VI
La salle où la distribution des prix de l'école communale allait avoir lieu était comble. Les assistants étaient pour la plupart les pères et mères des élèves, et, par conséquent, de très-petits bourgeois et des artisans. Cependant, tout en avant, on remarquait aussi quelques dames et quelques messieurs qui, inspirés par un noble sentiment, venaient honorer par leur présence la distribution des prix de l'école gratuite.
Adrien Damhout et sa femme Christine étaient assis au cinquième ou sixième banc, au milieu du public; leur fils Bavon se trouvait parmi les écoliers, à la place que les instituteurs lui avaient assignée.
Tout était prêt, et les cloches de l'église avaient déjà annoncé l'heure depuis un moment, lorsque la porte s'ouvrit soudain avec bruit. Le bourgmestre de Gand, accompagné de quelques échevins et conseillers, entra et s'avança jusque près de l'estrade, où de grands fauteuils étaient réservés aux autorités.
Adrien Damhout murmura avec un joyeux étonnement à l'oreille de sa femme:
—N'as-tu pas vu, Christine, que M. Raemdonck est entré avec le bourgmestre?
—M. Raemdonck, le maître de la fabrique?
—Oui, regarde, devant nous, sur le deuxième siège, près du bourgmestre, à sa gauche. C'est M. Raemdonck lui-même.
—Cela se comprend, Adrien, puisque M. Raemdonck est depuis un an dans le conseil de la ville.
—Oui, et il doit y avoir beaucoup d'occupation, car maintenant il ne se mêle plus autant de la fabrique; c'est le vieux commis qui dirige presque tout. Ah! je ne sais pas, Christine, mais cela me fait beaucoup de plaisir, de voir M. Raemdonck ici.
—Et à moi aussi, Adrien. Maintenant, ton maître verra que tu es un bon père et que tu as fait instruire tes enfants.
Leur entretien fut interrompu par le bruit de la sonnette qui annonçait le début de la solennité.
Un des conseillers avait gravi l'estrade et prononça un discours d'ouverture. Il parla de la nécessité de l'instruction pour toutes les classes de la société, et engagea surtout les ouvriers à ne pas laisser leurs enfants dans l'impuissance et l'esclavage de l'ignorance.
Il dit en terminant sa harangue:
—Écoutez, mes amis, comment un typographe bruxellois, M. Dauby, parle à ses camarades: «L'instruction, dit-il, est actuellement une nécessité pour chacun, quelle que soit la carrière ou la profession qu'on s'est choisie. N'être pas instruit quand d'autres le sont, place l'homme dans une situation très-inférieure. Les avantages de l'instruction ne consistent pas seulement à savoir lire, écrire et calculer, mais aussi à éclairer l'esprit, développer l'intelligence et former la raison; elle apprend à observer et à comparer; elle donne à l'homme des lumières et de la force pour remplir ses devoirs et défendre ses droits. Vous le savez, camarades, l'industrie se transforme incessamment: chaque jour apporte de nouvelles améliorations. Tout progresse; l'ouvrier doit progresser aussi et suivre le pas des autres, s'il ne veut pas rester en arrière et être écrasé. Si les mécaniques lui enlèvent son travail corporel et matériel pour ne plus lui laisser que le travail de l'esprit, c'est aussi un perfectionnement, mais seulement à condition que l'ouvrier sache s'élever à la hauteur de sa nouvelle tâche. Qui l'aidera à cela? L'instruction, la science, qui développe l'esprit et donne à l'homme de nouvelles forces, des forces bien plus puissantes que celles de son bras, parce qu'elles ne craignent ni la fatigue, ni les années; la science, qui lui ouvre de nouvelles routes, qui lui procure un meilleur salaire avec moins de fatigues physiques; la science, qui diminue l'antique inégalité entre les hommes et peut contribuer beaucoup plus à la faire disparaître entièrement que les rêves insensés de ceux qui voudraient le partage des richesses, dont le résultat le plus sûr serait l'égalité de la pauvreté. Bénissons donc, comme artisans, le progrès des écoles, la diffusion des lumières, comme la plus belle gloire de notre siècle. Quant à nous, nous considérons chaque école comme un temple élevé à la dignité et au bien-être de la classe ouvrière!»—Voilà, mes amis, les nobles paroles qui vous sont adressées par un de vos camarades. Gravez-les dans votre cœur et suivez le sage conseil qu'elles renferment; car il vous montre le moyen de doubler vos forces, d'accroître votre bien-être, et, dans l'avenir, d'élever et d'ennoblir le travail et l'ouvrier.
Ce discours, prononcé avec force et conviction, avait produit une profonde impression sur l'esprit des auditeurs. Ce ne fut qu'après un moment du plus religieux silence que les applaudissements éclatèrent. Parmi ceux qui applaudissaient et criaient bravo avec enthousiasme, on remarquait surtout madame Damhout. La bonne Christine avait entendu justifier éloquemment sa façon de penser, et elle sentait que les paroles du conseiller étaient un éloge de sa propre conduite envers ses enfants.
—Eh bien, Adrien, demanda-t-elle d'un air triomphant, avais-je raison, oui ou non? Ce monsieur en sait plus que Jean Wildenslag, n'est-ce pas? Et tu entends bien qu'il y a des ouvriers intelligents qui pensent comme moi sur l'instruction des enfants?
Damhout fit avec la tête un signe affirmatif; mais il n'avait pas le temps de lui répondre, car les exercices des écoliers commencèrent immédiatement et furent prolongés sans relâche.
On récita quelques vers et des fables, et l'on joua même une amusante comédie, aux applaudissements répétés des spectateurs, qui étaient stupéfaits et fiers de l'instruction de leurs enfants.
Enfin on procéda à la distribution des prix. Un grand nombre de garçons de tout âge, les petits d'abord, furent appelés tour à tour et reçurent un ou plusieurs livres.
Beaucoup de mères versèrent des larmes de bonheur et d'orgueil; quelques-unes serrèrent publiquement leurs enfants sur leur cœur et firent redoubler, par ce naïf épanchement d'amour et de joie, les applaudissements des spectateurs émus.
Lorsqu'on fut venu aux élèves de la première classe et que Bavon vit les livres disparaître un à un de la table, une légère crainte s'empara de lui. S'il avait continué à aller à l'école, il eût remporté assurément la plus grande partie de ces prix. Tout l'honneur qu'on avait fait maintenant à ses anciens camarades lui serait tombé en partage. Comme ce triomphe public, en présence du bourgmestre et des autres magistrats, aurait rendu sa bonne mère et son pauvre père heureux! Maintenant, il ne recevrait qu'un prix, un petit prix, puisqu'il n'y avait plus de grands livres sur la table.
Bavon devint encore plus triste lorsqu'il vit partir également le dernier prix; mais il fut tiré de ses sombres pensées par l'apparition de l'instituteur en chef qui s'avançait sur l'estrade pour parler au public.
L'orateur était un homme à cheveux gris; il y avait dans son beau et imposant visage une expression de bonté, de conviction et d'amour, qui faisait supposer que ce vieillard envisageait l'instruction des enfants comme une sorte de sacerdoce.
Il commença son allocution d'un ton calme, mais profondément senti. Ses premières paroles étonnèrent chacun et attirèrent tout particulièrement l'attention, car il raconta une anecdote d'artisans, un père et une mère qui, au prix de beaucoup de sacrifices, avaient fait instruire leur fils, et qui, même au milieu de la misère, des maladies et de la détresse, avaient préféré souffrir de la faim que de retirer leur enfant de l'école. Il loua beaucoup ces parents, les nomma de nobles et dignes personnes, et les cita comme exemple à tous ceux qui l'écoutaient.
Comme il ne nommait personne, on crut que c'était une invention de sa part; mais le courage et les sacrifices de ces parents imaginaires arrachèrent néanmoins des larmes d'admiration des yeux de tous les assistants.
Christine Damhout tenait la tête baissée pour cacher son émotion. Son cœur battait violemment et elle paraissait honteuse.
—Dieu a récompensé ces bons parents, poursuivit le vieil orateur, et, dans le fait que je vais vous raconter, vous trouverez la preuve que l'instruction, associée à l'éducation morale, ennoblit le cœur de l'homme et lui donne aussi, avec la conscience de son devoir, le courage et la force de le remplir. Le fils de ces parents était un de nos élèves. Il était le plus fort et le plus instruit de la première classe, et il aurait remporté certainement tous les premiers prix. Personne n'en doutait, ni nous, ses professeurs, ni ses condisciples, ni lui-même. Il aspirait après le jour de la distribution des prix, pas pour lui-même, mais pour son père et sa mère, que son beau triomphe devait rendre heureux. Alors, vint la stagnation des fabriques; son père tomba dangereusement malade; la misère et les souffrances accablèrent ses pauvres parents. Que fit le garçon? Il renonça à tous ses prix, à l'honneur longtemps rêvé, pour remplir un devoir impérieux. Il quitta l'école, sans l'oser dire à ses parents, chercha et trouva de l'ouvrage dans une fabrique, mit en secret son salaire dans la commode de sa mère et sauva ainsi ses parents, comme un bienfaiteur invisible, de la plus profonde misère… En quittant l'école avant le temps, le bon fils a perdu son droit aux prix; mais nous, ses professeurs, avec l'assentiment de M. le bourgmestre et le secours d'un généreux protecteur des écoles populaires, nous avons résolu de reconnaître son zèle, son instruction et surtout sa noble conduite par une récompense particulière.
Il prit derrière un rideau un grand livre in-quarto et une couronne de lauriers. Le livre était relié en cuir rouge et doré sur tranche. L'instituteur l'ouvrit, et on vit qu'il était rempli de vignettes. Il portait pour titre: la Mécanique appliquée à l'industrie.
Tous les spectateurs s'étaient levés et ouvraient de grands yeux pour deviner à qui ce magnifique livre pouvait être destiné.
L'instituteur en chef se tourna du côté des élèves et dit avec une profonde émotion:
—Venez, Bavon Damhout, mon ami, recevez ce gage de l'estime de vos maîtres; qu'il vous soit un précieux souvenir et un encouragement pour continuer à marcher dans le sentier de la vertu et du devoir. Vous êtes ouvrier; mais, dans cette utile carrière, l'avenir est ouvert pour vous. Soyez un exemple pour vos camarades, et montrez-leur pendant votre vie, dans votre conduite et dans vos succès, les fruits inappréciables de l'instruction!
Bavon était pâle et il tremblait; il semblait ne pas avoir la force de gravir l'estrade, tellement cet honneur inattendu l'émouvait en présence de ses parents. Un des instituteurs lui prit le bras et le conduisit sur l'estrade. Son vieux maître l'embrassa, lui posa la couronne de lauriers sur la tête et lui remit le grand livre.
La salle trembla sous un tonnerre de bravos; beaucoup de spectateurs essuyaient des larmes, les femmes surtout portaient leur mouchoir à leurs yeux.
Devant l'estrade se trouvaient le bourgmestre et les autres magistrats, prêts à féliciter le jeune homme couronné; mais Bavon, sans y prêter attention, dès qu'il se vit en possession de son prix, se retourna, éleva le livre et la couronne des deux mains en l'air, et s'écria avec exaltation:
—Mère! mère! mère!
Puis il s'élança comme un fou ou comme un aveugle entre les bancs et le public, jeta le livre et la couronne sur les genoux de sa mère, lui sauta au cou et l'embrassa avec effusion. Il embrassa aussi longtemps et ardemment son père.
—Vous avez travaillé et souffert pour me faire instruire, dit-il. Père, père, je travaillerai pour vous. Oh! que Dieu me protège! vous le verrez, vous le verrez!
Ces gens simples, dans leur bonheur, dans leur émotion, avaient oublié le monde entier et ne paraissaient pas savoir qu'une foule de personnes, les larmes aux yeux et des paroles d'admiration sur les lèvres les entouraient et contemplaient l'épanchement de leur allégresse.
Damhout se leva le premier et dit à sa femme:
—Viens, Christine, viens, on nous regarde. C'est fini; le bourgmestre est déjà parti. Allons-nous-en à la maison.
À la froideur simulée de ses paroles, on aurait pu supposer que le père Damhout était moins sensible au triomphe de son fils; mais on se serait tout à fait trompé. Son cœur était plein d'orgueil, car, lorsqu'il fut sorti des bancs, il était facile de voir qu'il faisait tous ses efforts pour rester à côté de Bavon, afin que chacun sût bien qu'il était le père de ce jeune homme.
Bavon semblait depuis un moment saisi par un sentiment de confusion; il tenait la tête baissée et marchait en chancelant entre ses parents.
Lorsqu'ils allaient atteindre la porte de la salle, Christine dit à son fils:
—Cher Bavon, tu ne dois pas être confus; au contraire, lève la tête, on voudrait te voir en face, c'est par amitié…
Le jeune garçon, comme s'il se réveillait en sursaut, poussa un soupir et murmura avec une singulière émotion à l'oreille de sa mère:
—Ah! si Godelive avait pu voir cela!
Ils furent poussés hors de la porte par les flots de la foule, et ils se trouvèrent dans la rue.
—Christine, dit le père Damhout, là-bas se trouve M. Raemdonck; il nous regarde et semble vouloir me parler.
—En effet, Adrien, c'est naturel, il te félicitera. Quel honneur, n'est-ce pas? Ton propre maître! Qui se serait attendu à autant de bonheur? Ce bon et cher Bavon!
M. Raemdonck appela Damhout d'un signe. Tandis que Bavon et sa mère restaient au milieu de la rue, entourés d'une foule de curieux, Adrien alla à son maître la tête découverte. Celui-ci lui serra amicalement la main et lui dit:
—Je vous félicite, Damhout. Remettez votre casquette, je vous en prie. Que vous étiez un ouvrier bon et zélé, je le savais depuis longtemps; mais avoir, comme un père sage et éclairé, fait instruire votre fils jusqu'à ce qu'il eût passé toutes les classes de l'instruction primaire, cela vous honore grandement à mes yeux.
—Ah! c'est ma femme, monsieur, répondit l'ouvrier ému.
—Votre femme?
—Oui, monsieur. C'est pourquoi je dois remercier Dieu de m'avoir donné la femme la meilleure et la plus sensée qu'on puisse trouver sur la terre.
—Soit, mon ami; vous y avez néanmoins contribué par votre travail. J'ai promis au bourgmestre de faire quelque chose pour vous récompenser, si c'est possible. Dites-moi, que vous proposez-vous de faire de votre fils?
—Il est à la fabrique de M. Verbeeck.
—-Qu'y fait-il?
—La semaine prochaine, il sera placé au premier diable, monsieur.
—Oui, cela n'est pas mauvais; avec le temps, il pourra devenir maître ouvrier. Voulez-vous me faire un plaisir, Damhout? continua M. Raemdonck. Envoyez-moi votre fils; je veux aussi lui donner un prix, un cadeau. Retournez chez vous avec votre fils, et, dès qu'il aura déposé son livre et sa couronne et qu'il se sera un peu reposé, faites-le venir chez moi, je l'attendrai.
Damhout retourna vers sa femme et lui raconta avec un joyeux étonnement ce que son maître lui avait dit. Il lui avait parlé si amicalement et même serré la main!
Les Damhout, regardés, loués et enviés par tout le monde, arrivèrent enfin à leur petite ruelle, devant la maison où les Wildenslag avaient demeuré. Bavon parut vouloir s'arrêter, et éleva même, par un mouvement involontaire, son prix et sa couronne, comme pour les montrer à une créature invisible; mais il poussa un soupir et suivit ses parents dans leur demeure.
Après les avoir embrassés de nouveau, Bavon sortit de la ruelle pour se diriger en toute hâte vers la maison de M. Raemdonck, où l'attendait un nouveau présent. Quel serait ce présent? Un livre, peut-être autre chose!
Bavon sonna chez M. Raemdonck. La servante le conduisit dans le bureau. Un homme déjà âgé, le premier commis sans doute, vint à lui en souriant amicalement.
—Je vous félicite, mon garçon, dit-il en lui prenant la main. On vous a fait un honneur que vous méritez bien. J'étais présent et je me suis senti profondément ému. Cela vous portera bonheur, d'aimer ainsi vos parents.
Bavon prononça le nom de M. Raemdonck.
—Oui, je le sais, dit le commis, monsieur vous a fait venir; mais il est dans la fabrique avec un marchand et il vous prie de l'attendre un peu. Asseyez-vous, mon ami, M. Raemdonck voudrait vous faire du bien, si c'est possible. Il voudrait connaître ce que vous savez et jusqu'à quel point vous êtes instruit, et il m'a chargé de vous mettre à l'épreuve, si vous y consentez.
—Je lui en suis bien reconnaissant et ferai tout ce qui vous plaira, répondit Bavon.
—Eh bien, placez-vous devant ce pupitre; voici la minute d'une lettre, écrivez-la au net, de votre mieux et sans faute. Ne soyez pas intimidé. Vous avez là un modèle pour la forme de la lettre. Commencez, pendant ce temps, je continuerai mon propre travail.
Un silence complet régna dans le bureau jusqu'au moment où Bavon, en levant la tête et en se retournant, fit comprendre que la lettre était écrite.
Le commis s'approcha, regarda le papier un instant et dit avec étonnement:
—Oh! oh! mon garçon, quelle main ferme! quelle belle écriture!… et pas de faute! Bavon! je ne m'y serais pas attendu. Cela fera plaisir à M. Raemdonck, car il vous porte un véritable intérêt, parce que vous êtes le fils d'un de nos plus anciens et de nos meilleurs ouvriers. Savez-vous bien calculer aussi?
—J'étais le plus fort de toute la classe pour le calcul, monsieur, du moins au dire de mes maîtres.
—Eh bien, voici une colonne de chiffres: additionnez-les d'abord, multipliez le total par 365 et divisez le tout par 514.
En quelques minutes, Bavon avait fait le calcul, et le commis vit avec une satisfaction sincère qu'il ne s'était pas trompé.
—Attendez encore un instant ici, mon ami, dit-il; je vais avertir M.
Raemdonck de votre arrivée.
Il laissa Bavon seul dans le bureau, ouvrit une porte et entra, au bout d'un corridor, dans une salle où le propriétaire de la fabrique était assis devant une table et feuilletait des papiers.
—Eh bien, Vremans, quelle est l'instruction du jeune homme? demanda-t-il.
Pourriez-vous l'employer?
—C'est un phénomène, répondit le commis. Il a à peine quinze ans, et il a une écriture aussi ferme et aussi jolie que celle d'un vieux commis. Il sait bien calculer, il a une intelligence prompte et il est capable de tout, du moins de tout ce qu'il peut avoir à faire dans le bureau sous ma surveillance.
—Vous ne prétendez pas, n'est-ce pas, qu'il pourrait remplacer le commis que vous avez renvoyé avant-hier?
—Non, monsieur, je n'oserais l'affirmer, quoique je sois convaincu que cet élève de l'école communale me rendrait plus de services; mais il est trop jeune et on ne doit pas le gâter dès le commencement par des appointements trop élevés.
—En effet, l'autre commis avait mille francs. Que pourrions-nous donner au fils de Damhout? Vous savez que je veux récompenser ses parents.
—Le tiers, monsieur; trois cents francs, par exemple. Ce serait suffisant pour commencer. J'aiderai le jeune homme et le mettrai au courant. S'il reste zélé et fidèle, nous pourrons augmenter successivement ses appointements.
—C'est bien, Vremans, je vous remercie. Envoyez-moi le jeune homme, mais ne lui dites rien.
Quelques minutes après, Bavon entra et se tint debout, la casquette, à la main, devant M. Raemdonck.
Celui-ci, après l'avoir considéré quelques instants avec bienveillance, lui dit:
—Ç'a été un beau jour pour vous, mon ami! vous vous êtes acquis beaucoup de protecteurs, et, si vous continuez comme vous avez fait jusqu'à présent, vous ferez probablement votre chemin; mais, quoi qu'il vous arrive, n'oubliez jamais que vos parents, pauvres ouvriers de fabrique, se sont sacrifiés pour vous donner de l'éducation.
—Je ne l'oublierai pas, monsieur, répondit Bavon d'une voix émue, mais avec un sourire plein de volonté dont l'expression étonna M. Raemdonck.
—Ah! c'est bien, dit-il, que vous soyez pénétré de tout ce que vos parents ont fait pour vous, votre père surtout, n'est-ce pas?
—Oui, monsieur, mon père a travaillé pour moi; c'est pour moi qu'il s'est rendu malade. Ma mère a passé des nuits sans dormir pour me laisser aller à l'école.
—Et vous les chérirez, et, si vous le pouvez, vous les récompenserez dans leurs vieux jours?
—Oui, monsieur, aussi longtemps que je vivrai.
—Vous êtes maintenant dans la fabrique de M. Verbeeck, et, la semaine prochaine, on vous placera au diable en qualité d'aide. C'est un bon moyen d'arriver à quelque chose. Mais cela va bien lentement, mon garçon. Avec votre instruction, on peut trouver peut-être un chemin plus court.
—Je deviendrai contre-maître, monsieur.
—Et alors?
—Alors, monsieur, mon père ne travaillera plus, ni ma mère non plus.
—Vous êtes un brave garçon, dit M. Raemdonck touché. Que gagnez-vous, à présent? Quatre ou cinq francs par semaine, n'est-ce pas? Ce n'est pas assez. Je veux vous aider à atteindre le noble but que votre cœur vous montre, en vous ouvrant une carrière où, avec votre instruction et votre bonne volonté, on peut avancer beaucoup plus vite. J'avais l'intention de vous donner un livre; mais tous les livres de ma bibliothèque seront à votre disposition. Je veux vous faire un autre cadeau. Voulez-vous être commis dans mon bureau? Si vous restez dans les bonnes idées où vous êtes, je vous pousserai et je vous traiterai comme mon fils.
—Ô monsieur! tant de bontés! s'écria Bavon en levant les mains vers lui.
Que ma mère sera contente!
—Vous acceptez donc la place?
—Je puis à peine parler… Oh! oui, oui, je ferai de mon mieux.
—Mais vous ne demandez pas ce que vous gagnerez. Si vous vous rendez utile et travaillez avec zèle, j'augmenterai bientôt vos appointements, cela dépend de vous. Maintenant, et pour le moment, vous toucherez quatre cents francs; c'est au moins deux fois autant que votre salaire actuel.
Bavon fondit en larmes; il bégaya quelques paroles entrecoupées, bénit son bienfaiteur, et parla de son père et de sa mère; mais il était trop ému pour prononcer des phrases suivies.
M. Raemdonck ouvrit un tiroir de son pupitre, y prit quelque chose, s'approcha de Bavon tout étourdi, et lui dit:
—Venez demain dans le grand bureau; le premier commis est un brave homme et un noble cœur, il aura de l'amitié pour vous et vous poussera. Je veux vous donner un denier à Dieu. Tenez, prenez ceci, portez-le à votre père avec la bonne nouvelle, et tâchez de rester digne de ma protection, vous assurerez votre propre bonheur et le bonheur de vos bons parents. Adieu, mon garçon, et à demain.
Bavon n'y voyait plus; la tête lui tournait; il se trouva dans la rue sans le savoir. Quatre cents francs! Il allait gagner quatre cents francs! Quelle richesse! et comme sa mère allait être stupéfaite et heureuse à cette nouvelle! Il ne pouvait pas y croire; il rêvait peut-être? Non, non, c'était bien vrai!
Alors seulement, il sentit quelque chose dans sa main et l'ouvrit. Deux pièces d'or de vingt francs étincelèrent à ses yeux.
Il poussa un cri de joie, et, sans faire attention aux passants qui le regardaient avec étonnement, il se mit à courir de toutes ses forces jusqu'à la maison de ses parents, en levant la main au-dessus de sa tête.
—Mère, père, s'écria-t-il, je deviens commis dans le bureau de M. Raemdonck. Je gagne quatre cents francs, bientôt je gagnerai davantage. Voilà mon denier à Dieu. Père, père! nous serons riches; vous vivrez sans travailler; ma mère ne sera plus obligée de coudre la nuit. Pas tout de suite, mais cela viendra; oui, oui, avec le temps cela viendra, dussé-je succomber à la peine.
Et, épuisé d'émotions, il se laissa tomber sur une chaise, riant et pleurant à la fois.
Les parents contemplaient avec stupéfaction les deux pièces d'or que leur fils avait jetées sur la table; eux aussi semblaient ne pouvoir y croire.
Tout à coup Damhout se jeta au cou de sa femme, la serra sur son cœur et bégaya les larmes aux yeux:
—Ô chère Christine! que Dieu te bénisse! C'est à toi, à toi seule que nous sommes redevables de ce bonheur. Tu es plus qu'une mère pour tes enfants, plus qu'une femme pour moi: tu es notre ange gardien.
Bavon se leva soudain et se mit à crier, en courant vers la porte:
—Ô Godelive, Godelive!
Sa mère courut derrière lui en poussant un cri d'angoisse.
—Ciel! mon pauvre fils, que t'arrive-t-il? dit-elle.
Mais Bavon, rouge de confusion, se jeta dans ses bras et répondit:
—Ce n'est rien, ma chère mère, je rêve; la joie me fait perdre la tête.