V
Enfin le temps était venu où Bavon allait quitter l'école pour être placé comme apprenti dans un atelier de mécanicien. Il avait plus de quatorze ans et son éducation était terminée.
Lorsque l'instituteur en chef fut informé de cette résolution, il vint lui-même dans la demeure de Damhout pour conseiller aux parents de son élève de laisser leur fils aller encore à l'école, du moins jusqu'à la prochaine distribution des prix. Il ne doutait pas que Bavon ne remportât tous les premiers prix de la première division. Sortir premier de l'école serait pour lui un grand honneur, et pourrait être plus tard un titre à la protection. L'instituteur en chef aimait beaucoup Bavon à cause de son bon cœur et de son esprit vif, et il ne cacha pas aux parents qu'il tenait à voir obtenir par son élève préféré l'honneur et la gloire d'un triomphe.
Il fut, par conséquent, décidé que Bavon resterait à l'école.
Depuis un mois, Godelive avait été placée chez une bonne couturière par ses institutrices. Comme protégée des sœurs, elle gagnait dès le commencement un franc par semaine. À cause de l'exiguïté de ce salaire, Wildenslag reprochait souvent à sa femme sa sottise et tâchait d'obtenir d'elle que Godelive allât à la fabrique. Là, les enfants ne doivent pas passer de longues années en apprentissage, et ils y gagnent immédiatement beaucoup plus d'argent que dans tout autre métier. Néanmoins, quoiqu'il ne cessât de manifester son opinion enracinée à ce sujet, sa femme ne voulait pas en entendre parler.
Le soir, après les heures de travail, Godelive venait chez madame Damhout. Elle avait trop à souffrir de ses frères et sœurs à la maison, et sa mère, elle-même, l'engageait à chercher la paix et le plaisir tranquille qu'elle ne pouvait trouver chez elle.
Par habitude et par affection, elle prenait encore part aux leçons de Bavon, en se réjouissant avec lui de l'honneur et du bonheur qui l'attendaient à la prochaine distribution des prix.
Il survint des événements inattendus qui mirent l'industrie gantoise, et par conséquent aussi les ouvriers, à de grandes épreuves. Beaucoup de questions soulevées par la révolution de juillet en France, et par les journées de septembre en Belgique, étaient restées indécises. Les négociations entre les puissances n'ayant pu amener une solution, quelques-unes menacèrent de faire valoir leurs droits par les armes. Tous les peuples, dans la crainte d'une guerre européenne, rassemblèrent avec grande hâte leurs forces militaires. Cela éveilla une panique générale, dont le commerce et l'industrie devinrent, comme d'habitude, les premières victimes. La surabondance des approvisionnements d'étoffe dans les magasins, quelques grandes banqueroutes à Londres et à Paris, l'augmentation du coton brut, résultant de la prévision d'une interruption dans les transports maritimes, tout cela eut pour effet que les fabricants ne pouvaient faire travailler qu'avec perte, et que la plupart fermèrent leur fabrique.
À Gand seul, vingt mille ouvriers furent sans ouvrage. Comme l'artisan, même lorsqu'il gagne beaucoup d'argent et n'a pas d'enfants, ne pense ordinairement pas au lendemain, tous ces malheureux tombèrent tout à coup du bien-être dans la plus profonde misère. Au commencement, ils trouvèrent encore quelque chose à crédit chez les boutiquiers et les boulangers; mais, au bout de quinze jours, cette ressource était épuisée, et alors la faim et la véritable détresse vinrent assaillir ces milliers d'ouvriers avec femme et enfants. On les voyait stationner en groupes nombreux sur les places ou errer dans les rues, le visage pâle et le regard éteint, murmurant et menaçant, et paraissant prêts à sortir de l'extrême misère par la violence.
Émus de pitié ou espérant que cette situation grave ne se prolongerait pas, quelques fabricants offrirent à leurs ouvriers de travailler avec une certaine réduction de salaire, et, de cette façon, plus de moitié des établissements industriels se rouvrirent.
Mais un grand nombre de fileurs et de tisserands rejetèrent avec indignation les conditions posées et reprochèrent aux fabricants de vouloir, par égoïsme, profiter des circonstances pour abaisser le salaire du travail. Après s'être excités pendant deux ou trois jours, égarés par l'ignorance et par la faim, ils coururent en bandes furieuses vers les fabriques ouvertes et essayèrent par la violence de les réduire à l'inactivité. Ils maltraitèrent leurs camarades, qui, pour rapporter du pain à leurs femmes et à leurs enfants, avaient accepté la réduction; ils endommagèrent les bâtiments et les métiers, et se livrèrent à des actes de violence qui nécessitèrent l'intervention de la force armée. Ces scènes de désordre inspirèrent aux fabricants une grande frayeur et un profond regret; les fabriques se fermèrent de nouveau et des milliers de ménages d'ouvriers furent plongés dans une affreuse misère.
C'était surtout dans la demeure de Wildenslag qu'on ressentait le besoin et les privations, car il y avait beaucoup d'enfants, et l'on avait l'habitude de dépenser au jour le jour, sans prévoyance de l'avenir, tout ce que l'on gagnait.
Madame Wildenslag avait une vie amère et cruelle. Tout le chagrin et toute la mauvaise humeur de son mari et de ses enfants retombaient sur elle, et elle n'entendait toute la journée que des reproches et des injures, comme si elle était l'esclave destinée à supporter dans le ménage le mécontentement de tous les autres.
Godelive, qui avait aussi sa part dans les brutalités de ses frères et sœurs, était l'unique consolation qui restât à sa mère; car cette enfant, du moins, la chérissait et versait des larmes d'amour et de pitié sur sa poitrine, lorsque les autres l'avaient injuriée et maltraitée.
Dans la demeure des Damhout, la misère ne se fit pas sentir si vite. Les boutiquiers avaient plus de confiance en eux et leur donnèrent un plus long crédit, parce qu'ils avaient la réputation de gens économes. D'ailleurs, madame Damhout, à qui la couture ne faisait pas défaut, travaillait dès l'aube du jour jusqu'à onze heures du soir sans relâche. Peut-être la vaillante femme avait-elle un petit magot. Son zèle, son désir d'empêcher que son mari eût jamais à se plaindre de l'instruction donnée aux enfants, permettait de supposer qu'elle avait mis quelque chose de côté pour les nécessités imprévues. Au commencement du mois, rien ne manquait dans son ménage; elle invitait même souvent la pauvre Godelive, qui avait peut-être faim, à venir souper chez elle. Mais, chaque fois, la jeune fille rougissait en recevant cette invitation et refusait en tremblant, comme si la pensée de recevoir une aumône dans cette maison, la frappait de honte et d'effroi.
Les ouvriers affamés continuaient à errer dans les rues de Gand. Habitués dès l'enfance à une seule espèce de travail et à un mouvement uniforme et limité, ils étaient incapables de recourir à un autre labeur. L'idée ne leur en vint même pas, et ils se seraient plutôt laissés mourir de faim avec toute leur famille que de chercher une ressource provisoire dans une autre occupation.
La longue durée de l'interruption du travail finit par faire sentir aussi le besoin à la famille Damhout. En effet, ce que la femme pouvait gagner par son travail opiniâtre de couture ne pouvait pas suffire pour payer le loyer et la nourriture de cinq personnes, et dans les boutiques on commençait à faire des difficultés pour accorder un plus long crédit.
Soutenu par le courage de sa femme, qui, comme il le disait lui-même, travaillait à s'user les doigts, Damhout s'efforçait de trouver du travail en ville pour gagner quelque chose. La première semaine, il n'y réussit pas, car la crainte de la guerre avait paralysé plus d'une industrie, et il y avait des centaines de malheureux qui cherchaient de l'ouvrage et du pain. Enfin cependant, et quoiqu'il lui en coûtât, il accepta avec quelques autres de curer et d'approfondir un fossé bourbeux.
Sa femme s'attrista profondément de le voir entreprendre un pareil ouvrage et essaya de lui persuader qu'il devait l'abandonner, en lui disant qu'ils trouveraient bien moyen de vivoter jusqu'à ce qu'il eût trouvé quelque chose de mieux. Mais le mari, qui était désespéré de son oisiveté et ne voulait pas laisser peser plus longtemps sur son excellente femme les charges du ménage, lui résista et commença dès le lendemain l'ouvrage si mauvais pour lui.
Il le soutint pendant la première semaine; à la vérité, il était triste au fond du cœur, et tous ses membres étaient comme rompus; mais il n'en laissait rien voir, et, devant sa femme et ses enfants, il se montrait de bonne humeur.
Une après-midi cependant, il revint au logis, se laissa tomber sans force sur une chaise et dit que la fièvre froide s'était emparée de lui. Il était très-pâle en effet, et, de temps à autre, un frisson violent parcourait ses membres. Une expression de frayeur secrète, une altération de son visage qui ne présageait rien de bon, firent craindre à madame Damhout que son mari ne fût atteint d'une grave et dangereuse maladie. Elle comprima ses larmes pour ne pas l'inquiéter, l'obligea à aller se coucher et lui prépara de la tisane, en le consolant par l'espoir d'une guérison rapide.
Mais l'état d'Adrien Damhout empirait à chaque instant; il avait un grand mal de tête, toussait avec un bruit sourd et se plaignait d'un violent point de côté.
La femme, inquiète, ne savait que faire; elle n'osait pas laisser son mari seul, et cependant il fallait en toute hâte chercher le médecin. En allant et venant, elle dit tout bas à sa petits fille d'aller appeler madame Wildenslag. Lorsque, quelques instants après, elle entendit ouvrir la porte, elle descendit l'escalier, raconta à sa voisine que son mari était rentré malade et la pria de veiller auprès de son lit jusqu'à ce qu'elle eût prévenu le médecin.
Par bonheur, madame Damhout trouva le docteur chez lui et prêt à sortir; elle n'eut pas besoin de le prier pour le décider à venir promptement. Il jugea, d'après ses explications, qu'il s'agissait probablement d'une pleurésie aiguë, maladie souvent mortelle lorsqu'on ne la combat pas immédiatement.
Son pressentiment était fondé; arrivé auprès du malade, il reconnut une inflammation de la plèvre, et, en conséquence, son premier soin fut d'ouvrir une veine du malade, et de lui tirer du sang en si grande quantité qu'il tomba en défaillance.
À la vue du sang de son mari, madame Damhout ne put retenir sa douleur; elle fondit en larmes et continua à pleurer en se cachant la figure dans les mains, pendant que madame Wildenslag aidait le docteur dans son ministère.
Lorsque le médecin vit que le malade revenait à lui il écrivit une ordonnance et dit:
—Qu'on aille chercher cela chez le pharmacien, et qu'on lui en donne toutes les heures une cuiller à café. Il ne faut pas vous désespérer ainsi, femme; la maladie est grave lorsqu'on ne la prend pas à temps; mais vous avez bien fait de venir m'appeler tout de suite. Maintenant, je suis presque certain que je guérirai votre mari. Mais il peut se passer des semaines avant qu'il soit tout à fait rétabli. Il aura probablement envie de dormir, ne le dérangez pas et ne lui adressez point la parole, il a besoin de repos. Descendez, vous entendrez bien s'il désire quelque chose. Surtout qu'on ne lui donne aucune nourriture, cela pourrait être mortel pour lui.
Et, lorsqu'il fut descendu avec les deux femmes, il dit encore avant de partir:
—Ayez bon courage; je reviendrai ce soir voir comment va le malade.
Madame Damhout se laissa tomber sur une chaise et recommença à pleurer à chaudes larmes. On ne distinguait à travers ses sanglots que ces mots:
—Mon malheureux mari! mes pauvres enfants!
Sa voisine essaya de la consoler et de lui donner du courage. Soit qu'elle y réussît, soit que la conscience de ses devoirs de mère et d'épouse rendît des forces à madame Damhout, toujours est-il que celle-ci cessa de pleurer.
—Oui, Lina, dit-elle, vous avez raison; je ne dois pas me laisser aller à la tristesse et à l'inquiétude. Je suis seule, seule pour tout. Ah! mon pauvre Bavon! comment lui dire que l'on a tiré tant de sang à son père? Mais je ne dois pas parler ainsi; je tâcherai de le lui cacher. Voilà l'ordonnance, Lina; je ne puis pas quitter mon mari. Auriez-vous la bonté d'aller chercher la petite bouteille?
—Quelle demande! répondit madame Wildenslag. Sans doute on murmure et on gronde en ce moment contre moi, parce que je suis sortie; mais, pour vous rendre service, j'en supporterais bien d'autres. Vous ne pouvez pas demeurer ainsi seule; je vous enverrai quelqu'un qui vous sera peut-être plus utile qu'une servante à gages.
Madame Damhout, restée seule, écouta, le cœur palpitant, au bas de l'escalier, et monta même jusqu'à l'étage pour apaiser son inquiétude. Elle entendit respirer son mari, fit à dessein quelque bruit; mais le malade ne remuait pas et paraissait dormir.
Cela lui donna un peu de courage; elle redescendit, s'assit sur une chaise, joignit les mains, et commença à prier en levant les mains au ciel.
Godelive entra dans la chambre, tenant à la main une petite bouteille qu'elle posa sur la table; puis elle s'approcha de madame Damhout, l'embrassa affectueusement et se mit à pleurer en silence sur sa poitrine.
La tendre compassion de la petite fille arracha de nouvelles larmes à madame Damhout; mais, après s'être apitoyée pendant quelques instants sur le malheur de son mari, elle devint maîtresse d'elle-même et demanda:
—Godelive, tu ne vas donc pas à ton atelier, puisque tu es allée chercher la bouteille?
—Ma mère y est allée; elle est venue à notre magasin et a causé avec mademoiselle. Je puis rester à la maison aussi longtemps que je voudrai, fût-ce pendant plus d'une semaine.
—Pourquoi rester à la maison? murmura madame Damhout, qui commençait à soupçonner la vérité.
—Vous êtes si seule! pour vous aider à soigner maître Damhout, et pour faire vos commissions.
—Non, non, mon enfant; c'est trop de bonté à toutes deux; je ferai rester Bavon à la maison. Tu ne peux pas interrompre ton apprentissage; cela pourrait te faire du tort.
La jeune fille joignit les mains en suppliant, et dit:
—Vous avez toujours été si bonne et si affectueuse pour moi! C'est à vous que je dois d'avoir pu apprendre à lire. Je vous en prie, ne refusez pas mes petits services. Ma mère et ma maîtresse m'ont permis de rester près de vous aussi longtemps que je puis vous être utile. Laissez Bavon à son école, sinon il ne pourra pas remporter des prix. Ce serait pour lui, pour vous et pour son père un nouveau et grand chagrin.
Et, sans attendre une réponse, elle remit les chaises à leur place et prit un balai pour nettoyer la chambre.
Madame Damhout la regarda un moment le cœur battant, alla à elle et l'embrassa en murmurant:
—Eh bien, ma pauvre Godelive, j'accepte ton aide pendant une couple de jours, jusqu'à ce que mon mari aille un peu mieux. Dieu te récompensera pour ta gratitude et ton bon cœur.
Le soir, lorsque Bavon et sa sœur Amélie revinrent à la maison, on leur dit que leur père avait la fièvre et qu'on ne pouvait pas troubler son repos. Le jeune garçon voyait bien, à la tristesse de sa mère et au silence de Godelive, que la maladie de son père était grave. Il versa des larmes silencieuses jusqu'à ce que le docteur, qui était venu pour visiter encore une fois le malade, descendît l'escalier et dît d'un ton joyeux:
—Soyez tranquille, femme, la maladie n'aura pas de suites fâcheuses; mais, pour le moment, pas la moindre nourriture et le repos le plus absolu. —Ne pleure pas, mon garçon, ton père guérira, n'en doute pas.
Cette certitude leur donna à tous du courage et de l'espoir; et dès lors leur chagrin et leur anxiété diminuèrent.
Bavon et sa petite sœur allaient à l'école, comme par le passé. Godelive travaillait comme une véritable servante; elle arrivait chez madame Damhout de très-bon matin, balayait et arrangeait la chambre, allait chercher l'eau, versait le café et faisait toutes les commissions, de telle sorte que la pauvre femme pouvait consacrer à la couture, son seul gagne-pain, les heures qu'elle ne passait pas auprès du lit de son mari.
En cela surtout la présence de Godelive était un bienfait pour les Damhout; mais, malgré le salaire de l'aiguille, les privations se faisaient vivement sentir, et la pauvre Christine luttait contre une misère croissante. La maladie de son mari lui occasionnait des dépenses extraordinaires; elle avait déjà même en secret engagé ses boucles d'oreilles et autres petits bijoux. Que serait-il arrivé si elle n'avait pas eu le temps de travailler du tout!
Godelive comprenait comment elle pouvait se rendre le plus utile. Elle travaillait avec une persévérance étonnante, et, lorsqu'elle ne savait plus que faire, elle prenait le fil et l'aiguille et aidait à coudre le plus gros ouvrage.
En quelques jours, l'état d'Adrien Damhout s'était sensiblement amélioré, mais sa guérison complète avançait très-lentement. En effet, après le premier jour, le docteur l'avait saigné deux fois; en outre, il lui avait défendu de prendre la moindre nourriture. Rien d'étonnant donc que le pauvre homme devînt bientôt aussi maigre qu'un squelette, et si faible qu'il pouvait à peine parler.
Aussitôt que son état permit qu'on lui tînt compagnie, madame Damhout et Godelive allèrent coudre auprès de son lit, l'encouragèrent et le consolèrent par toutes sortes de tendres paroles. C'était aussi auprès du lit de son père que Bavon restait une partie de la soirée.
Il se passait quelque chose d'étrange dans le jeune garçon. Il était sombre et découragé; les autres, certains que le malade guérirait, montraient de la joie et souriaient à des temps meilleurs; mais aucun sourire n'entrouvrit plus les lèvres de Bavon. On eût dit que quelque chose lui pesait sur le cœur.
Cette disposition d'esprit ne faisait qu'augmenter et se changeait en une sorte de dépit secret, quand sa mère, au lieu d'aller se coucher, continuait à travailler seule jusque très-avant dans la nuit.
Souvent elle lui disait qu'elle ne pouvait faire autrement; que, puisque le père ne pouvait pas travailler, elle devait tâcher de gagner quelque chose pour lutter contre le besoin.
Le jeune garçon ne répondait pas, mais allait se coucher mécontent et murmurant.
Quelques jours plus tard, Bavon avait retrouvé sa gaieté. C'était lui, maintenant, qui donnait du courage aux autres. Comme depuis peu il allait à l'école beaucoup plus tôt que de coutume, on supposait qu'il avait réussi dans les concours pour les prix, et il ne démentait pas ces suppositions. Chacun se réjouissait donc avec lui de son triomphe probable.
Lorsque Adrien Damhout fut tout à fait hors de danger, le docteur jugea qu'il était temps de restaurer graduellement ses forces. Un lundi donc, il dit à madame Damhout qu'elle devait préparer un bon bouillon de bœuf, et en faire boire de temps en temps une tasse à son mari.
Grands furent le chagrin et la honte de la bonne femme. Elle était en arrière de deux mois de loyer; elle avait donné tout entier au boulanger son salaire de la semaine, pour obtenir encore un peu de crédit. Il n'y avait plus rien dans la maison qui eût assez de valeur pour être mis en gage. Et voilà qu'il fallait de la viande, de bonne viande de bœuf, pour rendre des forces à son mari. Comment se procurer cette viande sans argent? Elle pensa au bureau de bienfaisance; elle songea à implorer la charité de quelque personne riche; mais ces moyens lui inspiraient de l'effroi, et la seule pensée d'aller demander une aumône la faisait trembler.
En faisant ces tristes réflexions, elle ouvrit machinalement le tiroir de la commode, où elle enfermait son argent au temps où elle avait de l'argent. Elle poussa un cri de surprise: depuis quinze jours, le tiroir était vide… et maintenant une pièce de cinq francs y étincelait à ses yeux.
Comment cette pièce était-elle venue là? Était-ce Dieu lui-même qui avait eu pitié de sa détresse?
Mais non, il ne pouvait pas être question de miracle.
Godelive? Mais Godelive n'avait pas d'argent, et ses parents étaient dans le plus affreux dénûment. On pouvait lire sur leur visage pâle et sur leurs joues creuses que la faim les rongeait. D'ailleurs, Lina Wildenslag ne cachait pas qu'ils restaient souvent des journées entières sans manger. Et madame Damhout lui avait même fait accepter quelques sous pour le salaire de la petite Godelive. Sans doute, en toute autre circonstance, Lina eût refusé; mais elle avait dit, les larmes aux yeux, que la misère la forçait d'oublier qu'elle avait un cœur.
D'où pouvait donc venir cette pièce de cinq francs?
Madame Damhout, sans chercher plus longtemps une explication qu'elle ne pouvait trouver, se dit à elle-même:
—Quel que soit notre bienfaiteur inconnu, que Dieu le bénisse! Ah! quelle bonne soupe je vais pouvoir faire! Et, si quelque chose peut guérir mon pauvre mari, ce sera bien certainement ce secours, qui nous arrive d'une façon si généreuse et si mystérieuse à la fois.
Bientôt après, le bouillon chauffait sur le poêle; toute la maison était remplie d'une odeur appétissante, et le malade, dans son lit, se réjouissait du régal qui lui était annoncé.
Madame Damhout raconta à son mari et à Godelive l'apparition de cette pièce de cinq francs qui n'avait jamais été dans sa commode, et qui y était sans doute tombée du ciel. On ne parla que de cela toute la soirée; personne ne put rien lui apprendre qui l'aidât à découvrir quel était le bienfaiteur inconnu. Bavon se creusa également la cervelle; il ne trouva rien.
Cependant, on reçut des nouvelles plus favorables concernant l'état politique de l'Europe; on disait que la paix ne serait pas troublée, et l'on annonçait que plusieurs fabriques allaient recommencer à travailler.
Le dimanche suivant, de très-bonne heure, pendant que Bavon était allé à la première messe, madame Damhout, voulant prendre quelques sous dans son tiroir pour acheter du café, vit dans un coin, rangées les unes à côté des autres en évidence, quatre pièces d'un franc.
Sa stupéfaction fut grande; elle considéra l'argent pendant quelques instants, ferma le tiroir et sortit lentement en secouant la tête.
Dans la boutique, pendant qu'on lui servait le café, l'épicier lui dit:
—Les temps sont durs, n'est-ce pas, madame Damhout? Espérons que cela changera bientôt. On dit qu'il y a de bonnes nouvelles de Paris et qu'on ne fera pas la guerre. Votre mari est bien, maintenant; Dieu soit loué! il sera guéri quand l'ouvrage reprendra. Mais je vous plains pour une chose, c'est que la nécessité vous ait obligée de retirer Bavon de l'école avant la distribution des prix. C'est dommage: le brave garçon aurait eu beaucoup d'honneur.
—Vous vous trompez: notre Bavon va toujours à l'école.
—Pas du tout; il a quitté l'école depuis plus de deux semaines.
—Mais vous vous trompez; ce n'est pas possible, s'écria madame Damhout avec un grand étonnement.
—Quoi! a-t-il cessé d'aller à l'école à votre insu? dit la boutiquière. Je l'ai appris d'un sous-maître qui était hier dans la boutique de mon frère le tailleur. Depuis quinze jours, on n'a plus vu votre Bavon à son école. Ces garçons, ces garçons! lors même qu'on leur mettrait une bride, ils s'écarteraient encore du bon chemin!
Madame Damhout quitta la boutique, elle avait le cœur brisé et devait se faire violence pour comprimer les larmes qui gonflaient sa poitrine oppressée. Bavon avait quitté l'école depuis si longtemps à l'insu de ses parents! Le pauvre garçon avait-il été en mauvaise compagnie? Était-il engagé dans une voie qui devait le conduire au mal et au vice? Mais cela lui paraissait impossible. Quel mystère y avait-il donc dans cette inexplicable conduite de son enfant? Un second malheur la frapperait-elle? L'instruction aurait-elle produit en lui de si mauvais fruits? Quelle désillusion! Quelle lourde responsabilité pour elle envers son mari!
Tandis qu'elle était en proie à cette cruelle incertitude, Godelive entra. La mère comprit qu'elle ne pouvait pas accuser son fils en présence de cette jeune fille; elle ne voulait pas non plus inquiéter son mari avant d'avoir reçu de Bavon lui-même l'explication de sa conduite.
Godelive remarqua bien que madame Damhout était triste et agitée, et, lorsqu'elle eut appris que le malade continuait à aller bien, elle ne sut plus que penser et n'osa pas s'informer davantage.
Il en fut de même de Bavon, qui, en revenant de l'église, trouva quelque chose de dur dans le regard de sa mère et voulut savoir d'elle ce qui l'attristait.
Sa mère ne fit que des réponses brèves et évasives jusqu'au moment où Godelive sortit à son tour pour aller à l'église. Alors, elle prit la main de son fils, le regarda d'un air sévère et solennel, le conduisit dans un coin de la chambre, loin de l'escalier, et lui demanda d'une voix tremblante:
—Bavon, est-il vrai que, depuis quinze jours, tu n'as plus été à l'école?
L'enfant rougit jusque derrière les oreilles et courba la tête.
—Parle, Bavon, ne me laisse pas dans un doute pénible. Est-ce vrai?
—C'est vrai, ma chère mère, répondit Bavon.
—Malheureux garçon! s'écria la mère; tu as quitté ton école depuis deux semaines. Je tremble, je n'ose pas te demander en quelle compagnie tu as passé ces dix jours. Ah! Bavon, moi qui croyais que tu m'aimais! Mon Dieu! il faut pourtant bien que je le sache, si terrible que ce soit. Parle, mon fils, dis, qu'as-tu fait pendant tout ce temps?
Bavon la regarda hardiment en face et répondit avec une sorte d'orgueil:
—Mère, je travaille dans une fabrique.
—Tu travailles dans une fabrique?
—Dans une fabrique de bougies, depuis quinze jours.
Une clarté soudaine se fit dans l'esprit de madame Damhout; ses yeux étincelèrent; elle étendit sa main tremblante vers la commode, et demanda:
—Cet argent, cette pièce de cinq francs, ces quatre francs?…
—C'est mon salaire, balbutia-t-il.
Christine, avec un cri de joie, jeta les bras autour du cou de son fils, le serra sur sa poitrine et mouilla son front de ses larmes.
L'enfant essaya de lui faire comprendre qu'il ne méritait pas une si grande récompense et qu'il n'avait fait que son devoir. Son seul regret était de n'avoir pas trouvé moyen de gagner davantage et d'épargner à sa pauvre mère la fatigue de travailler la nuit.
Lorsque l'émotion de la mère fut un peu calmée, elle attira son fils sur une chaise à côté d'elle, et lui demanda de raconter tout.
—Je vous voyais toujours, toujours travailler, toi et Godelive, répondit-il. Lorsque j'allais me coucher après avoir veillé avec toi jusque passé minuit, tu restais encore assise et tu continuais à coudre. Mon père était malade, le besoin se faisait sentir dans la maison. Moi seul, je ne faisais rien pour t'assister; ma conscience n'était pas tranquille, mon cœur me reprochait ma lâche oisiveté. Après quelques jours de honte et de désespoir, j'allai trouver l'instituteur en chef, mon maître, et lui dis, sans rien cacher, ce qui se passait dans notre maison, et comment j'avais résolu de quitter l'école pour chercher un peu d'ouvrage et pour aider dans leur misère mon pauvre père et ma bonne mère. Je lui dis également que, pendant quelque temps, je te cacherais ma résolution parce que j'étais convaincu que, si tu la connaissais, tu m'empêcherais de la mettre à exécution. Je croyais qu'il désapprouverait mon projet; mais non, il me serra les mains et loua beaucoup ce qu'il appelait mon courage et mon sentiment du devoir. Lorsqu'il comprit que je ne savais pas où chercher de l'ouvrage, il me promit d'en parler lui-même à quelques-unes de ses connaissances; et, dès l'après-midi, il m'avait trouvé une place dans une fabrique de bougies. Je n'avais pas autre chose à y faire qu'à lier les bougies en paquets, à les arranger dans des caisses de bois, et enfin à marquer quelques lettres et quelques chiffres sur ces caisses. Je gagnais soixante centimes par jour, et, à la fin de la semaine, on me donna encore une gratification parce qu'on était satisfait de mon travail. Oh! mère, cette pièce de cinq francs, premier fruit de mon travail, m'a rendu si heureux! Elle devait vous secourir et vous consoler dans votre détresse. Vous ne vous en êtes pas aperçue, mais, lorsque je vis mon pauvre père manger en souriant le bouillon fortifiant, et que je l'entendis prédire que cela le guérirait certainement, je suis descendu et je sais allé me cacher au bout de la ruelle, derrière un mur, pour laisser couler les larmes de joie qui gonflaient mon cœur. Le premier argent que j'avais gagné en travaillant allait aider à rendre la santé à mon père! Cette idée me comblait de bonheur… Ne me loue donc pas, mère chérie, je suis assez récompensé…
Madame Damhout, émue jusqu'au fond de l'âme, se leva et monta précipitamment à l'étage sans faire attention aux prières de Bavon, qui étendait les mains pour la retenir.
Peu après, la voix du père Damhout résonna avec force jusqu'au bas de l'escalier.
—Bavon! Bavon! criait-il; viens, viens.
Le jeune garçon ne pouvait résister à l'appel de son père; il monta en hésitant, et, comme il voyait deux bras tremblants étendus vers lui, il embrassa son père avec une joyeuse effusion.
Damhout remercia et loua son fils pour sa belle et courageuse action; sa plus grande joie était que Bavon fût devenu ouvrier de son propre mouvement. À la fin cependant, il exprima quelque regret, parce que son fils travaillait dans une fabrique de bougies; cela ne lui paraissait pas précisément le meilleur état.
À cette remarque, le jeune garçon répondit qu'avec l'intervention de l'instituteur en chef, il avait obtenu de l'ouvrage dans la filature de M. Verbeeck. Là, il éplucherait pendant quelque temps le coton et en séparerait les différentes qualités; puis il serait placé à la première machine, et ainsi de suite, pour s'exercer et avancer petit à petit.
Tout cela remplit de joie le père Damhout, car c'était en effet le meilleur moyen de faire son chemin dans une fabrique de coton. Bavon deviendrait un jour contre-maître, l'heureux père n'en doutait pas.
Lorsqu'on eut repris assez de calme pour parler de choses moins émouvantes, on décida que, dès le lendemain, Godelive retournerait à son atelier. En effet, Damhout n'avait plus besoin d'être gardé constamment, car, ce jour-là même, il pouvait se lever pendant quelques heures. Avec les quatre ou cinq francs par semaine que Bavon gagnait maintenant, il devenait possible d'attendre des jours meilleurs.
L'après-midi, pendant que Bavon était occupé à apprendre quelque chose à Godelive dans un livre, madame Damhout monta, s'assit auprès du lit de son mari, et dit d'un air triomphant:
—Eh bien, Damhout, crois-tu encore que l'instruction conduit les enfants d'ouvriers à l'orgueil et à la fainéantise? Quels enfants dans toute notre ruelle sont aussi aimants, aussi raisonnables et aussi bons que Bavon et Godelive? Et tout cela, c'est parce qu'ils sont instruits et qu'ils savent discerner ce qui est bon de ce qui est mauvais.
Les yeux de l'artisan se mouillèrent de larmes.
—Non, non, Christine, dit-il en saisissant la main de sa femme, ce n'est pas là la seule cause de leur bon caractère; c'est ton cœur, ton bon et noble cœur qui bat dans leur poitrine. Une mère comme toi, c'est la bénédiction de Dieu dans un ménage.
Au commencement de la semaine suivante, quelques fabriques se rouvrirent; mais, en attendant des nouvelles certaines touchant la paix européenne, elles ne reçurent qu'un nombre limité d'ouvriers.
Bavon travaillait dans la filature de M. Verbeeck; il portait maintenant ses plus mauvais habits, et, comme, à cause de la nature de son travail, il était constamment couvert de flocons de coton, il ne paraissait plus à beaucoup près aussi bien soigné que d'habitude. Cela donnait souvent sujet de rire à Godelive, quand elle revenait le soir de son ouvrage, et elle se moquait de lui en l'appelant arbre à coton. Mais lui, au lieu de s'en fâcher, ne faisait qu'en rire, et il était fier de servir à quelque chose et de pouvoir venir en aide à ses parents.
Malgré le besoin et la lente convalescence du père Damhout, tout le monde était heureux dans cette maison. Le cœur de la mère surtout était rempli d'un sentiment d'orgueil et de béatitude.
Le père Wildenslag et ses fils, quoiqu'ils allassent frapper à la porte de toutes les fabriques pour trouver de l'ouvrage, n'avaient pas réussi à en trouver. Ils s'étaient fait remarquer dans la dernière émeute par leur violence et leur fureur; et, comme maintenant les fabricants ne choisissaient que les meilleurs ouvriers, aucun d'eux ne voulut recevoir dans son établissement les fauteurs de la coalition contre les fabriques.
Il paraît qu'en France l'industrie avait repris plus vite et avec plus de puissance; car on vit arriver à Gand quelques envoyés chargés d'embaucher de bons ouvriers pour les villes du département du Nord.
Wildenslag et ses fils accueillirent avec joie cette occasion favorable d'échapper à la détresse et acceptèrent leurs conditions. On leur payerait leurs frais de voyage et ils gagneraient en France un salaire plus élevé qu'en Belgique.
Certes, dans d'autres circonstances, la pensée de quitter sa ville natale aurait effrayé et attristé madame Wildenslag; mais aujourd'hui elle se réjouissait de ce voyage comme d'un bonheur inattendu! En effet, elle sortait de l'abîme de la plus profonde misère. D'ailleurs, dès que le travail abonderait à Gand, ils reviendraient. Leur absence se prolongerait donc tout au plus pendant quelques mois.
Lina Wildenslag alla annoncer son départ pour la France avec grande joie à toutes ses voisines.
Lorsqu'elle arriva dans la demeure des Damhout, elle était accompagnée de son mari, qui avait retrouvé toute sa bonne humeur, et il se vanta du salaire élevé qu'on gagnait en France.
—Là, disait-il, un ouvrier mange de la viande deux fois par jour et boit de la bière et quelquefois du vin, absolument comme un riche. Ce sera une vie amusante et une éternelle bombance!
Madame Damhout reçut cette nouvelle avec tristesse. La pensée que Godelive suivrait ses parents et qu'elle ne la verrait plus de longtemps l'attristait! mais, comme elle ne pouvait envisager le départ de Wildenslag que comme une chose très-naturelle et comme un moyen d'échapper à la misère, elle ne fit aucune objection; seulement, elle plaignait Godelive d'être obligée de quitter son atelier, où elle était si bien et où elle pouvait espérer un prompt avancement.
Madame Wildenslag le regrettait aussi; mais elle pensait qu'il était possible de trouver en France un autre bon atelier pour Godelive.
Là-dessus, Wildenslag répondit:
—Bah! bah! avec ton atelier! Godelive est devenue assez forte. Lorsqu'elle verra comment ses frères et sœurs gagnent de l'argent, elle voudra d'elle-même travailler dans une fabrique.
Après que ses voisins l'eurent quittée, madame Damhout médita longtemps sur les paroles de Wildenslag. Elle ne savait pas pourquoi l'idée que Godelive irait dans une fabrique l'affligeait. En vérité, elle avait rêvé pour la chère enfant un tout autre avenir, mais son propre fils ne travaillait-il pas dans une fabrique? Ce n'était pourtant pas la même chose: Bavon pouvait devenir contre-maître.
Surmontant sa tristesse, elle se dit que madame Wildenslag s'arrangerait probablement pour que sa Godelive continuât en France l'état de couturière; l'absence de ses voisins ne serait pas longue, puisque tout faisait supposer que le travail reprendrait bien vite à Gand. D'ailleurs, il n'y avait rien à y faire. Les Wildenslag avaient raison d'accepter avec joie la planche de salut qui leur était tendue.
Lorsque, le soir, Bavon revint à la maison, sa mère lui dit que les Wildenslag avaient résolu de partir le surlendemain au point du jour pour la France.
Cette nouvelle émut Bavon d'une étrange façon; il courba la tête, baissa les yeux sans rien dire et ne répondit même pas lorsque sa mère lui demanda pourquoi il s'affligeait de ce qui était, en définitive, un bonheur pour les parents de Godelive. Enfin il dit d'un ton résigné:
—En effet, mère, c'est un bonheur pour eux. J'étais tellement habitué à trouver Godelive ici le soir… Maintenant, je serai seul, toujours seul avec toi; mais je ne suis plus un enfant… Si Godelive réussit et est heureuse en France, je ne m'attristerai pas trop de son absence. Tu as raison, mère, l'homme doit se raidir contre le sort. D'ailleurs, qui sait si nos voisins ne reviendront pas dans quelques mois?
Bavon s'affaisa sur une chaise, resta longtemps plongé dans de profondes réflexions, le regard fixe et poussant de temps en temps un gros soupir, comme si un lourd fardeau pesait sur sa poitrine.
Il était déjà tard lorsque Godelive parut dans la chambre, tenant son tablier sur ses yeux, et annonça avec des pleurs et des sanglots son prochain départ pour la France.
Malgré le chagrin qu'il éprouvait lui-même et qu'il avait toutes les peines du monde à dissimuler, Bavon essaya de consoler la jeune fille. Damhout et sa femme se joignirent à lui, mais Godelive était inconsolable.
Enfin, quand Godelive eut la force d'articuler quelques paroles intelligibles à travers ses sanglots, elle dit pourquoi ce départ l'effrayait et l'affligeait si profondément. Elle se rappelait la bonté infinie que madame Damhout avait toujours eue pour elle, l'amitié que Bavon lui avait vouée; elle parla de bienfaits, de générosité et de pitié pour une pauvre enfant repoussée; elle nommait madame Damhout sa bonne mère et Bavon son professeur et son frère. Tout cela, elle allait le perdre. Le monde deviendrait un désert pour elle; tout ce qu'elle avait aimé le plus, elle allait le quitter, peut-être pour toujours.
La petite fille avait des paroles si douces, si tendres et si attendrissantes; l'amour de son cœur pour ses bienfaiteurs s'épanchait si ingénument et si ardemment, que chacun en fut ému jusque dans l'âme.
Madame Damhout serra l'enfant contre sa poitrine et s'efforça de la consoler par des marques de vive affection.
Bavon avait posé la tête sur la table et pleurait amèrement; sa douleur était muette, aucune plainte ne sortait de sa poitrine, car il savait qu'ici on ne pouvait résister à la nécessité.
On continua à pleurer jusqu'à ce que madame Wildenslag vînt chercher sa fille.
Le lendemain, cela alla un peu mieux. Fatiguée de pleurer, consolée et encouragée par les paroles amicales de madame Damhout et de Bavon, Godelive avait commencé à envisager peu à peu la chose avec moins de désolation, grâce à l'espoir qu'elle avait de revenir bientôt à Gand avec ses parents.
Lorsque le ménage Wildenslag, homme, femme et enfants, tenant chacun un paquet à la main, quitta la ruelle dès l'aube du jour, pour commencer leur voyage vers la France, Bavon accompagna sa jeune amie.
Il marchait à côté de Godelive et portait son paquet. Ils ne pleuraient pas et parlaient peu, ils avaient le cœur gros; ils n'ouvraient la bouche que pour tâcher de se consoler réciproquement; car ils sentaient tous deux que cette séparation, si courte qu'elle fût, leur serait pénible. Et, dans leur naïveté, ils s'engageaient l'un l'autre à ne pas trop penser au plaisir tranquille et au calme bonheur qu'ils avaient goûtés ensemble pendant les beaux jours de leur enfance.
On arriva à la porte de la ville, et, comme il était temps pour Bavon d'aller à sa fabrique, il ne pouvait pas accompagner plus loin les Wildenslag.
Bavon et Godelive, obéissant à un même mouvement, se prirent les mains, échangèrent un long regard dont ils ne comprenaient pas eux-mêmes la signification, et murmurèrent d'une voix étranglée:
—Adieu, Bavon!—Adieu, Godelive!—Au revoir!
Des larmes jaillirent de leurs yeux; mais la jeune fille, sentant faiblir son courage, poussa un cri de douleur, et courut rejoindre ses parents, qui étaient déjà plus avant sur la route.
Bavon resta immobile, il suivait des yeux la pauvre Godelive, qui se traînait derrière ses parents la tête basse et en chancelant. Il espérait qu'elle retournerait encore une fois la tête vers lui; mais les voyageurs arrivèrent au tournant de la route et tous disparurent à la vue de Bavon.
Alors, il lui sembla que quelque chose se déchirait violemment dans son cœur. Le vide affreux qui s'était fait tout à coup en lui et autour de lui le frappait de stupeur, et il secouait la tête comme s'il se demandait l'explication du trouble de ses sens.
Il rebroussa chemin et se dirigea vers la fabrique. L'image de Godelive le suivait partout, avec l'étrange regard qu'il avait vu dans ses yeux. Le mot «adieu!» résonnait sans cesse à ses oreilles; mais le travail est un puissant consolateur, il prête à l'homme une force extraordinaire contre les fantômes qui le poursuivent.
Avant la fin du premier jour, la douleur de Bavon avait déjà diminué, et, quoiqu'il rêvât encore à Godelive et à son départ, le calme et la paix étaient rentrés dans son âme.
Le soir, lorsqu'il revint à la maison, il prit ses livres, comme d'habitude, mais il arriva plus d'une fois qu'il levait tout à coup la tête et regardait sans le savoir autour de lui, comme s'il cherchait quelqu'un des yeux; parfois il se levait au moindre bruit et allait à la porte. Quelque chose lui manquait, et, quoique sa propre distraction le fît rire, sa mère était inquiète de la singulière agitation de son fils.
Aussi elle parlait peu de Godelive avec lui; et, lorsqu'il la forçait de parler de l'amie absente, elle rompait la conversation aussitôt que possible. Son amour maternel lui disait qu'elle ne devait pas donner d'aliment à la profonde tristesse de son fils, bien qu'elle pensât plus à Godelive que son fils lui-même.
Il s'écoula ainsi une quinzaine de jours. Bavon paraissait consolé de l'absence de Godelive, et, s'il en parlait encore, c'était avec calme et avec raison.
Le père Damhout était à peu près guéri. Il s'était déjà rendu à la fabrique de M. Raemdonck pour y être accepté. Encore une semaine et il reprendrait son métier de fileur.
Un jour, un professeur de l'école communale vint chez eux pour les inviter tous, au nom du directeur, à la distribution des prix, qui était fixée au lundi suivant. Il était bien vrai que Bavon, n'ayant pas continué à fréquenter l'école, n'avait pas droit aux prix; mais les instituteurs avaient décidé que son zèle, ses progrès et surtout sa belle conduite, méritaient une récompense publique. Bavon remporterait donc un prix extraordinaire. Lui-même et ses parents ne pouvaient pas négliger d'assister à la solennité de la distribution des prix. Ils reviendraient sans aucun doute contents et fiers à la maison.