III

Beaucoup plus loin, dans la rangée des maisons d'ouvriers, il y avait une maisonnette qui se distinguait par sa propreté.

Le sol était semé de sable blanc jusqu'à la rue. Trois ou quatre pots de fleurs répandaient leur parfum sur les fenêtres, derrière des rideaux blancs comme la neige. La cheminée était ornée d'une image de la sainte Vierge entre deux perroquets de plâtre, dont le plumage rouge, jaune et vert flattait agréablement le regard. Les petits ustensiles du ménage, les plats et les tasses étaient étalés sur une armoire et brillaient et étincelaient comme s'ils étaient fiers de leur propreté. Les grossières chaises de jonc n'avaient pas une tache; la table de bois blanc était lavée, le poêle frotté à la mine de plomb.

Cette habitation d'ouvrier était aussi pauvre que les autres; les objets les plus étincelants n'avaient coûté que quelques centimes… et cependant il y régnait une apparence de paix, de contentement et de bien-être; l'air y était si pur, tout y était si souriant, que l'aspect de cette humble maisonnette suffisait pour faire comprendre comment un ouvrier peut aimer sa demeure tout aussi bien qu'un richard qui s'enorgueillit de son palais.

Dans une des chambres du rez-de-chaussée, une femme était occupée à travailler près d'une lampe. Elle cousait à une blouse bleue, et, comme il y avait encore beaucoup de ces blouses pliées sur une chaise, il était à supposer qu'elle travaillait pour un magasin. Elle pouvait avoir vingt-huit ou trente ans; ses vêtements de coton, communs et pâlis par le lavage, étaient d'une grande propreté et même arrangés avec une simplicité qui ne manquait pas d'une certaine élégance.

À côté d'elle, près de la table, était assis un petit garçon de huit ans avec des cheveux bruns et de grands yeux vifs. Il avait devant lui un livre ouvert et remuait les lèvres, en même temps que, du bout d'un petit bâton, il montrait les lettres qu'il s'efforçait de lire.

Dans un coin, sur des tabourets de bois, étaient assises deux petites filles de trois à quatre ans. Elles jouaient avec des poupées et s'amusaient en silence, élevant de temps en temps la voix pour gronder les poupées en riant doucement entre elles.

Depuis un instant, le petit garçon paraissait embarrassé, son petit bâton ne remuait plus et il secouait la tête avec impatience.

—Qu'est-ce, Bavon? demanda la femme. Cela ne va-t-il pas, mon enfant?

—Ah! mère, dit-il, le maître m'a donné à apprendre une leçon dans laquelle il y a un mot si difficile, si difficile! J'en ai chaud, mais je n'en sors pas. Lis-le donc, toi, mère!

Il se rapprocha, lui mit le livre sous les yeux et montra le mot qui l'arrêtait.

Mais la femme, après un long effort, bégaya avec découragement:

—Ab… be… né… abné… ga… Je ne sors pas du reste, Bavon. Sont-ce là aussi des mots pour un enfant comme toi? Tu n'as qu'à le passer et à le demander demain à ton maître.

L'enfant tenait le regard attaché sur le livre; ses traits se contractaient, ses yeux étaient fixes et il tendait évidemment toutes les forces de son esprit.

—Non, laisse, mon enfant, dit la femme, ne te casse pas inutilement la tête: le mot est trop difficile.

—Trop difficile? balbutia le petit. Il faut que je le lise, je le veux… Ah! mère, paix, paix! tu m'as aidé, cela ira… Abe… né… ga… ga… abnéga… ti… o… tion! Tiens, tiens, chère mère, le mot est abnégation.

Un cri d'admiration échappa à la femme; elle prit son fils dans ses bras et déposa un long baiser sur son front. Ce qui la touchait ainsi, c'était la persévérance précoce et la volonté presque virile qu'elle croyait découvrir dans son fils. Que rêvait-elle en lui donnant ce baiser? Elle ne le savait pas, et néanmoins elle remerciait Dieu du fond du cœur.

L'enfant, encouragé par la tendre approbation de sa mère, avait repris son livre; mais la femme, encore émue, lui dit:

—Cher Bavon, il faut bien t'instruire; plus tard dans la vie, tu commenceras à comprendre comme il est beau et utile de savoir lire et écrire. Celui qui ne sait pas lire n'est un homme qu'à demi, et il est condamné, fût-il même né avec de l'esprit, à rester toujours ignorant. Tu seras mieux et plus instruit que moi, Bavon, et tu en seras plus heureux sur la terre. Ah! pourquoi mon parrain est-il mort sitôt! Sans cela, je saurais très-bien lire et écrire; mais il n'y avait personne qui pût me protéger, il me fallait aller à la fabrique. Je me suis encore un peu instruite par moi-même; mais, lorsqu'on a travaillé toute la journée, cela ne va pas bien le soir. Oui, Bavon, si chacun savait lire, il n'y aurait pas tant de mauvaises gens; car quiconque sait lire sait qu'il est homme et se respecte soi-même. Malheureusement, il n'y a que peu d'enfants d'ouvriers qui aient l'occasion ou les moyens de s'instruire; les parents, qui sont eux-mêmes ignorants, ne comprennent pas combien il est beau et utile d'être instruit. Toi, mon enfant, si Dieu continue à accorder la santé à ton père, tu pourras apprendre beaucoup de choses. Bavon, n'oublie jamais que tu devras ce bonheur à ton père, qui travaille du matin au soir pour élever honorablement ses enfants, qui ne va pas au cabaret et qui, pour ainsi dire, se retient de manger pour que tu puisses aller à l'école. N'est-ce pas, Bavon, tu ne l'oublieras jamais? Quoi qu'il t'arrive dans la vie, tu continueras toujours à respecter et à aimer ton père?

—Toujours! toujours! et toi aussi, chère mère! dit le petit garçon en lui caressant les joues.

À ce moment, la porte s'ouvrit et un homme entra. Ses vêtements, couverts de coton et de poussière, étaient usés et paraissaient sales dans un lieu aussi propre. L'expression de son visage trahissait une sorte de regret et il semblait être de mauvaise humeur.

Mais voilà que le mot «Père! père!» résonna sur tous les tons à ses oreilles, et, avant qu'il eût fait deux pas dans la chambre, on lui saisit les mains, et de douces voix d'enfants lui souhaitèrent la bienvenue avec les plus tendres paroles. Bavon courut à sa rencontre en agitant un petit morceau de papier au-dessus de sa tête:

—Cher père! cher père! cria-t-il, vingt bons points! Deux baisers pour moi et deux sous pour ma tirelire!

Et, en disant ces paroles, le jeune garçon avait fait un bond, et s'était suspendu au cou de son père pour recevoir la récompense de son application.

Pendant ce temps, la femme était occupée à étendre la nappe sur la table et à servir le souper. Elle sourit amicalement à son mari et lui adressa également quelques joyeuses paroles.

—Asseyez-vous, asseyez-vous, Damhout, dit-elle. Vous devez avoir faim, et les pommes de terre seraient bientôt refroidies. J'ai acheté une excellente sole pour vous, à bon marché, et toute vivante. Allons, mes enfants, à table, à table!

Adrien Damhout ne fut pas insensible aux témoignages d'affection de ses enfants; les rides disparurent de son front et un tranquille sourire illumina son visage. Il donna à son fils les deux sous promis et tendit sa paye à sa femme, qui, sans la compter, laissa glisser l'argent dans sa poche.

Alors, tous prirent place à la table, couverte avec autant de propreté et de coquetterie que si ces pauvres gens allaient manger des mets exquis sur des assiettes de porcelaine et avec des cuillers en argent. Et cependant ils n'allaient manger que des pommes de terre étuvées, dans des assiettes grossières, avec des fourchettes de fer; sans compter la petite sole frite, qui répandait un fumet appétissant et qui occupait le milieu de la table comme une pièce d'honneur ou plutôt comme un cadeau d'amitié.

Tous ensemble firent le signe de la croix et remercièrent Dieu en silence; après quoi, ils se mirent à manger avec appétit. Seulement, lorsque le poisson allait être entamé, le silence fut un peu troublé. Damhout ne pouvait pas se décider à manger à lui seul la sole, si petite qu'elle fût; il voulait partager la friture avec sa femme et ses enfants; mais la femme prétendait qu'elle l'avait achetée pour lui seul et qu'il lui ferait de la peine en insistant plus longtemps. Quoique les enfants, prévenus par la mère, insistassent avec elle, la discussion se termina à l'amiable par le partage du poisson entre tous les membres de la famille.

Immédiatement après le souper, la nappe fut pliée et tout disparut en un clin d'œil de la table.

La femme s'assit à la droite de son mari et commença à parler avec lui du travail et de la fabrique; les deux petites filles grimpèrent sur les genoux du père. Bavon se tenait à sa gauche, le livre à la main, et attendait que ses parents eussent fini de causer.

C'était un spectacle simple et émouvant que de voir cet ouvrier, dans ses vêtements usés et souillés par le travail, tenant sur ses genoux deux petits anges si propres et si souriants, entre une femme chérie et un fils studieux qui levait vers lui un regard respectueux et suppliant.

—Chère père, puis-je lire? demanda enfin le petit garçon. Nous avons reçu aujourd'hui une si belle leçon! Je ne sais pas si je la sais bien, mais je ferai de mon mieux.

—Oui, Bavon, lis ta leçon devant ton père, dit la femme.

Le fils ouvrit son livre et lut avec une certaine difficulté et quelques interruptions, mais assez distinctement pour être compris:

«Mes enfants, voulez-vous être bénis de Dieu sur la terre, honorez votre père et votre mère. Ils vous chérissent comme la lumière de leurs yeux; ils travaillent pour vous du matin au soir; le seul but de leurs efforts, de leurs soins et de leurs prières n'est que votre bonheur. Aimez-les tendrement, soyez-leur soumis et restez-leur reconnaissants; devenez le soutien et la joie de leurs vieux jours, et récompensez ainsi l'amour paternel, cette abnégation pure et presque divine.»

Cette lecture parut faire une mauvaise impression sur l'esprit de Damhout; elle lui rappelait ce que Wildenslag lui avait dit et donnait de nouvelles forces à la crainte que son ami avait, pour la vingtième fois, réveillée en lui. Son visage devint sérieux et il secoua la tête d'un air pensif.

—Bavon, comprends-tu ce que tu viens de lire? demanda-t-il après un instant de réflexion.

—Oui, cher père, répondit l'enfant. Cela veut dire que vous travaillez pour moi, et que je dois toujours vous aimer, vous et ma mère.

—Jusque dans nos vieux jours, Bavon.

—Oui, père, jusque dans vos vieux jours, aussi longtemps que je vivrai.

—Et le feras-tu, mon enfant?

Le petit garçon regarda son père d'un air étonné, mais ne répondit pas, comme s'il ne concevait pas son doute.

—C'est bien, Bavon, dit Damhout; tu es sage. Reste toujours ainsi et n'oublie jamais ce qui est écrit dans ton livre; sinon, Dieu te punira.

Il y eut un moment de silence; la femme épiait la physionomie de son mari, qui semblait absorbé dans de sombres pensées.

—Adrien, murmura-t-elle, qu'as-tu donc, cher homme? Tu parais si pensif! Je l'ai remarqué dès que tu es entré. Tu as quelque chose en tête. As-tu du chagrin?

—Je n'ai pas de chagrin, Christine, répondit-il; mais il y a pourtant quelque chose qui me chiffonne. Les camarades vont quelquefois boire ensemble une pinte de bière; ils rient, causent et s'amusent un peu après le long travail de la semaine. Je suis toujours à la maison comme si j'étais d'un autre monde, et les amis se moquent de moi. Peut-être est-ce insensé de sacrifier ainsi toute sa vie, sans savoir ce qu'il en adviendra par la suite.

Quoique ces paroles l'étonnassent, la femme prit une pièce d'argent de sa poche et la tendit à son mari en souriant amicalement.

—Mon cher Damhout, dit-elle, tu ne dois pas te priver pour moi: voici de l'argent. Si tu désires passer quelques heures avec tes camarades, satisfais ton envie. Va, cela me fera plaisir, de savoir que tu t'amuses.

Mais l'homme, comme honteux de son murmure, repoussa doucement sa main.

—Non, garde l'argent, dit-il, mon envie est passée… Cependant, Christine, ce soir, les amis célèbrent le jubilé de Léon Leroux, parce qu'il y a aujourd'hui vingt-cinq ans qu'il est fileur. Wildenslag m'a prié d'y être présent; je lui ai promis de venir, si c'était possible.

—Eh bien, Damhout, c'est possible: tu dois tenir ta promesse.

—Oui, mais je ne sais pas, il me semble que je préférerais rester à la maison avec les enfants.

—Non, non, Damhout, c'est demain dimanche, jour où nous sommes ensemble du matin au soir. Fais-moi ce plaisir et prends cet argent; va à la Chèvre bleue et divertis-toi avec les amis. Je t'attendrai contente et de bonne humeur; reste aussi longtemps que tu le voudras. Va, je t'en prie.

Elle le pria encore pendant quelques instants et lui fit en quelque sorte violence pour l'obliger à se lever. Alors, elle l'accompagna jusqu'à la porte et lui souhaita une joyeuse soirée. Elle retourna à la table et reprit sa couture.

Quelques instants après, la porte s'ouvrit doucement, et une petite fille entra.

—Bavon, voici Godelive, dit la mère.

Le petit garçon se leva d'un bond, courut à la petite fille, lui prit la main et la conduisit près de la table, disant avec une grande joie:

—Ah! Godelive, c'est bien, de venir encore! Je suis las d'étudier; jouons un peu. Veux-tu jouer à la boutique comme hier? C'est si amusant!

—Oh! non, Bavon, tenons une école! demanda la petite fille.

—Oui, oui, une école! reprirent les deux petites sœurs en battant des mains.

Bavon alla chercher quelques livres qu'il avait conservés des premiers mois qu'il allait à l'école; il plaça Godelive sur l'un des bancs et ses petites sœurs sur l'autre, prit la petite canne des dimanches de son père, et commença à aller et venir, la tête droite et avec un sérieux comique en criant de temps en temps d'un ton courroucé:

—Silence dans la classe, ou je vous mets dans le coin. Quiconque ne connaît pas sa leçon, devra manger le pain sec. Godelive Weldenslag, attention! Quelle lettre est celle-ci?—Bon! Et celle-ci? Et celle-là?—Vous savez votre leçon. Vous avancerez d'une classe. Tournez la page de votre livre. Qu'est-ce qui est écrit sur la deuxième ligne?

—Da, de, di, do, du, dit Godelive à haute voix.

—Oui, vous connaissez cela par cœur, je le sais bien; mais là, sur l'autre page, là?

La petite fille fit un violent effort pour épeler la syllabe qu'on lui montrait, mais elle ne put y parvenir.

—Courage, faites bien attention, dit Bavon. Ces deux voyelles O et U forment le son…

—Ou, ou! dit Godelive avec une joie triomphante.

—Très-bien, mon enfant, vous y êtes! dit le jeune instituteur avec joie.
Godelive Wildenslag reçoit dix bons points.

La mère avait vu cette scène en souriant et avec plaisir.

—Chers enfants, dit-elle avec émotion, vous jouez là un jeu sérieux. Croiriez-vous que Godelive finira par apprendre à lire sans aller à l'école?

Le petit garçon et la petite fille la regardèrent avec étonnement.

—C'est comme je vous le dis. Pourquoi cela vous étonne-t-il? Tenez,
Godelive, sans le savoir, connaît toutes ses lettres et elle commence
déjà à épeler. Si Bavon voulait se donner un peu de peine, sois certaine
Godelive, que tu saurais bien vite lire.

—Vous dites cela pour rire, n'est-ce pas, madame Damhout? murmura la petite fille d'un air de doute.

—Serait-il possible, chère mère? demanda Bavon, dans l'œil duquel brillait une étincelle de résolution.

—Possible? Mais, mon enfant, c'est presque fait, tu le vois bien!

—Ah! ah! Godelive, nous jouerons toujours au jeu de l'école! Tu apprendras à lire!

—J'apprendrai à lire! reprit Godelive avec une joie contenue.

—Tu l'apprendras, s'écria Bavon. Dieu que ça sera amusant, lorsque nous pourrons lire à deux dans le même livre.—Allons, mademoiselle, rasseyez-vous sur le banc, et faites attention… ou je vous fais apprendre par cœur deux grandes leçons de catéchisme!

Bavon continua à jouer son rôle de maître d'école avec un redoublement de zèle. Bien qu'en même temps il montrât les lettres à ses petites sœurs et les leur nommât avec une impatience simulée, il s'occupait le plus souvent de Godelive. Il lui adressait de si douces paroles d'encouragement et faisait de si grands efforts pour l'instruire, que ce naïf jeu d'enfant devenait un travail sérieux, un véritable bienfait.

Cela dura si longtemps qu'enfin les deux petites sœurs, tête contre tête, s'étaient endormies sur le banc.

Alors, la classe fut finie. La mère déshabilla les deux petites endormies et les mit dans leur lit.

Bavon et Godelive retournèrent à la table et feuilletèrent un livre plein d'images.

Pendant que madame Damhout continuait son ouvrage, les deux enfants causaient ensemble à voix basse de l'espoir que Godelive apprendrait à lire, quoiqu'elle ne pût aller à l'école; puis encore d'autres belles choses. Un doux sourire était pour ainsi dire en permanence sur leurs lèvres; leurs yeux étincelaient d'amitié et de contentement, et quelquefois ils se serraient affectueusement la main.

Enfin on entendit au dehors une voix d'enfant crier le nom de Godelive, et la petite fille, après avoir souhaité le bonsoir à Bavon et à sa mère, se disposait à s'en aller; mais madame Damhout prit un seau et dit:

—Viens, Godelive; je dois aller chercher de l'eau à la pompe; j'irai avec toi.

Lorsqu'elle revint dans la chambre, elle trouva Bavon endormi et déposa enfin un long et ardent baiser sur ce front uni, comme si la bonne femme croyait qu'un baiser maternel pouvait réchauffer et faire fructifier les germes de l'intelligence dans le cerveau de son enfant.

À peine avait-elle repris sa couture, que son mari entra dans la chambre.

—Déjà de retour? si vite? demanda-t-elle avec étonnement. Ce n'est pas pour moi, n'est-ce pas, Adrien? J'en serais au regret.

—Non, Christine, répondit-il pendant qu'il s'asseyait près de la table. Je ne puis plus me plaire à ces amusements bruyants. Les amis sont de braves garçons, je ne veux pas le méconnaître; mais ces manières brutales et ces paroles grossières ne me vont plus. Il fait meilleur ici, à la maison, entre toi et mes enfants. Pense un peu, à la Chèvre bleue, ils sont maintenant tous en train de se disputer. Assurément Léon Leroux se battra encore ce soir avec Jacob le marchand de sable. Ils se reprochent des choses telles, que les cheveux s'en dresseraient sur la tête. Je regrette infiniment d'avoir été aujourd'hui à la Chèvre bleue.

—Je le crois, Adrien; mais tu ne pouvais pas savoir qu'on s'y disputerait et s'y insulterait.

—Ce n'est pas pour cela; mon cœur est triste.

—Comment cela? T'est-il arrivé quelque chose?

—Wildenslag m'a fait peur; il me fait toujours peur… Et peut-être a-t-il raison; peut-être ne faisons-nous pas bien en voulant élever notre Bavon au-dessus de ses parents.

—Encore cette mauvaise idée!

—Mauvaise idée, Christine? Qui peut le savoir? Que notre Bavon aille pendant des années entières à l'école communale, et qu'il devienne instruit, il nous coûtera bien plus d'argent qu'un autre enfant et en outre il ne nous apportera jamais un centime dans le ménage; et, lorsqu'il sera grand et qu'il gagnera de l'argent, il le dépensera à s'acheter de beaux habits et sera honteux du pauvre ouvrier qui aura donné sa sueur pour faire de lui un monsieur.

—Ah! comment peux-tu parler ainsi, les yeux fixés sur ton innocent enfant? soupira la mère. Bavon deviendrait ingrat et méconnaîtrait ses parents? Jamais, jamais! son cœur n'est qu'amour et reconnaissance.

—C'est un bon enfant, je le sais, répliqua Damhout. Ils sont tous bons, Christine, aussi longtemps qu'ils sont tout petits; mais, aussitôt qu'ils deviennent hommes, ils vont leur train et ne s'inquiètent plus de leurs parents. Oui, lorsqu'ils se sont un peu élevés dans le monde, ils abaissent quelquefois leur regard avec dédain sur ceux qui se sont imprudemment sacrifiés pour eux.

—Cela n'arrivera pas à notre Bavon, Damhout, répondit la femme en comprimant sa douleur. Son cœur est pur, j'y veillerai. Tu crains que, plus tard, notre enfant n'ait une meilleure destinée que nous? Mais, si cela arrivait, ton cœur de père ne battrait-il pas de joie? Ne dirais-tu pas avec orgueil: «C'est mon fils, pour lui j'ai travaillé avec plaisir; son bonheur est mon ouvrage?»

—De belles choses, Christine; mais, si mon fils restait ouvrier, comme je le suis, je ne craindrais pas que, plus tard, il ne fût honteux de son père.

—Et qui te dit qu'il ne deviendra pas ouvrier? N'y a-t-il pas des ouvriers, d'excellents ouvriers qui savent lire?

—Pas beaucoup de fileurs, du moins.

—Mais il y a d'autres métiers, Adrien. Ceux de mécanicien, de charpentier, de menuisier et cent autres, où, avec de l'instruction et de la bonne conduite, on peut faire son chemin.

—Vois-tu bien, Christine, que tu as résolu de ne pas laisser aller notre
Bavon à la fabrique!

—Il ira où il voudra ou bien où il pourra, dit la femme avec une énergie croissante. Nous ne pouvons rien en décider d'avance. Cela dépend de son application, de notre amour et de la volonté de Dieu. Tes amis t'effrayent, parce qu'ils disent que je veux faire de Bavon un monsieur. Ce que je veux, c'est que mon enfant devienne un homme et ne soit pas condamné par l'ignorance à l'impuissance et à l'esclavage éternel. S'il devient un monsieur, tant mieux!

—Christine, Christine, soupira l'ouvrier, si tu savais combien tes paroles m'attristent! L'orgueil est un mauvais conseiller.

—L'orgueil? s'écria la femme indignée. Crois-tu donc que le bonheur de mes enfants m'effraye? Je ne devrais pas avoir de cœur. Ah! peut-être ne me comprendras-tu pas, mais je te dis, Damhout, que, si plus tard nos enfants pouvaient abaisser leurs regards vers moi, je remercierais Dieu de les avoir élevés dans le monde. Ne secoue pas la tête. Si, au prix de ma vie, je pouvais faire de Bavon un roi ou un empereur, je mourrais de joie devant le trône de mon enfant!

Elle était très-émue et semblait trembler; il y avait quelque chose d'inexprimable dans son maintien et dans son regard; le sentiment maternel avait rendu cette humble femme imposante et belle.

Adrien Damhout subit l'influence de ses paroles enthousiastes; il courba la tête comme vaincu, et se tut un moment. Puis il reprit:

—Au fond, tu as peut-être raison, Christine; mais réfléchis avec calme. Maintenant, cela ne va pas mal, il y a beaucoup d'ouvrage et de bon ouvrage. Nos autres enfants sont encore petits. Plus tard, tu voudras peut-être aussi que les filles aillent également à l'école?

La femme fit un signe affirmatif.

—Pourrons-nous bien continuer, sans aucun secours de nos enfants, à supporter cette charge? Cela me paraît impossible.

—Je travaillerai un peu plus, Adrien.

—Toujours travailler comme des esclaves, se sacrifier entièrement pendant toute sa vie!

—Ah! c'est seulement alors que je sens que je suis mère, quand je sais que je me sacrifie pour le bonheur de mes enfants.

—Bon! mais, si un jour l'ouvrage venait à manquer pour longtemps; si l'un de nous devenait sérieusement malade, que ferions-nous alors?

—Alors, Adrien, nous nous arrangerions suivant la volonté de Dieu. Nous ne pouvons faire l'impossible.

—Et s'il devenait nécessaire que Bavon gagnât quelque argent, le laisserais-tu aller à la fabrique?

—Pourquoi pas si le besoin l'exige?

—Et à quoi lui servirait alors l'instruction?

—À quoi elle lui servirait? Comment peut-tu demander cela, Adrien? Il serait du moins un homme, un excellent ouvrier, propre à tout, et, avec un peu de chance, il serait certain de devenir contre-maître.

—Vois-tu, Christine, dit l'homme avec une certaine satisfaction, dès que tu me dis que tu n'es point opposée à ce que Bavon devienne un artisan, je suis tranquille.

—Jamais, Adrien, je n'ai eu d'autre idée; mais, si c'est son sort de faire son chemin dans le monde, je n'empêcherai pas son bonheur par égoïsme.

Après un moment de silence, elle reprit avec une douce amitié:

—Cher homme, ne nous tourmentons pas de tout cela. Pourquoi nous attristerions-nous par une crainte prématurée, tant que nous nous portons bien et que nous ne manquons de rien? Si l'adversité nous frappe, nous nous arrangerons selon la nécessité. Dans tous les cas, quoi qu'il arrive, si nos enfants savent lire et écrire, nous leur laisserons un précieux héritage, bien que nous ne soyons que de pauvres ouvriers. Ceux qui te blâment ne peuvent pas en dire autant. Mets la main sur ta conscience, Adrien, et sens si tu n'es pas fier et heureux de te dire que, devant Dieu et devant les hommes, tu remplis ton devoir de père. Sois content et n'écoute plus les mauvais conseils de gens ignorants. Viens, mon ami, je prendrai Bavon dans mes bras. Allons nous coucher.

Et Adrien Damhout prit la lampe et éclaira sa femme, qui montait derrière lui l'escalier avec son fils entre ses bras.