IV

Lorsque le baron d'Overburg eut fait encore deux ou trois courses, toutes relatives à sa situation envers la banque, il se rendit au chemin de fer et monta dans un wagon de première classe. Dans le compartiment où il entra il n'y avait que deux personnes qui causaient à voix basse entre elles et qui ne firent guère attention à lui. Il put donc se livrer, sans être troublé, à ses réflexions, dans le coin où il avait pris place.

Durant quelque temps sa physionomie s'illumina d'un sourire; il réfléchissait qu'il avait été sur le bord d'un abîme. Sa fortune était tout à fait perdue, et sa situation envers la Banque avait été si critique et si menaçante, qu'il n'avait plus eu devant les yeux qu'une déchéance sans espoir, une ruine complète, la honte et la misère pour lui et ses enfants. C'est Dieu lui-même, pensait-il, qui m'a inspiré l'idée d'invoquer le secours de M. Steenvliet, Ce généreux bourgeois lui fournissait les moyens de cacher à tout le monde les brèches de sa fortune, jusqu'à ce que l'autre héritage vînt le délivrer de toute inquiétude. Sa conscience essaya bien de lui faire voir aussi les points noirs de cette affaire. Sa fille devrait se marier avec un jeune homme de sang roturier: elle, rejeton de l'illustre famille des Overburg, alliée avec le fils d'un homme qui, il le savait, avait commencé sa carrière comme journalier, comme simple maçon. Une pareille mésalliance ne souillerait-elle pas d'une tache ineffaçable le nom immaculé de ses ancêtres?… Mais sur ce point-là, pensait-il, le temps a considérablement modifié les idées.

D'ailleurs si Clémence avait de l'inclination pour Herman Steenvliet et acceptait librement sa main? Ce mariage ne faisait pas entrer un bourgeois dans sa famille, à proprement parler, c'était simplement une descendante, un rejeton féminin qui passait à l'état de bourgeoise. Dans tous les cas et de quelque façon que la chose se présentât, il n'avait plus le moyen de résister. Accepter la proposition de M. Steenvliet ou se résigner à la décadence et à la honte, il ne lui restait pas d'autre choix.

Le train s'arrêta dans une petite station. Le baron descendit. Il devait encore marcher pendant six ou sept minutes. Après avoir suivi la grande route pendant quelques centaines de mètres, il prit un chemin de traverse qu'ombrageait une double rangée de hêtres.

Au bout de ce chemin s'élevait une large et pesante construction flanquée d'une tour des deux côtés de la façade. C'était le château patrimonial des barons d'Overburg.

Sans doute, plusieurs siècles avaient passé sur cette noble demeure; car certaines parties portaient la marque d'une haute antiquité; mais chaque époque nouvelle y avait changé quelque chose. La vieille porte seigneuriale existait encore, mais le pont-levis avait depuis longtemps disparu. Les fenêtres ogivales avaient été transformées en fenêtres carrées et les petites vitres enchâssées dans les lamelles de plomb avaient été remplacées par de grandes glaces.

Tel qu'il était actuellement, refait et déformé en partie, le château, par sa grandeur et sa hauteur, donnait une idée favorable de la richesse de ses propriétaires. Il était d'ailleurs précédé d'un magnifique jardin et entouré d'un vaste parc planté d'arbres séculaires. Personne n'eût pu supposer que, sous les riches lambris de cette demeure seigneuriale régnaient la détresse et la crainte de la ruine.

Le baron d'Overburg entra dans son château et ouvrit la porte d'une pièce du rez-de-chaussée dont les fenêtres s'ouvraient sur le parc.

Son retour inattendu surprit la baronne qui était assise auprès de la fenêtre, un ouvrage de tapisserie à la main. Elle paraissait avoir pleuré, car ses yeux étaient encore rouges. Elle se leva comme en sursaut et demanda avec une expression d'angoisse:

—Marcel, vous souriez? Dites-moi vite quelles nouvelles vous apportez.

—De très heureuses nouvelles, Laure, nous sommes sauvés!

—Sauvés? Ah! que Dieu soit béni de sa miséricorde, s'écria la vieille dame en levant les mains vers le ciel. J'ai peine à le croire, j'avais perdu tout espoir. Tranquillisez-moi, Marcel, dites-moi qui nous prête si généreusement son secours. Notre cousin, le chevalier d'Havenport?

Au lieu de lui répondre, M. d'Overburg demanda:

—Où est Clémence?

—Elle est assise sous le berceau, près de l'étang.

—Et les autres enfants?

—Je les ai éloignés. Ils sont allés passer la journée à la campagne de la douairière Van Langenhove.

—Qu'est-ce que Clémence connaît du malheur qui nous a frappés?

—Je lui ai dit seulement que nous avions perdu beaucoup d'argent. Elle en est fort affligée parce qu'elle craint que ce malheur ne soit un obstacle au mariage de son frère. Mais elle ignore absolument que nous étions complètement ruinés par la catastrophe de La Prudence.

—Tant mieux, Laure; il faut que cela reste caché pour tout le monde… Asseyons-nous. Je vous raconterai mon aventure, et j'ai d'ailleurs à vous parler d'une chose fort importante. D'abord, je me suis rendu au château de notre cousin le chevalier d'Havenport. Il m'a refusé complètement toute assistance. Ensuite j'allai rendre visite à Bruxelles à notre riche ami De la Croix. Il m'accueillit avec des conseils humiliants et repoussa ma demande d'une façon presque grossière. J'étais là, sur le pavé, désespéré et ne sachant que tenter, lorsque le ciel m'inspira tout à coup l'idée d'aller invoquer l'aide de M. Steenvliet.

—De M. Steenvliet, l'entrepreneur? demanda madame d'Overburg avec étonnement.

—Oui, de M. Steenvliet, le riche entrepreneur, qui a, deux ou trois fois déjà, passé l'après-midi ici avec son fils Herman. J'avais peu d'espoir en sa générosité, Laure, aussi peu que vous en ce moment. Et ce n'est qu'en hésitant et avec crainte que je me dirigeai vers sa demeure.

—Et il a consenti à votre demande?

—Non seulement il nous prête, sous la seule garantie de ma signature, les deux cent cinquante mille francs dont nous avons besoin; mais il nous ouvre sa caisse et il nous tirera de tous nos embarras. Il le peut; il a des millions à sa disposition.

—Ah! quel bonheur inattendu! s'écria madame d'Overburg. Quelle grandeur d'âme chez un homme de basse extraction! Ah! Marcel, si affligeant que cela soit, il faut pourtant le reconnaître, actuellement il n'est pas rare de trouver parmi les bourgeois enrichis plus de noblesse de cœur et de bonté que parmi les gens de haute naissance.

—N'exagérez pas, Laure, répliqua son mari. Ces bourgeois peuvent exercer le commerce et l'industrie. Quand la chance leur sourit, ils gagnent énormément d'argent, et ils ne sont pas obligés de l'épargner par devoir de famille. Nous, au contraire, si nous ne pouvons pas conserver ce que nos parents nous ont laissé, nous allons insensiblement, mais infailliblement vers la déchéance.

—Mais, maintenant, Marcel, nous sommes délivrés de cette inquiétude, n'est-ce pas?

—Oui; mais M. Steenvliet a mis une condition à son assistance.

—Oh! nous l'acceptons sans hésiter.

—Naturellement, Laure; notre salut est à ce prix.

—Et quelle est cette condition?

—Je vais vous le dire: vous avez vu le fils de M. Steenvliet; c'est un gentil garçon, très poli, intelligent, et de plus, réservé et modeste. Notre Clémence paraissait se plaire particulièrement en sa compagnie, n'est-ce pas?

—En effet, Marcel; mais pourquoi me demandez-vous tout cela?

—C'est parce que M. Steenvliet m'a fait la proposition de permettre que notre Clémence épouse son fils Herman.

La baronne se leva et regarda son mari en face avec autant d'étonnement que si elle apprenait la chose du monde la plus incroyable.

—Permettre que notre Clémence épouse son fils? répéta-t-elle lentement. Mais cela est impossible.

—C'est regrettable à coup sûr, Laure, mais serait-ce la première fois qu'une famille noble, pour sauver son honneur ou son existence, se résigne à un pareil sacrifice?

—Une mésalliance? Notre Clémence, la femme du fils d'un bourgeois qui, à ce qu'on dit, a commencé sa fortune comme simple journalier! Mais à la seule nouvelle d'un pareil mariage votre oncle le marquis se mettra dans une furieuse colère, et nous déshéritera par vengeance.

—Ne vous inquiétez pas de cela, Laure; je vais d'abord lui demander son approbation, et je suis certain qu'il ne me la refusera pas si je puis lui annoncer que vous et Clémence avez donné votre consentement. Voyons, rasseyez-vous… Vous pleurez, Laure? Non, ne luttez pas inutilement contre une inexorable fatalité. Je comprends votre chagrin; mais il y a des circonstances dans la vie où de deux maux on est contraint de choisir le moindre. Vous êtes mère; décidez: la pauvreté, la honte pour nous et nos enfants; la chute définitive de notre race, ou bien le mariage de Clémence avec un fils de bourgeois qui lui apporte en dot un million,—je dis un million. Parlez, que choisissez-vous?

—Situation terrible! Mais, hélas! je le sens bien, il n'y a pas moyen de s'y soustraire, soupira la vieille dame d'un ton de profond découragement.

—Vous consentez, Laure?

—Ah! il le faut bien; nous ne pouvons faire autrement. Pauvre
Clémence!

—Pauvre Clémence, dites-vous, mais elle acceptera probablement avec joie la main d'Herman Steenvliet. Il ne lui est pas antipathique; le million que son père lui donne en dot plaidera aussi quelque peu en sa faveur… Que pensez-vous Laure, des dispositions de Clémence à l'égard de Herman Steenvliet?

—Elle m'a, en effet, parlé quelquefois de lui avec éloge; mais éprouve-t-elle pour lui une sympathie particulière, c'est ce que je ne saurais dire.

—Nous allons le savoir tout de suite, Laure. Allons, prenez courage, et cachez votre tristesse. Je vais faire venir Clémence.

Il sortit pour donner un ordre à un domestique, et revint auprès de sa femme.

Laure, dit-il, quel que soit le sentiment de notre fille, n'oubliez pas qu'il faut qu'elle consente; il le faut! Ainsi, point de faiblesse; au contraire, vous m'aiderez franchement et sans hésiter. En ne le faisant pas, vous m'affligeriez inutilement; s'il le faut, faites violence à votre compassion maternelle. Eh bien, que puis-je attendre de vous?

—Je vous aiderai de tout mon pouvoir; c'est mon devoir, je le sens bien, répondit la vieille dame d'un ton résolu.

—Merci, Laure, vous me faciliterez ma pénible tâche. Maintenant tâchez de faire bon visage et de ne pas avoir l'air triste. J'entends venir Clémence.

—Laissez-moi entamer l'affaire, dit madame d'Overburg. Vous y mettriez trop de précipitation, et pourriez l'effrayer.

La jeune fille ouvrit la porte de l'appartement. Elle n'était point particulièrement jolie de visage; mais sa taille svelte et bien prise, et l'élégante richesse de sa claire toilette du matin lui donnaient un extérieur des plus agréables.

Elle se jeta au cou du baron en s'écriant:

—Ah! vous souriez, mon cher père; vous êtes de bonne humeur; votre chagrin est passé! Mon frère Alfred pourra-t-il devenir le fiancé de la jeune comtesse van Eeckholt?

—Oui, mon enfant, répondit M. d'Overburg, mais votre mère a, de son côté, à vous communiquer une heureuse nouvelle qui vous intéresse particulièrement.

—Qui me concerne, moi! Parlez, mère chérie! qu'est-ce que c'est? s'écria la jeune fille avec une vive curiosité. Me donnez-vous la belle robe de soie bleue que nous avons admirée Montagne-de-la-Cour à Bruxelles?

—Il s'agit de tout autre chose; d'une chose de la plus haute importance et du plus brillant résultat, dit la vieille dame en saisissant les deux mains de sa fille. Vous allez aussi vous marier, enfant.

—Moi, me marier?

—Oui; vous voulez bien, n'est-ce pas?

—Sans doute, je veux bien, mère… Et qui sera mon fiancé? Est-ce un joli homme?

—Oui, Clémence, un très joli garçon, qui apporte un million de dot.

—L'ai-je déjà vu, mère?

—Vous l'avez vu plus d'une fois et vous avez causé avec lui; vous le trouviez même très aimable.

—Mais qui est-ce?

—Devinez.

La jeune fille posa l'index sur son front et murmura toute pensive:

—Le chevalier Van Rietwyck?… Pas celui-là! Guillaume de Hooghe?…
Pas non plus? Paul de Deule? M. de Garchamp?

A chaque nom la vieille dame secouait la tête en signe de dénégation.

Le visage du baron prit une expression d'inquiétude. Cette conversation prenait une tournure peu favorable, à ce qu'il lui semblait. En effet, si Clémence avait éprouvé la moindre inclination pour Herman Steenvliet, n'est-ce pas à lui qu'elle eût songé tout d'abord?

—Ah! je sais qui vous voulez dire, s'écria la fille: M. de Menting.

—Non, pas celui-là non plus, dit la mère.

—C'est cependant un comte ou un baron pour moins, ma mère?

—Non, mais son père possède des millions; vous pourrez briller au-dessus des plus riches.

—Vous ma faites frémir d'impatience. Dites-moi vite de qui il s'agit.

—Il s'appelle Herman.

—Herman? Herman? Quel Herman? répéta la une fille toute surprise.

—Herman Steenvliet, mon enfant. N'est-ce pas un joli jeune homme distingué et digne d'être aimé?

Une expression de pitié dédaigneuse contracta le visage de la jeune fille, qui murmura:

—Oui, peut-être bien, ma mère… mais le pauvre garçon n'est même pas de sang noble.

Et elle ajouta en riant presque aux éclats;

—Ah! ah! moi la fiancée d'Herman Steenvliet! Alfred dit que son père a été maçon. Mère, mère, vous avez voulu vous amuser à mes dépens. Quoi: mon frère va épouser une comtesse, et moi je deviendrais la femme d'un fils d'ouvrier. Quelle mauvaise plaisanterie est-ce là?… Vous vous taisez, mon père? Vous paraissez contrarié? Je commence à avoir peur. Je vous en prie, rassurez-moi; dites-moi que les paroles de ma mère n'étaient sérieuses.

—Elles sont très sérieuses, au contraire, mon enfant, répondit le baron. Asseyez-vous là devant moi, Clémence. Je vais tâcher de vous faire comprendre que vous avez les meilleures raisons du monde d'accepter cette union avec une grande joie. Herman Steenvliet est un joli garçon, bien élevé et plein de cœur. De ce côté, vous n'avez certes pas à vous plaindre. Son père, qui est veuf et immensément riche, lui donne un million de dot et vous installe dans son hôtel en souveraine maîtresse. Vous jouirez donc, à partir du jour de votre mariage, de tout ce qui peut rendre une femme heureuse: une demeure princière, des équipages magnifiques, de nombreux serviteurs, des fêtes splendides où vous pourrez éclipser les plus riches par le luxe de vos toilettes et l'éclat de vos diamants.

—Mais tout cela ne lui donne pas une goutte de sang noble! interrompit pour la troisième fois la jeune fille.

Le baron, contrarié parce qu'il entrevoyait l'insuccès de ses efforts, secoua la tête et grommela avec impatience:

—Puisque les mérites personnels de votre futur époux, et la grande fortune qu'il vous apporte vous laissent indifférente, j'invoquerai d'autres raisons.

—C'est superflu, mon père: Je ne ressens pas la moindre sympathie pour ce M. Herman Steenvliet, et je n'ai aucune envie de vendre ma naissance pour de l'argent.

—Votre volonté n'est pas plus libre que la nôtre en cette affaire, Clémence. La fatalité le veut ainsi, et au besoin j'userais de mon autorité paternelle pour vous imposer ce mariage.

La jeune fille s'aperçut seulement alors au ton ferme de la voix de son père, que tout cela était sérieux. Elle prit peur, et se jeta en pleurant au cou de la baronne.

—Mère, mère, protégez votre enfant! gémit-elle.

—Vous avez tort, ma chère Clémence, dit la vieille dame en faisant violence à sa propre douleur. Cent autres à ta place béniraient le ciel d'une union si avantageuse.

—Mais vous me repoussez de la famille, vous me jetez dans les bras d'un fils d'ouvrier! s'écria la jeune fille. Je perds ma noblesse et mon mari n'en restera pas moins un roturier…

—Soyons calmes, Clémence, ordonna M. d'Overburg. Asseyez-vous, et comprimez vos larmes, je le veux!

Lorsque sa fille eut obéi, il reprit d'une voix sombre et impérieuse.

—Ah! vous vous montrez rebelle aux conseils et aux désirs de vos parents! Je me vois donc contraint de vous apprendre dans quelle situation le sort nous a placés? Eh bien, écoutez, je vais vous le dire. Pour faire honneur à notre position dans le monde, pour pourvoir aux frais du l'éducation de vos sœurs et des prodigalités de vos frères, à demi ruiné par des pertes antérieures, j'ai été obligé de grever nos biens d'hypothèques. En outre j'ai emprunté une somme considérable à la société La Prudence et je l'ai confiée à des amis afin de spéculer à la Bourse pour notre compte commun. Un serviteur infidèle a volé des millions à la banque La Prudence, et dans cette catastrophe nous avons perdu toute notre fortune. Nous ne possédons plus rien; il ne nous reste rien au monde qu'une dette que nous ne pouvons pas payer…

La pauvre jeune fille, pâle comme un linge, regardait son père en tremblant et versait d'abondantes larmes, sans dire un mot.

—S'il vous était possible de refuser ce mariage, Clémence, savez-vous ce qu'il arriverait? poursuivit son père. Je dois à la Banque deux cent cinquante mille francs. Pour se rembourser de cette somme, les créanciers feraient vendre aux enchères publiques tous nos biens, même notre château patrimonial, et nous mettraient impitoyablement sur la rue. Que nous resterait-il à faire, alors, poursuivis, déshonorés et réduits à la plus profonde misère? Oui, peut-être pourrions-nous trouver, les uns ici, les autres plus loin, un asile passager chez nos parents; mais néanmoins il nous faudrait recevoir de mains étrangères le pain de l'aumône et le manger dans la douleur et l'humiliation, nous, nous, rejetons de l'illustre maison des Overburg! Acceptez la main d'Herman Steenvliet et vous vous sauvez vous-même, et nous tous avec vous. Le père de votre mari ne m'aide pas seulement à éteindre complètement ma dette, il purge mes propriétés de toutes les hypothèques dont elles sont grevées… Vous ne dites rien, Clémence.

—Sacrifier ma noblesse! Moi, devenir la femme d'un bourgeois! Irrévocablement, pour toujours! murmura la jeune fille frémissante de douleur et presque de dégoût!

—O Clémence, ayez pitié de votre malheureux père, de votre mère, de vos frères et sœurs, dit le baron d'un ton suppliant. Soyez notre ange protecteur à tous, dévouez-vous pour sauver l'honneur de notre race.

La jeune fille parut hésiter.

—Allons, ma chère enfant, soumettez-vous à la fatalité. S'il vous en coûte de faire ce sacrifice pour notre bonheur à tous, consolez-vous à l'idée qu'à l'époque où nous vivons, de pareilles unions, entre nobles et bourgeois, ne sont plus, comme autrefois, chose extraordinaire. Souvenez-vous des demoiselles Van Wiegers et Van Sackel, et même du jeune baron de Dorp, qui a épousé récemment la fille d'un banquier.

—Être pour toujours déchue de noblesse, rejetée hors de notre famille! soupira la jeune fille luttant encore.

—Ah! Clémence, ma chère Clémence, s'écria le baron en tendant les mains vers sa fille, voyez votre père qui vous implore les larmes aux yeux! Soyez généreuse, sauvez-nous de la honte, de la déchéance! consentez!

La jeune fille releva la tête, essuya ses larmes, et répondit avec une résolution surprenante:

—Eh bien, mon père et vous, ma mère, peut-être que la conviction que je me sacrifie pour l'honneur d'un grand nom—que je ne porterai plus, hélas—suffira-t-elle pour me donner la force de subir mon triste sort avec résignation. Je consens! Qu'Herman Steenvliet devienne mon époux!

—Viens sur mon cœur, ma chère, ma noble enfant, dit la vieille dame en embrassant sa fille avec transport. Tu es l'ange gardien de la maison d'Overburg.

Le baron serra aussi sa fille dans ses bras avec une effusion pleine de reconnaissance. Après ces épanchements, il reprit:

—Clémence, une bonne œuvre ne doit pas rester inachevée. Puisque vous acceptez par dévouement filial le mariage qu'on vous propose, vous ne pouvez pas laisser supposer que cette alliance vous afflige ou que vous n'y consentez que sous la pression d'une inéluctable nécessité. Si l'on surprenait des larmes dans vos yeux…

—Je pleurerai dans la solitude, mon père, quand je serai sûre que personne ne peut me voir.

—Et la première fois que M. Steenvliet viendra nous rendre visite, accompagné de son fils? On ne se marie pas sans se rencontrer un certain nombre de fois au préalable. Vous pâlissez, Clémence? Comment accueillerez-vous votre futur?

—L'idée de la première visite m'effraie, en effet, mon père. J'essaierai de cacher ce qui se passe dans mon cœur; je me montrerai envers lui aussi jolie, aussi aimable que possible… Mais, ô ciel, s'il s'enhardissait à me parler de sympathie et d'amour.

—Ne craignez pas cela, dit le baron, il y a une raison qui s'y oppose. Je n'ai accepté moi-même ce projet de mariage que sous la condition bien expresse qu'il ne pourra être, de part ni d'autre, considéré comme décidé qu'après l'approbation de mon oncle, le marquis de la Chesnaie.

—Ah! mon sort dépend de mon parrain le marquis? s'écria la jeune fille dont le regard s'illumina d'un rayon d'espoir. Il refusera.

—Non, Clémence, il ne peut pas refuser. Je vais lui écrire. Il aura, comme nous, à choisir entre cette union et une chute irrémédiable. Pour pouvoir refuser, il devrait me prêter plus d'un quart de million. L'en croyez-vous capable?

—Hélas, non! Je suis condamnée! soupira la jeune fille en baissant la tête avec un profond découragement.

—Ne vous découragez pas ainsi, mon enfant, dit le baron. Vous vous accoutumerez petit à petit à l'idée de cette union. La possession de millions compense bien des choses. Puisez des forces dans la conviction que vous serez la bienfaitrice de toute votre famille. Je me retire dans mon appartement pour écrire au marquis. Votre consentement contribuera pour beaucoup à le…

—Ah! mon père, mon père, allez-vous déjà lui annoncer que je consens?…

—Que vous consentez avec joie, il le faut Clémence!

—Oh! je vous en prie, ne faites pas cela!

—Voudriez-vous déjà retirer votre parole? Choisissez-vous donc la misère et la honte pour nous tous?

—Non, non, écrivez que je consens, c'est la vérité.

—Eh bien! prenez courage; les choses iront mieux que vous ne croyez.
En attendant, pas un mot de cette affaire à personne, songez-y bien.
Je me charge d'apprendre à vos frères et sœurs ce qu'ils ont besoin
d'en savoir.

En achevant ces mots, il sortit du salon pour se rendre dans son cabinet. Là, il se dirigea lentement vers son bureau, mais il ne s'y assit pas, et resta debout, la tête baissée et le regard fixé à terre.

Une larme vint mouiller sa paupière; il se parlait à voix basse, et dans son triste monologue, le nom de sa chère fille et le mot de mésalliance revenaient souvent. Cependant, après qu'il fut resté absorbé pendant assez longtemps dans ses pénibles réflexions, il redressa tout à coup la tête en se disant à lui-même:

«Mais à quoi bon toutes ces douloureuses réflexions? Il faut que cela se passe. Hésiter serait une folie; allons, prenons courage!» Il s'assit devant son bureau et se mit à écrire. De temps en temps il s'interrompait pour peser ses mots et pour chercher des tournures de phrase propres à ménager les susceptibilités de son oncle, en même temps que pour réfléchir à ce qu'il devait lui confier et à ce dont il devait lui faire mystère. En effet, un refus du marquis ou une exhérédation prononcée par lui étaient un malheur irréparable qu'il devait éviter a tout prix.

C'est en vue du résultat à obtenir qu'il raconta la catastrophe de la banque La Prudence et la perte immense qui résultait pour lui comme pour beaucoup d'autres, des abominables malversations d'un caissier infidèle. Il ne dit pas un mot, naturellement, de ses spéculations à la Bourse et des spéculations qu'il avait laissé faire en son nom par un syndicat. Il expliqua à son oncle qu'un généreux ami l'avait sauvé de sa situation sans issue, en lui prêtant deux cent cinquante mille francs. Il arriva à la fin à confesser que cette personne,—un entrepreneur de grands travaux publics, riche de plusieurs millions, et généralement entouré de l'estime de la bourgeoisie,—avait demandé pour son fils la main de Clémence. Ce serait, malgré la roture de M. Steenvliet, un brillant mariage, que sa femme et lui, mais surtout Clémence, désiraient ardemment voir se réaliser; mais ni la baronne, ni M. d'Overburg, ni Clémence, ne voulaient rien décider à ce sujet sans avoir obtenu l'approbation de leur cher et respectable oncle et parrain. C'est à l'effet de solliciter cette approbation qu'il lui écrivait, et ils espéraient tous qu'il ne tarderait pas à leur envoyer une réponse favorable.

Il relut attentivement sa lettre, la ferma, la cacheta du sceau à ses armes et tira un cordon de sonnette.

Un domestique parut.

—Tenez, lui dit le baron, remettez cette lettre à Vincent le chasseur. Qu'il coure à la gare du chemin de fer, et qu'il la jette dans la boîte de la poste.