III

Dans la rue de la Loi, à Bruxelles, parmi les hôtels et les maisons de maître de ce quartier aristocratique, s'élevait une habitation qui se distinguait des autres par les sculptures de sa façade et par la hauteur de sa porte cochère, sur les panneaux en chêne veiné de laquelle se détachaient deux grandes têtes de lion en bronze.

Derrière cette porte, entre des murs de stuc, se prolongeait une galerie, assez large pour livrer passage aux voitures, jusqu'au jardin, dont une des faces latérales était occupée par de vastes écuries et remises.

Au commencement de cette galerie, du côté gauche, on remarquait deux statues,—deux œuvres d'art—au pied de l'escalier dans les marches cirées duquel on eût pu facilement se mirer. Les murailles étaient couvertes de grands tableaux dans des cadres dorés. Les marbres polis et les ors brillants des moulures attestaient la richesse et l'opulence des maîtres du logis. A la vue de tout ce luxe, on aurait cru que cet hôtel devait être la demeure d'un prince, ou tout au moins d'un gentilhomme, grand propriétaire foncier; mais sur la première porte qu'on remarquait à droite de la galerie, on lisait ces mots en lettres d'or:

Bureaux. Entrez sans frapper.

Le maître de cette demeure princière était donc un homme qui avait des bureaux et faisait des affaires. En effet, il n'était autre que M. Steenvliet, l'entrepreneur, qui avait été autrefois un simple maçon, et qui, par son habileté et son activité, ou par un concours de circonstances heureuses,—qui pouvait le savoir?—était devenu immensément riche, et voyait encore chaque jour l'argent affluer dans ses coffres.

M. Steenvliet avait son cabinet particulier au bout de la galerie. Ami du calme et du repos, il voulait être à son aise et ne pas être troublé par le bruit incessant de la rue, à ce qu'il disait du moins. Mais la véritable raison était qu'il avait gardé de sa vie d'autrefois certaines habitudes qu'il s'efforçait le plus possible de cacher aux gens de son entourage actuel, et c'est pour cela qu'il craignait d'être surpris par des visites non annoncées d'avance.

Ses précautions étaient bien prises; il recevait, dans un parloir contigu, les gens d'affaires, les propriétaires, les architectes, les entrepreneurs:—et quant aux fermiers, aux ouvriers, et à certains de ses commis qui avaient sa confiance, il les recevait dans son cabinet. Avec beaucoup de ces derniers il se comportait comme s'il prenait plaisir à montrer qu'il se souvenait de sa situation d'autrefois. Mais dès qu'on lui annonçait la visite d'une personne appartenant aux classes élevées de la société, il sortait de son cabinet par une porte dérobée pour aller faire toilette et se transformer autant que possible en ce qui concerne le costume et la manière d'être.

Ce jour-là, vers onze heures du matin, M. Steenvliet était assis devant un pupitre, auquel il tournait à moitié le dos. Il était enveloppé dans une vieille robe de chambre, tenait entre les dents une pipe en écume de mer, et fumait à si grosses bouffées qu'il était entouré d'un nuage bleuâtre. Si son visage soucieux n'avait pas trahi la mauvaise humeur ou la contrariété à laquelle il était en proie, la rapidité fiévreuse avec laquelle il tirait des bouffées de sa pipe eût suffi pour montrer que son esprit devait être assombri par des réflexions inquiétantes.

L'aspect de cette pièce était singulier: les murailles étaient ornées de tableaux et de gravures à cadres dorés; les rideaux des fenêtres étaient assez riches pour un palais; la pendule et les bronzes de la cheminée de marbre étaient de précieux objets d'art; mais le plancher en planches nues, jadis cirées, était çà et là marqué de taches humides, produites par les jets de salive que l'entrepreneur lançait en fumant, le drap vert du pupitre était presque noir de taches d'encre. En un mot, au milieu d'un grand luxe, beaucoup de choses portaient les traces d'une extrême négligence, ou peut-être d'une malpropreté volontaire.

M. Steenvliet pouvait avoir dépassé un peu la cinquantaine; il était d'une taille élevée, solidement bâti, avec de larges mains et de grands pieds. Son visage, d'un rouge brique, était encadré de favoris grisonnants, longs et mal taillés, tandis que ses lèvres, habituellement pincées, laissaient voir, lorsqu'il parlait ou qu'il riait, des dents larges et peu soignées.

Si tout cela accusait une grande force corporelle, et une non moins grande énergie, on en pouvait conclure en même temps que cet homme,—comme dit le proverbe,—n'avait pas été bercé sur les genoux d'une mère et qu'il n'avait pas non plus passé les années de sa jeunesse sur les bancs d'une université.

Sous l'empire d'une réflexion plus désagréable que les autres, M. Steenvliet jeta sa pipe dans un coin, se leva, frappa du pied avec colère, et grommela:

—Depuis la mort de ma pauvre femme, il n'y a plus rien de bon à attendre de cet imbécile! Il a encore découché, le bambocheur!…. Malheur! quelle sera la fin scandaleuse de tout cela? Ah! je rêve pour lui le succès, le bonheur et la considération dans le monde; je me tue à piocher, pour lui laisser une grande fortune et pour le rendre puissant et honoré par l'argent… Et toute cette sollicitude, cette perpétuelle activité n'auraient pas d'autres fruits que la honte et l'humiliation? Mon fils unique ne deviendrait pas autre chose qu'un débauché vulgaire et un ivrogne? Oh! non, non, il m'obéira, ou cette fois je lui casse les reins, aussi vrai que j'existe! Je me remarie, je lui donne une marâtre… ou plutôt je renonce, aux affaires, je dissipe ma fortune, et je me réduis à la pauvreté. Ce sera la récompense de l'ingrat.

Mais la violence de pareilles idées l'effraya. Il se laissa tomber sur une chaise, secoua la tête, et demeura ainsi, profondément découragé, les yeux fixés au parquet.

On frappa à la porte; et comme l'entrepreneur n'entendait pas ou ne voulait pas entendre, on se remit à frapper plus fort.

—Entrez! cria M. Steenvliet avec impatience.

Un domestique en livrée ouvrit la porte.

—Ne vous ai-je pas dit, lourdaud que vous êtes, que je n'y suis pour personne? gronda le maître de la maison.

—En effet, Monsieur, mais c'est un cas particulier, et vous m'en voudriez, sans doute, si je renvoyais encore M. Doureet, et pour la troisième fois.

—Doureet, l'inspecteur des travaux au quartier Louise?

—Oui, Monsieur.

—Eh bien! parlez, qu'est-ce qu'il veut?

—Vous savez, Monsieur, c'est un Liégeois. Il a reçu une lettre qui lui annonce que sa vieille mère est mortellement malade et qu'elle désire le voir. Il a couru toute la matinée pour obtenir de vous l'autorisation d'aller à Liège.

—Sa mère est mortellement malade? répéta l'entrepreneur. Pauvre Doureet, cela est grave. Le remplacer immédiatement est difficile….. Dites-lui néanmoins qu'il parte, et qu'il reste à Liège aussi longtemps que sa mère aura besoin d'aide et de consolation. Allez dans les bureaux, et faites part de cette affaire au chef de bureau. Qu'il envoie au quartier Louise le conducteur Dalmans avec les instructions nécessaires… Et vous, Jacques, oubliez que je vous ai parlé un peu durement. Vous avez bien fait de venir m'avertir. Mon naturel est emporté, vous le savez; n'y faites pas attention. Retenez bien maintenant que je veux qu'on me laisse en paix; je n'y suis pour personne… Dites-moi, mon fils n'est-il pas encore rentré?

—Pas encore, Monsieur.

Le valet quitta le cabinet.

M. Steenvliet le suivit des yeux, puis il se remit à marcher de long en large, grommelant entre ses dents et faisant des gestes irrités, comme s'il menaçait quelqu'un qui lui aurait donné des sujets de colère.

A peine était-il seul depuis quelques minutes, qu'il se retourna vivement en entendant de nouveau frapper à la porte.

—Étourneau, avez-vous déjà oublié mes ordres? grogna-t-il en s'adressant au domestique qui avait ouvert la porte sans attendre de réponse. Filez sur-le-champ, je ne veux rien entendre.

Mais le valet ne parut pas prendre garde à la mauvaise humeur de son maître: il s'approcha sans crainte et dit:

—Monsieur ne désapprouvera pas ma hardiesse. M. le baron d'Overburg lui fait demander un moment d'entretien.

Cette annonce fit un effet surprenant sur M. Steenvliet. Son visage exprima, en même temps, le contentement et l'inquiétude. Il demanda avec une précipitation visible:

—Mon ami le baron d'Overburg vient me voir? L'avez-vous introduit dans le grand salon?

—Naturellement, Monsieur.

—Retournez auprès de lui, et présentez-lui mes excuses. Dites-lui que je le rejoindrai dans quelques instants.

Et, sans attendre que le domestique fut sorti, M. Steenvliet courut dans une pièce voisine, peigna sa chevelure et ses favoris, et se dépêcha de changer de vêtements.

Il n'avait même pas complètement achevé sa toilette lorsqu'il ouvrit la porte du salon le chapeau à main, pour saluer le visiteur. Il n'avait pas seulement changé de vêtements, il avait complètement changé de visage; sa figure exprimait ou simulait maintenant la plus joyeuse humeur.

Le baron d'Overburg était un de ces hommes qui portent, pour ainsi dire, sur le front, le sceau de la noblesse. Tout en lui était élégant et distingué, le visage, le corps et les vêtements. De toute sa personne, de son langage, de ses gestes s'exhalait comme un parfum aristocratique qui n'avait rien de voulu, et qui était évidemment naturel.

Par habitude de politesse, il souriait d'un air aimable, mais au fond de ce sourire, il y avait quelque chose de triste, de profondément douloureux.

Ces deux hommes qui s'abordaient ainsi s'efforçaient donc de dissimuler, pour les mêmes raisons,—au commencement du moins—le chagrin qu'ils portaient au fond du cœur.

Le baron s'inclina en silence en voyant entrer l'entrepreneur; celui-ci lui prit la main, la secoua amicalement, et s'écria:

—Quoi! monsieur le baron, vous me faites l'honneur de venir me rendre visite à l'improviste? C'est bien à vous! Asseyons-nous, nous boirons un verre de vin de liqueur à votre santé.

—Je vous rends grâce, je ne prends jamais rien le matin.

—Monsieur le baron consentira bien à faire une exception en ma faveur? Ah! j'ai un vin comme peu de princes en possèdent. Je ne vous dirai pas combien chaque bouteille me coûte. Sachez seulement que le dernier ministre de France à Bruxelles lorsqu'il était encore ambassadeur auprès de la cour de Portugal, l'avait fait récolter et préparer pour lui-même, à Oporto. Je n'en ai qu'une vingtaine de bouteilles. Il faut que vous le goûtiez bon gré mal gré.

—Eh bien, soit, si cela peut vous faire plaisir.

M. Steenvliet tira un cordon de sonnette, alla au-devant du domestique, lui donna ses ordres, et revint vers son noble visiteur.

—Je suis venu dans l'intention de vous parler d'une affaire très importante, balbutia le baron en hésitant.

—Non, je vous en prie, ne parlons pas encore d'affaires, mon bon monsieur d'Overburg,—mon ami, oserai-je dire.—Causons d'abord un instant de choses agréables. Tout à l'heure je vous écouterai avec plaisir. Veuillez vous asseoir. Comment se porte madame la baronne? Et les enfants, surtout la charmante et spirituelle mademoiselle Clémence?

—Dieu merci, passablement bien, Monsieur. Ils m'ont chargé de vous saluer en leur nom.

—Quel honneur pour moi! Tant de bonté de leur part! Ah! monsieur le baron, je ne l'oublierai de la vie, cet après-midi que j'ai passé à votre château, avec mon fils Herman, au milieu de votre noble famille. Quelle différence avec le monde bourgeois dans lequel je suis obligé de vivre! Ne secouez pas la tête, monsieur le baron. C'est parmi les gens de votre caste qu'il faut chercher la véritable politesse, l'affabilité qui convient, la bienveillance unie à la générosité. Nous autres, bourgeois, nous consacrons toute notre vie à gagner de l'argent. Nous n'avons pas le temps de nous exercer à ces manières exquises et distinguées… Mon fils Herman a bien, il est vrai, reçu une bonne éducation; mais, hélas, il ne me cause que du chagrin et me fait craindre pour son avenir.

Le domestique parut avec un plateau d'argent sur lequel il y avait une carafe de cristal et une couple de verres. Il posa le tout sur un guéridon et s'éloigna.

Après avoir rempli les verres, M. Steenvliet en offrit un à son hôte et lui dit:

—A votre santé, monsieur le baron. Eh bien, que dites-vous de ce
Porto-là?

—Il est exquis, monsieur Steenvliet. Je bois à votre santé et à celle de votre fils.

—De mon fils? répondit l'entrepreneur avec un soupir. Le pauvre garçon se perdra. Il s'oublie complètement dans des plaisirs grossiers. Cette nuit encore… Vous ne pourriez croire combien il me rend malheureux.

—N'est-ce que cela qui vous attriste? dit M. d'Overburg en souriant. Je sais ce qui s'est passé hier; mon fils Alfred y était, ils étaient en société avec le comte de Hautmanoir, le chevalier Van Beverhof et avec une douzaine d'autres jeunes sportsmen; ils étaient allés au château de M. Dalster, le banquier, pour voir les nouveaux chevaux qu'il a fait venir récemment d'Angleterre. Là, ils ont dégusté différents vins, ce qui leur a donné une pointe. Il parait qu'au retour ils se sont arrêtés en route et qu'ils ont bu passablement de champagne. Mon fils Alfred, qui n'est revenu qu'au milieu de la nuit, m'a raconté la chose ce matin, et m'a dit que M. Herman n'était pas le moins gai de la bande.

—Fasse Dieu, dit l'entrepreneur, que tout cela n'ait pas de suites irréparables! Moi-même j'ai engagé mon fils,—je l'ai même forcé, je dois le dire,—à fréquenter des jeunes gens de bonne maison; mais il est trop faible, ou il n'a pas assez de raison; Il se perdra tout à fait. Cette crainte me ronge le cœur et me désespère.

—Vous avez tort de vous désoler si fort pour cela, dit le baron. M. Herman n'est probablement pas le plus engagé de tous dans cette voie de dissipation. Nous sommes tous dans le même cas. Quand j'étais jeune, nos parents et le monde nous imposaient la plus grande retenue. Une conduite légère, en public, était sévèrement blâmée. Mais aujourd'hui, il en est tout autrement. Les jeunes gens de bonne maison, comme vous les nommez, se croiraient humiliés s'ils ne pouvaient pas surpasser ou du moins égaler leurs compagnons de plaisir en prodigalités tapageuses. C'est une triste chose, surtout pour les parents; mais la mode, le monde le veut ainsi. Nous devons nous résigner à des choses que nous ne pouvons pas empêcher. Cette vie de dissipation finira bien un jour ou l'autre.

—Oui, mais comment finira-t-elle? Par la perte de la fortune, de la santé ou de l'esprit?

—Oh! non; vous prenez les choses trop au tragique; la fin naturelle est le mariage, et après cela on ne parle plus des péchés de jeunesse.

L'entrepreneur murmura quelques paroles inintelligibles, et demeura pensif.

—Puis-je vous faire connaître maintenant les motifs de ma visite? demanda le baron d'un presque suppliant.

—Excusez mon impolitesse, monsieur le baron je ne suis qu'un égoïste qui ne songe qu'à ce qui assombrit mon esprit. Parlez, je vous écoute.

—C'est une terrible, une affreuse chose que vous allez apprendre, commença le gentilhomme. Vous croyez, monsieur Steenvliet, que je suis riche; du moins mon train de maison et mes propriétés vous le font supposer. Eh bien, je suis un homme ruiné; j'ai tout perdu, tout. Je ne possède plus rien…

—Vous avez tout perdu! Vous ne possédez plus rien! s'écria l'entrepreneur au comble de la surprise. Ciel! comment est-ce possible?

—Permettez-moi, je vous en prie, monsieur Steenvliet, de vous expliquer les causes de ma ruine. Mon père m'a laissé une fortune qui était grevée de dettes assez lourdes. Cependant, dans les premières années de mon mariage, il me fut possible en vivant avec la plus stricte économie, de tenir cachée cette situation embarrassée, et même de l'améliorer sensiblement. Dieu m'a donné sept enfants: deux fils et cinq filles. Ils grandirent. Alors commença pour moi une vie d'épreuves et de chagrin. Mon fils aîné, il est à Paris maintenant, devint un dissipateur insensé. Pour l'empêcher de déshonorer mon nom, j'ai dû m'imposer à différentes reprises les plus pénibles sacrifices. Il y a trois mois seulement, j'ai payé encore, en une seule fois, trente mille francs pour le sauver de la honte. Mon second fils Alfred, vous le savez, suit à peu près la même voie. Ajoutez à cela l'accroissement incessant des dépenses qu'il me faut faire pour tenir ma maison sur un pied convenable; la toilette de mes filles, l'obligation où je me trouve de rendre des dîners ou des soirées, et vous comprendrez, monsieur Steenvliet, que je devais fatalement et rapidement marcher vers la ruine. Il y a quelques années je me suis vu contraint de vendre deux fermes situées en France. Cette situation m'effraya. Il me fallait, si je ne voulais pas déchoir lentement mais certainement, chercher des moyens d'augmenter considérablement mes revenus. Ces moyens j'aurais voulu les chercher dans le commerce ou dans l'industrie; mais nous, gentilshommes de vieille race, cela nous est interdit. C'est dans ces tristes circonstances que je me laissai entraîner par quelques-unes de mes connaissances à prendre part à la fondation de la banque la Prudence. Je grevai mes biens d'une hypothèque de deux cent mille francs, et je devins actionnaire de la banque pour cette somme.

—Ce n'était pas une mauvaise entreprise, fit observer M. Steenvliet. La Prudence donne de bons dividendes et ses actions sont bien au-dessus du pair.

—Hélas! ce n'était qu'une vaine apparence. Tandis que chacun pensait que la banque faisait des brillantes affaires, un caissier infidèle était occupé à creuser un abîme où beaucoup de fortunes devaient s'engloutir.

—Vous m'épouvantez, monsieur le baron.

—Hier, très tard dans la soirée, on m'a apporté la nouvelle de ce malheur. Ce caissier infidèle, après avoir pendant plus de deux ans détourné des millions de sa caisse et surtout des dépôts, a pris la fuite et a disparu sans laisser de traces.

—Mais on le poursuivra, on l'arrêtera, s'écria l'entrepreneur.

—Ah! ce serait parfaitement inutile, dit le baron en soupirant. Chacun croyait qu'il possédait personnellement une grande fortune; il a fait jouer à différentes Bourses en son propre nom et c'est ainsi qu'il a perdu les millions de la banque, perdus depuis plusieurs mois. Pour le moment il n'y a que quatre ou cinq personnes qui connaissent la catastrophe; mais à la Bourse elle sera infailliblement connue, et alors les actions de la Prudence tomberont à rien.

Bien que le baron fit tous ses efforts pour dissimuler son émotion, l'altération de sa voix trahissait assez l'inquiétude et le chagrin auxquels il était en proie.

—C'est très pénible, en effet, dit l'entrepreneur.

Mais cependant vous avez tort, me semble-t-il, monsieur le baron, de vous laisser abattre si fort par ce malheureux événement, Car enfin supposons que vous y perdiez cent cinquante mille francs, ce n'est pas encore là la ruine.

—Hélas! vous ne savez pas encore tout, soupira M. d'Overburg dont les yeux se mouillèrent de larmes. Égaré par les conseils de quelques-uns de mes amis qui faisaient partie de l'administration de la Banque, j'acceptai leur proposition d'entrer dans un syndicat ayant pour but de spéculer à la Bourse pour notre propre compte. A cet effet, on m'ouvrit à la Banque un crédit qui me permit de faire à ce syndicat un apport de deux cent cinquante mille francs. J'avais confiance en ces amis qui avaient l'habitude de manier des sommes aussi considérables et qui étaient connus comme hommes d'affaires capables et prudents. Malheureusement ils avaient, à mon insu, chargé de leurs opérations le même caissier infidèle.

—Et il a trompé également le syndicat?

—Tout le capital de notre syndicat est perdu!

—Quoi? s'écria l'entrepreneur en levant les mains. Vous perdez quatre cent cinquante mille francs, presque un demi-million? Quel coup fatal! Je vous plains, monsieur d'Overburg… Et vous dites que toute votre fortune y est engloutie?

—Tout entière.

—Mais il faut chercher les moyens de vous sauver, vous et vos enfants. Vos parents sont riches, ils vous aideront.

—J'en ai déjà parlé à deux membres de ma famille, les seuls qui pourraient le faire… Ils refusent.

—Tournez-vous vers les autres membres votre famille, ensemble ils peuvent beaucoup. Mais il faut vous presser, la chose ne souffre aucun retard. Cette catastrophe sera connue tout de suite. Vous ne pouvez échapper au déshonneur qu'en versant les deux cent cinquante mille francs à la Banque. Heureusement vous ne faites point partie du conseil d'administration, sans cela on pourrait vous rendre responsable du détournent de l'argent des actionnaires.

—Je n'espère rien de mes parents, murmura le baron. La somme est trop considérable. D'ailleurs je n'ai pas le temps d'attendre.

—Mais, mon pauvre monsieur d'Overburg, que croyez-vous donc pouvoir tenter?

—Je n'ose presque pas vous le dire, répondit le baron d'un air craintif. Vous m'avez témoigné de l'amitié, vous m'avez fait des offres de service. Dans ma détresse j'ai pensé à vous comme à mon dernier recours.

—A moi? grommela l'entrepreneur, peu flatté de la préférence. Je ne dis point que je n'aurais pas plaisir à venir à votre secours; mais deux cinquante mille francs! C'est une fortune.

M. d'Overburg tendit les mains vers lui, et dit sec un ton de supplication:

—Ah! ayez pitié de mon malheur! Vous possédez des millions. Vos grandes entreprises de toute nature amènent encore tous les jours de nouveaux capitaux dans votre caisse. Si vous consentiez à me prêter ce dont j'ai besoin pour acquitter ma dette envers la Banque, vous n'en resteriez pas moins riche.

—Mais, monsieur le baron, lors même que je voudrais, il me serait impossible de tirer un quart de million de ma poche sans me mettre moi-même dans l'embarras.

—Vous avez un crédit illimité, mon bon monsieur Steenvliet.

—En tous cas, on ne prête pas deux ou trois cent mille francs sans garantie.

—Non, en effet; mais je puis vous en donner une. J'évalue au moins deux cent mille francs l'excédent de la valeur de mes biens sur l'hypothèque dont ils sont grevés. Prenez là-dessus une hypothèque de second rang. Quant aux cinquante mille francs restants, pour ceux-là je ne peux pas vous donner de garantie; mais réfléchissez que je dois hériter de différents côtés, entre autres de mon oncle maternel, le marquis de la Chesnaie, qui a plus de soixante-dix ans et qui est tellement malade que depuis six mois il séjourne à Monaco, sur les bords de la Méditerranée, où il espère rétablir sa santé chancelante. Il possède au moins deux millions.

—Eh bien, voilà le moyen, interrompit l'entrepreneur avec joie.
Écrivez à votre oncle, il vous sauvera.

—Oh! non; il est, par malheur, comme beaucoup de vieilles gens, extrêmement avare. Je n'obtiendrais pas seulement mille francs de lui. Vous voyez, monsieur Steenvliet, vous ne risquez rien, ce n'est qu'une affaire de temps. Allons, soyez généreux, montrez votre bon cœur; ne me laissez pas partir d'ici désolé. C'est à vous que nous devrons notre bonheur. Votre conscience vous récompensera; car elle vous donnera la conviction d'avoir sauvé le nom et l'honneur d'une vieille noble famille, qui, sans votre assistance, allait déchoir et s'effondrer. C'est une belle et noble action, monsieur Steenvliet, que de maintenir debout une race que les siècles ont fondée et le temps avait jusqu'à présent respectée.

L'entrepreneur paraissait ému et son irrésolution se lisait dans ses yeux.

—Tenez, mon bon monsieur Steenvliet, s'écria le baron, je vous supplie à mains jointes et les larmes aux yeux, ayez pitié de moi et de mes pauvres enfants!

Au bout d'un moment de silence, M. Steenvliet prit la main de son visiteur et lui dit:

—Croyez-moi, monsieur d'Overburg, votre malheur me touche profondément. Je voudrais pouvoir vous aider; mais je ne puis pas ainsi prendre tout à coup un parti au sujet d'un emprunt aussi considérable, et non seulement j'ai besoin de réfléchir; mais je dois savoir encore s'il me serait possible de tirer cette grosse somme de mes affaires courantes. Revenez demain, je vous ferai connaître ma résolution.

—Puis-je espérer qu'elle me sera favorable?

—Espérer, oui, mais vous comprenez que je ne puis pas encore me lier définitivement.

—Ah! Et si dès aujourd'hui ma situation envers la banque est connue à la Bourse?

—Chargez un de vos amis en ce cas de déclarer tout haut que vous êtes prêt à verser l'argent que vous devez… Par ce moyen, vous prévenez tous les bruits fâcheux. Maintenant, ayez bon courage, monsieur le baron, j'espère que je pourrai vous aider… Allons, prenez encore un verre de vin, cela vous ragaillardira et vous donnera des forces contre le chagrin.

M. d'Overburg à demi consolé vida son verre.

—Ah! puisse le bon Dieu vous inspirer de me sauver! dit-il. Vous me rendriez encore un autre service. Mon fils Alfred, vous le savez, est un désœuvré, un dissipateur. Il est temps qu'on mette fin aux débordements de sa vie de jeune homme. J'étais en négociations avec le comte van Eeckholt qui ne paraît pas éloigné d'accorder à mon fils la main de sa fille cadette. Votre aide seule peut rendre possible cette brillante alliance.

—Et vous croyez que monsieur Alfred, par ce mariage, renoncerait à sa vie de dissipation?

—Infailliblement.

—Ah! si je pouvais aussi, par le même moyen, ramener mon fils dans le bon chemin! soupira l'entrepreneur.

—Mais vous le pouvez, cherchez une femme pour lui, dit le baron.

—Croyez-vous, monsieur le baron, que cela me serait facile?

—Comment pareille chose serait-elle difficile pour vous qui possédez des millions?

L'entrepreneur secoua un instant la tête d'un air pensif.

—Jusqu'à présent, dit-il, j'ai vainement cherché une femme possible pour Herman. Les offres n'ont certainement pas manqué; mais l'orgueil paternel me pousse, quand il s'agit de mon fils unique, à élever mes vues au-dessus des gens parmi lesquels nous avons vécu jusqu'à présent. Mon travail, mon esprit d'économie, un peu d'intelligence et beaucoup de bonheur m'ont fait gagner quelques millions. Je les ai gagnés honnêtement, personne n'a jamais dit une parole de blâme contre moi. Je me demande si, dans cette situation, je n'ai pas le droit d'espérer pour mon fils un meilleur lot et une place dans les hautes classes de la société.

—Certes, vous avez ce droit, affirma le baron. Vous n'avez qu'à regarder autour de vous, je ne doute pas qu'en cherchant bien vous ne trouviez la bru que vous souhaitez.

L'entrepreneur resta un moment pensif, puis il dit tout à coup:

—Je crois, monsieur le baron, que j'ai découvert le moyen de vous délivrer en une fois de toutes vos inquiétudes…

—Ah! ciel, puissiez-vous ne pas vous tromper! s'écria M. d'Overburg avec joie. Et cet heureux moyen?

—Lorsque vous m'avez fait l'honneur de m'inviter à visiter votre château, mademoiselle Clémence, votre fille, et mon fils ont eu deux ou trois fois l'occasion de passer quelques heures de compagnie. Il paraît que les jeunes gens ne se haïssent point. Je suis disposé à donner à mon fils un million de dot. De plus, sa femme deviendra maîtresse dans ma maison où elle disposera de tout selon son bon plaisir. Qu'est-ce que vous dites de cela?

Le baron le regarda avec stupeur comme s'il n'avait pas compris.

—Si vous consentez à ce mariage, reprit Steenvliet, je vous prête immédiatement deux cent cinquante mille francs sans autre garantie que votre signature.

Le baron parut hésiter ou réfléchir.

—Quoi? vous ne répondez rien? murmura l'entrepreneur d'un ton de mécontentement. Est-ce donc un refus?

—Oh! non, vous vous trompez, s'écria le baron effrayé. J'accepte… avec reconnaissance… avec joie… mais je ne puis pas, comme cela, prendre à l'instant une résolution définitive, sans savoir ce que pensent de cela ma femme et ma fille.

—Madame la baronne ne peut pas refuser, et si elle devait y voir un certain sacrifice, elle s'y résignerait pour le bonheur et pour l'honneur de son époux.

—En effet, soupira le baron.

—Et pour ce qui regarde mademoiselle Clémence, mon fils est un garçon bien tourné et elle paraissait le distinguer particulièrement. De son côté, vous ne rencontrerez pas d'opposition.

—Je crois également pouvoir l'espérer, mon bon monsieur Steenvliet; Clémence m'a parlé avec éloges de M. Herman et surtout de sa politesse et de sa délicate réserve; mais n'en fût-il pas ainsi, cela ne serait pas un obstacle insurmontable. C'est une autre difficulté qui m'empêche d'accepter immédiatement votre généreuse proposition.

—Une difficulté? Avez-vous peut-être pris déjà d'autres engagements pour votre fille?

—Non. Je vais vous expliquer. Vous êtes un homme raisonnable et vous le comprendrez. Au décès de mon oncle, le marquis de la Chesnaie, je dois entrer en possession de plus de deux millions. Il est le parrain de notre Clémence. Si j'allais, sans l'avoir consulté, disposer de la main de ma fille, il en serait tellement irrité qu'il me déshériterait. Vous ne pouvez donc pas exiger que je mette en péril la fortune future de mes enfants.

—Naturellement, je ne vous le conseille même pas. Écrivez-en à votre oncle. Mais qu'attendez-vous? S'il refusait d'approuver ce projet de mariage?

—Refuser, monsieur Steenvliet? Je le craindrais s'il pouvait être assez généreux pour me tirer de l'embarras où je suis; mais, comme je vous le disais, il est d'une avarice extrême et les dissipations de mes fils l'ont rendu inexorable sur ce point.

—Et vous concluez, monsieur le baron?

—Je ne puis pas vous donner ma parole décisive avant de connaître le sentiment de mon oncle. Je courrais le risque de vous tromper ou de le tromper; ma conscience me le défend.

—Je ne vous demande pas une décision. Je vous demande seulement votre parole de gentilhomme que vous ferez sincèrement tout votre possible pour épargner à mon fils un refus humiliant.

—Je vous la donne, monsieur Steenvliet.

—Eh bien, je veux lutter de bonne volonté avec vous, dit l'entrepreneur en lui serrant joyeusement la main. Dès demain, si vous voulez, vous pouvez disposer sur ma maison pour deux cent mille francs, soit en une fois, soit en plusieurs. Il suffira que vous fassiez des mandats à ordre sur ma caisse. La chose vous va-t-elle ainsi?

—Oh! généreux ami; s'écria le baron. Merci; mille fois merci! Vous êtes mon sauveur et celui de toute ma famille!

—Je pousserai même plus loin mon assistance, monsieur d'Overburg. Je me propose, un peu plus tard, de dégrever vos biens patrimoniaux de leurs hypothèques… Mais si, par malheur, on me faisait l'injure de repousser ou de rendre impossible les projets d'union convenus entre nous, alors, vous le comprenez bien, je serais libre de retirer mes promesses et mon aide.

—Ne craignez rien pour cela, répondit le baron. Une pareille alliance, j'en conviens, aurait peut-être rencontré autrefois d'insurmontables obstacles; mais aujourd'hui l'argent est devenu le levier tout-puissant qui abaisse les montagnes, qui comble les abîmes et qui, dans le monde moral, peut rendre possibles les choses qui ne l'étaient pas autrefois.

—En tout cas, baron, au besoin, rappelez à vos parents que je me mettrai au lieu et place de la banque et que je serai votre créancier au même titre et avec les mêmes droits que cet établissement.

—Si mon oncle consent je pourrai bien me passer de l'approbation de mes autres parents; et c'est pourquoi je pense qu'il serait très prudent de ne parler de ce projet de mariage qu'aux membres de nos deux familles et encore en leur recommandant strictement le secret. Sans cela des bruits prématurés pourraient encore nous susciter des difficultés. Par exemple si un de mes parents écrivait au marquis avant que celui-ci m'eût envoyé sa réponse. Mon oncle est un homme bizarre.

—Eh bien, gardons la chose secrète entre nous jusqu'à ce que vous ayez reçu sa lettre. Ce sera, en effet, le plus prudent.

—Je vous en prie, monsieur Steenvliet, permettez-moi de vous quitter pour aujourd'hui, J'ai hâte d'aller me conformer à votre sage conseil pour prévenir tous les bruits défavorables et en même temps d'écrire à mon oncle. Dès que je recevrai sa réponse, je viendrai vous en faire part. D'ailleurs, l'occasion ne me manquera pas pour vous témoigner encore, dans l'entre-temps, ma profonde reconnaissance. Adieu.

—Au revoir, monsieur le buron.

Et l'entrepreneur escorta son hôte jusqu'à la porte en lui prodiguant encore des paroles d'encouragement.

Lorsque le baron se fut éloigné, M. Steenvliet retourna dans son cabinet. Il ne paraissait pas satisfait de la façon dont le baron avait, au commencement du moins, accueilli sa proposition. Son visage exprimait le mécontentement et il secouait la tête d'un air soucieux.

Arrivé dans son cabinet il alluma sa pipe en écume de mer et se mit à fumer à grosses bouffées comme il avait coutume de le faire lorsque des pensées peu agréables assombrissaient son esprit.

Enfin, lorsque ses réflexions et son tabac l'eurent insensiblement mené à envisager l'affaire sous un jour plus favorable, il murmura:

—Le baron n'a pas accueilli ma proposition avec une grande joie. Il en paraissait tout troublé. Pour ce qui le concerne, je crois à son consentement sincère; mais il craint ses parents, surtout son oncle, le marquis. Certes, dans le monde c'est un avantage considérable et un grand honneur d'appartenir à une race illustre; mais, au fond, tous ces gens si fiers ne sont pas faits d'une autre essence que nous tous. Ah! ils pourraient bien refuser. Le baron pourrait faiblir devant leur résistance. Il y aurait donc une lutte entre leur orgueil et mon ambition paternelle? Ils ne me connaissent pas; ils ne savent pas que, jusqu'à présent, je n'ai pas laissé inexécuté un seul de mes projets… Pourquoi donc m'inquiéter du résultat? Le baron peut hésiter, chercher à obtenir des délais; mais est-ce que je ne le tiens point par l'argent? Attendre n'est rien, pourvu que j'aie des chances d'atteindre mon but; et ce but, je veux l'atteindre et je l'atteindrai.

Un valet entra, après avoir frappé légèrement à porte.

—Monsieur, annonça-t-il, monsieur votre fils vient d'entrer. Selon vos ordres, je lui ai dit que vous vouliez lui parler immédiatement.

—Eh bien?

—Il m'a répondu: Allez au diable! Et il est monté.

—Quel air avait-il?

—Très fatigué, pâle et de mauvaise humeur, Monsieur.

—C'est bien.

Le domestique sortit.

—Il me fera avoir une attaque d'apoplexie, s'écria l'entrepreneur en frappant du pied avec colère. Je ne pense qu'à lui, à son bonheur, et lui, après une nuit de désordre et de dissipation, ne daigne pas seulement venir me saluer. Il méprise mes ordres en présence de mes domestiques. Ah! ça ne peut pas durer ainsi! Il faut qu'il sache, et il saura que c'est moi qui suis le maître ici.

En achevant ces menaces il gravit l'escalier de marbre et ouvrit la porte d'une des chambres qui s'ouvraient sur le palier.

Il vit son fils, qui avait déjà ôté sa redingote, debout devant son lit.

—Mauvais sujet, s'écria-t-il, Jacques ne t'a-t-il pas dit que je voulais te voir à ton retour? Pourquoi ne m'obéis-tu pas?

—Je suis malade, grommela le jeune homme d'un ton revêche. Je vais me coucher.

—Malade? Tu as encore une fois passé toute la nuit dans une scandaleuse débauche. Tu n'es qu'un méprisable ivrogne.

—Pas encore tout à fait, mon père; mais je crains fort de le devenir. Et à qui la faute?

—Et tu n'es pas honteux, fils ingrat, de me dire pareille chose? s'écria l'entrepreneur affligé et courroucé à la fois, à moi, à ton père qui a pioché et peiné toute sa vie pour te voir heureux?

—Pourquoi vous cacher la vérité, mon père? Vous savez assez vous-même que…

—Ces griffes sur ta joue, qu'est-ce que cela signifie? Tu t'es battu, battu avec des femmes?

—Non, soyez tranquille, mon père, j'étais en bonne compagnie: vous les connaissez bien les jeunes gentilshommes et les autres dissipateurs du club. Chemin faisant nous avons bu du champagne dans un cabaret de village, par seaux, suivant la coutume, et, pour nous amuser, nous avons mis en pièces quelques verres et quelques glaces. Dans l'obscurité, je me suis heurté contre un marbre; de là vient l'égratignure de ma joue. Allons, père, ne me faites pas de reproches inutiles. Ce n'est pas la première fois que pareille chose m'arrive, et ce ne sera probablement pas la dernière. Soyez un peu indulgent et laissez-moi me mettre au lit.

L'entrepreneur, mis dans la plus violente colère par le calme exaspérant de son fils, s'élança vers lui le poing fermé.

—Vaurien sans cœur! vociféra-t-il. Tu n'iras pas te coucher, tu écouteras respectueusement ce qu'il me plaira de te dire!

—Eh! mon Dieu, ne vous mettez pas en colère, mon père. Si vous le désirez, je resterai levé.

—Ah! tu continueras à boire, à bambocher comme un être sans éducation, oses-tu dire! Je comprends: tu crois que je n'ai ni le droit, ni le pouvoir de t'imposer ma volonté. Eh bien! tu te trompes, et joliment! N'oublie pas que quand ta mère mourut je n'avais encore qu'une toute petite fortune. Depuis lors tu m'as coûté et tu as dissipé au moins trois fois autant que ton petit héritage maternel. Ce que je possède m'appartient tout à fait, à moi seul, et s'il me plaisait de te refuser à l'avenir toute monnaie…

—Fasse Dieu que vous me l'eussiez toujours refusée, mon père, murmura le jeune homme sans s'émouvoir. Cet argent que d'autres mettent au dessus de tout, je le hais comme la cause de ma misère et de mon désespoir. Ces paroles vous fâchent, mon père? Vous croyez que je dis cela pour vous faire de la peine! Croyez, que malgré tout, je vous aime et je vous respecte; oui, je voudrais être la joie de vos vieux jours; mais je ne suis plus bon à rien, plus capable de rien. La vie m'ennuie tellement que je voudrais être mort.

L'accent de conviction avec lequel Herman avait prononcé ces dernières paroles, effraya profondément M. Steenvliet et fit tomber sa colère comme par enchantement.

—Mon fils, mon fils, si tu savais comme tu me fais de la peine! Aie pitié de ton père! Je te donne tout ce que ton cœur peut désirer; des chevaux de prix, des voitures de luxe, de l'argent en abondance, et tu ne t'estimes pas encore heureux!

—Je suis malheureux, mon père, profondément malheureux!

—Comment cela est-il possible? As-tu peut-être une cause secrète de chagrin? Confie-la moi, je t'aiderai à en triompher.

—Vous la connaissez, cette cause, répondit le jeune homme. Ce n'est pas la première fois que je vous en parle; mais vous voulez que je vous la répète? Eh bien, soit. Mon excellente mère était une fille de paysans. Malgré votre fortune, qui croissait tous les jours, elle a élevé ma première jeunesse comme elle pouvait; elle m'a inculqué sa simplicité, son amour pour la vérité et pour la vertu, en même temps que son aversion pour le faux luxe; mais les manières distinguées, le vernis spirituel et brillant, l'ambition de s'élever,—qualités que l'on doit avoir sucées avec le lait maternel pour les posséder entièrement,—elle ne pouvait me les apprendre ou me les inspirer, ni vous non plus, mon père. L'argent ne vous avait pas encore poussé à chercher pour moi le bonheur dans la vie inutile et fastueuse de ce qu'on est convenu d'appeler le grand monde. Vous et mère, vous rêviez pour moi une carrière fructueuse et en même temps honorable. Je deviendrais artiste, peintre, et je suivais les leçons de l'Académie. J'eus des professeurs particuliers qui me firent faire quelques progrès; je commençai à peindre. J'avais des dispositions, beaucoup de dispositions; tout présageait qu'après de sérieuses études, je ferais honneur à votre nom et à mon pays. Je regrette ce temps d'enthousiasme, d'amour du beau, d'ardentes croyances en l'avenir. J'étais bien heureux alors! Mais la fortune vous favorisa d'une manière aussi inattendue qu'inespérée et, pour comble de malheur, Dieu rappela à lui ma pauvre mère. Vous m'avez forcé alors, mon père, impitoyablement forcé, de déposer pour jamais le crayon et le pinceau. Le fils d'un millionnaire ne pouvait plus travailler… C'est ainsi que vous avez brisé l'espoir de ma vie et tout mon courage; car j'ai oublié ce que j'avais appris et maintenant il est trop tard.

—Allons, allons, mon fils, dit l'entrepreneur d'un ton très calme. Tout ça n'est qu'une erreur de tes sens. La migraine te rend chagrin et grognon. Tu voulais devenir peintre? Qu'est-ce, au fond, qu'un peintre, sans parler bien entendu de quelques génies exceptionnels presque aussi rares que le merle blanc? Un peintre est un ouvrier qui fait des meubles pour orner les salons des gens riches. Il s'estime heureux lorsqu'il réussit à nouer péniblement les deux bouts de l'année. N'est-ce pas ainsi?

Un sourire triste et improbateur plissa les lèvres du jeune homme.

—Oui, ris de mes paroles, continua le père. Tu ne me feras pas croire qu'il ne serait pas de la dernière stupidité de courir avec un tableau sous le bras pour l'offrir en vente, de se jeter aux genoux des journalistes et des critiques d'art, ou de se laisser traîner dans la boue par des concurrents jaloux, quand on a des millions à sa disposition. Reconnais qu'en ceci du moins j'ai raison.

—En tous cas, cela importe peu actuellement, répliqua le jeune homme. Vous avez jugé qu'il valait mieux pour moi de fréquenter les plus hautes classes de la société et de vivre sans rien faire d'utile. Je vous ai obéi. De quoi pouvez-vous vous plaindre?

—Mais Herman, mon pauvre garçon, ce n'est pas une raison pour te traîner dans une crapuleuse débauche, s'écria l'entrepreneur avec un accent d'indulgence paternelle. Que tu t'amuses dans la compagnie des membres du Club, je n'y trouve rien à redire; mais faut-il pour cela te livrer à de pareils excès de boisson au risque de troubler ton intelligence et de perdre ta santé et ta bonne réputation?

—J'ai profondément réfléchi à cette question, mon père; ce matin encore, pendant des heures. Est-il nécessaire de faire de pareils excès de boisson en telle compagnie? Pour moi, cela est inévitable.

—Inévitable? Mais avec une volonté un peu ferme on peut toujours se retenir.

—On pourrait le croire, mon père, mais cependant ce n'est pas ainsi. Quand je me trouve dans la compagnie de ces jeunes nobles, avant qu'ils soient échauffés par le vin, je me sens à chaque instant profondément humilié; car, même sans le vouloir, ils montrent assez qu'ils ne me considèrent que comme un intrus d'un sang de qualité inférieure. Je dois reconnaître d'ailleurs que je suis réellement bien au-dessous d'eux: je ne parle pas leur langue, je n'ai pas leurs belles manières, je ne puis point parler de mes ancêtres ni de mon blason, de mon oncle le duc, ni de ma tante la comtesse; mais quand le vin déborde sur la table et que les têtes sont allumées, alors je deviens insensiblement leur égal et même je les dépasse tous par la seule puissance dont vous me laissez disposer: par l'argent… Et lorsque, en leur présence, je sème l'or à pleines poignées et que je paie même l'écot des plus riches, alors ils m'admirent et ils m'encensent; alors ils s'écrient que si je ne suis pas d'un sang noble je méritais du moins d'en être. Vous voyez donc bien, mon père, que je ne puis pas échapper à la folle vie qui vous afflige, à moins que je ne dise adieu définitivement et pour toujours à la dangereuse société de ces nobles gentilshommes, le désirez-vous?

—Non, pas cela, Herman, maintenant moins que jamais. Mais si tu t'amusais avec une certaine mesure et si tu t'arrêtais de boire dès que tu sens que le vin va te faire mal?

—Ah! mon père, cela n'est pas possible, je ne suis pas un ange. Pour n'être pas dédaigné par mes nobles amis je dois du moins faire comme eux, et si le vin m'a une fois obscurci l'esprit je n'en ai pour cela moins d'intelligence et de volonté que les autres.

—Essaie du moins, mon fils, promets-moi que tu l'essaieras.

—Je veux bien promettre, murmura Herman en haussant les épaules; promettre est facile, mon père; mais je ne réponds pas que je pourrai tenir ma parole. Ainsi, par exemple, dans huit jours nous avons dans le même cabaret une fête, un banquet, où l'on ne boira pas peu de chose. Le banquier d'Alster a perdu le pari d'un dîner de quinze couverts contre le comte de Hautmanoir. Ce dîner dégénérera probablement en une longue bamboche, car l'hôtelier de l'Aigle d'or, un fin renard, a deux filles qui, malgré leur innocence apparente, connaissent parfaitement le truc pour nous entraîner dans de folles dépenses d'argent. Vous me direz, mon père: «N'allez pas à cette partie». C'est impossible: J'étais avec le baron Arthur d'Overburg le témoin du pari. Si j'y manquais…

—Non, pour cette fois je ne puis pas vous le conseiller, interrompit l'entrepreneur. J'ai pour cela certaines raisons puissantes. Vas-y et tiens-toi un peu bien et ne fais pas de choses dangereuses… Maintenant que tu te montres raisonnable, j'ai bien envie de te parler d'une autre affaire, mais puisque tu es fatigué j'attendrai jusqu'à demain.

—Ma fatigue est passée, mon père.

L'entrepreneur prit la main de son fils:

—Herman, dit-il, écoute mes paroles avec bonne volonté et sans prévention. Tout ce que j'ai fait jusqu'à présent, je l'ai fait par amour pour toi. Mon rêve était de t'élever dans le monde, de te faire jouir dans la société des honneurs et de la considération pour lesquels je ne suis pas né et je n'ai pas été élevé moi-même, j'ai l'espoir maintenant que bientôt je pourrai atteindre ce but de tous mes efforts. Tu as vingt-quatre ans, dis-moi, n'as-tu jamais songé au mariage?

—Jamais, mon père.

—Eh bien si je t'offrais une femme aimable, spirituelle et charmante, repousserais-tu sa main?

—Je n'en sais rien.

—Mais si je te disais que ton consentement me rendrait heureux?

—A ces conditions je pourrais me soumettre à vos désirs. Un changement si radical dans ma position me guérirait peut-être de l'ennui et du dégoût de l'existence.

—Et puis réfléchis, mon fils, qu'une maîtresse de maison est nécessaire ici, une femme distinguée, bien élevée, qui sache recevoir comme il convient. Je voudrais jouir un peu de ma fortune, inviter à des dîners, à des soirées, des gens dans une belle position… Je pourrais me remarier, oui, mais je t'aime trop pour te donner une marâtre. Ta femme sera la maîtresse ici et c'est elle qui tiendra la maison. Ah! Herman, si je réussis cette fois dans mes efforts, il est probable que tu me remercieras éternellement pour un si brillant mariage… Tu connais mademoiselle d'Overburg?… Elle est charmante, elle séduit tout le monde par sa conversation spirituelle et par la grâce de ses manières.

—Quoi? c'est Clémence Overburg que vous voulez me proposer pour fiancée? s'écria Herman avec une expression de surprise mêlée de regret? Une fille de baron de vieille noblesse? Elle est aimable, spirituelle, je le reconnais; mais jolie, je ne l'ai point remarqué.

—Tu te trompes, Herman, sa figure est très bien. Et réfléchis donc quel grand et beau nom! Tu seras donc admis dans une des familles les plus nobles et les plus illustres de tout le pays.

—C'est précisément cela qui m'effraie; en présence de cette demoiselle d'Overburg d'une si haute naissance, je ne me sens qu'un tout petit garçon, mon père. Cela m'humilie profondément. Je ne connais ni les idées, ni les habitudes, ni le langage de ce grand monde. Une femme qui a plus d'esprit que son mari et qui peut lui donner des leçons sur tout, serait-ce bien la condition d'une vie supportable? Et puis il y a les nobles parents, quel accueil feront-ils à l'intrus qui a du sang d'ouvrier dans les veines? Ils ne l'accueilleront qu'avec dédain naturellement.

—Tu n'envisages que le vilain côté de l'affaire, mon fils, répliqua l'entrepreneur. Ma grande fortune te garantira contre l'humiliation que tu as tort de craindre… Allons, Herman, mets-y de la bonne volonté. Promets-moi que tu ne te mettras pas en travers de mon projet; rassure-moi. Dis-moi que tu accepteras Clémence d'Overburg comme femme si on t'offre sa main.

—Je consentirai pour vous plaire, mon père, mademoiselle Clémence ou une autre, ça m'est égal. Je ne puis pas devenir plus malheureux que je ne le suis.

L'entrepreneur, qui s'était attendu à une vive résistance, était étonné autant que joyeux de la condescendance de son fils.

—Eh bien, Herman, je suis content de toi, dit il, nous ne parlerons pas davantage aujourd'hui de cette affaire encore quelque peu incertaine. Va te mettre au lit maintenant et tache de prendre du repos. Cela te fera du bien.

Et après avoir serré encore une fois la main de son fils, il sortit de la chambre avec un joyeux sourire sur les lèvres.