce fut le commissaire de police qui rompit le silence.
—Monsieur le juge d'instruction, dit-il, je voudrais avoir l'honneur de vous entretenir un moment.
Le magistrat parut jusqu'à un certain point suffoqué par cette demande d'un subalterne, cependant il se leva et il suivit le commissaire à l'autre bout du salon, tandis que Fourcy et madame Fourcy restaient vis-à-vis le greffier sans se parler.
—Pour moi, dit le commissaire à voix basse et le nez tourné vers la fenêtre ouverte, ce brave homme est innocent.
—Peut-être.
—Je crois pouvoir l'affirmer, moi qui ne suis pas infaillible, mais je n'en dirais pas autant de la femme.
—C'est mon sentiment.
—Si elle a gagné de l'argent avec M. Esserie, elle a très bien pu en perdre avec d'autres. Et si elle en a perdu plus qu'elle n'en avait, elle a pu aussi prendre un de ces mandats blancs dont elle avait la garde. Pour cela il ne lui a fallu qu'un complice pour le remplir et le touche à la Banque de France. Une femme, quand elle est jolie, trouve toujours un complice.
—Qui soupçonnez-vous?
—Personne; et pour le moment je ne m'inquiète pas de cela, ce n'est pas de ce côté que les recherches doivent être présentement dirigées. L'important, c'est de savoir, si, comme je le pense, elle a éprouvé des pertes d'argent en ces derniers temps.
—Et comment?
—Il paraît qu'elle a des relations avec un coulissier, nommé La Parisière, je crois qu'en cherchant de ce côté nous pourrions bien chauffer.
—Alors?
—Mon avis serait, si vous voulez me permettre d'en avoir un, de surseoir jusqu'à ce que ce La Parisière ait été interrogé.