VI
Plus de huit jours s'étaient écoulés depuis que le baron d'Overburg avait écrit à son oncle le marquis de la Chesnaie, et aucune réponse ne lui était encore parvenue.
Cela le mit dans un grand embarras. Il commençait à croire que c'était par mécontentement que le marquis le faisait attendre si longtemps, et à craindre que la réponse tant retardée ne fût un refus. D'ailleurs, la baron avait invité quelques-uns de ses plus proches parents à un dîner où il se proposait de leur présenter le file de M. Steenvliet comme le futur époux de sa fille.
Ce dîner devait avoir lieu dans quatre jours. Faute d'une réponse approbative de son oncle, le baron ne pouvait pas prendre sur lui d'annoncer ces fiançailles, car dans sa lettre au marquis il avait promis de la façon la plus formelle de garder secret ce projet d'union jusqu'à ce qu'il eût obtenu son consentement.
L'entrepreneur aussi montrait de l'impatience et de la méfiance à cause du long silence du marquis; mais M. d'Overburg le rassura plus ou moins en lui disant que son oncle était un homme bizarre, qui ne pouvait jamais se décider à prendre un parti avant d'y avoir réfléchi d'abord pendant toute une semaine.
Quant au dîner au château, il était trop tard pour l'ajourner ou le contremander. Si la réponse du marquis n'arrivait pas avant le jour fixé, on ne parlerait pas encore du mariage; dans ce cas, cette réunion ne serait pas autre chose qu'un moyen de faire connaissance—et même ce serait peut-être là une circonstance favorable, attendu que plus tard l'annonce définitive du mariage surprendrait moins les parents de M. d'Overburg et leur paraîtrait moins extraordinaire.
Lorsque l'entrepreneur causait de ces choses avec son fils, Herman continuait à montrer la même bonne volonté, mais aussi la même indifférence. M. Steenvliet se figurait que cette froideur était en grande partie simulée; car sans cela, comment expliquer que, depuis qu'il était question de cette union, la conduite du jeune homme se fût si profondément modifiée? En effet, pendant la dernière semaine écoulée, Herman n'était allé que trois fois au Club; et encore ne s'y était-il rendu que sur l'invitation de son père. Et chaque fois il était rentré au logis avant onze heures, la tête fraîche et l'esprit parfaitement dispos, Les autres soirées il les avait passées dans sa chambre à lire ou à dessiner, chose qui ne lui était plus arrivée depuis bien longtemps.
M. Steenvliet ne pouvait donc pas douter qu'Herman ne songeât continuellement à la charmante et noble fiancée que lui donnait ce projet d'union. Ce n'était qu'un vif et profond sentiment d'amour qui se développait dans le cœur du jeune homme, et qu'il cherchait à cacher aux autres et à lui-même.
Cette espérance, cette conviction, pour parler plus exactement, réjouissait d'autant plus l'entrepreneur, qu'il croyait pouvoir considérer la douceur, la soumission d'Herman à son égard, comme une marque de reconnaissance pour le brillant mariage que M. Steenvliet allait lui permettre de contracter, au prix des plus grands sacrifices. Dans l'intervalle, Herman était retourné une fois dans la maison de Jean Wouters. Il avait eu envie plutôt de revoir les lieux où s'était passée son enfance, et qui lui rappelaient des souvenirs si chers à son cœur. Herman choisit pour sa seconde visite un dimanche après-midi, afin de rencontrer le vieux charpentier au logis.
Il fut reçu par le vieillard, par Lina et par sa mère avec une cordialité et une amabilité qui n'avaient rien de contraint. La joie de ces gens simples fut grande, lorsqu'ils apprirent de sa bouche que, depuis sa dernière visite, il ne s'était pas seulement abstenu d'aller à l'Aigle d'or, mais qu'il n'avait pas une seule fois pris assez de vin pour être plus animé que d'habitude.
C'était à eux, à leurs sages et bienveillants conseils, qu'il devait ce bonheur, oui, ce bonheur inappréciable, car c'était maintenant seulement qu'il vivait en paix avec sa conscience, qu'il avait l'esprit calme, le cœur content, et que l'avenir lui souriait de nouveau…
Quoi qu'il pût lui advenir par la suite, il n'oublierait jamais ce bienfait… Ils étaient pauvres; l'argent avait pour lui peu de valeur. Il pouvait dissiper des milliers de francs pour satisfaire une fantaisie; mais il n'osait pas leur offrir de l'argent, car il pensait là-dessus comme maître Wouters, et il craignait que, si l'argent s'en mêlait, il ne vînt diminuer leur estime réciproque, et flétrir peut-être, ou du moins altérer dans sa pureté, leur amitié désintéressée. Conséquemment, quoi qu'il fût tout dispos à leur donner de l'or, beaucoup d'or même, pour les récompenser, il leur déclara que de son propre mouvement, il ne leur ferait jamais une pareille offre.
Cette manière de voir plut tellement à l'honnête ouvrier, qu'il avait les yeux humides de larmes en serrant la main du jeune homme, et qu'il le remercia avec effusion de ses bons sentiments à leur égard; car vraiment, s'il avait osé leur offrir de l'argent, ne fût-ce qu'une simple pièce d'or, il l'aurait prié, ou plutôt il lui aurait enjoint de passer désormais devant la porte de leur humble maisonnette.
Ils étaient donc enchantés l'un de l'autre, et se remirent à parler du temps passé, lorsqu'ils demeuraient tous à Ruysbroeck, sauf le grand-père, et qu'Herman et Lina étaient d'inséparables compagnons de jeu. En évoquant ces souvenirs tantôt ils riaient et battaient gaiement des mains, tantôt leurs yeux se mouillaient de douces larmes d'émotion. Herman se sentait comme emporté dans un monde enchanté. Il redevenait enfant, courait à la ronde, encore mal affermi sur ses petites jambes, et tenant la petite Caroline par la main, au milieu d'une nature aimable et riante, avec un soleil plus chaud, un air plus doux, des fleurs plus odorantes, et où les sources du bonheur et de la force n'étaient pas l'argent, mais la pureté de l'âme, la bonté du cœur et l'amour du prochain.
Il resta pour prendre le café de l'après-midi avec ses amis pauvres, mais nobles à ses yeux; il mangea encore avec le même plaisir des tartines de pain de seigle, et parla, à cette occasion, de sa bonne mère, avec un si vif regret et une tendresse si touchante et si communicative, que ses auditeurs avaient toutes les peines du monde à se retenir de pleurer.
Puis il parla de son futur mariage, et répondit aux questions de Lina et de sa mère que sa fiancée, quoique fille d'une baronne, était une jeune fille simple, affable et intelligente. A la vérité elle n'avait pas des joues fleuries comme une personne dont le sang est tonifié par le soleil, le grand air et le travail des champs; mais elle était bien faite, distinguée, élégante, pleine de charme dans ses manières, dans sa démarche et dans son langage. Il n'éprouvait pas pour elle une inclination particulière; mais comme son père y tenait si fort et que, d'ailleurs, ce mariage le retiendrait probablement, lui Herman, de retomber dans cette vie de dissipation dont il avait horreur aujourd'hui comme d'une chose vile et méprisable, il accepterait cette union disproportionnée, quoi qu'il n'espérât pas y trouver une vie agréable.
Lina et ses parents s'efforcèrent de le consoler et de l'encourager. D'après leur sentiment, son inquiétude était sans aucun fondement. Comment pouvait-il craindre de n'être pas heureux avec une fiancée noble et riche qu'il dépeignait lui-même comme aimable, douce et distinguée. Et quant à l'amour, il viendrait insensiblement, de lui-même.
Là-dessus, Herman avait secoué la tête et poussé un profond soupir, sans répondre un mot.
Ils se levèrent de table. Jean Wouters voulut montrer à Herman le verger et le potager. On se promena pendant quelque temps dans les sentiers du petit jardin, on cueillit çà et là une fleur, qui rappela naturellement aux deux jeunes gens les doux souvenirs de leur heureuse enfance, on causa, on rit, joyeusement et naïvement, jusqu'à l'heure où les approches du soir firent sentir à Herman que sa visite avait assez duré. Il se leva et annonça qu'il allait retourner à Bruxelles.
—Quand pouvons-nous espérer que monsieur Herman nous honorera d'une nouvelle visite? demanda Lina en lui adressant un regard suppliant.
—Ah! répondit-il, un pareil après-dîner d'intime et amicale causerie a plus de prix pour moi que toutes les fêtes et les plaisirs coûteux du soi-disant grand monde. Vous revoir, bonnes gens, pouvoir passer de temps en temps quelques instants en votre réconfortante compagnie, cela seul, j'en suis convaincu, me donnerait la force de ne pas retomber dans les excès de ma vie désespérée; mais je n'ose vraiment pas vous demander la permission…
—Vous serez toujours le très bien venu chez nous, Monsieur, dit le charpentier.
—Votre visite nous honorera et nous fera plaisir, ajouta la veuve.
—N'oubliez pas, monsieur Steenvliet, que vous m'avez sauvé la vie, et que nous vous devons, pour cela seul, une reconnaissance éternelle, dit la jeune fille d'un ton très sérieux.
—Soit, Lina, répondit le jeune homme avec un doux sourire. Et maintenant, vous voulez, à votre tour, sauver mon âme, n'est-ce pas? Ne secouez pas la tête, je pénètre votre généreuse intention. Si vous atteignez votre but, lequel de nous deux devra le plus à l'autre? Allons, allons, il vaut mieux ne pas discuter là-dessus. Bonjour, au revoir!
Herman reprit, les pas et le cœur légers, le chemin de terre qui conduit à Loth. Il se frottait les mains, murmurait des phrases joyeuses; il avait devant les yeux les images de Jean Wouters et de sa fille, mais surtout l'image de Lina qui le précédait en lui souriant.
Cela l'amena à la fin à faire cette réflexion, qu'il était né bien certainement pour la vie simple et tranquille de la campagne. Et maintenant il allait se marier avec une jeune fille noble qui ne chercherait son bonheur que dans une vie de luxe. Ce n'était pas l'amour qui les avait poussés l'un vers l'autre; elle ne lui apportait rien que ses quartiers de noblesse; lui, pas autre chose que les richesses paternelles… Pour d'autres, une pareille union était peut-être désirable; mais pour lui, il n'y paraissait destiné ni par la volonté de Dieu, ni par sa nature intime. Mais quoi qu'il en fût, il avait promis à son père d'accepter la main de Clémence de bonne volonté, et il voulait tenir sa promesse. D'ailleurs, c'était encore le mieux qu'il eût à faire, car sans cela sa triste vie devenait encore inutile et sans but comme auparavant.
Ces pensées occupèrent son esprit jusqu'au moment où il descendit du train à Bruxelles, et où il se disposait à rentrer en ville.
Mais alors il sentit tout à coup que quelqu'un lui frappait sur l'épaule. Il se retourna et vit un homme d'une forte corpulence, avec des joues rouges et bouffies, portant une blouse bleue et une casquette en peau de loutre. C'était Pierre Mol, l'aubergiste de l'Aigle d'or, qui lui prit familièrement la main en lui disant:
—Ah! ah! c'est vous, monsieur Herman. Bien le bonjour. Que diable, vous avez une mine excellente; êtes-vous tout à fait guéri?
—Guéri? répéta le jeune homme avec étonnement. Dieu soit loué, je n'ai pas été malade, maître Mol. Pourquoi me demandez-vous cela?
—Mais, parce que vous n'avez pas assisté à la fête de mercredi dernier. On vous a attendu si longtemps! Notre Isabelle aurait bien pleuré de ne pas vous voir… Ç'a été vraiment un banquet royal. Mais à cause de votre absence on ne s'est pas trop amusé. Je m'en suis bien aperçu à ma cave: on n'a pas bu seulement une bouteille de champagne par tête, et à dix heures tout le monde était déjà parti. C'est vous, monsieur Herman, qui êtes le grand boute-en-train, et quand vous n'êtes pas là, cela ne va pas du tout… Deux jours après, M. Dalster nous a dit que vous étiez malade, et qu'on ne vous avait pas encore vu au Club. Notre Léocadie ne cesse pas de marcher la tête basse, et notre Isabelle pleure quand elle est seule. Oui, vous comprenez cela, n'est-ce pas? La pauvre fille vous est si attachée, si dévouée, que pendant des journées entières elle ne pense qu'à vous.
—A moi? s'écria le jeune homme stupéfait et quelque peu indigné.
Isabelle pense à moi? Je voudrais bien savoir pourquoi.
—Allons, allons, fine mouche, répondit Pierre Mol en riant, ne faites donc pas l'innocent. Vous savez parfaitement que notre Isabelle n'est heureuse que lorsqu'elle vous voit.
—Moi? grommela Herman, je n'en sais rien du tout.
L'aubergiste pencha sa tête sur l'épaule d'Herman et lui souffla à l'oreille:
—Avez-vous donc déjà oublié ce que vous disiez à Isabelle? Vous lui avez avoué que vous ne pouviez pas la regarder sans que votre cœur se mît à battre… Et naturellement la pauvre enfant a fini par raffoler tout à fait de vous.
—Ah çà, maître Mol, interrompit Herman sans chercher à dissimuler sa mauvaise humeur, je vous prie de ne pas m'ennuyer davantage avec vos ridicules bavardages. Je ne sais qu'une chose, c'est que vos deux filles—Léocadie aussi bien qu'Isabelle,—nous flattent et excitent notre amour-propre pour nous engager à boire à l'envi et a dépenser le plus d'argent possible. Tout ce que j'ai consommé ou cassé chez vous, je l'ai payé; par conséquent nous sommes absolument quittes. Passez donc votre chemin et laissez-moi tranquille.
Pierre Mol retint le jeune homme par le bras; Herman, de crainte d'ameuter les curieux, ne voulut pas employer la violence pour se débarrasser de cet importun personnage.
—Mais, monsieur Herman, consolez-moi donc un peu, je vous en prie, dit l'aubergiste d'un ton obséquieux. Avant-hier le chevalier Van Beverhof est venu chez nous. Il nous a fait beaucoup de peine à tous eu nous affirmant que vous ne viendriez plus jamais à l'Aigle d'or! Ce n'était qu'une plaisanterie, il nous a trompés, n'est-ce pas?
—Je n'ai jamais rien dit de pareil, répondit Herman, mais j'entends être entièrement libre de mes actions, et je n'ai de comptes à en rendre à personne.
—Ah! Monsieur, je vous en prie, ayez pitié de moi et de mes enfants! Si vous ne venez plus chez nous, je suis tout à fait perdu. Ces nobles jeunes gens, vos amis, cesseront également de venir, et ainsi tout le vin dont j'ai rempli ma cave me restera pour compte. Soyez généreux, Monsieur, promettez-moi de venir encore dans mon auberge.
—Eh bien, oui, si j'en ai l'occasion. Adieu! grommela Herman, en s'éloignant en toute hâte.
Il sauta dans une voiture de place et ordonna au cocher de le conduire rue de la Loi.
Chemin faisant il réfléchit aux étranges paroles de Pierre Mol. Isabelle éprouverait pour lui une inclination particulière, et même, pour employer le mot propre, un véritable amour? Que pouvait bien signifier ce mot-là dans la bouche de jeunes filles qui adressaient en même temps leurs sourires à vingt jeunes gens différents, comme un appât pour les décider à s'amuser et à dépenser de l'argent? Si jamais il avait dit à Isabelle, même en plaisantant, quelque chose qui fût de nature à lui donner le ridicule espoir d'être distinguée par lui, la sympathie de la jeune fille se comprendrait. Mais il ne lui avait jamais rien dit de pareil. Ce n'était donc encore qu'un prétexte inventé par le rusé père Mol pour flatter la vanité du jeune homme, et le ramener ainsi à l'Aigle d'or. Mais cette ruse ne pouvait pas réussir; si, précédemment, il n'avait ressenti ni sympathie ni estime pour les filles intéressées de l'aubergiste, maintenant que ses yeux s'étaient ouverts, il n'avait plus pour elles que de l'aversion et du mépris.
L'amour, pensait-il, est bien certainement l'effluve qui s'exhale d'une âme encore pure; une attraction inconsciente, une abnégation candide et désintéressée; mais il y a, auprès du cœur de l'homme, un démon jaloux pour ternir la pureté de cette flamme ou pour l'étouffer tout à fait: l'or, l'idole matérielle, qui fausse et corrompt tout.
La voiture, en s'arrêtant rue de la Loi, coupa court à ces rêveries. Les becs de gaz étaient déjà en partie allumés.
Il paya le cocher et entra sous la porte cochère. Le domestique de M. Steenvliet, Jacques, vint à sa rencontre et lui annonça que son père désirait lui parler.
Lorsqu'il fut entré dans le cabinet, M. Steenvliet lui dit:
—Herman, j'ai reçu des nouvelles de Monaco. M. d'Overburg est venu et m'a montré la lettre.
—Et le marquis de la Chesnaie consent-il à mon mariage, mon père?
—Oui; mais comment cette affaire se terminera-t-elle, voilà la question. Le marquis doit être un homme hardi autant qu'orgueilleux pour oser donner une semblable réponse; mais en tout cas ce n'est pas la faute du baron d'Overburg, qui en est encore plus affligé que moi.
—Affligé? Les nouvelles sont-elles donc mauvaises?
—Pas précisément mauvaises, Herman, mais elles ne sont pas comme je les aurais souhaitées, Asseyez-vous là, je vais vous expliquer la chose. Le marquis écrit que le projet d'une pareille mésalliance,—il dit «mésalliance»! l'afflige au plus haut point; mais que comme Clémence pense que ce mariage la rendra heureuse, et que, d'autre part, il en reconnaît lui-même la nécessité, il est prêt à y donner son consentement dès qu'il se sera personnellement convaincu que tout ce que son neveu le baron lui a écrit à ce sujet n'est ni mal fondé ni exagéré. A cet effet il viendra lui-même à Bruxelles… dans trois semaines! Car bien que sa santé soit beaucoup meilleure maintenant, le médecin de Monaco le menace d'une inévitable rechute, si pendant près d'un mois encore il ne continue pas à prendre des bains chauds d'eau de mer. Le marquis défend strictement à son neveu, et sur un ton d'autorité qu'il suppose irrésistible, de faire ou de décider rien concernant ce mariage avant qu'il soit venu en personne donner son consentement. Ainsi, encore un mois de délai assurément. Comment trouvez-vous cela, Herman?
—Eh bien, pour vous dire la vérité, mon père, répondit le jeune homme, je trouve cela une circonstance heureuse.
—Comment, une circonstance heureuse?
—C'est naturel, mon père; on ne passe pas sans hésitation de la vie libre de jeune homme dans la chaîne indissoluble du mariage. Ce mois de répit me permettra de m'habituer à l'idée de mon nouvel état.
—Vous n'espérez ou vous ne désirez pas cependant que votre mariage échoue?
—Oh! non, pas cela, mon père.
—Du reste, cela y ferait peu de chose. Je me suis mis fermement dans la tête que vous deviendrez l'époux de mademoiselle Clémence… Et cela se passera comme ça, malgré le monde entier. J'ai votre parole, et quant aux autres, je les tiens tous dans ma main grâce à mon argent.
—Ne vous fâchez pas, mon père; puisque le marquis écrit qu'il consentira…
—Oui, mais cette méfiance et ces délais m'humilient et m'énervent. M. de la Chesnaie veut probablement prendre d'abord des informations pour s'assurer que ma fortune n'est pas une illusion. Eh bien soit, qu'il vienne!… Ah! oui, j'oublie de vous parler du dîner qui a lieu au château après-demain. Pour obéir au vœu, ou plutôt à l'ordre du marquis, nous sommes convenus qu'à cette fête il ne sera pas encore fait allusion au mariage projeté. Vous y verrez votre fiancée et vous ferez plus ample connaissance en causant avec elle; mais vous devez également éviter tous les deux de parler de mariage. Aurez-vous bien assez d'empire sur vous-mêmes?…
—Oh! rien de plus facile, mon père.
—Eh bien, alors c'est parfait. Mais je veux vous donner encore un autre conseil. Cette entrevue peut avoir des conséquences graves, Vous devez tâcher de produire une impression favorable sur Clémence et sur ses nobles parents. Quoi qu'on on dise, c'est d'après son plumage qu'on juge l'oiseau. Apportez le plus grand soin à votre toilette, et n'épargnez pas l'argent.
—Mais, mon père, répondit Herman, j'ai ma toilette noire de cérémonie toute neuve, je n'ai pas besoin d'autre chose.
—Vous ferez du moins friser vos cheveux?
—Naturellement, mon père.
—Il y a quelques mois, Herman, j'ai remarqué au doigt du baron d'Alterre un diamant qui brillait et jetait des étincelles comme un charbon ardent. J'ai acheté une bague comme celle-là. Elle est un peu grande pour votre doigt, mais vous irez chez le bijoutier, et la ferez rétrécir. Ce diamant attirera tous les regards.
—Vous voulez, mon père, que je mette cette bague?
—Oui, elle attestera notre richesse.
—En cela il faut pourtant que je résiste à votre désir, mon père. Que des personnes âgées portent de pareils joyaux, c'est peut-être une habitude dans la haute noblesse. Mais ce que je sais fort bien, c'est que cela ne sied pas aux jeunes gens. D'ailleurs, si mademoiselle Clémence et les autres attendent après cela pour me témoigner de la sympathie ou de l'estime…
—Cela suffit: assez là-dessus; je porterai moi-même la bague à mon doigt, ça fait qu'on la verra tout de même… Dites donc, Herman, si nous attelions nos quatre chevaux à la voiture, cela ferait joliment de l'effet là-bas!
—Mais, mon père, les nobles convives de M. le baron ne viendront qu'avec deux chevaux tout ou plus. Le luxe de notre train les blesserait profondément.
—Eh bien, quel mal y aurait-il là-dedans?
—Ce n'est pas le moyen de se faire accueillir favorablement, mon père.
—En effet, vous avez peut-être raison. Je renonce à mon idée. Ce n'est pas pour moi que je veux convaincre tout le monde de notre richesse. Au fond, je me moque pas mal de ce que les gens pensent de moi; mais c'est pour vous, mon cher Herman, pour votre bonheur… Pour finir, encore une recommandation. Le baron me fait comprendre chaque fois que son fils Alfred n'est pas très porté pour votre mariage. Pourquoi n'essayez-vous pas de vaincre cette résistance? Voici le soir: allez au Club, vous y trouverez Alfred, car les membres se réunissent aujourd'hui pour délibérer sur les courses de chevaux de cet été.
—Je n'en ai pas grande envie, mon père.
—Pourquoi?
—Parce que M. Alfred, depuis que son père lui a parlé de mon mariage, est visiblement embarrassé en ma présence, et qu'il m'évite.
—Bah! bah! c'est probablement une supposition sans fondement,
Faites-moi ce plaisir, allez au Club.
—Eh bien, soit! J'y mangerai quelque chose. A tantôt, mon père, car je n'y resterai pas tard.
Et le jeune homme sortit du cabinet, après avoir reçu une cordiale et vigoureuse poignée de main en récompense de son bon vouloir.