V

M. d'Overburg, inquiété par les bruits qui couraient en ville sur la chute de la banque La Prudence, avait déjà depuis quatre jours disposé des deux cent cinquante mille francs et versé cette somme dans la caisse de la Banque.

A cette occasion, il était venu lui-même chez M. Steenvliet et lui avait dit de quelle façon pressante il avait écrit à son oncle le marquis. La réponse ne lui était pas encore parvenue, mais il ne doutait nullement qu'elle ne fût favorable.

A la demande de l'entrepreneur, il fut convenu entre eux que le baron donnerait, une dizaine de jours plus tard, un grand dîner auquel il inviterait quelques-uns de ses parents les plus considérables, ainsi que M. Steenvliet et son fils. Et à ce dîner on ferait connaître le projet de mariage.

Mais néanmoins, dès que la réponse approbative du marquis arriverait, le baron la ferait connaître à l'entrepreneur, et celui-ci viendrait avec son fils au château, pour que Herman et Clémence, devenus fiancés, pussent faire plus ample connaissance. Les convenances exigeaient que jusque-là on ne ménageât pas aux jeunes gens d'occasions de se rencontrer.

Lorsque M. Steenvliet fit part à son fils de la joie que lui causait la tournure favorable des choses relativement au mariage d'Herman avec mademoiselle d'Overburg, le jeune homme se montra très froid. Il déclara qu'il était prêt à se conformer aux désirs de son père; mais que ce mariage réussît ou non, cela le laissait fort indifférent.

En attendant, le jeune Steenvliet allait tous les jours au club. Il devait, d'après les conseils de son père, faire tous ses efforts pour pénétrer plus avant dans l'amitié de M. Alfred, car celui-ci pouvait contribuer pour beaucoup à disposer favorablement le cœur de sa sœur.

Il en résulta naturellement que Herman, qui, sans cela, n'était déjà que trop enclin à boire, courut le danger de s'oublier dans le vin et dans de bruyantes orgies. En effet, il rentra plus d'une fois au logis très tard dans la nuit et avec un violent mal de tête; mais heureusement, dans ces derniers jours, il ne se présenta pas au club de nouvelles occasions de plaisirs excessifs.

Plusieurs fois Herman avait pensé à la maisonnette du vieux charpentier Jean Wouters. Parfois, lorsqu'un long repos avait éclairci ses esprits, l'image de Lina Wouters se dressait devant ses yeux, et alors il éprouvait un sentiment de regret et de honte, et il chassait l'image avec un triste sourire d'ironie. Lina n'avait-elle pas aidé à le ramasser dans la boue du chemin? Ne devait-elle pas le considérer comme un misérable ivrogne?… Il s'efforcerait d'oublier cette rencontre. S'il était devenu indifférent à l'opinion que le monde pouvait avoir de lui, il ne voulait pas du moins avoir à rougir devant les innocents compagnons des jeux de son enfance…

Sur ces entrefaites, arriva le jour fixé pour le banquet à l'Aigle d'Or.

Pendant toute la matinée, Herman fut comme poursuivi par la question de savoir s'il n'était pas de son devoir de profiter de cette occasion pour aller féliciter le charpentier et sa famille de leur généreuse conduite envers lui. Il lutta longtemps contre cette idée, et la repoussa plus d'une fois; mais elle se représenta si souvent qu'il finit par l'admettre, et résolut de faire une courte visite au charpentier, afin de lui exprimer en quelques mots sa reconnaissance.

S'il prenait le chemin de fer, il risquait de rencontrer ses compagnons du club. Ils voudraient savoir pourquoi il les quittait en route, et le suivraient probablement. Pouvait-il fournir à ces jeunes gens ironiques et railleurs l'occasion de mettre le pied sur le seuil du charpentier? Serait-ce là la récompense qu'il devait apporter en guise de remerciement à ces braves gens si simples? Oh! non, ce serait une lâcheté…

Il y avait un moyen, pensait-il, d'éviter cet inconvénient. Il partirait par le chemin de fer, mais beaucoup plus tôt que ses amis.

Lorsque, mettant à exécution cette résolution, il descendit peu après quatre heures à la station de Loth, il vit le garçon de l'hôtel de l'Aigle d'or et un ouvrier qui emportaient un panier et deux grandes caisses qu'on venait de descendre d'un wagon de bagages. C'étaient probablement des fruits, des tartes et du dessert pour le banquet.

Herman se déroba, autant que possible, à l'attention de ces deux individus, et marcha rapidement sur la chaussée.

Après avoir marché pendant quelques minutes dans cette direction, il prit un chemin de terre à droite, et le suivit d'un pas rapide, jusqu'à ce que, à quelques centaines de pas plus loin, il vît se dresser la maisonnette de Jean Wouters.

L'humble maison d'ouvriers où on l'avait si généreusement soigné et hébergé, était là solitaire en plein champ, à demi cachée sous le feuillage sombre de ses noyers géants, et égayée par la verdure plus claire des cerisiers et des pommiers du verger. Au-dessus de la haie d'épines qui servait de clôture au jardinet précédant la maison, s'élevaient deux buissons de syringa chargés de fleurs, dont le parfum pénétrant se répandait au loin et que le jeune homme respirait avec délices.

Le clair soleil de mai versait sa lumière bienfaisante sur cette tranquille oasis, quelques pigeons roucoulants se promenaient sur le toit de cette pittoresque demeure, et du feuillage touffu d'un cerisier s'élevait la chanson mélodieuse d'un rossignol.

Herman s'arrêta impressionné: une expression étrange parut sur son visage; l'enthousiasme et le bonheur brillaient dans ses yeux, et il se mit à murmurer en lui-même:

—Comme nous sentons tout à coup raviver nos souvenirs en voyant des lieux familiers, en entendant des sons connus, en respirant des parfums aimés!… Je revois ma grand-mère et mon vieux grand-père qui me sourient derrière la haie de leur jardin. Ils demeuraient dans une maisonnette pareille à celle-ci, un peu plus grande… ma mère me tient par la main, guidant mes pas encore chancelants. Nous venons d'entrer dans le joli mois de mai, comme à présent; c'est le jour anniversaire de mon grand-père. Je porte un gros bouquet de fleurs; je balbutie mon compliment de fête; le vieillard me serre en tremblant sur son cœur; je sens une larme tomber sur mon front… Hélas! ils ne sont plus, ces nobles cœurs… et morte aussi est ma bonne mère!

Il secoua la tête avec tristesse, et lutta pendant un instant contre ces pensées affligeantes. Enfin il marcha résolument vers la maison.

Arrivé dans le jardinet qui la précédait, il s'arrêta de nouveau pour contempler avec une satisfaction intime les humbles fleurettes qui bordaient le chemin, et qui semblaient lui sourire comme à une ancienne connaissance. C'étaient en effet des amies de son heureuse enfance, et il se souvint, en ce moment, combien de fois il en avait paré, en jouant, la tête blonde de la petite Caroline Wouters; la violette odorante, la marguerite blanche au cœur rose, l'églantine pourprée, le joli bouton d'or; diamants bruts de la couronne de son innocente compagne de jeux, bien autrement beaux et précieux pour son cœur que les fleurs rares et chères qu'il avait vues depuis lors dans le jardin de son père ou dans les magnifiques serres de ses nobles camarades du Club.

Peut-être fût-il resté longtemps absorbé dans ces souvenirs et dans cette rêverie, si une voix de femme n'avait tout à coup frappé son oreille.

—Eh quoi, c'est vous, M. Steenvliet; ne restez donc pas à la porte; entrez, je vous en prie.

—Bonjour, mère Wouters, N'y a-t-il pas d'empêchement?

—De l'empêchement? Il n'y a jamais d'empêchement, Monsieur. Et dans tous les cas il n'y en aurait jamais pour vous. Entrez donc. Et comment vous portez-vous maintenant? Vous paraissez en parfaite santé et de bonne humeur. Ah! maintenant je vous retrouve; mais l'autre soir, j'aurais eu peine à vous reconnaître; vous aviez un si drôle d'air! Asseyez-vous, monsieur Steenvliet. Non, pas sur cette chaise-là: en voici une meilleure… et à quoi devons-nous l'honneur de votre visite, s'il n'y a pas d'indiscrétion à vous le demander?

—Je venais vous remercier tous de vos bontés envers moi, répondit le jeune homme.

—C'était bien ce que je pensais, Monsieur, mais cela n'était pas nécessaire, car en pareille circonstance nous en eussions fait autant pour tout le monde.

—Je vous crois, mère Wouters; mais cela n'empêche cependant pas que je ne doive de la reconnaissance à votre père et à votre fille pour la pitié généreuse qu'ils m'ont témoignée. C'est surtout au père Wouters que je veux exprimer ma gratitude.

—Mon père est à son travail, au village; notre Lina est allée à
Hal…

—Alors, je vais vous dire adieu, et je viendrai vous revoir un autre jour.

—A votre place, j'attendrais plutôt un peu, Monsieur, notre Lina est allée porter à la facteuse la dentelle qu'elle venait d'achever; elle devrait déjà être de retour: je l'attends à chaque instant… Vous en aller sans avoir vu mon père ou ma fille? Et vous vous êtes donné la peine de venir de Bruxelles pour cela?

—Pas précisément, la mère; nous avons une petite fête d'amis à l'Aigle d'or.

La bonne femme le regarda avec étonnement.

—Vous allez à l'Aigle d'or? murmura-t-elle. Oh! Monsieur, pour l'amour de Dieu, ne faites pas cela! Vous allez encore vous rendre malade… Voici justement notre Lina qui arrive. Je l'entends qui chante.

Un joyeux sourire éclaira la physionomie du jeune homme, pendant qu'il prêtait l'oreille aux sons encore lointains. Il chantonnait lui-même à demi-voix:

Gais bergers, bergères jolies,
Sur l'herbe verte des prairies
Menez vos moutons bondissants;
Voici venir le doux printemps.

—Vous connaissez la chanson, Monsieur? demanda la femme.

—Si je la connais, mère Wouters? Je l'ai chantée des centaines de fois. Ma mère m'a bercé avec cette chanson-là.

Il se rapprocha de la porte et se mit sur le seuil. De là il vit de loin Lina qui arrivait par le chemin de terre.

La jeune fille, pour aller à Hal, avait mis ses habits des dimanches. Le costume original des paysannes brabançonnes lui seyait à merveille, surtout le madras aux couleurs tendres épinglé sur sa tête, et qui retombait sur ses épaules en encadrant ses joues fraîches.

Quoique, jusqu'à ce moment, la seule cause des dispositions joyeuses du jeune homme eût été le souvenir de son heureuse enfance que lui rappelaient les lieux où il se trouvait, il ne put pas s'empêcher de reconnaître pourtant que l'innocente compagne de ses jeux d'autrefois était devenue une jolie et charmante jeune fille. Cela lui fit véritablement plaisir pour elle.

—Bonjour, monsieur Steenvliet, dit Lina on entrant dans la maison. Que je suis contente de vous voir! J'étais si curieuse de savoir si vous n'étiez pas devenu sérieusement malade après la triste nuit de la semaine dernière; mais, Dieu soit loué, ma crainte n'était pas fondée.

—Je vous remercie, ma bonne Lina, répondit-il: je ne mérite pas un si vif intérêt.

Tout en parlant, la jeune fille avait ôté le mouchoir qui lui couvrait la tête, et l'avait déposé sur un buffet. Elle s'approcha de la table en disant:

—Je suis un peu fatiguée d'avoir marché vite. Si monsieur Steenvliet daignait prendre une chaise, je pourrais m'asseoir également.

Le jeune homme déféra à son désir tout en déclarant qu'il ne pouvait pas rester longtemps. Il n'était venu que pour les remercier des bontés qu'ils avaient tous eues pour lui. On l'attendait à l'Aigle d'or.

—Juste ciel! s'écria Lina, allez-vous encore à l'Aigle d'or? Ah!
Monsieur, vous me faites trembler!

—En effet, vous paraissez tout effrayée, dit-il en souriant.
Pourquoi?

—Comment pouvez-vous le demander? Je ne suis qu'une pauvre paysanne, et vous un riche monsieur; Je n'ai pas le droit de vous donner des conseils, mais je n'oublie pas cependant que, tout enfant, j'ai joué avec vous, et que vous m'avez sauvé la vie… Si vous étiez mon frère, je me jetterais à vos genoux et vous supplierais, les larmes aux yeux, de ne pas aller à l'Aigle d'or.

—Vous prenez la chose trop au sérieux, Lina.

—Que ne donnerais-je pas pour vous retenir d'aller à l'Aigle d'or! dit la jeune fille en soupirant. Grand-père me l'a assez fait comprendre. Si vous retournez à l'Aigle d'or, vous deviendrez de nouveau… de nouveau… malade. Sur cette pente on glisse toujours de plus en plus, et l'on est perdu avant qu'on le sache.

—Avec votre permission, Monsieur, ma fille a raison, ajouta la mère. Un si gentil garçon, ah! ce serait vraiment dommage. N'oubliez pas le proverbe qui dit: évitez les endroits où tombent les fléaux.

—Oui, bonnes gens, murmura Herman devenu pensif, je ne dis pas qu'il ne vaudrait point infiniment mieux pour moi de suivre votre conseil; mais à présent cela ne se peut pas. Cet après-midi, à cinq heures, il y aura un banquet d'amis à l'Aigle d'or, et il faut absolument que j'y assiste.

Il y eut un moment de silence; la jeune fille avait laissé retomber sa tête sur sa poitrine, et ses yeux demeuraient baissés.

—Lina, dit-il, je vois avec peine que mes paroles vous affligent. Je vous remercie de l'intérêt et de l'amitié que vous me témoignez… Pour vous prouver que je vous en suis sincèrement reconnaissant, je vous promets que je me conduirai avec retenue à l'Aigle d'or et de ne pas y boire plus de vin qu'il ne convient à quelqu'un qui a résolu de garder son sang-froid. Ne secouez pas la tête, Lina; plus d'une fois on a exigé de moi semblable promesse, sans que j'aie pu la tenir. Mais, faite à vous, cette fois, elle sera sacrée.

Il avait prononcé ces mots avec un tel accent de conviction que Lina, heureuse et fière de son triomphe, releva la tête et regarda le jeune homme avec un gai sourire.

—Merci, merci, monsieur Steenvliet, s'écria-t-elle en battant des mains. Je vous crois; maintenant je suis contente.

Herman se leva comme pour prendre congé.

—Vous allez déjà nous dire adieu? demanda la mère. Il est a peine quatre heures. Vous avez encore trois quarts d'heure de temps.

—En effet, mère Wouters, mais je crains de vous déranger.

—Mais pas du tout, Monsieur: je vous en prie, restez assis.

Après un moment de silence, pendant lequel Herman regarda tout autour de la chambre, il dit à la jeune fille, comme s'il voulait donner un autre tour à la conversation:

—Je le vois bien, Lina, vous n'êtes pas riche; mais néanmoins tout respire ici le bien-être et le bonheur. Vous croyez que les grandes richesses rendent toujours l'homme heureux? Comme vous vous trompez! Mon père possède des millions, je puis dépenser de l'argent, en dissiper même autant que je veux. Ah! je donnerais volontiers toute cette richesse pour pouvoir revivre dans le passé, pour retrouver avec la naïveté de l'enfance, la pureté de l'âme et la paix du cœur… Vous le rappelez-vous encore, Lina, le jour, le beau jour où je remportai à l'école le premier prix de lecture, tandis que vous obteniez, vous, le premier prix d'écriture? Ma grand'mère, dans sa petite ferme, avait préparé une grande marmite de riz au lait avec du sucre et de la cannelle, et invité à la fête une vingtaine de nos condisciples… Comme nous avons couru, dansé et sauté dans le verger, toute cette journée-là!

—Si je m'en souviens! murmura la jeune fille émue. Pendant que vous en parlez, Monsieur, je vois revivre tout cela devant mes yeux.

—Mais ce que vous ne savez probablement plus, Lina, et ce qui vit toujours dans ma mémoire, c'est la figure de ma mère qui, à la fin de la fête, nous prit tous les deux dans ses bras, et prétendit que le roi et la reine,—c'est ainsi qu'on nous nommait ce jour-là,—devaient s'embrasser entre eux.

—Non, je n'ai pas souvenir de cela, dit Lina on riant.

—C'est bien ainsi, j'étais là, s'écria la mère Wouters en battant joyeusement des mains. C'était une joie! Et la mère Steenvliet paraissait si heureuse!

—Ma mère était une femme d'un excellent cœur, n'est-ce pas?

—La bonté même: un cœur d'ange, Monsieur.

—Ah! J'ai gardé un doux souvenir de cette journée-là, dit
Lina. Vous rappelez-vous, Herman…—pardon, je veux dire monsieur
Steenvliet.

—Non, je vous en prie, appelez-moi simplement Herman; sans cela vous m'obligeriez à vous appeler mademoiselle.

—Eh bien, monsieur Herman, vous rappelez-vous encore quel livre vous avez reçu en prix? Non? Il avait pour titre: les Pauvres Orphelins, et l'histoire qu'il contenait était si belle et si touchante que j'en pleurais tous les soirs quand votre mère nous en faisait la lecture.

—Oui, certes, je m'en souviens, répondit le jeune homme.

—Un jour que le grand Nicolas du forgeron m'avait battue dans la prairie, et que je pleurais amèrement, vous m'avez donné ce livre pour me consoler, monsieur Herman, du consentement de votre mère, car vous n'ignoriez pas combien ce cadeau devait me faire plaisir.

Elle se leva, s'approcha de la muraille et revint avec un petit livre en s'écriant joyeusement:

—Tenez, le voici, votre cadeau. Votre nom s'y trouve inscrit par le maître d'école… Si je pense encore quelquefois à ces jours heureux? Presque tous les dimanches je relis le soir ce joli petit livre, et alors je revois en pensée toutes les personnes, grandes et petites, dont il me rappelle la tendre amitié.

—Oh! les souvenirs du cœur, quelle source de douces et pures jouissances! dit Herman en soupirant. Laissez-moi feuilleter ce cher petit livre… Ah! voilà mon nom; et vous, bonne Lina, pour ne pas l'oublier, vous avez écrit dessous, de votre propre main, que je vous en ai fait présent à Ruysbroeck, le 20 septembre 1840.

—Lisez, donc à la page 30, monsieur Herman: ce livre raconte que les pauvres orphelins sont sur le point de mourir de froid et de faim, et comment la dame charitable leur donne a manger et leur distribue de chauds vêtements. C'est surtout à ce passage que je versais des larmes, monsieur Herman.

Le jeune homme avait cherché la page désignée et se mit à lire à voix basse, assez haut cependant pour être entendu de Lina, le récit de l'extrême détresse des enfants abandonnés.

Pendant ce temps la femme Wouters s'occupait de faire le café, et tirait de l'armoire un pain bis et une assiette avec du beurre.

Lorsque Herman arriva à l'endroit où les enfants affamés sont secourus par une dame charitable, sa vue s'obscurcit tout à coup. Il regarda la jeune fille et vit qu'à travers son sourire brillaient deux larmes qui roulèrent sur ses joues comme deux perles.

—Ah ah! c'est étrange! s'écria-t-il en riant également. Nous étions redevenus enfants. Il me semblait voir ma mère qui m'écoutait, et à côté d'elle une petite fille avec deux yeux bleus pleins de larmes…

—Allons, allons, mettez ce livre de côté maintenant, dit la mère qui se préparait à étendre sur la table une nappe rayée. Vous nous feriez oublier notre café du goûter. Si Monsieur Steenvliet voulait nous faire l'honneur…

—Je prendrai volontiers une tasse de café pour vous faire plaisir, répondit-il; mais après cela il faut que je parte; mes amis m'attendent probablement déjà depuis longtemps.

—Comme il vous plaira, Monsieur… Maintenant, Lina, mettez-vous à table: nous prendrons aussi notre part.

Et les deux femmes mordirent avec appétit dans leurs tartines bises.

Herman les regardait silencieusement avec une expression singulière, comme s'il éprouvait un sentiment d'envie.

—Nous avons également du pain blanc dans la maison, dit la veuve. Mon père a l'estomac un peu débile et ne supporte pas bien le pain de seigle. Si Monsieur a envie de goûter notre pain de froment…

—Ah! que l'homme est un être bizarre! Un dîner princier m'attend à l'Aigle d'or; il y a un chef de cuisine de Bruxelles; on nous servira toutes les primeurs, tous les mets rares et chers… et maintenant je vous envie, et j'ai faim d'une bouchée de ce lourd pain de seigle! Allons, la mère, je vous en prie, donnez-moi une tartine.

La mère Wouters, grandement étonnée, s'empressa de déférer à son désir, et il mordit à belles dents dans la tranche de pain dur, pendant que ses yeux brillaient de plaisir.

—Lina, Lina, vous souvient-il encore, demanda-t-il, que ma mère, quand nous revenions ensemble de l'école, nous tendait à tous deux une tartine de pain bis, pareille à celle-ci, et que nous nous jetions dessus comme deux jeunes loups? Des tranches de pain assez grosses et assez lourdes, disait ma mère, pour jeter un paysan à bas de son cheval?… Mais comme cela nous paraissait bon et savoureux! Voilà plus de quinze ans que je n'avais plus goûté de ce pain-là.

—Mais ce dont je me souviens mieux encore, répondit la jeune fille avec animation, c'est que nous allions courir dans la prairie avec les petits vachers, et que nous y allumions un feu de bois sec et de feuilles sèches pour cuire nos pommes de terre dans la cendre.

—Des pommes de terre et des cuisses de grenouilles, Lina.

—Et comme nous jouions à la dînette alors, n'est-ce pas?

—Et moi, comme je savais que vous aimiez beaucoup les navets, j'allais en arracher une pleine brassée dans le champ du fermier Christian.

—Oui, oui, je me rappelle même qu'un jour le garde-champêtre vous attrapa et vous arracha presque les oreilles, tant il vous les secoua; et vous, au lieu de pleurer, vous n'en fîtes que rire.

—Je le crois bien, Lina, j'avais fait cela pour vous; cela faisait mon orgueil et ma force.

—C'est dans une de ces folles journées que vous avez sauté dans le ruisseau le Malbeek pour m'en retirer et me placer sur le bord, moi qui étais déjà à moitié noyée. Voire père était très fâché et vous gronda sévèrement parce que vous rentriez à la maison couvert de boue; mais votre mère vous approuva et dit qu'elle était fière de votre courage et de votre bon cœur.

—Non, je ne me rappelle pas cela.

Herman se leva.

Immédiatement la jeune fille ajouta comme si elle voulait le retenir:

—N'avez-vous pas oublié comment nos mères,—elles sont ensemble au ciel maintenant,—nous avaient travestis une fois le jour des Innocents? Vous portiez la veste de votre père, et on vous avait tracé au-dessus de la lèvre de grosses moustaches noires avec un morceau de tison brûlé; moi, j'étais affublée de la jaquette et du bonnet plissé de ma mère. Nous devions aller manger des Couquebacques[1] chez grand'mère Steenvliet; mais vous me paraissiez si laid, et j'avais tellement peur de vos grosses moustaches noires, que je vous plantai là, et pris la fuite…

[Note 1: Espèce de crêpes.]

—Je dois me dépêcher d'aller à l'Aigle d'or, interrompit le jeune homme. Ah! Lina, que ne peut-on passer sa vie au milieu de ces souvenirs rayonnants de son enfance! Je ne sais pas ce qui m'arrive, mais je suis très heureux; il y a comme une lumière, une consolante lumière qui est descendue dans mon cœur; mais l'illusion ne peut pas durer toujours. Maintenant il faut que, bon gré, mal gré, je me décide à prendre congé de vous.

—Mais il n'est pas encore quatre heures et demie, je vous en prie, monsieur Herman, restez encore quelques minutes, dit la jeune fille avec un regard suppliant.

—Votre coucou retarde. Je commence réellement à croire, Lina, que vous cherchez à m'empêcher d'aller à l'Aigle d'or.

—Eh bien, oui, j'en conviens. Il me semble même que je sacrifierais volontiers deux années de ma vie pour vous en empêcher.

—Allons, allons, votre bon cœur vous fait craindre sans raison. Je tiendrai la promesse que je vous ai faite. Croyez-moi, ce soir du moins je serai très sobre, très modéré… D'ailleurs ma vie orageuse de jeune homme va bientôt prendre fin. Je vais me marier.

—Ah! c'est bien! s'écria joyeusement Lina. Votre future est sans doute très riche.

—C'est la fille d'un baron.

—Et vous vous aimez sincèrement, n'est-il pas vrai? demanda la mère
Wouters.

—Cela viendra peut-être, murmura Herman en levant les épaules.

—Se marie-t-on donc sans amour chez les gens riches?

—Quelquefois. J'épouse une très noble demoiselle que je n'ai vue que deux fois et très peu de temps; mais je l'épouse parce que mon père dit que ce mariage le rendra heureux.

—Ah! c'est une autre affaire, Monsieur; comme cela je comprends la chose.

—Maintenant, bonnes gens, dit le jeune homme en se tournant vers la porte, je vous renouvelle l'expression de mes sincères remerciements, et je vous prie d'annoncer au père Wouters que je considère comme un devoir pour moi de venir à la première occasion lui témoigner aussi ma reconnaissance.

—Si vous vouliez de temps en temps nous honorer d'une visite en passant, vous nous feriez beaucoup de plaisir, murmura la jeune fille. Pas vrai, ma mère, M. Herman sera toujours le bienvenu ici?

—Oui, oui, Monsieur, toujours le bienvenu, affirma la vieille femme.

—Portez-vous bien toutes deux: au revoir!

Et Herman Steenvliet, traversant le jardinet devant la maison, enfila le chemin de terre.

Il pressa le pas dans la direction de l'auberge de l'Aigle d'or; mais il secouait la tête en se parlant à lui-même, et souriait en évoquant l'un après l'autre tous les doux souvenirs qui lui avaient fait revoir, comme dans un beau rêve, les jours heureux de son enfance.

Il avait déjà fait un bon bout de chemin lorsque, dans sa préoccupation, il faillit renverser en le heurtant, un vieillard qui venait en sens contraire avec un sac de toile sur le bras.

—Ah! père Wouters, je vous demande pardon, balbutia-t-il. J'étais tellement distrait et absorbé que je ne vous avais pas vu.

—Maintenant je vous reconnais bien aussi, dit le vieillard; vous êtes M. Herman Steenvliet.

—Oui, et je suis allé chez vous pour vous remercier de vos bons soins. Je suis enchanté de vous rencontrer. Croyez que je vous garderai une profonde reconnaissance.

—Vous paraissez tout à fait rétabli et bien portant, tant mieux! répondit le vieux paysan. Malheureusement je n'ai pas besoin de demander à Monsieur où il se rend encore une fois, C'est facile à deviner, car on chante et on fait déjà assez de tapage à l'Aigle d'or.

—En effet, c'est là que je vais.

—Permettez à un vieillard de vous le dire, grommela Jean Wouters avec une expression de profond mécontentement, qui s'expose ainsi volontairement au danger et compromet sa santé dans de folles orgies, ne mérite ni estime ni pitié… Et, puisqu'il en est ainsi, Monsieur, je dois vous avertir que si je vous rencontrais encore une fois dans le même état que la semaine dernière, je ne prendrais plus la peine de vous ramasser.

Sans écouter les excuses du jeune homme ébahi, le père Wouters s'éloigna en grommelant un adieu sec et bref.

Au moment où il allait atteindre sa demeure, il se retourna pour suivre M. Steenvliet du regard.

—Ah çà! pourquoi diable m'arrêté-je ainsi en chemin? se dit le vieillard à lui-même. Hésiterait-il? Ah! si une bonne pensée pouvait le retenir! Il y aura un fameux train ce soir à l'Aigle d'or; on y chante déjà si fort que le vacarme s'entend jusqu'au milieu de la Place… Tiens, le voilà qui tourne à gauche et qui disparaît entre les arbres!

Jean Wouters regarda encore un moment, puis il continua son chemin. Rentré chez lui, il dit aux deux femmes qui commencèrent à lui parler de M. Steenvliet.

—Oui, oui, je sais, je l'ai rencontré. Je n'ai pas le temps d'écouter maintenant. Il n'y avait pas beaucoup d'ouvrage à l'atelier. Je reviens, avec la permission de notre patron, pour pouvoir planter encore avant le noir, dans notre petit jardin, ces féveroles que j'ai été chercher chez Kobe le jardinier. Le temps est favorable, il faut en profiter… Non, j'ai déjà mangé les tartines de mon bissac; je ne veux pas de café.

En achevant ces mots il sortit, alla prendre dans l'étable une bêche et un rateau, et se mit immédiatement à l'œuvre pour planter, comme il l'avait annoncé, les féveroles qu'il venait de rapporter…

Il pouvait avoir fait à peu près la moitié de sa tâche lorsque le pas précipité d'un passant lui fit lever la tête.

—Eh quoi! monsieur Steenvliet, déjà de retour! demanda-t-il. Je pensais précisément à vous. Je vous voyais en pensée buvant du vin mousseux à l'auberge de l'Aigle d'or.

—Je n'y suis pas allé, répondit le jeune homme. Votre sévère mais sage avertissement, les conseils amicaux de la mère Wouters et de Lina m'ont fait réfléchir, et m'ont donné la force de volonté nécessaire pour prendre une bonne résolution. On ne me verra pas à l'Aigle d'or aujourd'hui.

—Entrez donc, monsieur Steenvliet. Les femmes seront bien heureuses d'apprendre cela.

—Je ne peux pas; j'ai à peine le temps d'arriver au chemin de fer avant le départ du train pour Bruxelles.

—Mais il y a encore plusieurs départs, Monsieur.

—Non, non, il ne fait pas bon ici pour moi. Je pourrais encore changer de résolution. Adieu, adieu, jusqu'à la prochaine occasion!

Et sans se retourner vers le vieillard, il suivit en toute hâte le chemin de terre qui passait devant la maison.