VII

Le lendemain, Bavon se rendit à son bureau; il était si joyeux et si plein d'enthousiasme, qu'il était entièrement absorbé par son nouveau travail. Le soir, il apporta des écritures avec lui et resta assis, la plume à la main, jusqu'au moment où ses parents lui rappelèrent qu'il était temps d'aller se coucher. Il ne parla même plus de Godelive ni des regrets qu'il avait parce qu'elle n'avait pu voir son triomphe.

Mais, après quelques jours d'exaltation, le calme rentra dans son esprit. Le souvenir de son amie absente lui revint avec autant de force qu'auparavant, et il pria instamment sa mère d'écrire à Godelive. La pauvre fille se réjouirait de son bonheur, et ce serait sans doute une consolation à ses chagrins.

Une soirée entière fut consacrée à la rédaction de la lettre; car, quoique Bavon tînt la plume pour sa mère, il y épancha toute la joie de son propre cœur, et décrivit complaisamment la distribution des prix et la visite à M. Raemdonck. Godelive devait tout savoir, absolument comme si elle avait été présente. Il n'oublia pas non plus de se féliciter du bel avenir qui l'attendait et de la protection divine qui, si elle ne le quittait pas, lui permettrait de rendre ses parents riches et heureux. Elle devait répondre tout de suite et dire quand son père reviendrait à Gand; toutes les fabriques s'étaient rouvertes, et le travail ne manquait pas; car elle devait bien penser que, malgré leur joie, ses parents et lui étaient désolés de ne plus la voir.

La lettre fut mise à la poste, et dès ce moment Bavon attendit la réponse avec une fièvre d'impatience. Une semaine se passa, deux semaines, un mois entier. Chaque midi et chaque soir, quand Bavon quittait son bureau, il courait en grande hâte à sa maison et sa première parole était:

—Eh bien, eh bien, mère, n'est-il rien arrivé?

—Rien, rien encore, mon fils, répondait la femme Damhout avec un soupir.

Bavon devint peu à peu triste et découragé et souvent il restait assis le soir pendant de longues heures, la tête appuyée sur sa main, ou il causait avec sa mère des raisons probables du silence de Godelive. Était-elle malade? Lui était-il arrivé malheur? S'étaient-ils trompés en écrivant l'adresse de la lettre? Mais cela n'était pas possible, puisque Godelive elle-même, avant son départ, leur avait donné cette adresse.

Heureusement, Bavon trouvait dans le travail une distraction à ses tristes pensées. En effet, le sentiment du devoir était très-puissant en lui. Tant qu'il était dans son bureau, il tendait toutes les forces de sa volonté et luttait victorieusement contre le chagrin qui assombrissait son esprit, et l'on ne pouvait deviner d'après son travail que des soucis cuisants le tourmentaient sans cesse.

Un soir, le vieux commis lui dit avec une douceur toute paternelle:

—Bavon, mon garçon, vous ne devez pas travailler avec tant d'efforts; vous finirez par vous rendre malade. Je vois depuis plusieurs jours que vous êtes triste et mélancolique. Ne craignez rien, vous faites mieux et plus qu'on ne pouvait attendre de vous. M. Raemdonck est très-content, vous le savez bien. Allons, allons, quand on remplit consciencieusement son devoir, on doit avoir le cœur léger et joyeux; sans cela, le travail devient ennuyeux et pénible.

Le pauvre garçon retourna fort contrit à la maison; il considérait cette exhortation amicale comme un reproche indirect, car elle prouvait que le premier commis avait remarqué les sombres dispositions de son esprit, et peut-être y avait-il eu une faute dans ses écritures. D'ailleurs, Godelive ne répondait pas… Déjà six longues semaines s'étaient écoulées. Aurait-il jamais de ses nouvelles?… Peut-être était-elle dangereusement malade! peut-être était-elle morte! car, après une si courte absence, il n'osait pas douter de sa reconnaissance, de son fidèle souvenir.

Lorsque, triste et soupirant, il entra dans la ruelle, il poussa tout à coup un cri de surprise et de joie. Il vit de loin, sur le seuil de la porte, sa mère tenant à la main un papier qu'elle avait l'air de lui montrer.

Il bondit en avant, entraîna sa mère dans la maison et s'écria:

—Une lettre de Godelive?

—Oui, de Godelive ou de ses parents. Elle vient de France.

—Et que renferme-t-elle, mère?

—Tu sais, Bavon, que je ne sais pas lire l'écriture.

—Donne, donne, je la lirai pour toi… Elle est de Godelive même. Écoute, mère. Ah! je tremble d'impatience.

«Bonne madame Damhout…»

—Tiens, pourquoi m'appelle-t-elle madame, maintenant? s'écria Christine étonnée.

—Eh bien, c'est par respect, mère. D'ailleurs, en France, on appelle toutes les femmes «madame». Mais laisse-moi lire, ne m'interromps pas, je te prie.

«Bonne madame Damhout,

»Pardonnez-moi si je n'ai pas répondu plus tôt à votre lettre. Mon père l'avait reçue à la fabrique; et oubliée dans sa poche. Lorsque ma mère voulut raccommoder sa veste, elle l'a trouvée… Je vous remercie, ainsi que Bavon et M. Damhout, du plus profond de mon cœur, pour l'amitié que vous continuez à porter à la pauvre Godelive. Votre lettre nous a rendus si heureux, que, ma mère et moi, nous avons pleuré de joie, et béni Dieu de sa bonté envers vous. Pour ce qui me concerne, j'ai beaucoup de chagrin, car je pense sans cesse à vous tous; je pleure parce que je ne vous vois plus, et que je ne sais même pas si je vous reverrai jamais de ma vie. Mon père dit souvent qu'il ne retournera plus jamais au pays; car il y a ici du travail en abondance et le salaire est très-élevé. Ma mère n'a pas encore pu trouver d'atelier pour moi. Je travaille dans une fabrique et gagne six francs par semaine. Ah! si ma mère pouvait me trouver un atelier! Les gens qui travaillent dans la fabrique sont si grossiers et si mal élevés! Ils jurent et s'injurient, et, comme ces grossièretés me répugnent, ils se moquent de moi et me font souffrir. J'en suis devenue presque malade; mais maintenant cela va un peu mieux. Mon frère Baptiste a perdu l'œil gauche dans une rixe entre des ouvriers flamands et des ouvriers français. On se bat ici presque tous les jours. Que Bavon fera son chemin dans le monde et que vous deviendrez tous riches, c'est ce dont j'étais déjà convaincue quand j'étais encore tout enfant; mais, dans votre bonheur, vous penserez quelquefois à la pauvre Godelive, n'est-ce pas? Quoi que je devienne, ouvrière de fabrique ou couturière, je me rappellerai votre bonté pour moi avec une reconnaissance mêlée de respect. Mais soyez certains que, si Godelive vivait cent ans, elle prononcerait encore sur son lit de mort le nom de celui qui a appris à lire à la pauvre enfant malade, et de celle qui, comme une seconde mère, l'a conduite à l'école.

»Votre humble servante,

»GODELIVE WILDENSLAG.»

Bavon laissa tomber sa tête sur la table et se mit à pleurer; madame Damhout avait également les larmes aux yeux. Cependant, elle essaya de faire comprendre à son fils qu'il avait tort de s'affliger si fort. Qu'y avait-il donc de si malheureux dans le sort de Godelive? Elle était triste parce qu'elle devait vivre loin de son pays natal et loin de ses amis. Cela n'était-il pas naturel? D'ailleurs, Bavon pouvait être bien certain que les Wildenslag reviendraient un jour à Gand.

Mais telle n'était pas la raison de la tristesse du jeune garçon. Ce qui l'effrayait, c'était de savoir que Godelive travaillait dans une fabrique, au milieu de gens grossiers et brutaux, et c'était pour cela qu'il était inconsolable. Il craignait que Godelive, par le contact de ces gens ignorants, ne perdît sa modestie et la pureté de son cœur; ce qui serait, d'après lui, le plus grand malheur qui pût lui arriver. Sa désolation renfermait peut-être un sentiment d'égoïsme; mais il le cachait sous la compassion pour la compagne de sa jeunesse et soupira plusieurs fois avec un profond désespoir:

—Pauvre Godelive! pauvre Godelive!

Adrien Damhout revint à la maison. Bavon comprima son chagrin; car, en présence de son père, il n'osait pas épancher si librement les émotions de son cœur.

Après avoir causé pendant quelque temps de la lettre de Godelive, on résolut de lui écrire encore le même soir, pour la consoler et lui donner du courage. En outre, on mettrait, dans la lettre à elle adressée, une autre lettre pour sa mère, où l'on engagerait celle-ci à se hâter de chercher un atelier pour sa fille.

Lorsque ces deux lettres furent écrites, Bavon devint un peu plus tranquille. Il avait maintenant trouvé un moyen de parler avec Godelive; c'était en quelque sorte, comme si elle était encore présente; la preuve de sa reconnaissance, la certitude qu'elle pensait encore à leur douce amitié, lui faisait du bien au cœur. Avec ces pensées consolantes, le jeune homme se mit au lit, et son sommeil ne fut pas troublé.

Il attendit pendant des mois entiers une deuxième réponse de Godelive, mais il ne vint pas de nouvelles. On écrivit une autre lettre et même une troisième, mais ce fut en vain.

Bavon en conclut que le père Wildenslag détruisait les lettres. Comme on les adressait à la fabrique, attendu qu'on ne connaissait pas l'adresse des Wildenslag, il les recevait toujours à son ouvrage. La lettre dans laquelle Damhout pressait Godelive de quitter la fabrique avait probablement décidé Wildenslag à rompre toute relation entre son ménage et les Damhout. Peut-être les gens mal élevés au milieu desquels Godelive était condamnée à vivre avaient-ils déjà exercé sur elle une influence pernicieuse! peut-être sa mémoire s'était-elle obscurcie et avait-elle oublié ses anciens amis! Mais cela ne se pouvait, du moins pas si vite!

Un soir que Bavon causait avec sa mère, il lui échappa quelques paroles tristes, qui parurent surprendre madame Damhout. Ce qu'elle lui répondit pour le consoler fit monter le rouge de la honte au front de Bavon. Il balbutia quelques excuses et continua à réfléchir en silence; puis il prit un livre et évita ainsi la conversation, aussitôt qu'il remarqua que sa mère le regardait avec attention.

De l'amour?… Sa pitié serait de l'amour?… Il aimerait Godelive, autrement que comme une compagne de jeu, comme une sœur? Sa mère ne l'avait pas dit; mais pourquoi alors avait-elle parlé d'un secret penchant du cœur, d'un sentiment qu'il devait tâcher de dominer et de vaincre?

Dès ce moment, Bavon devint discret avec sa mère pour tout ce qui concernait Godelive. Chaque fois qu'elle prononçait le nom de la jeune fille, et cela n'arrivait plus souvent, il détournait la conversation. Cela n'empêchait pas qu'il ne fût triste au fond de l'âme et ne regrettât son amie absente.

Chaque fois qu'il rentrait à la maison, il espérait que sa mère lui montrerait une lettre; mais les mois s'écoulaient et l'on n'entendait plus parler de Godelive.

Le père Damhout avait bien rencontré un jour un ouvrier qui venait de France et qui lui avait donné des nouvelles des Wildenslag. Mais ses paroles n'étaient pas de nature à réjouir Bavon ni sa mère. D'après son dire, les Wildenslag gagnaient beaucoup d'argent, beaucoup trop d'argent même, car ils étaient connus pour les plus grands buveurs et les plus grands dépensiers de toute la ville. Ils étaient toujours en dispute avec tout le monde, et paraissaient trouver leur plaisir dans les rixes et les querelles. Revenir à Gand, c'est ce qu'ils ne feraient assurément pas, ils avaient pour cela beaucoup trop bonne vie en France. Quant à Godelive, il ne la connaissait pas; mais il savait que tous les Wildenslag, parents et enfants, travaillaient à la fabrique.

Malgré la tristesse constante qui pesait sur son esprit, Bavon accomplissait si bien ses devoirs dans son bureau, qu'il obtenait de plus en plus la faveur de M. Raemdonck et du premier commis. On avait déjà élevé ses appointements à six cents francs, et, comme son père continuait à travailler et que sa mère n'avait pas cessé de confectionner des blouses, il y eut bientôt tant d'aisance dans la maison, qu'on résolut de quitter la ruelle et d'aller demeurer dans une rue moins obscure.

Ils auraient déménagé beaucoup plus tôt si Bavon ne s'était efforcé de retarder cette résolution. Il ne cachait pas qu'il s'éloignerait avec regret des lieux où avait été son berceau, et où s'étaient passés les beaux jours de son enfance. Ne lui disaient-ils pas et ne lui répétaient-ils pas chaque jour combien sa mère l'avait aimé, et combien elle l'avait encouragé de ses efforts pour apprendre à lire? Tous les souvenirs de sa vie n'étaient-ils pas attachés à cette humble chambre?

Cependant, à la fin, il ne put plus résister à sa mère. On loua une jolie petite maison et l'on avait déjà commencé à y transporter les meubles.

On dîna pour la dernière fois dans l'ancienne demeure. Bavon était assis à table entre ses deux petites sœurs, en face de ses parents. Il ne parlait pas, il était très-mélancolique; ses yeux erraient parfois autour de la chambre comme pour dire adieu à ces murs qui avaient si souvent entendu les voix joyeuses des enfants.

Tout à coup un homme entra dans la chambre et cria à quelqu'un qui se trouvait au dehors:

—Oui, oui, je viens! Quelques minutes seulement. Va à la Chèvre bleue, chez Pierre Lambin. Je te retrouverai là.

Et, s'approchant de la table, l'homme saisit la main de Damhout et dit:

—Bonjour, Adrien. Je ne voulais pas être venu à Gand sans t'avoir vu. Tu as du bonheur, je le sais, et je m'en réjouis, car tu es un brave homme.

—Tiens, Étienne Geerts! s'écria Damhout, Il y a au moins quatre ans que je t'ai vu pour la dernière fois. Où es-tu resté?

—Je viens de France. On y trouve toujours beaucoup de travail.

—De France?

—Oui, de Wazemmes, près de Lille.

—De Wazemmes? s'écrièrent les parents et Bavon avec une joyeuse surprise.

—Pourquoi cela vous étonne-t-il? demanda Étienne.

—Et comment vont les Wildenslag? Ils demeurent aussi à Wazemmes, n'est-ce pas? demanda madame Damhout.

—C'est-à-dire, répondit l'autre, ils y ont demeuré quelque temps, d'après ce que j'ai appris des amis; mais ils sont partis de là pour Douai. Je les ai vus pendant huit ou dix jours, car j'ai travaillé pendant six mois à Douai. Mais, la semaine après mon arrivée, les Wildenslag en sont partis subitement. Les amis disent qu'ils ont accepté du travail pour une ville du milieu de la France, pour Rouen, peut-être; mais je ne le sais pas bien.

—Et les Wildenslag étaient toujours bien?

—Bien? Oui, beaucoup trop bien. Il vaudrait mieux pour eux souffrir un peu de misère. Il n'y a pas de plus grands vauriens au monde que ces Wildenslag. Si vous pouviez les voir maintenant, Adrien! Il ne font que boire et bambocher pendant la moitié de la semaine, et en outre les amis les évitent, car ils sont d'un caractère très-brutal et ne font que chercher noise à tout le monde.

Adrien et sa femme secouèrent la tête avec tristesse et sans rien dire.
Voyant que Geerts prenait la main de son mari pour lui dire adieu, madame
Damhout demanda:

—Ne pourriez-vous pas nous dire, Étienne, comment va Godelive Wildenslag?
Vous ne la connaissez peut-être pas?

—N'est-ce pas une fille maigre et délicate, avec des cheveux blonds et des yeux bleus vifs?

—Oui.

—Ah! je la connais bien; du moins, je ne l'ai que trop bien vue! Elle est encore pire que les autres. Tous les Wildenslag, grands et petits, sont des gens grossiers.

—Que voulez-vous dire, ô ciel?

—Figurez-vous, je viens dans la ruelle où demeurent les Wildenslag, pas pour eux, mais pour un ami, car je ne voulais pas avoir affaire à ces brutes. Savez-vous ce que je vois? Un tas de femmes, au milieu desquelles se trouvait la mère Wildenslag, en train de se disputer avec fureur. Tout à coup Godelive, le sabot à la main, s'élance hors de la maison et se met à frapper à droite et à gauche avec tant de violence, qu'il fallut la saisir à quatre pour s'en rendre maître. Les vilaines paroles qu'elle prononçait me rendirent honteux, quoique je n'aie pas peur d'une petite querelle. J'étais révolté de voir cette faible et délicate jeune fille, au visage frais et joli, parler un langage si grossier, et j'avais envie de donner quelques taloches à cette fille mal embouchée.

—Godelive? Mais cela n'est pas possible! dit madame Damhout avec un profond soupir. L'avez-vous vue réellement?

—De mes propres yeux. Peut-être était-elle hors d'elle-même parce qu'on attaquait sa mère… Maintenant, Adrien, portez-vous bien, et vous aussi, madame Damhout, jusqu'à ce que je revienne encore à Gand.

L'ouvrier sortit. Son départ fut suivi d'un moment de profond silence; les Damhout se regardaient, puis regardaient leur fils avec une douloureuse stupéfaction. Bavon paraissait irrité. Un feu sombre étincelait dans ses yeux et ses lèvres tremblaient.

Comme sa mère se disposait à lui adresser quelques paroles pour le consoler et disculper Godelive, le jeune homme se leva et dit avec force:

—Ma mère, mon père, ne me parlez plus jamais de Godelive. Je veux l'oublier, oublier toute mon enfance, pour ne plus penser à elle. Qu'une personne ignorante perde à ce point le respect d'elle-même, cela peut se comprendre; mais elle sait lire, elle est instruite, elle n'a reçu de vous, mère, que des leçons de vertu et de morale. Votre bonté, nos bienfaits, notre amitié, elle a tout oublié. Elle est doublement coupable. Oh! j'étoufferai avec effort son souvenir dans mon cœur. Mère, fais venir des ouvriers tout de suite, que tout soit porté dans notre nouvelle demeure. Je ne veux plus coucher ici, je ne veux plus mettre le pied dans la ruelle. Je t'en prie, que je trouve tout prêt quand je reviendrai à la maison; tu me rendras heureux. Adieu; je vais à mon bureau, je ne puis plus rester ici. Ce soir, je sonnerai à la porte de la maison de l'autre rue.

Il allait partir; mais, comme il remarqua que sa mère était inquiète et voulait le retenir, il lui dit d'une voix moins émue:

—Sois tranquille, mère, ce n'est que pour un moment; demain, je ne penserai plus à rien. C'est fini: j'avais du chagrin, mais maintenant je suis guéri, guéri pour toujours.

Il serra tendrement les mains de sa mère et sortit de la maison.

Ces fâcheuses nouvelles de Godelive parurent avoir délivré Bavon d'une préoccupation secrète, et, sous ce rapport, elles lui avaient réellement fait du bien. Comme si cet événement avait fait disparaître tout ce qu'il y avait encore en lui d'enfantin, son esprit devint plus sérieux, et il prit plus qu'auparavant la physionomie d'une personne posée, qui ne s'occupe que de choses utiles.

Dès ce jour, il travailla avec plus de zèle dans son bureau, et tous ses efforts tendaient à se rendre familières l'industrie et la direction de la fabrique.

M. Raemdonck et le vieux premier commis prenaient plaisir à le faire avancer. Le dernier surtout l'aimait beaucoup et se déchargeait sur lui d'une grande partie de sa besogne, afin de lui donner l'expérience de tout. Il ne lui cachait même pas qu'il le faisait avec une intention particulière.

—Je puis devenir malade, disait le premier commis; je puis avoir une autre place; mon oncle le tanneur peut mourir. Alors, j'hérite une fortune, et je vais vivre dans mon village natal. Je veux vous rendre capable de me remplacer au besoin dans mes travaux, s'il arrive que vous soyez assez âgé pour obtenir ma place chez M. Raemdonck.

Cette perspective fut un nouvel aiguillon pour Bavon. Avec le consentement de son maître, il emporta chez lui des livres de la bibliothèque, étudia la mécanique, suivit les inventions nouvelles, dessina, médita, et il avait déjà contribué à introduire dans les instruments de travail de la fabrique une amélioration qui rapportait de beaux bénéfices.

Ses appointements s'élevaient au chiffre de mille francs lorsqu'il atteignit sa dix-neuvième année.

Il ne parlait plus de Godelive ni de son enfance, et paraissait ne plus attacher de prix à ces souvenirs. Cependant, il y avait encore des moments où l'image de Godelive se dressait devant ses yeux, et où il pensait avec plaisir à la compagne de ses premières années. Non pas à Godelive, l'ouvrière de fabrique, qui s'était laissé entraîner à la grossièreté et à l'abaissement moral par les mauvais exemples; non, mais à la gentille petite Godelive, à la pure et naïve enfant qui avait grandi avec lui et qui avait partagé tous ses plaisirs et toutes ses espérances. Dans son travail opiniâtre, dans ses études constantes, il entendait parfois encore une petite voix argentine murmurer son nom; et son doux visage avec des yeux bleus brillants lui apparaissait encore de temps en temps, tel qu'il l'avait vue pour la dernière fois à la porte de la ville. Ce n'était là que des rêves qui n'avaient plus rien de commun avec la réalité, il le savait bien.

Le père Damhout avait plus d'une fois engagé son fils à faire prendre des renseignements sur les Wildenslag par M. Raemdonck ou par son premier commis, mais Bavon avait repoussé ces tentatives avec effroi, et sa mère lui avait donné raison.

En effet, que pouvait-il y avoir désormais de commun entre lui et Godelive? Il se sentait appelé à s'élever jusqu'à la bourgeoisie et à vivre parmi les gens comme il faut. Si les Wildenslag revenaient à Gand, ne serait-il pas honteux d'avoir vécu en ami et en frère avec des gens qui méritaient plutôt le mépris que l'estime du monde? Non, non, on ne pouvait plus lui parler des Wildenslag; ils l'avaient blessé dans sa sensibilité et il était aigri contre eux.

C'étaient pour ainsi dire les mêmes réflexions qui engageaient sa mère à étouffer ses propres souvenirs. Cinq ou six ans auparavant, elle avait bien pensé quelquefois que Bavon et Godelive étaient peut-être destinés à être unis par le mariage. Ce rêve lui avait même souri comme une chose possible; mais maintenant il y avait tant de distance entre Bavon et Godelive, qu'on ne pouvait plus penser, sans un secret sentiment de honte, à l'intimité passée avec les Wildenslag.

On finit donc par ne plus parler du tout de Godelive, quoique dans le cœur de Bavon et dans celui de sa mère s'éveillât un sentiment sans cesse renaissant de tristesse et de pitié pour la malheureuse enfant.

Bavon, qui approchait de sa majorité, se familiarisait sans relâche avec tout ce qui concerne le commerce et la fabrication du coton. Avec le consentement du premier commis, il passait une partie de la journée dans la fabrique même, non-seulement pour connaître la pratique du travail, mais aussi pour surveiller les ouvriers et soigner les intérêts de M. Raemdonck. Il remplissait ce dernier devoir avec tant de zèle et d'intelligence, que le premier commis, qui était fier de son élève, disait parfois à M. Raemdonck:

—Soyez certain que Bavon Damhout vous fait faire chaque année pour plusieurs milliers de francs de bénéfice. Les ouvriers l'aiment et l'estiment, et ils ont soin que rien ne soit brisé ou perdu, uniquement pour lui faire plaisir.

En effet, Bavon était très-affable et très-doux envers tout le monde, et son savoir et ses progrès étonnants étaient de nature à lui assurer la considération des ouvriers; mais ce n'était pas là la principale raison de leur affection pour lui.

Son propre père, leur vieux et brave camarade, était employé à filer, et le jeune homme devait souvent lui donner, comme à eux-mêmes, des ordres ou des indications. Cela eût pu avoir quelque chose de pénible, un vieux tisserand qui se voit donner des ordres, dans sa propre fabrique, par son jeune fils. Mais Bavon ne s'approchait de son père que la tête découverte, lui adressait la parole avec le plus grand respect, lui souriait et lui serrait si tendrement la main, que tous les ouvriers se sentaient touchés. Il ne leur en coûtait donc pas d'obéir à un fils d'ouvrier qui avait acquis le droit de commander par son expérience, et qui gagnait la respectueuse affection de chacun par sa douceur et par son respect pour son vieux père.

Bavon ne se contentait pas de ce qu'il y avait à apprendre pour lui dans la fabrique de M. Raemdonck. Il avait obtenu de son maître qu'il s'abonnât aux publications les plus nouvelles sur la fabrication et l'industrie; il suivait les cours publics du soir que de savants professeurs donnaient sur cette matière. Il visitait, chaque fois qu'il en avait l'occasion, les meilleures fabriques de Gand.

Il acquit ainsi insensiblement une profonde connaissance de tout ce qui concerne l'industrie du coton et ses perfectionnements.

Il était heureux, car tout le monde autour de lui l'appréciait et le chérissait… Cependant, son ciel n'était pas tout à fait sans nuages. Son père travaillait toujours à la fabrique! Le rêve du jeune homme n'était donc pas encore réalisé, le but de sa vie était encore loin de se trouver atteint. Il aurait bien voulu que son père cessât de travailler; mais ses parents et lui étaient habitués maintenant dans leur nouvelle demeure à un certain bien-être. On ne pouvait pas abandonner cette position pour reprendre un genre de vie moins aisé, et ses appointements seuls n'étaient pas suffisants pour subvenir aux frais de ménage. Ces réflexions étaient quelquefois pour lui les causes d'un chagrin passager… et, en outre, lorsqu'il était seul et se laissait aller à ses rêveries, ses pensées le ramenaient souvent aux beaux jours de son enfance. Alors, il sentait dans son cœur un vide, une insurmontable tristesse, un ver qui le rongeait doucement, il est vrai, mais qui ne voulait pas mourir.

Un matin que Bavon était entré dans son bureau et s'était mis à écrire en l'absence du premier commis, une servante vint l'avertir que M. Raemdonck désirait lui parler et l'attendait au salon.

Lorsqu'il se présenta devant le propriétaire de la fabrique, celui-ci le fit asseoir et lui dit:

—Monsieur Damhout, lorsque, sur la recommandation de M. le bourgmestre et d'après mon propre mouvement, je vous ai reçu dans mon bureau, j'espérais que vous vous montreriez reconnaissant de ma protection par votre application et votre zèle. Je ne me suis pas trompé; au contraire, vous m'avez pleinement satisfait et vous m'avez même procuré de grands avantages dans mes affaires. Votre amour pour vos parents m'a inspiré, en outre, une profonde estime et une véritable amitié pour vous. En un mot, vous êtes un brave jeune homme, et je suis extrêmement content de vous. Je sais que votre plus beau rêve, le but de tous vos efforts, est de délivrer votre père du travail et de récompenser votre mère de ses sacrifices passés par le bien-être et l'aisance. Le moyen de vous faire toucher ce but se présente en ce moment, et, quoique vous soyez très-jeune encore, je veux cependant vous prouver que j'ai confiance en votre expérience. L'oncle de mon premier commis est mort hier. M. Vremans donne sa démission et va demeurer dans son village natal. Vous sentez-vous capable d'être mon premier commis?

—Oh! monsieur, balbutia Bavon, si je n'en étais pas capable, je le deviendrais par reconnaissance pour votre extrême bonté.

—C'est que, mon ami, il y a des appointements de plus de trois mille cinq cents francs qui sont attachés à cette place; oui, de quatre mille francs avec quelques profits. C'est beaucoup pour un jeune homme de vingt-deux ans. Cette augmentation considérable ne vous sera-t-elle pas funeste? Vous êtes dans l'âge le plus dangereux.

—Éprouvez-moi, je vous en prie, monsieur, fût-ce durant une année entière, dit Bavon. Ce que vous m'offrez, c'est le bonheur que j'ai rêvé pour mes parents. Oh! si je me montre jamais indigne de cette générosité, chassez-moi, méprisez-moi: mais non, non, je ferai tous mes efforts et, si c'est possible, je vous prouverai que votre bienfait a doublé mes forces.

—Je vous crois, mon ami, l'amour filial sera votre ange gardien. Soyez donc mon premier commis, et que le noble but de votre vie soit atteint. Vous pouvez prendre quelqu'un du petit bureau pour écrire les lettres jusqu'à ce que nous ayons trouvé quelqu'un pour vous remplacer.

M. Raemdonck se leva et serra la main du jeune homme en lui disant:

—Je vous félicite, monsieur le premier commis; allez à la fabrique, maintenant, car vous brûlez sans doute d'impatience d'apprendre cette bonne nouvelle à votre père.

Bavon ne s'en allait pas: il restait debout et pensif devant son maître.

—Eh bien, avez-vous encore quelque chose à me dire? demanda celui-ci.

—Monsieur, je voudrais vous adresser une prière.

—Parlez, mon ami.

—Elle est assez singulière; mais vous êtes si bon pour moi!… Je désire que, pendant quelques mois, personne ne sache rien de ma position, pas même mes parents. Que l'on suppose du moins que mon traitement courant n'est pas augmenté.

—Quelle singulière idée est cela? s'écria M. Raemdonck avec étonnement.
Pourquoi ce mystère?

—C'est, monsieur, parce que je veux faire une surprise à mes parents, et, pour cela, il faut que je puisse épargner pendant quelque temps sans qu'ils le sachent.

—Quelle surprise?

—Je ne le sais pas encore, monsieur; un cadeau, quelque chose qui les rendrait heureux tout d'une fois. Je vous le dirai et vous demanderai votre bon conseil dès que j'aurai pris une décision à ce sujet… Et, si j'étais obligé de vous demander une avance sur mes appointements…?

—Ah! pour atteindre un si noble but, il ne faut pas m'épargner: ma caisse vous est ouverte, du moins tant que vous resterez dans des limites raisonnables.

Bavon, après avoir chaleureusement exprimé sa reconnaissance, sortit du salon et se rendit à son bureau. Il fit venir un aide du petit bureau et le mit immédiatement à l'œuvre. Il se prit à penser à ce qu'il avait dit à M. Raemdonck et à la surprise qu'il avait l'intention de faire à ses parents. Son projet était arrêté dans sa tête depuis bien des années; mais il n'avait pas osé le dire à son maître, dans la crainte qu'il ne vînt encore lui-même à changer d'idée. Après de longues réflexions, il persista cependant dans sa première résolution.

Au dîner, lorsqu'il se mit à table avec ses parents et ses sœurs, il raconta que le vieux premier commis avait donné sa démission parce que son oncle, qui venait de mourir, lui avait laissé une riche succession. M. Raemdonck était tout disposé à donner sa place à Bavon; mais, à cause de sa jeunesse, il voulait d'abord le mettre à l'épreuve pendant quelques mois.

Il fit briller ainsi aux yeux de ses parents l'espoir de le voir obtenir bientôt une augmentation considérable; et il ne leur cacha pas que, si ce bonheur lui arrivait, il ne souffrirait pas un instant que son père continuât à travailler. Il trouverait alors, dans l'élévation de ses appointements, les moyens de procurer à sa mère tout le bien-être possible et de lui permettre de vivre comme une véritable rentière. Il était si content et si joyeux, qu'il associa tout le monde à son bonheur.

Enfin il raconta que le neveu de M. Raemdonck, qui avait séjourné longtemps à Paris et qui s'y était marié depuis peu, allait venir demeurer à Gand. M. Raemdonck cherchait une maison pour son neveu. La maison ne devrait pas être grande, mais jolie et commode: il voulait la garnir de beaux meubles et l'approprier entièrement pour l'arrivée de son neveu et de sa jeune femme. Bavon en parlait parce que son maître l'avait prié de chercher, parmi les maisons à louer, celles qui pourraient convenir à son neveu, et le jeune homme, qui n'avait pas beaucoup de temps, engagea sa mère à aller se promener un peu dans les plus belles rues, pas loin de la fabrique, pour voir s'il n'y avait pas de maisons convenables à louer.

Le soir même, en revenant de la fabrique, sa mère lui apprit qu'il y avait de jolies maisons bourgeoises à louer dans la rue Maguelonne, dans la rue Lange-Meere et dans la rue de la Croix, près de l'église Saint-Bavon. Cette dernière était peut-être un peu petite, mais elle était de construction moderne, et l'écriteau annonçait qu'il y avait un jardin.

Deux jours après, Bavon apporta à sa mère les remercîments de M. Raemdonck, qui avait trouvé à son gré la maison située dans la rue de la Croix, près de l'église Saint-Bavon, et l'avait immédiatement louée.

Depuis lors, Bavon parla souvent encore de cette maison; il vantait le luxe des meubles que son maître y faisait placer et l'arrangement plein de goût de toute la maison. M. Raemdonck l'y avait déjà mené deux fois et lui faisait l'honneur de le consulter sur l'ameublement et sur la disposition du jardin.

Les descriptions répétées du jeune homme éveillèrent la curiosité de sa mère à tel point, qu'elle exprima le désir de voir la belle maison à l'intérieur. Bavon promit d'en demander la permission à son maître; mais il fallait encore attendre quelques semaines, jusqu'à ce que la demeure des nouveaux mariés fût entièrement en ordre.

Enfin, un samedi soir, il montra tout joyeux une grande clef et annonça que M. Raemdonck leur permettait de visiter la maison du haut en bas, et même de passer l'après-dînée entière dans le beau jardin: il y apprêterait une bonne bouteille de vin et il invitait Bavon à la vider avec ses parents à sa santé. C'était le lendemain dimanche: dès qu'on aurait dîné, on se rendrait dans la maison de la rue de la Croix pour y passer une heure ou deux. Ce serait une véritable fête.

En effet, le lendemain, à peine se donna-t-on le temps de dîner, tellement les sœurs étaient impatientes. On se dirigea en causant gaiement de ce qu'on allait voir du côté de Saint-Bavon. Quand on fut arrivé dans la rue de la Croix, on s'arrêta devant la maison pour contempler la façade. Il y avait un petit balcon où des fleurs de différentes couleurs s'entrelaçaient en guirlandes. Il y avait aussi des fleurs devant les fenêtres, ce qui fit faire à la mère Damhout la remarque qu'elle avait toujours eu une sorte de prédilection pour ces clochettes d'un rouge de corail.

Lorsque la porte fut ouverte, Bavon dit à ses sœurs, qui voulaient ouvrir tout de suite les portes des chambres:

—Non, non, pas ainsi! le plus beau pour la fin, sinon nous n'aurions pas grand plaisir de notre visite. Allons d'abord au jardin; notre mère aime tant les fleurs!

—Et moi donc! interrompit Adrien Damhout; lorsque j'étais plus jeune, mes parents demeuraient à Ludeberg. Nous avions un petit jardin pour lequel j'oubliais le boire et le manger. Pendant toute l'après-midi, le dimanche, j'étais à l'œuvre et j'avais les plus belles giroflées et les plus beaux œillets de tout le voisinage.

Ils entrèrent dans le jardin: il n'était pas très-étendu, mais les sentiers y serpentaient gracieusement; le soleil versait ses rayons caressants sur une partie du sol, et il y avait une telle abondance de fleurs, que les petites filles s'élancèrent en avant, les mains étendues, et se mirent à crier:

—Ah! qu'il fait beau et frais ici, et quelle bonne odeur!

Bavon, plus calme en apparence, se promenait avec ses parents dans les sentiers, leur montrait les fleurs, cueillait pour eux celles qui répandaient le meilleur parfum, et les conduisit ainsi sous un berceau de verdure, où ils s'assirent en riant pour jouir un moment à leur aise de la vue du jardin.

Là, il y avait sur la table un pot en porcelaine avec du tabac, et à côté quatre ou cinq longues pipes hollandaises.

—Tiens! murmura Adrien étonné, je savais que M. Raemdonck fume quelquefois un cigare; mais il est vrai que, comme on le dit, beaucoup de messieurs fument la pipe chez eux.

—Vous ne comprenez pas, père, remarqua Bavon; M. Raemdonck a fait mettre là le tabac et les pipes pour que vous puissiez y fumer à votre gré.

—Impossible, Bavon.

—Il me l'a dit lui-même, père. Vous devez fumer pour lui faire plaisir.

—Quelle bonté! Alors, je me risque; car le tabac paraît très-bon. Deux ou trois bouffées… rien que pour contenter notre généreux maître.

Il alluma sa pipe, fit monter la fumée en petits nuages jusqu'à la verdure de la voûte et dit alors en souriant, et d'un air joyeux:

—Excellent tabac! Que les gens riches sont heureux! Tenez, comme cela, sur ce banc, le visage tourné vers ce beau jardin et la pipe à la bouche, je voudrais passer ma vie.

—Vous vous trompez, cher père, repartit Bavon. Il y a encore quelque chose que vous feriez.

—Oui, aller à la pêche, n'est-ce pas? J'aime beaucoup cela, en effet; cela me servirait à varier un peu mes amusements.

Pendant ce temps, les petites filles se plaisaient à comparer les fleurs entre elles, et discutaient sur leur beauté et leur parfum.

Le père Damhout déposa sa pipe en disant qu'il la reprendrait plus tard; car sa femme était impatiente de visiter la maison.

Bavon les conduisit d'abord dans une couple de chambres qui étaient très-bien ornées, mais qui n'offraient rien de particulier. Dans la cuisine, la femme Damhout admira le beau fourneau luisant et les chaudrons étincelants, les pots et les poêles à frire, qui s'étalaient le long des murs.

Dans la cave, il y avait un tonneau de bière sur son chantier; un bac maçonné contenait un certain nombre de bouteilles de vin, et il s'y trouvait même un grand pot de grès, qui contenait assurément une provision de beurre.

Cela fit dire aux Damhout que M. Raemdonck n'avait rien oublié, et que son neveu trouverait tout prêt, absolument comme s'il avait lui-même occupé la maison depuis longtemps.

Au grenier, sur des cordes à sécher, on avait étendu quelques filets de pêche de formes diverses, tout neufs et fabriqués avec beaucoup de soin. Le père Damhout, qui était connaisseur, les prit en main, essaya la solidité du fil et murmura en lui-même:

—Heureuses gens, ils ont tout ce que leur cœur peut désirer!

—Maintenant, au salon, à la plus belle chambre! cria Bavon. Là, vous verrez des choses autrement belles; et nous allons y boire, à la santé de M. Raemdonck, l'excellente bouteille de vin qu'il a donnée pour nous.

Lorsque Bavon ouvrit le salon en question, tous poussèrent un cri d'admiration. Tous les meubles étaient en bois de mahoni massif; les gravures dans des cadres dorés, suspendus aux murs; un mœlleux tapis à fleurs rouges sur le parquet; une pendule dorée et des candélabres assortis sur la cheminée; des chaises rembourrées et des fauteuils à dossier qui tendaient leurs bras capitonnés et semblaient dire: «Je suis si commode, venez, reposez-vous sur moi.» C'est ce que firent les petites filles d'abord et les parents ensuite; mais Bavon prit sa mère par le bras et lui montra une petite table dont la tablette, pouvait se lever. Sous cette tablette, dans un petit coffre, on voyait briller une quantité d'objets en acier destinés à la couture et à la broderie, qui éblouirent les yeux de madame Damhout et de ses petites filles.

—Maintenant, le verre de vin à la santé de… de… nous allons voir…
À table!

Il ouvrit une armoire, y prit une bouteille et des verres et versa le vin. Chacun voulut saisir son verre pour boire en l'honneur de M. Raemdonck; mais Bavon les retint.

—Attendez un moment, dit-il, il y a aussi quelque chose à manger. Voilà un gâteau d'amandes que M. Raemdonck n'a pas donné, et ce n'est pas non plus à sa santé que nous allons boire d'abord…

—Qu'est-ce que cela? s'écria Amélie, la fille aînée; ces lettres en sucre sur le gâteau? Sais-tu, mère, ce qu'on y lit?

—Ah! ah! vive Christine, notre bonne mère! s'écria Bavon en levant son verre. C'est aujourd'hui sa fête! Puisse-t-elle vivre longtemps, longtemps!

Et tous les autres répétèrent en chœur:

—Puisse-t-elle vivre longtemps, longtemps!

—Quelle singulière idée de Bavon de te fêter dans cette maison, s'écria
Amélie. C'est bien drôle!

—Et maintenant, mère, dit le jeune homme d'un ton solennel et les yeux pleins de larmes d'attendrissement, maintenant, celui qui te doit tout, son instruction, son bonheur, son avenir, va te faire un cadeau, auquel il a rêvé depuis son enfance, à toi et au pauvre ouvrier de fabrique, qui a souffert et qui s'est épuisé pour son fils! Tu as vu cette maison, ce jardin, ces fleurs, ces filets? Tout cela t'appartient. J'ai loué la maison, j'ai acheté les meubles. Tu demeureras ici; mon père ne travaillera plus; il fumera sa pipe, soignera les fleurs et ira pêcher. Nous sommes riches, je suis premier commis, je gagne quatre mille francs! Dieu soit béni de m'avoir permis de récompenser ton amour. Père, mère, mettez-vous à votre aise, vous êtes chez vous!

Madame Damhout était si profondément touchée, qu'elle s'appuya sur la table pour ne pas tomber; mais elle se releva, sauta au cou de son fils et le pressa sur son cœur maternel avec une tendresse fiévreuse. Damhout, muet de stupeur, versait des larmes de joie; les petites filles battaient des mains et dansaient avec ivresse.

Le soir, Bavon, assis à côté de sa mère, était silencieux et triste. Il lui dit qu'il était très-fatigué; mais madame Damhout voyait bien qu'il avait autre chose dans l'esprit.

Elle murmura enfin d'une voix contenue:

—Bavon, tu songes à quelqu'un. Moi aussi, mon fils. Lorsqu'on est heureux, n'est-ce pas, on voudrait que tous ceux qu'on a aimés le fussent aussi?

—Oui, mère, répondit-il, l'homme n'est pas toujours maître de ses pensées; mais ce n'est rien. C'est un souvenir de mon enfance qui surgit dans mon cœur malgré moi.

Un dimanche, à la nuit tombante, une femme déjà âgée et une jeune fille sortirent de l'étroite ruelle où les Damhout avaient demeuré jadis. Leurs vêtements déguenillés, leur pas incertain et leur appréhension visible, tout en elles témoignait non-seulement d'une grande misère, mais aussi d'un profond découragement. Elles marchaient lentement, silencieuses et la tête baissée, le long des maisons, comme écrasées sous un sentiment de honte ou de frayeur secrète.

Il y avait, cependant une différence remarquable dans leur aspect. Tandis que la femme, comme une personne depuis longtemps habituée à la pauvreté, était, pour ainsi dire, couverte de haillons, la fille avait probablement fait tous ses efforts pour cacher, autant que possible, les signes extérieurs de la misère. Ses vêtements, bien que très-usés, étaient d'une extrême propreté; et son bonnet, quoique rapiécé et recousu, était aussi blanc que la neige.

Lorsqu'elle levait par hasard la tête pour éviter un passant, on la regardait avec surprise, comme si l'on était étonné de trouver de pareils traits sous ces misérables habillements.

En effet, la pauvre fille était très-jolie; dans ses yeux bleus, quoique maintenant obscurcis par le chagrin, brillait une étincelle d'intelligence et de sensibilité; ses joues étaient fraîches et son front d'un blanc de lis. En outre, il y avait dans la coupe de ses habillements, dans l'élégance de ses formes et dans la modestie de son allure, quelque chose de particulier qui ne permettait pas de douter que la jeune fille n'eût reçu une bonne éducation.

Quelque douloureux événement avait précipité cette malheureuse d'une position plus élevée dans une misère si profonde, qu'on devait la prendre, elle et sa compagne, pour des femmes qui demandent leur pain à l'aumône.

Sans échanger une parole, elles avaient atteint le bas Escaut et s'approchaient du pont de la Vigne. La femme dit d'une voix altérée:

—Aie bon courage, mon enfant. Tu vas si lentement, as-tu peur?

—Oui, mère, je ne sais pas, mon cœur bat avec angoisse, soupira la jeune fille.

—Ô ciel! crains-tu que les Damhout ne repoussent notre prière? Cela me fait trembler. Hélas! qu'adviendrait-il donc de nous?

—Madame Damhout nous aidera, mère; il ne faut pas en douter. Un cœur comme le sien ne peut pas rester insensible à notre malheur; et, lorsque, les larmes aux yeux, j'invoquerai son affection d'autrefois pour la pauvre Godelive…

—Sans doute; et, puisqu'ils sont encore plus riches qu'on ne nous l'avait dit à Lille… Ah! Godelive, la tentative que nous allons faire est bien pénible, surtout pour toi, je le sais; mais la faim est une impitoyable nécessité.

—Les Damhout sont riches, très-riches! répéta la jeune fille d'une voix sourde, dont le tremblement étrange surprit sa mère.

—Mais c'est tant mieux, Godelive, dit-elle. Dieu soit loué de leur avoir donné les moyens de nous venir en aide!

—Aller demander l'aumône, mère! aux Damhout! moi, la petite Godelive qu'ils ont aimée si tendrement, qui osait faire avec eux des rêves d'avenir! Ô ma belle enfance, avec quels reproches vous vous dressez devant mes yeux! Mendiante! Godelive une mendiante!

—Non, mon enfant, ne sois pas si sévère pour toi-même. Nous venons demander assistance, c'est vrai; mais nous ne sommes pourtant pas des mendiantes.

Elles passèrent devant l'église Saint-Bavon. La jeune fille paraissait poussée par une force secrète vers la petite porte du temple, et s'était retournée à moitié, peut-être sans le savoir.

La femme la retint et dit:

—Mais, Godelive, que fais-tu? Nous devons aller tout droit; la rue de la
Croix est là-bas.

—La honte, l'effroi, mère; mon âme veut prier et demander des forces; car, maintenant que nous approchons de l'endroit où je tendrai ma main suppliante à… à madame Damhout, tout mon courage m'abandonne.

—La nuit tombe, Godelive; nous ne pouvons pas attendre jusqu'à ce qu'il fasse tout à fait noir. Viens, mon enfant, c'est un moment pénible, en effet; mais il sera bientôt passé. Nous viendrons ici, près du saint sépulcre remercier Dieu de sa miséricorde, ou… ou verser des larmes de désespoir sur le même banc où nous nous sommes agenouillées tant de fois. Viens maintenant, cela ne durera pas longtemps.

Elles poursuivirent leur chemin jusque dans la rue de la Croix, où elles se mirent à regarder autour d'elles pour reconnaître la maison qu'on leur avait décrite dans la ruelle. Comme il faisait à moitié obscur, elles ne parvinrent pas à trouver tout de suite ce qu'elles cherchaient. Enfin, la femme dit:

—C'est là, Godelive. Cette jolie porte ronde, ce balcon! Quelle belle maison! Que les Damhout doivent être heureux! Ils le méritent aussi, n'est-ce pas? Ah! puissent-ils exaucer notre prière! Il y a déjà de la lumière dans la chambre du rez-de-chaussée. Godelive, prends courage, mon enfant; jette-toi aux pieds de madame Damhout, conjure-la par les bontés qu'elle a eues pour toi; elle nous sauvera, sois-en sûre.

—Oui, mère, la lutte est finie, je sens que j'ai repris un peu de force.

Comme elles approchaient de la maison, Godelive vit, à travers les carreaux, qu'un homme, un monsieur, se tenait dans l'appartement éclairé. Quoiqu'il tournât le dos vers la rue, cette vue la frappa d'une incompréhensible frayeur; mais, au même instant, le monsieur fit un mouvement et se tourna vers la fenêtre, de façon que la jeune fille put reconnaître son visage.

Elle poussa un cri étouffé, se mit à trembler sur ses jambes et s'appuya contre la muraille pour ne point tomber.

Elle vit sa mère étendre la main vers la sonnette. Elle s'élança en avant, écarta de la porte sa mère stupéfaite, la conduisit, par une sorte de violence fiévreuse, du côté sombre de la rue, et cacha en pleurant son visage dans la poitrine de madame Wildenslag, tandis qu'elle s'écriait:

—Mère, mère, il est là!

—Qui?

—Bavon.

—Eh bien, Dieu soit loué! il exhortera sa mère à la miséricorde envers nous. Viens, surmonte la honte…

—Impossible, ma mère, sanglota la jeune fille. Oh! épargne-moi cette souffrance, cette humiliation, ce désespoir; demander l'aumône en sa présence, à lui, hélas! mon cœur se brise, je m'évanouirais à ses pieds, peut-être j'en mourrais!

—Veux-tu donc que j'aille seule?

—Je te bénirai et je t'en serai reconnaissante toute ma vie, chère mère.
L'idée seule de lui tendre la main me remplit d'une angoisse mortelle.

—Mais ils t'aiment plus que moi; et s'ils repoussent ma prière parce que tu n'es plus avec moi?

—Alors, répondit la jeune fille avec une agitation extrême, alors, j'étoufferai toute honte et toute sensibilité dans mon cœur. J'irai à lui, je me prosternerai à ses pieds, j'embrasserai ses genoux, je les arroserai de mes larmes. Oh! il nous donnera plus que ce qu'il nous faut, mais quelque chose sera mort en moi! C'est égal, je me soumettrai, je me sacrifierai, pour racheter la honte et sauver notre honneur.

—Eh bien, je suis plus endurcie que toi contre la honte; j'essayerai.

Godelive joignit les mains et dit d'un ton suppliant:

—Ô ma mère! aie pitié de moi. Ne prononce pas mon nom en sa présence, cache-lui que je suis venue avec toi, ne lui parle pas du tout de moi. Je vais m'agenouiller devant le saint sépulcre dans l'église Saint-Bavon. Avec quelle ferveur je prierai! Dieu te protégera! Dans sa grâce infinie, il m'épargnera peut-être le fatal sacrifice de ma dignité, l'unique bien dont la conservation me donnait des forces et me permettait de lutter contre l'affreuse amertume de ma vie. Va, mère, j'attendrai avec angoisse devant le saint sépulcre. Ne me nomme pas, ne me nomme pas!

En murmurant ces dernières paroles, elle s'éloigna rapidement dans la direction de Saint-Bavon.

La femme la suivit un instant des yeux, secoua la tête et se dit à voix basse, en traversant la rue:

—Je le craignais. Pauvre Godelive! Elle est doublement malheureuse. Je comprends que son cœur saigne cruellement… Sans cela, elle ne me laisserait pas aller seule, elle qui, par amour, par bonté, sacrifierait sa vie pour détourner de moi la douleur d'une humiliation. Eh bien, j'aurai du courage pour deux. Affront, honte, salut ou joie, qu'est-ce qui m'attend là dedans, ô ciel?

Elle sonna, et dit à la servante qui vint lui ouvrir qu'elle désirait parler à M. Damhout.

La servante, qui était dans la demi-obscurité, ne remarqua sans doute pas ses mauvais habits, car elle ouvrit la porte de la chambre vers la rue, et l'introduisit auprès d'un jeune monsieur qui lisait, assis devant une table.

Il leva la tête et considéra avec une surprise désagréable cette femme mal vêtue. Il lui dit sans se lever:

—Vous venez demander de l'ouvrage dans la fabrique, madame? Présentez-vous demain matin au bureau, je verrai s'il y a de la place pour vous. Maintenant, je ne puis pas vous l'assurer.

—Je voudrais parler à M. Damhout, balbutia la femme.

—M. Damhout, c'est moi-même.

—Non, à votre père ou à votre mère, monsieur.

—Ils sont allés passer la soirée chez des amis, à l'autre bout de la ville. Vous ne pourrez pas les voir aujourd'hui; revenez demain avant midi.

—Hélas! soupira la femme, moi qui arrive de France et qui dois partir demain de bon matin!

—De France? vous venez de France? murmura Bavon en regardant la femme en plein visage avec une agitation croissante.

—Vous ne me reconnaissez pas, monsieur? En effet, vous étiez encore jeune, et la longue adversité vieillit les gens avant le temps.

—Madame Wildenslag! Vous seriez la mère de…? la femme de Jean…? Lina
Wildenslag? Impossible! Vous avez donc été malade?

—Malade et malheureuse, monsieur.

Le jeune homme avait peine à se contenir; il s'était levé et avait fait un mouvement pour lui tendre la main; mais un nouveau regard jeté sur ses misérables vêtements, le souvenir de la conduite des Wildenslag, le retinrent, et il se laissa retomber sur sa chaise.

—Vous devrez attendre jusqu'à demain, à moins que vous ne vouliez me confier à moi-même ce que vous avez à leur dire, répondit-il.

—Je venais me jeter à leurs pieds et implorer leur secours, monsieur. Nous sommes dans une terrible détresse; nous n'avons plus d'autre ressource que la générosité de vos parents. Sans doute, dans notre misère, nous n'avons pas le droit de nous souvenir de l'amitié qu'ils nous ont accordée autrefois, et que nous ne méritions pas; mais ils pardonneront à des gens profondément malheureux d'oser encore espérer en la charité de votre bonne mère.

—Une aumône! s'écria Bavon comme terrifié.

—Plus qu'une aumône, monsieur, nous sauver de la honte.

—Je ne vous comprends pas, dit-il avec méfiance. Où sont donc vos fils, vos filles, votre mari? Ils gagnaient beaucoup d'argent.

—Mon mari est mort, monsieur. Mes fils… l'un est soldat en Afrique, un autre demeure à Rouen, un troisième à Mulhouse. Ils ont des enfants et ne pensent plus à leur pauvre mère. Un seul, le plus jeune, est avec nous… avec moi, à Lille. C'est pour lui, monsieur, que je viens implorer le secours de vos parents. Il avait obtenu du travail dans le magasin d'une fabrique. Hier, on l'a envoyé porter un paquet au chemin de fer. Le malheureux s'est arrêté en route dans un cabaret; il s'y est oublié avec des camarades, et a perdu le paquet qu'on lui avait confié. Le maître de la fabrique prétend que mon fils a volé le paquet et l'a vendu. Il veut le faire arrêter par les gendarmes, et condamner comme voleur à cinq années de galères. Ah! monsieur, nous avons peut-être mérité notre misère par une vie de désordre et de dissipation. Le malheur me le dit; cependant, nous restons honnêtes, et mon pauvre fils n'est pas coupable d'autre chose que d'une grande négligence. Au fond, c'est un bon garçon; il a un cœur sensible, il respecte sa mère. Que la pauvreté reste notre lot, je la supporterai patiemment comme une juste punition; mais le déshonneur d'une condamnation! mon fils aux galères! Je suis mère et je ne survivrais pas à un pareil coup, et mon…. Oh! monsieur, vous pouvez nous sauver avec si peu de chose, du moins avec si peu de chose pour vous qui êtes riche! Le maître de la fabrique veut bien tout oublier et accepter sa justification, si demain avant midi nous lui rendons le paquet ou cent francs! Pour vous, ce n'est presque rien; pour nous, c'est plus que la vie. Laissez-vous toucher par mes larmes, ayez pitié de gens qui, malgré l'éloignement et l'adversité, n'ont pas passé un seul jour sans songer avec reconnaissance à vos parents.

Elle tomba à genoux au milieu de la chambre et tendit vers le jeune homme ses mains tremblantes.

Celui-ci ne pouvait rester maître de son émotion, quelques efforts qu'il fît pour y parvenir. Il alla à elle et la releva en disant:

—Calmez-vous, madame; je comprends votre anxiété et votre malheur. Cent francs peuvent vous sauver, dites-vous? Consolez-vous, je vous les donnerai. Asseyez-vous sur cette chaise, j'ai quelque chose à vous demander. Vous parliez de vos fils… mais vos filles?

—Mes filles? bulbutia la femme Wildenslag avec embarras.

—Oui, vos filles, que leur est-il arrivé?

—Monsieur, elles demeurent bien loin en France. Elles sont mariées.

—Mariées! s'écria Bavon avec une profonde angoisse dans le regard.

Il regarda pendant quelque temps avec un mécontentement visible la femme effrayée, qui courbait la tête sur sa poitrine et demeurait sans parole.

—Oui, je vous aiderai, ne craignez rien, répéta-t-il; mais, si ma compassion pour votre douleur maternelle ne m'avait pas vaincu, je serais resté insensible à vos supplications. Bien plus, je me serais vengé sur vous, et vous aurais fermé impitoyablement la porte; car vous, madame, vous avez, sans le savoir, empoisonné ma vie et troublé mon bonheur.

—Moi, monsieur? Vous vous trompez assurément.

—Non, je ne me trompe pas. Ma mère avait déposé dans le cœur de votre Godelive les germes de la vertu et du sentiment du devoir. Moi, enfant encore innocent, j'avais partagé avec elle les premières notions de l'instruction; de l'instruction qui devait la préserver de l'abaissement moral et de la perversité du cœur. Vous, sa mère, qu'avez-vous fait de votre bonne et pure Godelive? Vous l'avez envoyée dans une fabrique, pour qu'elle vous rapportât de l'argent; vous avez exposé cette tendre fleur au rude contact de gens grossiers…

—Monsieur, monsieur, ce n'est pas vrai! s'écria madame Wildenslag en frémissant.

Mais Bavon, tout hors de lui, l'interrompit et continua:

—Laissez-moi parler jusqu'au bout; c'est la dernière fois que son nom sortira de ma bouche. Je le répète avec indignation, qu'avez-vous fait de votre pauvre Godelive? Ah! il est inutile de répondre, puisque, au bout de deux ans, on la surprend dans une ruelle de Douai, le sabot à la main, se battant, injuriant et prononçant des paroles qui firent reculer de dégoût un simple ouvrier de fabrique. Voilà ce que vous avez fait de votre pauvre Godelive. Maintenant, elle est égoïste, insensible, et il n'y a plus en elle aucune délicatesse; maintenant, elle hait sans doute la mère qui a vendu pour un peu d'argent la pureté de son âme.

—Oh! non, non, monsieur, ayez pitié de moi. Godelive est la seule de mes enfants qui m'aime encore véritablement, mon seul soutien dans le malheur!

—Soit, madame; peut-être un bon sentiment a-t-il survécu en elle; peut-être vous a-t-elle pardonné le mal que vous lui avez fait; mais, moi, je ne vous le pardonne pas, je ne puis pas vous le pardonner… Tenez, voici les cent francs que vous demandez. Allez maintenant, et puisse Dieu ne pas vous punir plus longtemps de votre fatale erreur à l'égard de votre enfant.

En prononçant ces mots, il avait plongé la main dans un tiroir de son pupitre et compté cinq pièces d'or sur la table.

Madame Wildenslag contempla l'argent avec des yeux hagards, et ses lèvres tremblantes murmurèrent:

—Oh! Dieu! si je pouvais repousser ce secours! Mais non, l'honneur de mon fils, l'honneur de ma pauvre Godelive… Je dois courber le front comme une esclave sous une criante injustice, entendre accuser de bassesse, de perversité du cœur, mon angélique enfant… Ah! le courage me manque. Je succombe…

Elle se laissa tomber sur une chaise et se mit à pleurer amèrement.

—Une criante injustice? répéta Bavon étonné de ces exclamations. Mes reproches, si sévères qu'ils soient, ne sont-ils pas fondés?

—Ils sont faux, entièrement faux! s'écria madame Wildenslag à travers ses larmes. Qui a été assez lâche pour venir vous dire qu'il a vu ma Godelive se battre et proférer de grossières injures?

—C'est Étienne Geerts, qui l'a vue à Douai frapper avec ses sabots qu'elle tenait à la main.

—Ah! je me souviens de cette triste affaire; ce n'était pas Godelive, c'était sa sœur Thérèse, qui lui ressemble en effet, du moins par les traits du visage. Godelive, monsieur! jamais une vilaine parole n'est tombée de ses lèvres; elle a été maîtresse d'école; elle a de l'esprit, elle est bonne comme un ange, et son cœur est encore aussi pur que lorsque vous lui appreniez à lire.

—Ciel! que dites-vous, madame! balbutia Bavon saisi par le doute. Et elle est mariée?

—Et elle n'a jamais permis, monsieur, qu'un homme la regardât sans respect. Et elle n'est pas mariée.

—Mais expliquez-vous, vous me faites mourir d'impatience. Dites-moi, je vous en supplie, quel a donc été le sort de la pauvre Godelive pendant ces huit longues années?

—Eh bien, je comprimerai ma douleur, dit madame Wildenslag en levant la tête. Pour défendre ma noble enfant, ma bonne Godelive, je trouverai du courage et des forces. Écoutez, monsieur, vous apprendrez quel a été notre sort et le sien depuis que vous nous avez dit un douloureux adieu à la porte de la ville. Nous allâmes à Wazemmes, près de Lille, et y trouvâmes beaucoup de travail et un bon salaire. Comme mes efforts pour faire recevoir Godelive dans un atelier de couture ne réussirent pas, son père la fit aller à la fabrique. La pauvre enfant ne put pas s'y habituer et tomba malade de chagrin. Elle fut longtemps avant de reprendre quelques forces; alors, pour gagner quelque chose, elle commença chez nous une petite école pour apprendre à lire aux enfants des Flamands nos voisins.

—Et nos lettres, pourquoi les avez-vous laissées sans réponse?

—Vos lettres? Nous n'en avons reçu qu'une, et Godelive y a répondu.

—Nous en avons encore écrit trois autres.

—Je ne sais rien de cela, monsieur.

—Votre mari les recevait à la fabrique. Les aurait-il gardées ou détruites?

—C'est possible, monsieur; il croyait qu'il valait mieux pour Godelive n'avoir plus de relations avec des gens beaucoup au-dessus de notre état; car nous savions par une personne de Gand que vous étiez devenu commis chez M. Raemdonck, et Godelive disait toujours que vous ne manqueriez pas de devenir riche.

—Et pourquoi Godelive ne nous écrivait-elle pas pour avoir de nos nouvelles?

—Nous, pauvres et humbles ouvriers de fabrique? Et cependant, j'ai souvent engagé Godelive à vous écrire. Mais elle n'osait pas, il y avait trop de distance entre vos parents et nous.

—Continuez, madame, je ne vous interromprai plus.

—Ah! notre histoire est courte, monsieur, reprit madame Wildenslag. Mon mari et mes fils menaient une vie de désordre. Ils restaient souvent la moitié de la semaine sans travailler, de sorte qu'ils se virent interdire l'accès de beaucoup de fabriques. Nous partîmes tous ensemble pour Rouen. Là, Godelive tint encore une école chez nous et y instruisit les enfants des ouvriers français; car, à force d'entendre parler le français, elle avait fait des progrès rapides dans cette langue. Elle avait beaucoup à souffrir de la brutalité de ses frères et de la jalousie de ses sœurs, parce qu'elle était toujours convenablement habillée, que tout le monde l'estimait, et qu'on la citait comme un modèle de politesse et de bonnes manières. Une dame de la ville lui procura enfin une bonne place de sous-institutrice dans un pensionnat de jeunes demoiselles. Elle y resta deux années entières, ne retenant de son traitement que ce qui lui était absolument nécessaire pour s'acheter les vêtements dont elle avait besoin pour être habillée à peu près comme les autres institutrices. Elle nous donnait tout le surplus pour nous venir en aide, car son père était devenu malade, et la plupart de mes autres enfants, mariés ou non mariés, étaient allés demeurer séparément, et les deux garçons qui restaient avec nous nous donnaient moins de leur salaire que le coût de leur nourriture et de leur entretien. Le mal de mon mari empirait insensiblement; c'était une maladie de langueur qui épuisait chaque jour ses forces et nous faisait craindre qu'il ne guérît plus. Alors, il arriva un événement qui devait nous plonger dans la plus affreuse misère. Un de mes fils, qui depuis s'est engagé et est parti pour l'Afrique, un brutal, un bambocheur fini, avait été déjà plusieurs fois, à la honte de la pauvre Godelive, sonner à la porte de son pensionnat pour lui demander de l'argent. Cela déplaisait fort à la directrice de l'établissement; cependant, par affection pour Godelive, on avait pris patience. Mais, un jour, mon mauvais sujet de fils, aveuglé par la boisson, pénètre violemment dans le pensionnat, et, là, à force d'injures et de menaces, veut contraindre sa sœur à lui donner une grosse somme d'argent. Il effraya si fort les institutrices et inspira aux élèves une si profonde terreur, que Godelive perdit sa place, et revint à la maison à demi-morte de honte et de désespoir. Son frère, qui sentait bien qu'il nous avait rendus tous malheureux, partit le lendemain pour prendre du service dans la légion étrangère en Afrique. Godelive, dont le courage et le dévouement sont inépuisables, commença immédiatement à chercher quelques nouvelles élèves et de l'ouvrage de couture, mais elle n'y parvint pas assez vite. La pauvreté était devant notre porte, et nous étions épouvantés du triste avenir qui nous menaçait. Peut-être mon pauvre mari avait-il un pressentiment secret qu'il ne vivrait plus longtemps; car un désir irrésistible de retourner en Flandre s'alluma tout à coup en lui. Nous essayâmes de le détourner de ce projet; Godelive surtout tremblait, je ne sais pourquoi, à la seule idée que nous reverrions la ville de Gand. Il n'y avait rien à y faire, car il nous suppliait en pleurant à chaudes larmes de ne pas le laisser mourir sur la terre étrangère. L'air de la Flandre devait le guérir, il en était convaincu. Nous vendîmes nos meubles et tout ce que nous possédions, et nous partîmes un beau matin pour notre pays natal. De tous nos enfants, aucun ne voulait nous suivre, excepté la seule Godelive. Mon mari avait trop espéré de ses forces. Quoiqu'il menaçât de succomber en route, il ne voulut pas s'arrêter; mais, lorsque nous atteignîmes le faubourg de Lille, il ne pouvait pas aller plus loin et tomba sans connaissance dans une auberge, où nous nous étions fait déposer. Il revint un peu à lui après quelques heures de repos. Nous restâmes deux jours dans cette auberge; mais nos faibles ressources tiraient à leur fin. Nous trouvâmes, pas loin de là, une petite maison d'ouvriers qui était vide, nous la louâmes et nous y transportâmes notre pauvre malade. Un mauvais lit, une couple de chaises, un vieux poêle et deux ou trois pièces de batterie de cuisine absorbèrent, jusqu'au dernier franc, tout ce que nous possédions…. Écoutez maintenant, monsieur, je vous en prie, et puissiez-vous admirer comme elle le mérite la force d'âme et la bonté de mon enfant! Une cruelle misère pesa sur nous; je devins presque folle de désespoir et de chagrin. Pas de vivres, pas de secours pour mon mari mourant; pour toute perspective, la faim pour nous et une mort affreuse pour lui. Comment décrirai-je la conduite angélique de Godelive? Elle apporta de l'argent dans la maison, fit venir le médecin et paya les médicaments. Je n'osais pas lui demander où elle en cherchait les moyens; mais je remarquai bien que ses boucles d'oreilles d'abord, puis sa croix d'or, puis les uns après les autres ses meilleurs vêtements disparaissaient; si bien qu'il ne lui resta plus que des objets sans valeur. Enfin il fallut sacrifier aussi mes habits des dimanches. Je parlai de demander qu'on reçût mon mari à l'hôpital; mais il demanda grâce en pleurant, et Godelive ne voulut pas en entendre parler. Alors, nous écrivîmes à Rouen pour demander des secours à nos enfants. Mon plus jeune fils seul répondit qu'il viendrait travailler pour nous; mais il s'était grièvement blessé au bras dans sa fabrique, et nous fit attendre jusqu'à ce qu'il fût trop tard. Cela dura presque tout un mois, monsieur, un mois durant lequel Godelive passa presque toutes les nuits assise au chevet du lit de son père, le consolant, lui parlant de guérison, de la miséricorde de Dieu, et de la vie meilleure qui nous attend au ciel. Jamais une plainte ne sortait de sa bouche; elle riait, elle était gaie, pour nous donner du courage. Oh! monsieur, les paroles me manquent pour vous dire tout ce que Godelive a fait pour nous dans ces jours terribles. Jugez-en. Pendant la dernière semaine de sa vie, mon pauvre mari, abusé par les tendres soins, par les douces consolations de son enfant, la prit pour un ange, et ne lui parla plus que comme à une créature envoyée par Dieu pour adoucir son agonie et lui montrer le ciel. Et, monsieur, ce n'était pas parce que l'esprit de son père était affaibli par la maladie; non, moi, sa mère, j'étais près de partager la même erreur. Il vint un moment où ses sacrifices me firent tomber à ses pieds et où, folle de reconnaissance et d'admiration, je m'agenouillai devant mon enfant, comme devant l'image la plus pure de la bonté divine. Ah! si vous aviez vu mourir mon mari, contemplant sa fille d'un regard bienheureux, et embrassant encore, en signe d'adieu, la main de son ange de consolation!

Elle fondit en larmes et laissa tomber sa tête sur sa poitrine.

Le jeune homme avait écouté ce récit avec une émotion croissante; l'expression de son visage était un singulier mélange de compassion et de fierté secrète, de douleur et de joie. À la fin cependant, la pitié pour le triste sort des Wildenslag l'emporta. Depuis un instant, de silencieuses larmes coulaient sur ses joues.

Il se leva, alla à madame Wildenslag, lui prit la main et dit:

—Pauvre femme, que vous avez souffert! Je vous accusais cruellement, oh! pardonnez-le-moi!… Soyez remerciée; car je comprends, à vos paroles, à votre émotion maternelle, que vous avez contribué à maintenir votre Godelive dans la voie que sa vertu et son instruction lui montraient. Allons, consolez-vous, je parlerai de vous à mes parents; nous vous aiderons, la misère du moins ne vous visitera plus.

—Soyez béni! murmura la femme en sanglotant; votre bonté m'arrache de nouvelles larmes. Ah! vous avez le cœur de votre mère… un cœur généreux comme celui de Godelive!

Bavon fit un pas vers son pupitre et y prit un peu d'argent.

—Avec les cent francs qui sont là, dit-il, vous pouvez payer le prix du paquet perdu. Cette triste affaire ne doit donc plus vous inquiéter. Voici encore cent francs, afin de pourvoir à vos premiers besoins. Je chercherai avec ma mère les moyens de vous assurer un sort moins pénible. Si nous pouvions procurer à Godelive une place d'institutrice à Gand! Pour votre fils, j'ai un ouvrage avantageux. Puisqu'il a un cœur sensible, je le ramènerai dans le bon chemin. Tenez, prenez l'argent, madame; ne soyez pas honteuse pour cela. Je vous dois de la reconnaissance; vous m'avez délivré aujourd'hui d'un grand chagrin et d'une profonde tristesse qui me rongeaient le cœur depuis des années. Oui, c'est ainsi. La pensée que la bonne et douce Godelive, l'amie de mon enfance, l'ange qui a veillé au lit de mon père malade, s'était perdue, cette pensée m'était pénible, et ma compassion devenait petit à petit une douleur amère. Maintenant, je suis tranquille là-dessus. Je suis heureux de savoir qu'elle a conservé, outre la pureté, la noblesse et la bonté de son cœur.

Madame Wildenslag, ayant ramassé l'argent sur la table, joignit les mains et dit au jeune homme, les yeux humides de pleurs:

—Oh! monsieur, votre bonté, votre générosité me confond. Je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance. Demain matin, avant notre départ, nous reviendrons. Godelive vous remerciera à genoux.

—Godelive! demain? s'écria le jeune homme hors de lui. Où est donc
Godelive?

—Je n'ose pas vous tromper plus longtemps, monsieur: elle est dans l'église Saint-Bavon, à prier devant le saint sépulcre.

—Et pourquoi n'est-elle pas avec vous?

—La pauvre fille a eu peur, monsieur,

—Peur? de moi?

—Elle est honteuse, monsieur. Pour payer les frais de notre voyage à Gand, nous avons été obligées de vendre les seuls vêtements qui avaient encore quelque valeur. Godelive craignait de se présenter devant vous…

—Et pourtant, je voudrais la voir! s'écria Bavon avec agitation. Après huit années d'absence! Que font les habits? Ne témoignent-ils pas de son dévouement, de son amour pour ses parents! Ah! si je pouvais souhaiter une récompense, ce serait de la consoler et de lui donner du courage.

—J'irai la chercher, monsieur… Moi aussi, j'étais honteuse de la tentative que j'avais à faire auprès de vous; mais les bienfaits des nobles cœurs tels que vous n'humilient pas, au contraire. Je le ferai comprendre à Godelive, monsieur. Elle viendra vous remercier.

À ces mots, madame Wildenslag sortit.

Bavon succombant sous le poids de ses émotions, se laissa tomber sur une chaise et cacha son visage dans ses mains. L'expression de sa physionomie trahissait une lutte intérieure contre des pensées qui le troublaient malgré lui. Cependant, après quelques minutes, il parut avoir triomphé de la révolte secrète d'un sentiment qu'il croyait dompté, car il releva la tête et se dit avec un sourire un peu ironique:

—Ce sont des songes que la réalité dissipe. Pas de rêves impossibles! Oui, c'est notre devoir de reconnaître et de récompenser ce que la bonne petite Godelive a fait autrefois pour mon père malade. Si nous la laissions dans le malheur, ce serait une cruelle ingratitude; notre devoir est très-simple et facile à remplir. Nous les aiderons et nous les protégerons, jusqu'à ce que Godelive ait trouvé à se placer avantageusement dans un établissement d'instruction, jusqu'à ce qu'elle ait les moyens de vivre tranquillement et à son aise. Nous veillerons sur eux de manière à les préserver du malheur.

Il courba de nouveau la tête et fixa ses regards sur le parquet. Après un moment d'immobilité, il reprit avec un soupir:

—C'est étrange. On dirait que l'homme renferme en lui une double créature… Mais non; son cœur et sa volonté ne sont pas toujours d'accord. Et cependant, je dois chasser cette pensée, puisque entre elle et moi s'est élevée une impossibilité sociale, je dois oublier mon enfance. Son malheur me prescrit le respect: ne blessons pas son cœur sensible. Ah! l'on sonne. La voilà! Comme mon cœur bat! Il faut que je reste maître de moi… Pauvre petite Godelive, était-ce ainsi que je devais te revoir!

Madame Wildenslag entra dans la chambre, suivie de sa fille.

Godelive, confuse, tenait la tête baissée comme une condamnée, et n'osait pas lever les yeux. Elle tremblait visiblement et ce n'est que lorsque sa mère la prit par le bras qu'elle s'avança jusqu'au milieu de la chambre.

Bavon avait laissé échapper un cri étouffé et il avait fait un pas pour s'approcher de la jeune fille et lui prendre la main. Mais il se retint et dit:

—Godelive, pardonnez-moi. Je souhaitais si ardemment vous revoir! Ne soyez pas honteuse; je sais ce que vous avez souffert et ce que vous avez fait pour vos parents. Ces mauvais vêtements vous rehaussent à mes yeux, et le seul effet qu'ils produisent sur moi, c'est de m'inspirer un sentiment de profond respect pour le noble cœur qu'ils couvrent.

La jeune fille leva la tête et dit d'une voix calme, mais avec un accent solennel:

—Monsieur, je vous remercie du fond de mon âme, plus encore de vos bonnes paroles que de vos bienfaits. Vous ne nous délivrez pas seulement d'une crainte affreuse, vous nous sauvez de la misère. Soyez béni! À toutes mes prières je mêlerai votre nom et le nom de vos parents, afin que Dieu vous rende aussi heureux que vous le méritez.

Bavon paraissait interdit, un éclat étrange brillait dans son regard. Sa main tremblante s'appuyait sur la table comme s'il avait eu besoin d'un soutien. Ces grands yeux bleus si languissants et si pleins de reconnaissance, qui se fixaient sur lui; ce joli visage, ce front pur, où la pudeur et la confusion répandaient un nuage rosé!… oh! elle était plus belle encore que l'angélique Godelive de ses rêves. Quel combat violent il livrait contre son cœur! Mais il fallait maîtriser ses sens égarés; le respect de lui-même, le respect de la malheureuse Godelive le lui commandaient. Un soupir étouffé souleva sa poitrine oppressée; il se laissa choir sur une chaise et dit avec un calme apparent:

—Vous revoir après huit années d'absence, Godelive, est pour moi une grande joie. Cela me remue. C'est naturel, n'est-ce pas? Les souvenirs de l'enfance vivent dans le cœur de l'homme et s'y réveillent toujours avec une nouvelle force!… Ah! je vous laisse là debout au milieu de la chambre. Excusez-moi; prenez un siège.

—Monsieur, balbutia-t-elle, ayez compassion d'une malheureuse jeune fille. Votre bonté est infinie. Je suis émue, je me sens malade, et mes forces m'abandonnent… Accordez-moi comme une grâce de quitter cette maison aujourd'hui. Demain matin, je serai plus calme et je pourrai exprimer à madame votre mère ma reconnaissance sans bornes.

—Vous voulez partir, Godelive? s'écria le jeune homme avec chagrin. Oh! non, je vous en prie, encore un instant.

Poussée par sa mère et pour déférer à ce vœu, la jeune fille s'assit et baissa de nouveau la tête. On eût dit que le regard de Bavon lui inspirait de l'effroi, et, en effet, chaque fois qu'elle l'avait rencontré, elle avait tressailli.

—Dites-moi, Godelive, dans votre pénible existence, avez-vous quelquefois pensé à notre heureuse enfance? demanda Bavon.

—Ma seule consolation en ce monde, soupira la jeune fille, était le souvenir de votre bonté pour la pauvre enfant malade.

—Et pour moi, Godelive, l'unique mais amère douleur de ma vie, c'était de penser que la douce compagne des années de mon enfance errait perdue et malheureuse par le monde.

Il y eut un court silence.

—Godelive, demanda tout à coup le jeune homme comme poussé par une émotion violente, Godelive, je vous ai donné un souvenir. L'avez-vous conservé?

Il n'obtint pas de réponse.

—L'image de Bavon et de Godelive avec leur livre à la main, dit-il; naïf dessin qui a coûté au petit Bavon au moins un mois de travail. Vous m'aviez promis de le conserver.

—Mais, Godelive, comment peux-tu laisser ainsi M. Damhout sans réponse? s'écria la mère Wildenslag. Oui, oui, monsieur, elle l'a conservé… Ne me retiens pas, Godelive… Si bien conservé, monsieur, que, depuis des années, ce dessin se trouve sous le crucifix devant lequel Godelive a l'habitude de prier.

—Ah! merci, merci de votre fidèle souvenir! dit Bavon.

—Pourquoi cela vous étonne-t-il, monsieur? dit la jeune fille avec dignité. Si je voulais prier toute ma vie pour le bonheur de celui qui m'a appris à lire, pouvais-je faire mieux que de placer son image à l'endroit où je m'agenouille chaque soir pour élever mon âme à Dieu?

Bavon lui prit les mains, et, d'une voix profondément émue:

—Toujours le même ange!… Venez, Godelive, consolez-vous et prenez courage, vous ne serez plus malheureuse; nous vous protégerons. Nous chercherons pour vous une bonne place d'institutrice. Ma mère vous chérira de nouveau et vous assistera. Je serai votre ami, comme lorsque nous étions encore enfants… c'est-à-dire, je ne sais pas, mon agitation me trouble l'esprit; mes sens sont égarés…

La jeune fille, effrayée, lui arracha sa main avec une vivacité si fiévreuse, qu'il se sentit blessé au fond du cœur de ce mouvement, et qu'il recula d'un pas avec stupeur.

Godelive releva lentement la tête; quoiqu'on vît briller des larmes dans ses yeux, il y avait dans son regard tant de fierté virginale, et dans l'expression de son beau visage tant de noblesse que Bavon la considéra avec respect.

—Je vous en supplie, monsieur, dit-elle, ayez pitié de moi. La mort même ne saurait me faire oublier ce que vous avez fait pour moi lorsque j'étais enfant, et ce que vous faites aujourd'hui pour nous tirer de l'abîme; car, dans le sein de Dieu même, mon âme se souviendra encore de votre bonté. Mais ne cherchez pas de place pour moi à Gand. Après la journée de demain, je ne foulerai plus le pavé de ma ville natale. Je connais la noblesse de votre cœur. Vous me comprenez, j'en suis sûre.

—Mais non, je ne vous comprends pas, murmura Bavon.

—Vous ne comprenez pas l'inexorable devoir qui m'oblige à chercher une position en France?… reprit Godelive. Ah! s'il n'y avait pas entre vous et moi de profonds, d'ineffaçables souvenirs, je voudrais par reconnaissance devenir la servante de votre mère et votre propre esclave. Maintenant, il ne peut y avoir d'autre lien entre nous que le bienfait d'un côté et l'éternelle gratitude de l'autre. J'ai beaucoup souffert, amèrement souffert, sans que mon courage se soit brisé. Si je devais un instant perdre votre estime, j'en mourrais. Oui, oui, Bavon, l'âme de la pauvre Godelive a soif de votre respect, et elle le gardera avec sa reconnaissance jusqu'au tombeau. Adieu, monsieur; à demain.

Et, se levant, elle prit le bras de sa mère et l'entraîna vers la porte. Le jeune homme étendit la main pour la retenir; mais les paroles solennelles de la jeune fille l'avaient rappelé si énergiquement au sentiment de la réalité et à la conscience du devoir, qu'il resta comme cloué au plancher jusqu'au moment où il entendit la porte de la rue se fermer. Alors, muet et les yeux hagards, il leva les bras au ciel en murmurant des paroles inintelligibles. Son esprit était agité et ses idées étaient confuses.

Enfin, après un moment de repos, il se dit:

—Qu'elle est belle! Sous ces mauvais vêtements, elle me paraissait fière et imposante comme une reine. Elle a su conserver la pureté et la délicatesse de son cœur au milieu de gens grossiers et ignorants, malgré le besoin, la faim et la misère! Ah! l'instruction! C'est moi qui ai donné à cette âme la lumière, la force de résister à la corruption, à l'avilissement moral. C'est ma mère qui lui a inspiré l'amour de la vertu et du devoir. Rose au milieu des épines, lis fleurissant sur un fumier! Et le lis est resté pur, et la rose a répandu son parfum comme un baume sur les souffrances de ceux qui l'entouraient. Il faut qu'elle soit noble parmi les plus nobles pour ne pas avoir succombé sous de pareilles épreuves. Merci, mon Dieu, vous qui avez fait fructifier les germes déposés dans son cœur et dans son esprit par un enfant comme elle!

Il s'essuya le front et se mit à marcher autour de la chambre pour se soustraire au tourbillon de ses pensées. Tout à coup il s'écria:

—Impossible, impossible!… Le monde, mes parents… ses frères, ses sœurs… le seul bonheur qui doit m'être refusé sur terre…. Mais est-ce sa faute? Elle ira loin de sa ville natale, elle aura du chagrin, elle en mourra peut-être! Oui, oui, je ne me trompe pas; sa confusion, sa pudeur alarmée, ses dernières paroles… Elle aussi a souffert; elle aussi porte dans son cœur un ver qui la ronge cruellement.

Il s'affaissa sur une chaise, mit ses mains devant ses yeux, et murmura avec désespoir:

—Hélas! hélas! cela ne se peut pas; elle a raison, je ne dois plus la voir après la journée de demain. Moi aussi, je veux respecter le souvenir de mon enfance et le conserver jusqu'au tombeau. Elle l'a dit: il n'y a désormais plus d'autre lien possible entre nous que le souvenir du passé, le bienfait et la reconnaissance.

Après un moment de silence, il se leva de nouveau.

—Je la perdrais pour toujours? s'écria-t-il. Cette belle âme, ce cœur aimant irait languir dans des pays lointains? Il y a un autre lien, un lien sacré, un lien éternel. Il y a un remède pour son chagrin et pour ma tristesse… Oh! je n'en puis plus; il faut que je parle à mon père, à ma mère, à mon maître. Le monde entier me condamnât-il, le bonheur de ma vie est à ce prix. À moi, à moi l'amie de mon enfance! à moi la douce et pure Godelive!

Et, en achevant, ces paroles, il sortit, courant comme un fou.