IV

Depuis que Bavon avait acquis la conviction qu'il pourrait apprendre à lire à Godelive, il n'avait pas laissé passer un seul jour sans l'exercer à épeler pendant plusieurs heures. Il y avait quelque chose de surprenant dans la persistance et le zèle du jeune garçon. Quelquefois il fatiguait tellement sa petite amie, que sa tête s'embrouillait et qu'elle demandait grâce.

Outre la bonté du cœur qui portait Bavon à faire participer Godelive aux bienfaits de l'instruction que sa mère lui avait fait envisager comme un véritable trésor pour l'enfant d'un ouvrier, il avait une raison spéciale qui le pressait. Il savait que, dès que cela serait possible, sa compagne de jeu serait obligée d'aller à la fabrique; et il craignait qu'alors elle n'eût plus le temps d'apprendre; peut-être même ne pourraient-ils plus jouer que très-rarement ensemble.

En effet, le père Wildenslag était ennemi de l'instruction. Dans son opinion (qui, hélas! est partagée par beaucoup d'ouvriers ignorants), les enfants ne sont mis au monde que pour procurer à leurs parents un avantage pécuniaire, et tout sacrifier pour eux est une sottise, dès qu'il y a moyen de s'y soustraire. Quoiqu'il aimât sa petite Godelive plus que ses autres enfants, il n'aimait pas à la voir assise dans la maison avec un livre sur ses genoux et ressembler à une demoiselle par sa propreté et ses manières choisies. C'était, d'après lui, un mauvais exemple dans un ménage où chacun était destiné à travailler sans relâche depuis le berceau jusqu'à la tombe, sans espoir d'un sort meilleur.

Godelive était trop jeune et trop faible pour aller déjà à la fabrique; mais il y avait dans le voisinage une maison où l'on apprenait aux petites filles à faire de la dentelle. Elle pourrait y gagner chaque jour quelques sous, et ce serait autant de plus dans le ménage. D'ailleurs, elle comprendrait qu'elle était née pour travailler comme les autres, et la paresse, la demoisellerie, comme il disait, n'aurait pas le temps de grandir en elle. Plus d'une fois, il avait parlé de ses intentions avec sa femme; mais madame Wildenslag l'avait toujours décidé à en retarder l'exécution en lui faisant comprendre que Godelive était encore faible et souffrante.

Cependant, ce motif lui fit défaut au bout de quelques mois, car Godelive paraissait devenir mieux portante, et elle s'était sensiblement fortifiée en peu de temps.

Une après-midi, la décision lui fut signifiée et on lui dit qu'elle irait le lendemain, à six heures, à la fabrique de dentelles.

La jeune fille s'y serait soumise sans le moindre chagrin, car elle ne savait pas ce qui l'attendait dans cette nouvelle condition; mais le père lui fit comprendre le plus mauvais côté de son sort, lorsqu'il lui dit:

—Alors, Godelive, c'en est fini d'apprendre à lire. Tu en sais déjà trop pour une pauvre fille d'artisan. Tâche de l'oublier; sinon, tu pourrais plus tard concevoir des pensées qui te conduiraient sur une fausse route. Plus de livres dans la maison: ne songe qu'à travailler.

Godelive sortit silencieusement de la maison et resta à la porte la tête courbée. Longtemps elle médita. Elle ne pourrait plus apprendre à lire! Cette pensée lui arracha des larmes et elle se dirigea lentement et comme égarée vers la demeure de madame Damhout.

Elle parut dans la chambre son tablier devant les yeux. Adrien Damhout était déjà parti pour sa fabrique; mais, comme c'était jeudi, jour de congé, Bavon était encore assis à table à côté de sa mère.

Le petit garçon sauta de sa chaise, prit la jeune fille par la main et lui demanda:

—Godelive, tu pleures! Qui t'a fait du mal?

Mais Godelive se mit à pleurer plus fort; elle paraissait inconsolable.

—Eh bien, Godelive, parle, que t'est-il arrivé? Ce ne doit pas être grave, dit madame Damhout.

—Ah! je ne peux plus apprendre à lire! soupira l'enfant.

—Comment? Pourquoi? Ça ne se peut! balbutia Bavon avec une expression d'incrédulité et en même temps de révolte.

—Non, je ne peux plus lire, plus jamais! Bavon, je sais déjà presque lire, et maintenant je dois faire des efforts pour l'oublier!

—Qui dit cela? s'écria le jeune garçon.

—C'est mon père qui le dit, et il n'y a rien à y faire, répondit Godelive avec tristesse.

—Ton père? reprit Bavon avec épouvante.

—Oui, et demain, à six heures, je dois aller à la fabrique de dentelles, et je ne peux plus jamais prendre un livre en main que mon père ne le voie. Dieu, que je suis malheureuse!

Elle recommença à pleurer de plus belle; les larmes ruisselaient entre ses doigts. Bavon, touché de compassion, laissa tomber sa tête sur la table et se mit également à pleurer.

Pendant quelque temps, madame Damhout fit des efforts pour consoler les deux enfants; mais elle n'y réussit pas. Pour leur donner un peu de courage, elle promit d'aller parler à madame Wildenslag, et exprima l'espoir qu'elle pourrait peut-être changer cette triste résolution.

Elle arrangea tout dans la chambre, puis elle dit à la petite fille:

—Es-tu bien sûre, Godelive, que tes parents aient décidé de te placer dans une fabrique de dentelles?

—Certes, madame Damhout, dès demain matin.

—Ils ne savent donc pas ce que c'est qu'une fabrique de dentelles?

—Je crois bien qu'ils le savent. Cela n'est rien, madame Damhout; je veux bien aller à la fabrique de dentelles, j'y ferai mon possible; mais ne plus pouvoir apprendre à lire, voilà ce qui m'attriste.

—Eh bien, reste ici; je vais chez ta mère. Ne pleure plus; peut-être reviendrai-je avec de bonnes nouvelles.

Quelques moments après, madame Damhout entra dans la demeure de Wildenslag.

—Bonjour, Christine; quel bonheur de vous voir ici! dit la mère de Godelive. Êtes-vous à la promenade? Cela ne vous arrive pas souvent. J'ai justement versé le café, parce que le feu était allumé! Nous allons en boire une excellente tasse ensemble… Et vous, là-bas, sales vauriens, hors d'ici jusqu'à ce que je vous appelle; sinon, il tombera des atouts sur vos épaules!… Maintenant, asseyez-vous, Christine, nous sommes seules et nous pouvons causer à notre aise.

—C'est pour causer avec vous que je suis venue, répondit madame Damhout en s'asseyant. Est-ce vrai que vous avez résolu de placer votre Godelive dans une fabrique de dentelles?

—C'est vrai, Christine. Je l'aurais laissée encore quelque temps à la maison: l'enfant n'est pas des plus fortes; mais mon mari ne cesse de gronder, et il a peut-être raison. On n'habitue jamais trop tôt les enfants au travail. Alors, ils apportent bientôt quelque chose dans le ménage. Vous faites une singulière mine, Christine. Cela vous étonne-t-il que nous envoyions notre Godelive à la fabrique de dentelles?

—Cela m'attriste.

—Pourquoi donc?

—Je m'en vais vous le dire, Lina, et, puisque vous êtes mère et que vous avez un bon cœur, vous me comprendrez, je l'espère du moins. Vous ne savez peut-être pas ce que c'est qu'une fabrique de dentelles? Je le sais, moi, j'y ai été une couple d'années clouée sur une chaise, et j'y aurais peut-être trouvé une mort prématurée, si feu mon parrain, que Dieu ait son âme! ne m'en avait fait retirer pour m'envoyer à l'école. Tenez, Hélène, dans une fabrique de dentelles les pauvres petites filles sont courbées, depuis le matin jusqu'au soir, sur un carreau de dentellière. On ne leur permet pas de prendre haleine un moment. Ne jamais lever les yeux, ne jamais bouger, toujours travailler, les membres courbés et la poitrine écrasée, cela rend les enfants pâles et maladifs. Un grand nombre en deviennent contrefaits, quelques-uns même bossus, et le pis, c'est qu'en leur enfonçant la poitrine petit à petit, on leur fait contracter les germes de la phthisie. Oh! si vous saviez, Lina, combien on enterre de jeunes femmes, qui ont reçu le coup de la mort dans les fabriques de dentelles!

—Ciel! vous m'effrayez! soupira madame Wildenslag. Est-ce bien vrai, tout ce que vous dites là?

—Du moins en grande partie, Lina. Je le sais, il y a des enfants robustes qui ne sont pas devenues malades, bien qu'elles aient été à la fabrique de dentelles; mais, si j'avais une enfant aussi faible que Godelive, je ne risquerais pas d'altérer sa santé et d'être peut-être la cause de sa mort. Je suis mère…

—Mais, moi aussi, je suis mère, s'écria madame Wildenslag.

—Je le sais, Lina, répondit l'autre avec douceur. Si j'avais douté de votre amour pour vos enfants, vous ne m'auriez pas vue ici aujourd'hui. Godelive est venue me dire que vous aviez décidé de l'envoyer demain à la fabrique de dentelles. La chose ne me concerne pas personnellernent; mais vous me pardonnerez si j'aime votre enfant. Elle est si aimable et si intelligente, et elle a un cœur si bon et si pur! Cela me fait peine, de penser que le pauvre agneau aura peut-être la poitrine enfoncée, et qu'elle en mourra.

—Mais, Christine, elle n'ira pas à la fabrique de dentelles! dit madame Wildenslag avec une sorte d'indignation. Je suis pauvre et ignorante, je le reconnais; mais j'ai aussi un cœur de mère. Je ne laisserais pas ruiner la santé de mon enfant, quand on me donnerait un monceau d'or.

—Cela vous honore à mes yeux, Lina, dit madame Damhout. Vous aimez véritablement votre pauvre Godelive… Mais votre mari?

—Mon mari? qu'a-t-il à s'en mêler? Godelive est une fille, et, quant aux filles, la mère est seule maîtresse. Qu'il fasse de ses vauriens de garçons ce qu'il voudra. Soyez sans crainte, Christine, quand il remuerait le ciel et la terre, notre Godelive n'irait pas à la fabrique de dentelles. C'est décidé: je ne sais pas si vous avez tout à fait raison; mais, grâce à la peur que vous m'avez inspirée, je ne plierais pas même devant le roi.

Les deux femmes se serrèrent la main; madame Wildenslag paraissait très-flattée des louanges et de l'amitié de sa voisine, et ce fut avec une joie franche qu'elle l'engagea à boire encore une tasse de café.

Enfin elle dit d'un air pensif:

—Certes, Godelive n'ira pas à la fabrique de dentelles; mais elle ne peut pourtant pas courir les rues. Son père gronde tous les jours à cause de cela, et il n'a pas tort. Elle est encore trop jeune pour aller à la fabrique. Que ferais-je de l'enfant, Christine?

—Si je pouvais vous donner un bon conseil…

—C'est un bon conseil que je vous demande.

—A votre place, je laisserais aller Godelive à l'école pendant une couple d'années.

—Aller à l'école? notre Godelive à l'école? Où sont donc vos sens, Christine? s'écria madame Wildenslag comme stupéfaite. Avons-nous, pauvres ouvriers de fabrique, les moyens de faire de notre fille une demoiselle qui ne voudrait ni ne pourrait plus travailler.

—Vous ne me comprenez pas, Lina, repartit madame Damhout. Godelive sait, pour ainsi dire, déjà lire; si elle allait encore pendant deux années à l'école, elle serait instruite et saurait très-bien écrire et calculer. Alors, je la placerais chez une couturière ou chez une modiste. Elle apprendrait, par conséquent, à travailler, mais elle ne serait pas irrévocablement condamnée à rester simple ouvrière et servante des autres. Avec son instruction, elle deviendrait certainement fille de boutique, et, plus tard, elle pourrait peut-être ouvrir une boutique à son compte et devenir maîtresse à son tour. Cela vous étonne? L'instruction, Lina, rend l'homme propre à tout. Pour nous, ouvriers illettrés, il n'y a plus d'amélioration possible; ce que nous sommes, nous devons le rester jusqu'à la mort; mais, si nous donnons l'instruction à nos enfants, nous leur ouvrons le monde entier, et nous écartons de leur tête l'ignorance maudite, qui les condamnait à une vie sans espoir.

Madame Wildenslag écoutait en ouvrant de grands yeux, elle paraissait ne pas bien comprendre ce que sa voisine lui disait.

—Supposez, Lina, reprit celle-ci, que Godelive devienne fille de boutique et plus tard même maîtresse, qu'elle gagne beaucoup d'argent et qu'elle soit habillée comme une demoiselle, est-ce que cela vous ferait de la peine? Est-ce que le bonheur de son enfant n'est pas la plus grande joie d'une mère? Oh! si vous pouvez vous dire, la main sur la conscience, que vous êtes la seule cause de son succès dans le monde, cela ne vous rendrait-il pas fière?

—Oui; mais continuerait-elle à aimer ses parents pauvres?

—Pourquoi pas? La reconnaissance est-elle l'ennemie de l'amour? Au contraire, je suis bien certaine que Godelive n'oublierait jamais ce bienfait, et qu'elle se dirait jusque dans ses vieux jours: «C'est à ma mère que je suis redevable de mon bonheur, de ma prospérité.» Elle bénirait votre nom toute sa vie et prierait Dieu pour qu'il vous donne dans son paradis la récompense de votre bonté.

Madame Wildenslag était touchée; ses yeux étaient humides d'émotion.

—Et alors, voyez-vous, Lina, les gens sensés vous approuveraient et vous estimeraient. Ils diraient: «Cette demoiselle, la maîtresse de ce beau magasin de modes, est la fille de madame Wildenslag. La pauvre femme d'ouvrier a montré du courage; elle a donné de l'instruction à sa fille et assuré son bonheur.»

—C'est bien beau, ce que vous dites là, répondit avec un soupir la mère de Godelive; mais cela ne se passe pas toujours ainsi.

—Eh! quand bien même la chose serait incertaine, condamneriez-vous pour cela Godelive à une pauvreté éternelle, lorsque vous connaissez le moyen de lui procurer un sort meilleur? N'êtes-vous pas mère, et la conviction d'avoir rempli votre devoir ne vous rendrait-elle pas heureuse et fière?

—Aller à l'école, c'est facile à dire, murmura madame Wildenslag en secouant la tête; mais l'argent, les frais?

—Cela ne vous coûtera rien, Lina. Chez les sœurs de Nonnenbosch, derrière l'église Sainte-Anne, on recevra votre enfant avec joie, et on l'instruira gratis aussi longtemps que vous voudrez. Qu'est-ce que ces deux années? Godelive d'ailleurs ne peut encore rien gagner, et, une fois instruite, elle sera d'autant plus capable de gagner un bon salaire. Soyez certaine que, si vous suivez mon conseil, vous m'en remercierez plus tard.

Madame Wildenslag baissa la tête et ne répondit pas.

—Eh bien, que pensez-vous de mon conseil? demanda sa voisine.

—Laissez-moi réfléchir; c'est une affaire importante. Oui, je suis mère, et le bonheur de mon enfant…

Tout à coup, elle se leva, courut à une armoire, mit un bonnet blanc et jeta un manteau sur ses épaules.

—Allons, Christine, dit-elle, venez avec moi.

—Que voulez-vous faire? demanda madame Damhout étonnée.

—Ce que je veux faire? J'ai une bonne pensée maintenant, et j'ai peur qu'elle ne change. Je suis ainsi faite: je dois agir tout de suite, sinon cela ne se fait plus. Nous allons chez les sœurs, pour voir si elles veulent recevoir ma Godelive dans leur école.

—Ne devez-vous pas d'abord consulter votre mari à ce sujet?

—Ne vous inquiétez pas de cela. Un peu de tapage et de reproches ne me rendra pas malade. Godelive est mon enfant, et, une fois la chose terminée, j'aurai plus facilement raison de son père. Venez, venez, ne perdons pas de temps! Vous savez parler poliment, Christine; si vous prenez la parole chez les sœurs, nous réussirons tout de suite, si c'est possible.

Les deux femmes sortirent ensemble et disparurent bientôt derrière l'angle de la ruelle. Sur ces entrefaites, Bavon et Godelive attendaient avec une impatience fiévreuse le retour de madame Damhout. D'abord, ils s'étaient soutenus l'un l'autre par l'espérance d'une bonne nouvelle; mais, comme la mère de Bavon restait longtemps absente, ils commençaient à perdre courage.

Depuis une demi-heure, ils pleuraient en silence lorsque la porte s'ouvrit tout à coup et livra passage aux deux mères. Ils se levèrent tout tremblants. L'espoir et la crainte se lisaient dans leurs yeux.

—Godelive, dit madame Wildenslag avec une grande joie, tu n'iras pas à la fabrique de dentelles. Demain, tu vas à l'école chez les sœurs de Nonnenbosch, et tu apprendras à lire comme Bavon.

L'heureuse Godelive poussa un cri de joie: elle embrassa sa mère et madame Damhout; elle prit Bavon par les mains et se mit à danser avec lui autour de la chambre.

—Je puis aller à l'école et apprendre à lire comme Bavon, s'écriait-elle en battant des mains. Quel bonheur!

Et elle se jeta sur le sein de sa mère, lui caressa les joues des deux mains et murmura avec l'accent de la plus profonde reconnaissance:

—Ah! ma chère mère, ma chère mère, que vous êtes bonne pour votre pauvre
Godelive! Oh! que je vous aime et que je vous aimerai toujours!

Madame Wildenslag essuya une larme. Jamais elle n'avait été si fière, jamais elle n'avait ressenti une joie plus sincère et plus pure. Il lui semblait que quelque chose de noble s'était éveillé en elle. Elle avait du moins ce sentiment de satisfaction intérieure qui s'élève en nous comme la première récompense du devoir accompli.

—Viens, Godelive, dit-elle, retournons à la maison. Il faut que j'examine tous tes habillements et que je t'achète une nouvelle paire de souliers. À l'école, tous les enfants sont très-propres, et je ne veux pas qu'il y ait quelque chose à dire sur toi.

En sortant, elle serra avec force la main de madame Damhout en lui disant pour tout salut:

—Merci! merci!

Godelive fut mise à l'école chez les sœurs. Comme la pauvre enfant se sentait heureuse et fière lorsqu'elle traversait la rue avec ses petits livres et son ardoise dans la main! Elle allait recevoir de l'instruction et serait donc une créature privilégiée entre tous les pauvres enfants d'ouvriers qui ne pouvaient pas aller à l'école. La certitude qu'elle était l'objet d'une faveur inattendue et particulière l'animait d'un zèle extraordinaire. Chaque soir, elle répétait ses leçons avec Bavon. Comme elle avait l'esprit vif et la mémoire excellente, elle fit en moins d'un an des progrès si rapides, que ses institutrices mêmes en furent étonnées. En outre, elle était si obéissante, si reconnaissante, si caressante, que les sœurs la traitaient avec une préférence marquée et étaient fières des fruits surprenants que leurs leçons avaient portées chez cette pauvre enfant d'ouvriers.

Le père Wildenslag n'avait jamais franchement consenti à laisser sa fille aller à l'école. Il grondait encore tous les jours contre ce qu'il appelait une dangereuse folie; et, quand il en parlait avec sa femme, il n'épargnait pas les paroles amères. C'était une idée enracinée chez lui que l'instruction doit infailliblement mener à sa perte un enfant d'ouvrier; car, d'après lui, l'instruction engendrait le goût de la toilette, la vanité et beaucoup d'autres mauvaises choses. Le moindre mal était que les enfants, élevés ainsi au-dessus de leur état, regardaient leurs parents de haut en bas. D'ailleurs, pendant qu'on étudie on ne gagne rien, et c'est autant de dérobé aux parents, qui ont droit au salaire de leurs enfants. Il n'était pas seul de cet avis; sa femme pouvait le demander à tous ses voisins, excepté à madame Damhout, tous parleraient comme lui. Dans les premiers temps, à force de répéter la même chose et de faire de sinistres prédictions, il avait jeté le doute dans l'esprit de sa femme; mais, petit à petit, ses paroles étaient devenues impuissantes sur elle.

Godelive assistait souvent aux entretiens où son sort était mis en discussion; elle écoutait et voyait en tremblant comment sa mère la défendait, et comme elle avait à souffrir pour que sa fille pût continuer à aller à l'école. L'enfant savait trouver des paroles si touchantes et de si tendres caresses pour consoler sa mère; elle exprimait sa reconnaissance avec tant de sentiment et de force, que madame Wildenslag pressait souvent contre son cœur sa chère Godelive et l'embrassait avec attendrissement.

Par gratitude pour sa mère, Godelive cherchait tous les moyens de se rendre utile. Elle se levait dès l'aube du jour, arrangeait, nettoyait et récurait si bien, que la maison de Jean Wildenslag avait pris peu à peu un aspect moins repoussant. Elle parlait souvent avec sa mère de ce qu'elle apprenait à l'école et des belles leçons de morale et de bienséance que les sœurs lui donnaient. L'enfant commença ainsi, sans s'en douter, l'éducation de sa mère, et jeta dans son cerveau les premiers rayons de lumière qui y eussent jamais pénétré.

Madame Wildenslag, malgré son ignorance et sa grossièreté, avait un bon cœur et un esprit droit. Quand elle était seule avec Godelive, et qu'elle entendait l'enfant parler si simplement et si bien de choses qui lui étaient absolument étrangères, de piété, de morale, de devoir, elle se sentait comme transportée dans une autre atmosphère, et il lui semblait que son âme s'élevait et s'épurait au contact de son enfant.

Aussi disait-elle souvent à sa voisine:

—Voyez-vous, voisine Damhout, nous autres pauvres gens, nous croyons que nous sommes bêtes et méchants, cela n'est pourtant pas vrai. Le bien est en nous, mais personne ne l'en a vu sortir. Si mes parents m'avaient mieux élevée et m'avaient envoyée à l'école, je serais devenue une autre femme; car maintenant, je le sens bien, je ne suis pas aussi bouchée que je le croyais moi-même. Ah! si c'était à refaire! Mais il est trop tard, voisine. Du moins, j'ai le bonheur de savoir que ma Godelive sera instruite. C'est un petit ange dans ma maison; et mon mari peut me faire peur tant qu'il voudra, je suis certaine que mon enfant ne me causera que de la joie aussi longtemps que je vivrai. Pour ce qui regarde ses frères et sœurs, grands et petits, il n'y a rien de bon à attendre d'eux: ils se regimbent contre moi, comme si j'étais née pour être leur esclave. J'ai fait tout au monde pour obtenir que les plus petits aillent aussi à l'école; mais Wildenslag saute au plafond de colère dès que j'en parle.

Peut-être la satisfaction de madame Wildenslag avait-elle encore une autre cause. Elle était allée à l'école de Godelive; les sœurs l'avaient reçue avec une grande politesse et avec une joie visible, l'avaient félicitée des progrès surprenants de son enfant et de la résolution qu'elle avait prise, elle, pauvre femme d'ouvrier, d'envoyer son enfant à l'école; mais ce qui la flattait surtout, c'est que les sœurs l'avaient invitée à prendre le café avec elles.

Naturellement un tel honneur et de tels éloges lui avaient tourné la tête, et elle était sortie de chez les sœurs avec le ferme dessein de laisser Godelive chez elles aussi longtemps que possible.

Il s'ensuivit qu'après les deux ans écoulés, elle imagina mille moyens détournés et résista même ouvertement à son mari, pour que Godelive pût aller à l'école quelques mois de plus.

Cependant, tout n'était pas plaisir dans la vie de Godelive. Ses frères et sœurs, dont trois déjà travaillaient dans la fabrique, avaient conçu une espèce de haine contre elle. Cela leur paraissait une criante injustice que Godelive, sans apporter de l'argent dans la maison, pût vivre à ne rien faire. Certes, c'était une injustice des parents de ne pas avoir fait instruire tous leurs enfants; mais ceux-ci ne le comprenaient pas de la sorte. Ils croyaient devoir se venger sur Godelive seule. Ils l'appelaient ironiquement mamselle, la traitaient de fainéante et de pique-assiette, la malmenaient, déchiraient ou souillaient ses livres et paraissaient avoir fait un complot pour tourmenter la pauvre enfant.

Godelive supportait tout avec une patience angélique; seulement, quand on salissait ses livres et ses cahiers, elle pleurait en silence, parce qu'elle craignait d'être grondée par les sœurs.

Chaque jour, dès le souper fini, elle allait avec ses livres à la maison de la femme Damhout. Là, elle lisait et écrivait à côté de Bavon, elle recevait ses leçons et ses corrections avec une amitié reconnaissante; puis ils jouaient quelques instants; mais, le plus souvent, elle causait avec son jeune ami de ce qu'ils se proposaient de faire par la suite, et de ce qu'ils attendaient l'un et l'autre de l'avenir.

Madame Damhout travaillait sans relâche à confectionner des blouses ou d'autres vêtements de toile. Comme, depuis peu, sa fille aînée allait également à l'école, elle devait tâcher de gagner un peu plus d'argent, pour que son mari ne s'aperçût pas que l'instruction des enfants, quoique gratuite, exigeait cependant quelques sacrifices.

Souvent, lorsque Adrien Damhout s'était trouvé en compagnie de Jean Wildenslag, il revenait à la maison avec un visage sombre, et alors il lui échappait des remarques peu agréables qui laissaient percer l'inquiétude qu'il conservait touchant l'éducation que sa femme donnait à ses enfants.

Peut-être la pauvre mère, elle-même, n'était-elle pas exempte de crainte ni d'incertitude, car elle ne cessait de louer devant Bavon et Godelive, sous toutes les formes et en toutes circonstances, l'amour et la reconnaissance des enfants envers leurs parents comme le plus saint des devoirs.

Comme si, par une inspiration secrète, elle sentait que l'instruction seule ne suffit point, elle déposait avec la plus touchante et la plus tendre sollicitude, dans les cœurs de Bavon et de Godelive, les germes des plus pures vertus et le plus profond sentiment du devoir.

Depuis des années, elle était habituée à la présence de la petite Godelive; elle trouvait son bonheur dans l'amitié des deux enfants l'un pour l'autre et dans leur application studieuse. Elle considérait, pour ainsi dire, la bonne petite fille comme sa propre enfant. N'était-ce pas grâce à elle que Godelive allait à l'école, et ce bienfait ne lui donnait-il pas le droit de l'aimer comme sa fille?

Godelive la récompensait de son amour, non-seulement par une vive gratitude, mais aussi par un sentiment d'estime et de respect qu'elle reportait même sur Bavon; car, quoiqu'elle vécût à ses côtés comme sa sœur et son égale, il restait à ses yeux un être supérieur, qui lui accordait son amitié et sa noble protection dont elle n'était pas digne.

Enfin, lorsque Godelive eut fréquenté l'école pendant trois ans, sa mère ne put pas résister plus longtemps à son mari, et il fut résolu qu'au commencement de la semaine suivante, la jeune fille quitterait l'institution des sœurs.

Wildenslag avait l'intention de l'envoyer immédiatement à la fabrique, où elle gagnerait tout de suite quelques sous par jour, tandis qu'en lui apprenant un métier, il se passerait au moins deux années avant qu'elle rapportât à la maison plus de deux sous par semaine. Le résultat le plus clair à ses yeux de cette perte d'argent, c'était un verre de bière de moins pour lui et un plat de viande de moins sur la table. Il était blessé d'ailleurs par l'idée de voir sa fille faire un métier de demoiselle et n'être pas ouvrière de fabrique comme ses parents.

Cependant, sur ce point, il ne put avoir raison. Dans l'esprit de sa femme, l'avenir de Godelive était tout tracé, comme la mère de Bavon le lui avait montré; elle deviendrait couturière, fille de boutique et enfin maîtresse. Il n'y avait rien à y faire, et son mari pouvait gronder et pester tant qu'il voudrait.

Lorsque Godelîve apporta à Bavon cette nouvelle inattendue et lui annonça qu'elle allait quitter l'école, la première impression fut la stupeur, suivie d'une douleur muette. Les enfants ne voyaient aucun moyen de s'y opposer, et se résignaient; mais leurs yeux, quand leurs regards se rencontraient, parlaient avec éloquence, et, de temps en temps, un gros soupir soulevait la poitrine de Godelive. Elle était si bien chez les sœurs! On l'aimait tant, et elle portait une si vive affection, à ses maîtresses! Dire un éternel adieu à ses bienfaitrices lui paraissait dur et cruel. Mais il le fallait bien; elle était pauvre et devait apprendre un métier; elle le savait bien.

Madame Damhout dit à sa voisine qu'elle ne pouvait pas se dispenser d'aller prévenir les sœurs de sa résolution, et, par la même occasion, de les remercier mille fois du fond du cœur de leur bonté.

Comme Lina avait été accueillie dans l'institution avec une cordialité toute particulière, elle suivit le conseil de sa voisine.

Celles qui parurent le plus surprises et le plus affligées de cette nouvelle inattendue, ce furent les sœurs.

Godelive était une élève dont elles étaient fières, mais toutes lui portaient une affection particulière à cause de sa bonne conduite et de son zèle, et plus encore, peut-être, à cause de sa touchante reconnaissance. D'ailleurs, depuis quelques mois, Godelive leur avait déjà été utile pour apprendre à lire aux plus petites filles.

Après que les sœurs eurent entendu les raisons de madame Wildenslag, elles rapprochèrent leurs têtes et se parlèrent quelques instants à voix basse.

Alors, la plus âgée dit:

—Madame, cela nous ferait de la peine, de perdre sitôt notre meilleure élève. Nous étions fières d'elle, et nous aurions désiré la garder encore un an, pour montrer de quoi nous sommes capables quand nos leçons tombent sur une terre fertile. Ne pourriez-vous pas la laisser encore un peu dans notre école?

—Impossible, mes sœurs, répondit madame Wildenslag avec un soupir. Je le voudrais bien aussi, puisque je n'ai qu'un seul enfant qui ait pu aller à l'école, je voudrais la laisser s'instruire aussi longtemps qu'elle le pourrait; mais il n'y a pas moyen de persuader mon mari. Nous ne pouvons pas vivre ainsi. Les enfants coûtent de l'argent; je n'en ai pas moins que six, et, croyez-moi, ils nous mangent littéralement la laine sur le dos. Si les enfants ne pouvaient pas gagner leur vie dès qu'ils sont grands, les gens de notre classe seraient tous sur la liste des pauvres.

—Et quand croyez-vous que Godelive, en apprenant l'état de couturière, puisse commencer à gagner sa nourriture?

—Pas bien vite, mes sœurs, je le sais; peut-être dans deux ans, petit à petit.

—Eh bien, nous voulons vous faire une bonne proposition. Laissez Godelive continuer à fréquenter l'école. Elle dînera et elle soupera ici, et même elle y déjeûnera, si vous voulez. Nous mettrons tous nos soins à lui apprendre à bien coudre, et, dès qu'elle aura treize ou quatorze ans et qu'elle sera bien instruite, nous la placerons nous-mêmes dans un atelier, chez une maîtresse qui la protégera et la fera avancer. Elle regagnera ainsi amplement le temps perdu. Cette proposition vous plaît-elle?

—Ah! chères sœurs, que vous êtes bonnes pour ma pauvre enfant! s'écria la mère les larmes aux yeux. Que Dieu vous récompense de votre bienfaisance! Oui, oui, certes, j'accepte de tout mon cœur votre offre généreuse.

C'est ainsi que Godelive, malgré les résistances de son père, resta à l'école des sœurs.

Pour ce qui regarde Bavon, il se distinguait entre tous ses condisciples de l'école communale, il était beaucoup plus avancé que Godelive; il avait une belle écriture, il était très-exercé dans le calcul, et même il avait déjà fait quelques progrès dans la langue française. Ses maîtres prenaient plaisir à voir son application et la vivacité de son intelligence, et étaient fiers de ses progrès rapides.

Comme ses parents le destinaient au métier de mécanicien ou de charpentier, il suivait depuis cinq ou six mois les leçons de l'académie de dessin, et tout faisait supposer qu'il irait également très-loin dans cette nouvelle branche.

Avec toutes ses occupations, et bien qu'il ne rentrât à la maison qu'à huit heures du soir, il trouvait encore le temps d'aider Godelive, en jouant, dans ses premières études de la langue française qu'elle avait commencé à apprendre à l'école.

Une année entière s'écoula ainsi, sans qu'aucune contrariété vînt troubler le bonheur tranquille de madame Damhout et des deux enfants. Un seul événement (si le mot événement peut s'appliquer à si peu de chose) était de nature à se graver dans leur souvenir.

Bavon avait montré depuis quelque temps un singulier penchant à la solitude. Deux fois, quand, le dimanche, ses parents avaient voulu le prendre avec eux à la promenade, comme d'habitude, il était resté seul à la maison, sous prétexte qu'il avait beaucoup de besogne à achever. Sa mère l'avait surpris un jour lui cachant quelque chose avec une précipitation inquiète.

Qu'est-ce donc qui pouvait tant l'occuper? Il ne voulait pas le dire; il évitait toute explication à ce sujet, et madame Damhout n'était pas sans inquiétude, quoiqu'elle ne sût pas au juste ce qu'elle craignait.

Un certain soir, Bavon, revenant de l'école, parut entièrement joyeux. Il courait d'un bout à l'autre de la chambre avec une impatience visible en répétant:

—Godelive n'est-elle pas encore venue? Où donc reste-t-elle? Si elle ne venait pas ce soir!

Et, comme madame Damhout lui demandait ce qui le préoccupait ainsi, il répondit en riant:

—Tu le verras tantôt, chère mère, et tu sauras alors ce que je te cachais. Ah! ah! voilà Godelive! s'écria-t-il.

La jeune fille le considéra avec étonnement et regarda autour d'elle pour deviner ce qui le rendait si joyeux.

—Quel jour du mois sommes-nous? lui demanda-t-il.

—Je n'en sais rien, balbutia-t-elle. Nous sommes dans le mois de juillet.

—Eh bien, consulte cet almanach, le 6 du mois, quelle sainte est-ce?

—Sainte Godelive! dit la jeune fille avec surprise.

—Oui, Godelive, c'est ta fête, dit-il. Je vais te fêter, j'ai un cadeau pour toi. J'y ai travaillé en secret pendant tout un mois. Tu ne dois pas en rire, ni maman non plus. J'ai fait ce que j'ai pu.

Il ouvrit un grand cahier, en tira une feuille de papier, la posa sur la table et dit:

—Tiens, mère! tiens, Godelive! voilà mon cadeau!

Sur le papier, on voyait les figures de deux enfants peintes au lavis, un jeune garçon et une jeune fille, la main dans la main et tenant chacun, dans celle qui restait libre, un livre ouvert. Tout autour on avait peint un bord tricolore, et ces couleurs variées lui donnaient un grand éclat. Sans doute, Bavon s'était efforcé de faire son propre portrait et celui de Godelive. Les vêtements ressemblaient à peu près; mais l'ensemble était une œuvre si grossière et si imparfaite, qu'il eût été difficile de deviner l'intention de l'auteur, s'il n'avait pas écrit au-dessous en grandes lettres: Bavon et Godelive. Surpris et presque triste, parce que la petite fille restait immobile et ne donnait pas des signes de joie, il dit d'un ton confus:

—Oui, Godelive, ce n'est pas bien fait, je le sais bien. Je l'ai fait pour rire; c'est un souvenir du temps où nous apprenions à lire ensemble.

Godelive pencha la tête et commença à pleurer en silence; les larmes tombaient de ses yeux comme des perles.

—Qu'est-ce que cela? murmura le jeune garçon avec étonnement. Pourquoi pleures-tu?

—Je n'en sais rien, répondit-elle. Parce que tu es si bon pour moi!

—Allons, allons, ce n'est qu'un jeu, dit Bavon. Si j'avais su que la petite image dût te faire pleurer, je l'aurais déchirée en mille morceaux.

—Oh! la déchirer! s'écria Godelive avec frayeur. Ne fais pas cela!
Donne-la-moi, s'il te plaît.

—Mais c'est pour toi que je l'ai faite, Godelive.

—Merci, Bavon; je conserverai précieusement le souvenir de ton amitié.

Elle prit le papier, et, comme si elle craignait encore que l'image ne lui fût enlevée, elle s'élança hors de la maison en disant qu'elle voulait la montrer à sa mère.