LES AVENTURES
D’UNE FOURMI ROUGE
ET LES
MÉMOIRES D’UN PIERROT
Bourloton.—Imprimeries réunies, B.
L’attaque d’une fourmilière.
LES AVENTURES
D’UNE
FOURMI ROUGE
ET
LES MÉMOIRES
D’UN PIERROT
PAR
H. DE LA BLANCHÈRE
ILLUSTRATIONS DE MESNEL ET DE GIACOMELLI
PARIS
THÉODORE LEFÈVRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
RUE DES POITEVINS
LES AVENTURES
D’UNE FOURMI ROUGE
I
UNE RAZZIA D’ESCLAVES.
—Il est temps de partir! Taratantara!!...
—Alerte! Taratantara!!!
La fourmilière est couverte de soldats qui brandissent au soleil leurs mandibules brillantes et acérées. C’est un va-et-vient indescriptible... Quelle belle mêlée!... Quel beau départ! Vive la guerre!...
Nous sommes au moins trois cents, tous animés du plus grand courage! Hourra!! Vive la guerre! au carnage!... au butin!!...
Mais il est temps de nous mettre en marche. Amis, à nos rangs! Taratantara!!...
Et l’armée se rassemble sur quinze, vingt de front; elle descend comme un fleuve qui s’épanche, elle quitte le monticule qui forme notre demeure et s’étend dans la plaine... La plaine, c’est un sentier formé par les hommes et qui passe à côté, en dessous de notre nid. Mais nous n’avons pas fait dix pas sur le chemin de la guerre, que nous rencontrons des éclaireurs qui ont reconnu le chemin et nous guident vers l’ennemi.
—Quel ennemi? me direz-vous.
—Quel ennemi? D’autres fourmis. Ne nous faut-il pas des esclaves? Sommes-nous donc destinées à tailler le bois, la pierre, à gâcher le mortier et donner à teter aux enfants? Nous, des guerriers de naissance!... Dieu, vous dis-je, ne l’a pas voulu. Voyez, il nous a gratifiées de mâchoires spéciales pour le combat. La longueur et l’acuité de nos mandibules en font des armes et non des outils. Vive la guerre!...
Il existe d’ailleurs de par le monde deux nations de fourmis qui sont destinées à devenir nos esclaves, à élever nos larves, à bâtir nos maisons; c’est pourquoi nous marchons à leur conquête. Il est temps que la fourmilière songe à multiplier; tous ici nous sommes frères, tous nous sommes fils de la même mère, de celle qui a fondé l’an dernier notre colonie, avec quelques fugitives échappées aux poursuites d’un faisandier, la colonie des Polyergues ou des Fourmis rouges. Mais, hélas! nous ne sommes pas assez nombreux pour résister à l’hiver, aux intempéries de l’automne; et puis il faut essaimer.
TARATANTARA!!!.....
Cette belle armée de trois cents guerriers n’est pas suffisante: il faut qu’elle se décuple. Remarquez comme nous nous ressemblons: on dirait un uniforme brillant recouvrant tous nos corps; et moi seule suis plus grande que les autres. C’est une exception; je passe pour un Hercule, et je crois que j’en suis un en effet. Cependant vous devez apercevoir quelques camarades noirs parmi nous, ce sont des mâles. Pauvres êtres qui ne vivront pas aussi longtemps que nous! Mais, comme ils sont armés comme les autres, ils viennent en expédition quand même...
EN UN CLIN D’ŒIL LES POLYERGUES EURENT ENVAHI LES AVANT-POSTES.
Attention, nous approchons de l’ennemi. L’ennemi, ce sont les Fourmis noires cendrées (Formica fusca). Nous les recherchons comme esclaves et nous allons les vaincre tout à l’heure, elles sont hors d’état de nous résister. Il en est de même des Fourmis mineuses (Formica cunicularia). Malheureusement ces dernières sont encore plus faibles que les premières.
Je sais bien que certains esprits atrabilaires trouveront—que ne trouve-t-on pas?—que, pour des guerriers éprouvés, il n’est pas brave d’attaquer des gens hors d’état de résister. Mais qu’y faire? Il faut, avant tout, prendre son bien où on le trouve. Tel est mon avis.
Et la troupe toute entière redouble d’ardeur; elle semblait voler à la surface des feuilles..., c’est qu’à ce moment apparaît la fourmilière des Noires cendrées, au milieu d’un buisson d’épine blanche. Cette fourmilière, beaucoup moins grande que celle des Polyergues assaillantes, était composée de petites bûchettes artistement entrelacées.
En un clin d’œil les Polyergues eurent envahi les avant-postes. Les Cendrées, averties par leurs éclaireurs, étaient cependant sur la défensive. Mais que faire? Chaque coup des terribles mandibules en faux abattait un membre; c’était un carnage affreux, et cependant les Cendrées se battaient bien. Elles assaillent à deux ou trois chacun de leurs envahisseurs; elles s’attachent à sa ceinture et souvent la coupent, laissant les deux tronçons du mutilé se tordre sur la terre...
Mais les Rouges pénètrent dans tous les recoins, en dépit de cette énergique défense; elles cherchent les réduits propres au pillage, c’est-à-dire les chambres d’élevage. Chaque assaillant emporte une larve blanche entre ses mâchoires et s’efforce de fuir avec son butin précieux. Les Noires cendrées ne peuvent résister; elles s’accrochent aux fauves, celles-ci les entraînent. Lassées, elles lâchent prise, le ravisseur fuit.
Taratantara!! Taratantara!!!
C’est le signal de la retraite! Vive le butin!!
Et me dressant sur mes pattes, je crie à mes camarades:
—En masse, serrez la colonne!... En retraite vers notre fourmilière!... Attention aux larves conquises!...
Et je revenais allégrement, tenant deux larves dans mes mandibules et marchant avec cela la tête haute, comme un cheval de carrosse, tandis que mes compagnons pliaient sous le faix d’une seule larve conquise.
C’EST LE SIGNAL DE LA RETRAITE! VIVE LE BUTIN!!
Cependant, j’avais une terrible estafilade à une jambe, une énorme taillade dans le dos... Bah! je ne daignais pas y faire attention. J’avais pris la tête de la colonne et marchais en avant. J’avais remarqué que deux hommes nous observaient, arrêtés à quelques pas. J’entendis l’un d’eux qui disait:
—Que vont-elles faire maintenant de ces larves qu’elles emportent? Un repas de cannibales?
—Vous êtes trop homme, répondit le plus vieux, vous croyez que tous les êtres vous ressemblent.
—Hé, hé!
—Point. Lorsqu’elles vont être revenues chez elles, leurs fourmis de ménage vont soigneusement emporter dans leurs chambres ces larves précieuses; bientôt celles-ci y naîtront en insectes parfaits de la classe ouvrière et, immédiatement, elles se chargent de tous les travaux de la maison... absolument comme elles l’eussent fait dans leurs propres demeures.
—Alors ces abominables pillardes ne savent pas travailler?...
—Vive Dieu! leur criai-je en me retournant; sommes-nous donc faites pour travailler, nous, des guerriers, comme de viles esclaves?
Mais ils ne m’entendirent pas; ils avaient les oreilles trop longues pour cela!...
—Mon cher enfant, reprit le vieux, voici le moment de vous rappeler l’expérience faite par un de mes amis. Un jour, il mit une certaine quantité de ces beaux Polyergues rouges, agresseurs si déterminés, dans une caisse de verre avec quelques larves; elles ne furent seulement pas capables d’élever ces jeunes. Bien mieux, elles ne surent même pas—cela me paraîtrait incroyable, si mon ami ne me l’avait affirmé—se nourrir elles-mêmes. De sorte qu’un grand nombre moururent de faim.
Pour continuer l’expérience, il introduisit dans la même caisse un seul individu de la famille des esclaves (F. fusca), alors que l’état des affamés n’était pas brillant. Tout allait de mal en pis; la mort était imminente...
Cette petite créature se chargea du soin de la famille entière, donna à manger aux grands dadais de fourmis amazones à demi mortes de faim, et prit soin, tout cela en même temps, des larves qui restaient, jusqu’à ce qu’elles fussent développées en insectes parfaits... Ainsi, une seule intelligence avait suffi à sauver toute cette famille vouée à la force brutale.
—Noble exemple!
—Ainsi donc les Polyergues sont incapables...
Tout le monde comprendra que je ne m’arrêtai pas à entendre des anecdotes aussi ridicules. Je laissai là les deux hommes et rentrai allégrement chez nous, contente de ma journée, et prête à recommencer le lendemain, si le grand conseil le jugeait utile...
Vraiment ces hommes sont bien étranges, qui croient que la servitude est odieuse à nos esclaves autant qu’aux leurs.
Rien n’est plus aisé, en les observant, que de se rendre compte qu’il ne faut avoir aucune compassion de nos ilotes—si l’on peut, par souvenir, les appeler ainsi;—leur sort est précisément celui pour lequel ils sont faits.
Les travaux que ces petites créatures entreprennent et conduisent chez nous ne sont point inspirés par l’arbitraire, par la crainte d’un châtiment, mais bien par l’instinct qui réside en elles. Elles travaillent précisément de la même manière et avec la même assiduité dans leur propre maison que dans celle de leurs ravisseurs, et les travaux dont elles sont chargées sont les mêmes dans un cas que dans l’autre.
En fait, elles n’ont pas connaissance—puisqu’elles ont été enlevées larves—de leur propre famille. Elles se trouvent parfaitement chez nous, et sont, à tous égards, les égales de leurs soi-disant maîtres. Bien mieux, si l’on y regarde attentivement, les réels maîtres du logis sont les esclaves, dont les actions sont bel et bien dépendantes depuis le premier jusqu’au dernier jour de leur vie. Que leur demandons-nous? De nous faire vivre et de vivre en même temps. Elles savent que sans elles la communauté aurait bientôt péri, et elles travaillent en conséquence.
En vérité, il faut avoir l’esprit aussi mal fait que l’ont les hommes pour y trouver à redire.
Ce qui doit frapper dans la manœuvre de nos compagnies conquérantes, c’est qu’elles ne rapportent jamais que des larves propres à donner des neutres. Quel besoin aurions-nous de mâles et de femelles? Aucun. Aussi, nous avons un moyen de les reconnaître... Mais ceci est inconnu des hommes et nous ne leur dirons jamais. Ce qui leur suffit, c’est de voir que les Polyergues ne se trompent jamais dans leurs expéditions successives, car une seule ne suffit pas; à mesure que la colonie augmente, il faut plus de serviteurs; on est donc obligé d’en aller conquérir à nouveau pour réparer les pertes faites par la mort et les accidents journaliers; il faut pourvoir à ce recrutement. Nous y pourvoyons.
II
ARCHITECTURE.—PLUIE CORROSIVE.
Mais il est temps, je crois, de parler un peu de moi.
Je suis grand, je suis fort, je suis courageux, je suis beau! Mes membres, élégamment et solidement attachés, ont la fermeté de l’acier, dont ils empruntent la couleur mordorée; ma taille est svelte, ma poitrine large, mes yeux vifs et mes pinces formidables.
Tous ces avantages se résument dans le surnom d’Hercule que, d’une commune voix, tout un clan m’a donné.
Les Polyergues roussâtres, les plus puissantes des fourmis de la France par leur courage dans les combats, forment un peuple composé de quatre ordres de citoyens: les mâles, les femelles, les neutres ou guerriers... et les esclaves, ouvriers conquis sur des espèces convenables.
Je suis neutre, moi, et m’en fais gloire.
Est-il une vie plus noble, plus chevaleresque que la mienne: combattre, vaincre ou mourir!
Les mâles me font pitié, malgré leurs ailes gracieuses. Comment! ils vivent plus de quatre mois pour s’envoler un beau soir et mourir au point du jour! Fi!... nous, nous vivons des années, et, tout ce temps, nous le passons à servir la patrie et la nation, à contribuer à sa grandeur, à sa puissance; à nous faire servir comme des rois... et à jouir du soleil!
Une reconnaissance malheureuse.
Les utiles femelles ont un sort terrible... terrible!... Combien je les estime beaucoup plus malheureuses que nous, malgré les ailes dont leur corps est muni dans leur jeune âge! Et cependant il est certain qu’au moins une fois dans leur vie le chemin de l’air leur est ouvert, tandis que nous, nous resterons toujours attachés au plancher des vaches!...
C’est au moment où elles deviennent adultes, ces utiles femelles, qu’elles s’élancent dans les espaces; elles y rencontrent les mâles qui tourbillonnent... et retombent sur la terre... à laquelle, désormais, elles appartiendront toujours Plus de courses folles au milieu des feuillages, plus de danse fantastique au bord de l’eau! Elles tombent... et leurs ailes aussi! à moins que nous ou des ouvrières attentives à leur recherche ne les débarrassions, en les coupant, de ces organes dont elles n’ont plus besoin désormais.
Si, par bonheur, cette femelle a été trouvée par nous, elle est emportée dans notre fourmilière et y demeure à jamais prisonnière, occupée à pondre nuit et jour, du matin au soir, du soir au matin!... Est-ce vivre, cela?... Non! mille fois non!... Vive le beau soleil, le grand air, les batailles et la liberté!...
Si une pauvre femelle tombe seule, isolée, dans un coin, la tâche immense de fonder une nouvelle colonie lui incombe. Alors, que de peines! que de soins! C’est une œuvre de géant que, seule, cette femelle va créer. Elle rencontrera une fissure en terre, une cavité naturelle: elle s’y blottira, puis, isolée, livrée à son labeur urgent—car il faut qu’elle soit, à elle-même, son esclave!—elle creusera une cellule pour les premiers œufs qu’elle pondra. Puis, il faut qu’elle soigne seule ces quelques larves et les amène à l’âge adulte, les premiers soldats qui l’aideront ou l’accompagneront...
Si elle ne réussit pas, isolée qu’elle est, la mort vient la saisir, sans secours!... Combien meurent ainsi! Sans cela, les Polyergues envahiraient la terre!
Fi des mères! je suis neutre et j’en remercie chaque jour le ciel!
Parlerai-je, maintenant, de mon caractère? Pourquoi pas? Est-il donc défendu de se montrer actif, alerte, d’aimer le nouveau, de ne jamais tenir en repos, de rôder sans cesse?... Mais non, cela est le propre des chercheurs et des grands observateurs. C’est comme cela que j’ai appris à connaître les mœurs des tribus voisines de la nôtre, à la lisière de la lande. Car il y a des fourmis de bien des espèces, comme il y en a de beaucoup de couleurs. Il y en a même de très intelligentes. Ainsi, il ne faudrait pas croire que ces pauvres fourmis noires cendrées, que nous avons si bien pillées la dernière fois, soient dénuées d’esprit. Non! elles ont beaucoup d’adresse et de talent: je serais presque disposé à accorder qu’elles en ont plus que nous... tout en constatant que c’est leur métier! Leur habitation est fort bien faite; elles élèvent non seulement étage sur étage, mais en creusent autant qu’il est besoin les uns au-dessous des autres. Je les vois renouveler ce travail chez nous; une fois un étage creusé, elles le couvrent d’une voûte d’argile molle et humide, qui, en durcissant, devient le plancher de l’étage supérieur. La seule chose qu’il leur faut, c’est de l’humidité pour pétrir leur terre: le temps sec empêche absolument tout travail.
Moi, je suis fort, c’est vrai, ce n’est pas pour rien qu’on m’appelle Hercule. Cependant, je m’étonne vraiment de la vigueur de ces petites créatures. Lorsque j’entends les hommes se vanter de leur habileté, de leur force, je ris... Si un être humain, même aidé de tous ses outils, pouvait accomplir en un jour ce qu’une simple fourmi achève sans outils, il serait l’étonnement du monde!
Voici ce que j’ai vu faire à une fourmi:
Elle commence par ouvrir et creuser un fossé dans le sol, sur environ six à sept millimètres de profondeur, pétrissant la terre qu’elle en retire en petites boulettes qu’elle place de chaque côté du fossé, de manière à former une sorte de mur. L’intérieur du fossé est fait parfaitement uni et poli, de sorte qu’une fois terminé il ressemble à une vraie tranchée de chemin de fer. Mais ce n’est pas tout; la fourmi, regardant autour d’elle, vit qu’il y avait encore tout à côté une autre ouverture de la maison à laquelle il convenait de construire une route, et immédiatement elle se mit à travailler à un second chemin semblable au premier, parallèle à lui, et les sépara l’un de l’autre par un simple mur qui avait huit à neuf millimètres de haut.
Telles étaient mes réflexions et mes études en parcourant les environs de notre lande. J’arrivai ainsi à une colonie de Fourmis brunes (Formica brunea) et, ma foi! je tombai dans une véritable admiration en les regardant travailler. Nos esclaves ne sont pas encore de cette force-là, et je compte proposer, à la prochaine assemblée générale de la nation, de pousser une expédition vers ces travailleuses et de les substituer à nos anciennes esclaves. Évidemment, nous y gagnerons, et il n’est pas plus difficile—je le suppose—d’emporter les unes que les autres.
Je n’avais jamais vu cette fourmi travailler, parce que je passais toujours par là au milieu du jour; mais, cette fois, le soir venait, j’avais perdu beaucoup de temps à examiner les brunes cendrées, une légère brume tombait, je fus tout surpris de voir une telle animation dans une fourmilière qui m’avait jusque-là semblé à peu près abandonnée.
C’est ainsi que j’ai appris que la lumière du soleil, que nous aimons tant, nous autres, incommode ces hiboux-là. Trop de pluie ne leur plaît pas non plus, parce qu’elle endommage leurs constructions savantes et compliquées. Croirait-on que leur maison a souvent plus de quarante étages? O homme! où en es-tu? toi qui avec les caves n’en peux élever dix!... et qui encore ne sais les faire que horizontaux, tandis que nos architectes les bâtissent inclinés. Et ils tiennent! et ils sont solides, sains, secs!...
Cependant ces étages ne sont point divisés en cellules régulières comme les gâteaux des abeilles, des guêpes et des frelons; ils sont formés de chambres et de galeries de formes et de dimensions tout à fait irrégulières, admirablement polies à l’intérieur, et d’environ un demi-centimètre de haut. Les murs ont un peu plus d’un millimètre d’épaisseur. Maintenant, quel est le but de ces subdivisions nombreuses? C’est de régulariser la chaleur et l’humidité dans tout le bâtiment, en vue de l’éclosion des larves. Si, par exemple, le soleil, comme aujourd’hui, n’a pas été très ardent, et si l’instinct de ces braves petites gens—car ils sont si petits auprès de nous!—les avertit que les larves ont besoin de chaleur, eh bien! ils les emportent dans les chambres de l’étage supérieur: la chaleur y est plus forte qu’en bas. De même, s’il tombe une pluie épaisse qui coule dans le sous-sol, rien n’est plus aisé que de se porter, ainsi que les larves, dans la série des chambres supérieures, où tout le monde est à l’abri de l’inondation.
ON LES EMPORTE A L’ÉTAGE SUPÉRIEUR.
Dans les jours d’été où le soleil est particulièrement brûlant, les Brunes s’assurent une température très convenable en rapportant leurs jeunes couvées aux chambres centrales, tandis que si elles ont besoin d’humidité, elles sont sûres d’en trouver autant qu’il en faut dans les parties les plus basses, où la chaleur ne pénètre jamais. Cette réserve d’humidité est des plus importantes; elles ne pourraient rien construire pendant la sécheresse, qui dure quelquefois longtemps, si elles n’avaient dans les caves cette réserve, où elles trouvent assez d’argile pour leur travail moyen de chaque jour.
Quant au mode de construction de nos cousines, je ne fais aucun doute que c’est sur lui que les hommes ont pris modèle pour apprendre à bâtir en briques. Seulement, comme ils sont trop maladroits pour savoir cimenter avec leur salive des boules comme celles qu’elles emploient, ils ont imaginé de pétrir des briques carrées, afin qu’elles s’empilent toutes seules, et de les coller avec un ciment ou un mortier artificiel. Hélas! tout s’amoindrit et se rapetisse par l’imitation.
LES MYRMIQUES FAISANT DE GRANDS BRAS.
Les fourmis brunes sont tellement habiles à confectionner ces boulettes de glaise, qu’on pourrait regarder cette fabrication comme leur occupation normale. Les briques servent non seulement à élever les murs, en les plaquant avec les pieds de devant, mais encore à bâtir les voûtes ou plafonds. Cela semble une œuvre difficile, presque impossible sans échafaudages: les hommes ne le feraient pas! Or les Brunes bâtissent des plafonds en voûte de cinq centimètres de diamètre, avec une certitude absolue.
Ce qui prouve bien que nous sommes bien les plus habiles constructeurs du monde, c’est que nous savons tirer parti de tout. Lorsqu’un homme veut bâtir une maison, il fait un trou et élève dedans sa fourmilière, à matériaux neufs. Nous, nous employons tout ce qui se trouve sous la main: une, deux, dix poutres sont mises à profit; la pente du terrain est employée pour tirer les eaux, que sais-je? tout sert à nos habiles architectes.
PESTE SOIT DE CES ARTILLEURS DU FEU GRÉGEOIS!.....
En rentrant, sous les derniers rayons du soleil, je passais près d’une colonie de fourmis dont la couleur se rapprochait de la nôtre. C’étaient des fourmis jaunes (Formica flava), qui me parurent être aussi d’excellentes mineuses. La fourmilière, peu apparente au dehors, s’enfonçait sous une énorme pierre, et je ne fus pas peu surpris de voir que cette espèce est sociable. Quelle singulière idée, comme si on n’était pas bien mieux tout seul chez soi!
Pas du tout! à côté de la Jaune, je reconnus le nid de la Myrmica scabrinodis, une belle fourmi qui ne m’était pas si familière que l’autre.
Je voulus m’en approcher, d’autant plus que j’avais cru apercevoir, dans une des chambres, par la porte d’une avenue, un animal brun luisant, couvert d’une carapace, et que deux Myrmiques semblaient soigner, comme nous nos larves en éducation...
Mais comme j’étais trop près, sans doute, des fortifications, une dizaine de Myrmiques vinrent au-devant de moi, d’un air menaçant, et ouvrirent les mandibules en faisant de grands bras... Comme je n’ai pas peur, je m’acculai à un rocher et me mis sur la défensive; mais ces enragées, arrivées à quelques pas, se tournèrent vers moi et par leur abdomen m’envoyèrent une bordée d’acide, une pluie corrosive... Quelques gouttes seules m’atteignirent, mais me brûlèrent tellement que, sans essayer de riposter en les mettant à portée de mes mandibules, qui les auraient coupées en deux, je pris mes jambes à mon cou... et cours encore!
Peste soit de ces artilleurs du feu grégeois!...
III
DÉTAILS D’INTÉRIEUR.
Hélas! hélas! je m’aperçois que je roule d’inconnu en inconnu et que, après avoir expliqué qui nous sommes, nous, une des grandes nations parmi les fourmis, il me faut maintenant expliquer ce qu’est une expédition de vaches. Cette explication est d’autant plus nécessaire, qu’il y a vaches et vaches, et que nous savons varier nos ressources en réduisant en domesticité un beaucoup plus grand nombre d’animaux différents qu’on ne s’en est longtemps douté; par conséquent, chaque clan formicien a ses raisons particulières pour rechercher telle vache et négliger telle autre.
A quoi bon les intrus dans la fourmilière? dira-t-on. Ne pouvez-vous pas trouver plus facilement au dehors, et en mille endroits différents, le produit que vous demandez aux animaux confinés chez vous? Cela semble évident, car les vaches que vous captivez naissent sauvages et vivent sauvages avant de subir votre réclusion.
Pour comprendre tout cela, il est indispensable de descendre dans notre fourmilière et d’assister aux scènes de notre vie de famille. Quant à moi, elles me sont encore très familières, car il n’y a pas longtemps, je puis l’avouer, que je suis sorti de page. Malgré ma taille et le surnom que m’ont attiré mes exploits, il n’y a pas encore deux ans que j’ai déchiré ma première enveloppe entre les bras des Polyergues qui me soignaient.
Oh! bonnes nourrices! quelle inépuisable complaisance vous m’avez montrée! quelle patience vous avez prodiguée autour de mon enfance souvent maussade et grincheuse! Combien je sens aujourd’hui ce que vous avez fait pour votre jeune frère!
C’est maintenant que je sais ce que coûte de soins une fourmi naissante! Et bientôt mon tour va venir de montrer aux larves nées d’hier le même dévouement dont on a accompagné mes premiers pas. Tel est le seul moyen que j’aie d’en témoigner ma reconnaissance.
Les soins que les ouvrières donnent aux larves ne consistent pas seulement à leur procurer une température convenable et une nourriture appropriée, mais différente, selon la classe à laquelle elles appartiennent; bien d’autres soucis nous incombent. D’abord, il nous faut les entretenir dans la plus extrême propreté. Les enfants sont partout les mêmes!... Avec nos palpes, nous savons les nettoyer parfaitement, et nos larves n’ont jamais le plus petit grain de poussière sur le corps!
LES ENFANTS SONT PARTOUT LES MÊMES.
Lorsque les larves naissent, il y a déjà un long travail de fait, car les soins commencent à la naissance des œufs. Dès que la femelle a pondu, nous autres ouvrières prenons ces œufs un à un et nous les emportons dans des salles spacieuses qui leur sont réservées. Nous n’avons pas à les couver, loin de là; mais nous avons à les maintenir dans un état constant de chaleur et d’humidité; c’est bien plus difficile: car nous devons tenir compte à chaque instant des variations que le jour, la nuit, le soleil, la pluie, le vent produisent autour de nous. On pourrait dire que nous leur faisons subir une véritable incubation à l’air libre. Nous les transportons souvent, plusieurs fois dans un même jour, d’un étage à l’autre de l’habitation.
LES ŒUFS AUGMENTENT DE VOLUME.
Tandis que nous leur prodiguons nos soins, les œufs augmentent de volume d’une manière notable, nous les faisons passer de temps à autre entre nos mandibules et nous les enduisons ainsi d’un liquide sucré que nous dégorgeons et qui, absorbé par l’œuf, profite à l’embryon que celui-ci renferme. Ces soins durent au moins quinze jours: les œufs sont nombreux et nous avons beaucoup de mal! Mais la récompense ne se fait pas attendre. La larve brise la coquille de son œuf et sort, transparente comme un verre, mais incapable de se mouvoir. Elle ressemble aux maillots que les hommes font avec leurs enfants et pour lesquels ils ont certainement pris modèle sur les fourmis. Chez les uns comme chez les autres, on distingue une tête et les segments du corps, mais aucun vestige de pattes, de membres ou d’appendices articulés.
Mais le soleil vient de se lever sur notre vallée... Bonne chance pour les fourmis!...
Les coteaux qui forment l’enceinte de cette vallée, dorés par la lumière, resplendissent, montrant chaque détail des maisonnettes disséminées à leur base, découpant chaque arbre, chaque haie qui en couvre les hauteurs. Au fond s’étend, calme et profonde, une mer de brume blanche et épaisse de laquelle surgit, de place en place, comme un écueil isolé, la tête d’un grand arbre.
Brrr!... qu’il fait froid!... Mais, bien lentement, à mesure qu’augmente la chaleur, la brume oscille et roule en longues vagues moutonneuses; elle ressemble à une mer de laine blanche... peu à peu, insensiblement, sans qu’on en ait conscience, elle s’évanouit, devient transparente et disparaît, enlevée, invisible désormais, au plus haut de l’air.
Ah! la belle chose qu’un matin! espérance et joie.
Peu à peu, le soleil monte dans le ciel, la chaleur croît, le sang circule dans nos membres.
Allez, nuages sombres qui passez sur le soleil!... Remontez, ô brouillard blanchâtre qui paralysez les fourmis!... Soyez maudits!... Ne pourriez-vous arroser la terre sans suspendre partout ces énormes gouttes, vraies embûches tendues devant chacun de nos pas?... Arrivez, beau soleil, notre vie à tous; resplendissez et apportez-nous la vigueur, la force et la gaieté!...
Toute frileuse, je m’étais posée sur une roche voisine de notre fourmilière, et je me trouvais là bien en vue du soleil, qui me séchait de ses rayons bienfaisants, lorsque les voix de la nature, comme disent les poètes, se réveillèrent autour de moi... Oh! je les hais et je les crains, ces voix de la nature!... Elles se présentent à nous sous la forme d’oiseaux qui nous poursuivent presque tous et nous dévorent en toute circonstance! Or, j’ai beaucoup réfléchi à cela, et je suis convaincue que Dieu n’a certainement donné à ces oiseaux leur voix perçante que pour nous avertir. Par exemple, le plus terrible ennemi de notre race, le pic-vert, ne quitte jamais un arbre sans glapir d’une voix qui s’entend à travers toute la campagne. C’est le signal!... Pour nous cela signifie:
—Cachez-vous! C’est le pic-vert qui part en guerre! Il quitte un arbre pour voler sur un autre!...
De même la mésange, aussi dangereuse, quoique plus petite. Voyez-la avec ses compagnes dans un arbre, parmi les buissons, elle pipite sans cesse, et comme elle ne marche jamais seule, nous sommes averties à temps par le bon Dieu, qui veut que toutes ses créatures vivent et prospèrent en ce monde! Ah! j’ai bien remarqué tout cela; et quand j’entends les hommes dire que les oiseaux sont créés pour animer les campagnes, je hausse les épaules. On n’est pas plus naïf que cela!... Tout prouve que les oiseaux n’ont été créés que pour faire la guerre aux fourmis!
Mon Dieu! que d’ennemis vous nous avez suscités!
LES INVALIDES.
Mais le temps a marché et, sur l’appel des surveillants en chefs, je descends précipitamment de mon rocher et vais rejoindre mes camarades sur la fourmilière.
En peu d’instants, toutes les issues sont encombrées de fourmis qui se pressent vers le dehors; les larves sont apportées en même temps par des ouvrières pour être placées au sommet de la fourmilière et y ressentir la chaleur du soleil. Les larves des femelles, plus grosses que celles des mâles et des neutres, sont transportées avec plus de difficulté à travers les passages étroits de l’habitation. Mais on redouble d’efforts, on s’y met à plusieurs, on parvient toujours à les faire passer et à les déposer auprès des autres à l’endroit convenable.
Cette besogne faite, il ne nous est point interdit de demeurer quelques instants réunies en groupe à la surface de la fourmilière, soit pour causer avec les invalides et nous réchauffer comme eux au soleil, avant qu’ils rentrent à l’infirmerie, soit pour nous reposer du rude labeur que nous venons d’accomplir. Mais notre tâche n’est pas finie: nous ne pouvons laisser longtemps les larves exposées à une chaleur directe aussi forte. Il faut les retirer pour les rapporter dans des loges peu profondes, où arrive jusqu’à elles une chaleur suffisante. On les descend ainsi à mesure que le soleil monte. Si la pluie vient, on les emporte au fin fond de la maison, dans des caves bien sèches, où la température est constante.
Lorsque le moment de nourrir les larves écloses est venu, chaque fourmi adulte s’approche de l’une des nouvelles et lui donne la nourriture qui lui convient. Il ne m’est malheureusement pas permis de dévoiler ici si chaque nourrice prépare une substance particulière, comme savent le faire les guêpes et les abeilles; tout ce que je puis dire, c’est que ces nourrices dégorgent des fluides qu’elles préparent dans leur estomac et qu’elles déposent dans la bouche même des jeunes, en écartant les mandibules de ceux-ci avec les leurs.
—Quels sont ces fluides? me demandera-t-on. Et encore: où les ouvrières puisent-elles la matière de cette sécrétion?... et puis?...
Franchement, nous n’en savons rien nous-mêmes. Nous préparons, d’une certaine façon, la nourriture pour chaque caste de larves, selon une habitude tellement naturelle à notre organisation, que tout le monde, chez nous, sait l’employer. Il me semble que les matériaux en sont fournis à nos organes par les objets qui nous servent de nourriture. Or, il y a peu d’animaux, à ce que je crois, plus franchement omnivores que la fourmi.
Cette qualité rend impossible d’expliquer ce que mangent et ne mangent pas mes pareilles, mais elle ne nous défend pas de dévoiler notre préférence. Nous aimons le sucre et tout ce qui est sucré.
Pauvres fourmis que nous sommes! Ce goût si innocent est souvent cause de notre perte! C’est un grand malheur que l’homme ait le même goût; lui, prépare du sucre pour satisfaire sa passion; nous, nous sommes attirées... invinciblement! et nous mourons sans murmurer, mais non sans nous défendre.
IV
LES VACHES DE LA MÈRE ANILLE.
Nous aimons donc le sucre, l’aveu est fait! mais nos jeunes élèves l’aiment autant et plus que nous! Il faut y pourvoir!
A défaut de sucre, ils ont besoin—ceci est plus respectable—d’une nourriture douce et sucrée. Il faut y pourvoir!
Tel est le but atteint par nos troupeaux.
Telle est l’origine des expéditions de vaches.
En ce moment, l’automne, qui s’avance à grands pas, nous invite à nous pourvoir pour l’hiver des bestiaux nécessaires: nous allons partir en expédition, je le sens; mais, auparavant, il faut que je décrive le pays où nous pouvions les trouver et celui où nous avions notre demeure.
La lande est là, devant cette demeure, étendant au loin son manteau de fougères brûlées et de bruyères dont les fleurs violettes et rosées sont en partie passées. Maigre et inhospitalier tapis s’il en fut jamais, car la trame en est faite d’ajoncs nains dont les tiges, drues et couchées, tressent de rudes épines que ne leur font point pardonner quelques bouquets épars de fleurettes d’or. Pour nous, ces épines sont inoffensives; nous sommes si adroites et si sveltes, que nous passons entre elles sans jamais nous heurter à leur pointe aiguë. Mais que de malédictions j’ai entendues des hommes et des animaux qui passaient parmi elles!
Au lieu de maudire nos ajoncs, nous les regardions comme une admirable défense naturelle, véritables chevaux de frise gardant, au couchant, notre fourmilière. Jamais je n’ai trouvé, d’ailleurs, dans mes courses lointaines, logis mieux placé et mieux entendu!
Cette construction était le chef-d’œuvre d’une de nos grand’mères, reine du plus haut mérite.
Assise sur la lisière extrême d’un taillis, en pente au soleil couchant, notre fourmilière était défendue de ce côté par la lande épineuse, à perte de vue, et derrière, au levant et au nord, par le taillis aux épais fourrés d’épines et de ronces qui nous garantissaient de la brise d’automne et des frimas d’hiver lorsque les feuilles étaient tombées. Vrai paradis; pas un rayon de soleil n’adoucissait la température sans venir caresser notre toit de chaume et de brindilles hachées.
Non loin de la fourmilière s’étendait un champ de fèves et dans la haie poussaient des rosiers sauvages aux longues branches courbées et traînantes. Toutes ces plantes, rosiers ou fèves, étaient couvertes de pucerons: les uns noirs, les autres verts, les autres jaunes. Oh la bonne aubaine!
Et voilà nos fourmis qui montent et qui descendent le long des tiges, elles harcèlent les pucerons attablés à sucer, avec leur trompe recourbée, la sève de ces plantes; elles les excitent de leurs antennes et de leurs palpes pour les forcer à dégorger, par les cornicules qui terminent leur abdomen, les gouttelettes de liquide sucré. Peu à peu, les gouttelettes apparaissent, les fourmis les boivent et passent à la traite d’une autre vache.
Pas de crainte à avoir que le troupeau s’égare. Le puceron est immeuble par état. Une fois né, il cherche le dessous des feuilles ou des branches pour être à l’abri du soleil ou de la pluie, puis il enfonce dans l’écorce, ou parenchyme, sa trompe longue et recourbée le long de son corps; alors il reste immobile, pompant la sève. Ces sucs s’assimilent très aisément, paraît-il, en passant dans un intestin de la plus grande simplicité, si simple même qu’il offre cette anomalie, chez ce seul insecte, de n’avoir aucun appareil biliaire. C’est peut-être pour cela que le puceron rend une sécrétion sucrée par les deux tubes qui se voient sur son abdomen.
OH LA BONNE AUBAINE!
Quoi qu’il en soit, ces troupeaux ne fuient jamais; on voit, de temps à autre, un puceron lever une jambe, puis celle d’à côté, puis les autres; il remue de temps en temps une antenne, mais c’est tout. Il est cloué par sa trompe!...
On parlait vaguement, dans la république polyergique, d’une grande expédition à diriger, avant l’hiver, contre des fourmis voisines qui savent emporter, élever et nourrir d’admirables insectes, vaches excellentes, qu’elles conservent dans leur fourmilière, sans jamais leur permettre d’en franchir le seuil. On disait qu’il y avait non seulement des pucerons de race, mais d’autres insectes, tels que des Coléoptères, des Hémiptères, que sais-je? Mais—il y a toujours un mais entre nos désirs et le bien du voisin!—mais certaines de nos compagnes, plus âgées et plus expérimentées, ne nous cachent pas que l’expédition est lointaine, dangereuse et meurtrière, parce que ces populations-là ont bec et ongles, même aiguillon empoisonné, et savent s’en servir avec acharnement pour défendre leurs précieux troupeaux.
Il faudra livrer de terribles combats, et beaucoup déjà, dans semblables rencontres, sont restés sur le champ de bataille. Hum!... mes récents exploits à la conquête des esclaves me désignent certainement à faire partie de cette expédition. Ne vaudrait-il pas mieux devancer l’appel?
Si nous essayions de nous renseigner?... Personne ne peut trouver mauvais que je m’informe où il faut aller pour le bien général de la chose publique.
Je me dirigeai immédiatement vers les gardiennes de la mère pondeuse, les plus vieilles fourmis de la fourmilière et les plus expérimentées.
—Mère Anille, dites-moi? on veut donc aller chasser aux vaches?
—Oui, mon enfant.
—Ah!... eh bien!... vieille mère, qu’est-ce que c’est que cela? Est-ce qu’il y en a beaucoup?
—Jour de Dieu, mon enfant! s’il y en a... Les hommes prétendent qu’ils connaissent plus de trois cents espèces, rien que de Coléoptères qui vivent chez nous ou chez nos cousins!... On en connaît aussi parmi les Orthoptères, parmi les Homoptères...
—Tu peux te taire, ça m’est égal! On m’a dit que les staphylins formaient un excellent bétail, donnant un sucre exquis par une saillie à poils soyeux qu’ils ont sur l’abdomen.
—On a eu raison de te dire cela, mon fils. On appelle ces insectes-là des Myrmédonies, et ils ont des cousins appelés Loméchuses, qui fournissent une délicieuse liqueur. Ce sont les Myrmiques à aiguillons qui conservent ces précieux bestiaux qu’elles savent capturer. Aussi vivent-elles dans l’abondance et les festins continuels. Mais il y aura un rude combat à livrer!
—Ah!...
—Certes, mon fils. Il vaut mieux nous procurer des Loméchuses, ce sont là de vrais animaux domestiques, à la bonne heure!
—Et pourquoi cela, mère Anille?
—Mon enfant, c’est que ces animaux-là ne savent pas manger seuls; par conséquent, ne se sauveront guère de chez nous. Si cette fantaisie leur prenait un jour, grâce à leurs ailes, eh bien, nous les laisserions aller. L’impossibilité où ils sont de manger nous les ramènerait forcément...
—Bravo!... et comment sont-elles?
—Noires, larges, épaisses; un peu plus longues que nous. Elles ont de gros yeux saillants, l’abdomen grand et lourd, cependant très mobile, qu’elles portent dressé en marchant. Lorsque vous en aurez récolté, elles viendront vous palper la tête avec leurs antennes et la frapper de petits coups. Cela voudra dire qu’elles ont faim. Vous leur dégorgerez de la nourriture comme vous le faites pour nos jeunes. Alors, vous les verrez étendre leur large abdomen qu’elles portent habituellement, même à l’intérieur de la fourmilière, relevé sur leur dos, et vous pourrez lécher et presser entre vos mandibules leurs poils mis ainsi à découvert. Vous y trouverez une succulente sécrétion.
—Et comment, mère Anille, prend-on ces bonnes bêtes-là?
—Mon ami, on les pousse, on les porte à cinq ou six, on les fait entrer ainsi dans la fourmilière, sans leur faire de mal.
—Convenu!... Et où les trouve-t-on?
—Ah! c’est le plus difficile. Cependant, cherchez bien, j’en ai entendu voler ces jours-ci, vers le soir, aux environs de notre maison. Elles aiment, d’ailleurs, notre nation et aussi celle des Fourmis Rouge et Jaune (Formica rubra et Formica rufa). Vous en trouverez peut-être dans le taillis, aux environs des champignons en décomposition, près des vieux bois pourris, sous les mousses: c’est là qu’elles se métamorphosent et arrivent à l’état parfait. Cherchez!
—Mère Anille! vous m’ouvrez les yeux!
—Pourquoi, mon ami?
—C’était donc cela!... maladroit que je suis! voici ce que j’ai vu... à notre dernière expédition chez les Noires cendrées pour l’enlèvement des esclaves: j’ai aperçu des ouvrières qui, averties de notre approche par leurs sentinelles, fuyaient, emportant des paquets noirs dans leurs mandibules...
—C’étaient leurs Clavigères qu’elles mettaient en lieu sûr, mon enfant! Ce sont les meilleurs bestiaux que puisse trouver une fourmi. Ah! lorsque vous en aurez récolté une quantité suffisante, notre dessert sera assuré pour tout l’hiver.
—Ainsi, j’ai bien pu manquer une telle occasion! Malheur, trois fois malheur!... Mais nous recommencerons!
—Recommencez, mes enfants, je ne demande pas mieux. Vous trouverez les Clavigères chez la fourmi Noire, la Jaune, la Rouge et chez les Myrmiques des souches (Myrmica cespitum). Dame! ils ne sont pas gros! à peu près, vis-à-vis des fourmis, ce que sont les moutons vis-à-vis des hommes. Ils sont roux-bruns ou noirs, marchent lentement et font le mort si on les tourmente, ce qui vous permettra de les saisir et de les enlever facilement. Quoique dépourvus d’yeux...
—Ils sont aveugles?...
—Je n’ose l’affirmer, car ils savent fort bien se diriger et éviter les obstacles, à la façon des chauves-souris, volant sans jamais se heurter, dans les grottes les plus obscures, soit par un tact exquis, soit par une impression lumineuse perçue à travers un mince tégument. La petite bouche des Clavigères ne peut prendre qu’une nourriture liquide: ils ne savent pas manger seuls et se promènent dans la fourmilière sans pouvoir goûter aux provisions. Ils te rencontreront, toi et tes camarades, lorsque tu seras repu, et ils sauront se servir, aussi bien que toi, de leurs antennes en massue pour te demander à manger. Tu n’auras qu’à ouvrir la bouche et le Clavigère humera une goutte liquide que tu lui amèneras entre tes mandibules.
—Et puis?...
—Service pour service, mon enfant. Tu lècheras aussitôt les poils des élytres du Clavigère, tu les presseras légèrement entre tes grandes mandibules, et tu aspireras une liqueur délicieuse.
—Tous sont bons à prendre?
—Tous! Tu trouveras le Longicorne chez la fourmi Noire, et le Faveolatus chez la Rouge. Tous deux s’apprivoisent également bien chez nous.
—En voilà assez, mère Anille; j’ai mon projet! merci.
Je retournai en toute hâte vers mes compagnons et leur expliquai ce que nous devions faire. Il nous fallait, à tout prix, des Clavigères, des Myrmédonies et des Loméchuses.
—Sus!... aux autres fourmis!... Sus!... avant tout, aux Noires cendrées, qui nous ont volé nos Clavigères!
Ce fut une fête dans la république que l’annonce d’une expédition semblable. On allait donc posséder un troupeau de friandises pour passer gaiement l’hiver, car nul ne doutait du succès.
Je réunis mes compagnons en un conciliabule secret:
—Que personne ne sorte! qu’aucune démonstration intempestive ne donne l’éveil aux espions que les Noires cendrées et les Rougeâtres peuvent avoir envoyé rôder aux environs! Nous n’avons qu’une très médiocre réputation comme bons voisins; montrons que, malgré leur lâche espionnage, nous savons nous dérober à leurs yeux lorsqu’il le faut. A la dernière razzia des esclaves, nous avons été vendus: les Noires-cendrées ont emporté les Clavigères qui nous appartenaient!... Cela crie vengeance!...
—Oui! oui! à mort les Noires cendrées!
—Bien, mes amis! j’aime à vous voir animés de ces sentiments de justice... Un procédé semblable au leur ne mérite point de ménagements.
—Marchons! marchons!
L’ÉTABLE AUX VACHES.
—Un instant! marchons... En colonne, c’est le moyen d’être découverts, vendus, trahis encore! et de ne point avoir de Clavigères. Voici mon plan d’attaque. Nous allons sortir un à un, nous séparer immédiatement. Chacun décrira un circuit aussi long qu’il sera nécessaire pour arriver, avec un compagnon tout au plus, près des éclaireurs ou des sentinelles. Chacun de ceux-là sera mis à mort, silencieusement et sans merci! Cela est nécessaire, songez-y bien! Si un seul échappe, adieu les bonnes vaches à sucre! Et maintenant, prudence et décision!... La colonne vous suivra, lentement, à deux heures de distance.
Nous partîmes en silence, un à un.
Toutes les sentinelles furent tuées! Une heure après, la cité des Noires cendrées était en notre pouvoir. Tout fut pillé, tout fut enlevé: quarante Clavigères tombèrent entre nos mains, j’en rapportai deux pour ma part! Plus de deux cents esclaves vinrent remplir nos magasins.
Ce fut une magnifique razzia: nous rachetâmes cependant par cinquante-deux camarades morts et autant de blessés. Mais qu’y faire? on ne peut pas faire d’omelette sans casser des œufs!
La mère Anille fut enchantée. Désormais elle avait, comme autrefois, au bon temps, des vaches à soigner.
V
MORT DE MON FRÈRE.—JE ME SAUVE.
Depuis quelques jours nos esclaves, en creusant au fond des caves de notre fourmilière pour les agrandir, avaient rencontré un amas de matières bizarres. C’était comme un amas de tissus épais; s’il eût été fait en soie, en laine ou en lin, nous en eussions tiré parti en le déchiquetant et en le mangeant; mais il était composé évidemment d’une fibre étrangère à nos pays, fort dure, et présentant un goût diabolique.
En présence de cet amas, toutes les esclaves tinrent conseil. Personne ne savait ce que ce pouvait être. Il est vrai que toutes étaient fort jeunes et manquaient d’expérience; aussi, quand une des plus fortes têtes des Polyergues demanda si cette couche particulière de matière ne se trouvait pas dans toutes les fourmilières, personne ne put lui répondre avec certitude, et il fut décidé, séance tenante, qu’on détacherait une fourmi sûre et de grande intelligence pour aller s’informer de cela.
Je fus choisie, et je crois que l’on ne pouvait mieux choisir. On m’adjoignit un de mes frères comme aide de camp, et voilà comment, à peine rentrée d’une expédition, il me fallut en recommencer une autre. En attendant, il fut décidé que les morceaux de tissus gênant les travaux souterrains seraient découpés, portés au dehors et jetés aux résidus sans emploi.
Ainsi fut fait, malgré la répugnance que les esclaves éprouvaient à couper cette matière qui possédait un goût horrible. Mais que ne peuvent le courage, la patience et l’abnégation des bons citoyens!
Nous cheminions donc de compagnie, mon frère et moi, passant avec précaution, aussi près que possible, des fourmilières du canton; mais pas assez près cependant pour motiver des attaques et des assauts des colonies, qui ne sont pas toujours de bonne humeur.
Tout en causant, nous traversions une grande plaine sablonneuse, absolument nue. Au-dessus de nos têtes, à d’énormes hauteurs, s’étendaient les branches épaisses de plusieurs arbres qui empêchaient depuis bien des années l’eau du ciel de tomber sur le sol et de le raffermir. Aussi, enfoncions-nous jusqu’au genou dans cette terre semblable à de la cendre, et étions-nous exténués de fatigue.
Nous avancions cependant avec courage, car il fallait sortir de ce mauvais pas, et nous nous dirigions vers un endroit qui semblait libre et dont les alentours étaient comme barrés par des collines abruptes, des racines colossales et des herbes entrelacées.
—Vois, dis-je à mon frère, cela ressemble à un défilé dans les montagnes Noires!
—C’est vrai! Heureusement, le sol est uni à perte de vue.
A peine mon frère avait-il terminé ces paroles, que nous arrivions au défilé; mais, là, un spectacle inattendu nous était réservé. Au lieu de continuer à perte de vue devant nous, comme un tapis de cendres, ainsi que nous le supposions, le sol s’enfonçait brusquement en un entonnoir immense... Rien que des parois abruptes, glissantes, d’aspect peu rassurant...
Nous nous arrêtâmes sur le bord, nous retenant à grand’peine, tant le terrain était mauvais...
—Qu’allons-nous faire? me dit mon frère. Nous ne pouvons pas descendre dans cet entonnoir; outre que le sol est impraticable pour la descente, nous le trouverions encore bien pire pour la remonte.
—Cherchons un passage entre le précipice et le rocher...
—Soit! Toi, reste là et attends-moi...
—Sois prudent!...
Le malheureux partit avec toute la circonspection nécessaire en cette difficile occurrence... Tout alla bien d’abord; le sol était plus compact qu’on ne l’avait supposé au premier coup d’œil, et je me disposais à le suivre; mais arrivé à peu près à moitié route, c’est-à-dire à l’endroit le plus étroit, voilà que son pied heurte un grain de terre qui roule rapide au fond du gouffre... O prodige! ô terreur! soudain, le fond du précipice semble s’animer; une éruption de cendre et de sable s’en élève, retombant sur mon brave compagnon comme une averse pressée...
SOUDAIN LE FOND DU PRÉCIPICE SEMBLE S’ANIMER.....
Moi-même je reçois quelques éclaboussures et je rétrograde sous leur impression; mais mon frère, aveuglé, terrifié, meurtri par ces matériaux qui pleuvent sur sa tête, hésite, chancelle... Il fait des efforts effrayants pour se retenir... puis il roule au milieu des pierres et du sable jusqu’au fond du volcan...
Horreur!... Tout en bas, dans le gouffre, je vois deux énormes pinces pointues, tranchantes, acérées, sortir du sable, s’ouvrir et, saisissant mon frère infortuné, se dédoubler, le couper et le découper, lui suçant le sang en un clin d’œil et rejetant sa carapace vide au dehors...
Un souvenir horrible me revient à la pensée des histoires racontées à la veillée quand j’étais petit...—le fourmilion!!!...
C’était lui, en effet, qui achevait de dévorer mon pauvre frère.
Il s’agissait pour moi de lui échapper au plus tôt. Quoique je susse qu’il n’était pas ingambe, je le craignais instinctivement autant qu’il mérite de l’être, et je m’efforçai immédiatement de sortir du danger dans lequel je me trouvais. M’éloigner n’était pas facile, enfoncé comme je l’étais dans le sable mobile.
Cependant j’agis avec précaution, je rampai à rebours, et, malgré les projectiles qu’il m’envoya, je pus gagner un terrain moins dangereux et où ma fuite pût s’accélérer.
En m’éloignant je vis au pied d’un arbuste le cadavre d’une malheureuse fourmi, victime comme mon pauvre frère du terrible animal.
Je l’avoue, je retournai droit à la fourmilière, autant pour prendre un repos dont j’avais grand besoin que pour prémunir mes frères contre les dangers du défilé que j’avais reconnu. Là, je pris des renseignements sur notre terrible ennemi.
Tout ce que j’en avais entendu raconter jusque-là m’avait semblé si incroyable, que je n’y avais attaché qu’un intérêt très secondaire, comme à des contes de bonnes femmes; mais maintenant!...
Or une de mes compagnes m’affirma qu’elle avait vu, du haut d’un brin d’herbe, le fourmilion se métamorphoser en une sorte de Libellule, de Demoiselle d’une grande élégance de forme, et douée d’ailes de gaze transparente sur lesquelles elle partit au travers des airs... Le fourmilion s’était enveloppé dans un cocon arrondi au fond de son trou. Soudain, il découpa un trou sur le côté et sortit son corps à moitié par cette ouverture. La peau de la chrysalide se fendit alors, et l’insecte parfait en sortit. A peine eut-il fait sa première aspiration d’air, que son abdomen, qui naguère était court pour entrer dans le cocon, s’étendit, se gonfla et s’allongea d’au moins trois ou quatre fois sa longueur. Ses antennes se déroulèrent toutes seules, comme les ailes... Ma compagne vit tout cela pleine d’étonnement et sans oser bouger.
JE VIS LE CADAVRE D’UNE MALHEUREUSE FOURMI.
Le fourmilion est avant tout carnassier. Il nous a voué, à nous, une haine à mort, ainsi qu’aux autres insectes les plus agiles, tandis que lui est cul-de-jatte! Aussi est-t-il absolument incapable de chasser noblement sa proie comme nous: il lui faut une lâche embuscade! Où se cache-t-il, sinon dans le sable, pour y ensevelir son vilain corps qui ressemble à une hideuse araignée de jardin! Si faibles sont ses pattes, qu’à peine il peut marcher, il se traîne...
J’appris ainsi beaucoup de particularités sur le monstre, et j’en vins à me familiariser avec l’idée de le revoir: je n’en avais même presque plus peur; aussi je résolus de retourner à la plaine des sables, d’arriver par un détour en suivant le haut des collines boisées, et de me placer assez près, de là-haut, pour l’observer à l’abri et sans danger.
Je partis donc, malgré les remontrances de mes compagnons; mon caractère décidé et aventureux se dessinait déjà. Hélas! où devait-il bientôt me conduire? Mais nul ne peut fuir sa destinée!...
Mon projet était bon; j’avoue que les difficultés furent grandes pour le mettre à exécution, parce que les chemins n’étaient nullement frayés sur les montagnes, et je courus beaucoup de dangers à traverser ces forêts vierges. Cependant à cœur vaillant rien d’impossible..., c’est ma devise. Du haut d’une roche, je cherchai le théâtre du fatal événement qui avait terminé la vie de mon frère...
Plus d’entonnoir! A sa place, un bouleversement complet: des terres éboulées, un chaos en miniature... Mon noble frère avait lutté jusqu’à la fin, faisant crouler le sable sous ses pieds, s’attachant à chaque aspérité... Le fourmilion avait abandonné un travail aussi compromis, et reportant son embuscade un peu plus loin dans le même défilé, était en train de creuser son entonnoir. Je le vis travailler, et chaque fois il repoussait la terre dans l’ancien trou, qui ainsi se comblait grossièrement, peu à peu, de façon à ne pas interrompre le chemin d’arrivée par ce côté-là.
Le fourmilion commença alors, devant moi, à tracer son entonnoir. Il aplatit d’abord son abdomen comme un soc de charrue; puis, rampant à reculons dans une direction circulaire, il traça une tranchée peu profonde, mais qui marquait un cercle de cinq centimètres au moins de diamètre. Comment parvient-il à tracer ce sillon en cercle régulier, à tâtons, puisqu’il marche à reculons?... C’est un vrai miracle... Une fois le premier cercle fait, les autres ne sont plus rien; c’est comme le laboureur qui suit son premier sillon. Toujours est-il que l’affreuse bête reprend un second cercle en dedans du premier, chassant toujours le sable avec sa tête et le lançant en dehors de la limite de sa tranchée.
J’étais émerveillé, et je demeurais attentif et immobile, assistant à ces manœuvres nouvelles pour moi, et me demandant qui avait pu dire au premier fourmilion: Tu feras comme cela!... Pendant ce temps, l’ouvrage avançait; les cercles, de plus en plus petits, devenaient plus profonds, le sable s’en allait en gerbe au delà des limites, et, tout à coup, je vis le fourmilion se cacher au fond du trou, dans le sable, et demeurer immobile. C’est pour cela que nous n’avions rien vu de suspect en approchant du piège où mon pauvre frère avait trouvé la mort!
Cependant, si nous avions été moins inexpérimentés, nous y aurions regardé avec plus de soin, et nous aurions aperçu, au fond, les pointes aiguës des mandibules largement ouvertes de la bête!...
J’avais perdu beaucoup de temps à mon observation, aussi je me hâtais vers notre fourmilière. Malheureusement, le chemin était long et le soir se faisait lorsque j’en découvris le faîte; au même moment, un croassement sinistre s’éleva dans les airs, et un oiseau s’envola dans la direction de notre nid...
C’était le pic-vert qui chantait sa maraude en regardant le trou d’arbre où il allait passer la nuit. Au même instant, une de mes camarades, sortant de dessous une feuille sèche et me barrant le chemin, m’apprit que, pendant mon absence, le pic-vert était venu audacieusement attaquer la fourmilière, bouleverser quelques avant-postes pour introduire dans les avenues sa langue immonde, chargée de bave gluante, sur laquelle il ramasse les malheureuses fourmis qu’il touche, puis, retirant le tout dans son bec, les avale...
J’avoue que je ne comprends pas encore comment cet oiseau peut loger dans son bec une langue aussi longue que son corps. Cependant, à force de m’informer, je trouvai une vieille, bien vieille fourmi, qui m’assura avoir jadis mangé un pic-vert tué par un chasseur qui avait ensuite dédaigné un aussi mince gibier. Or la vieille m’affirma qu’elle avait mangé de la tête et qu’elle avait vu, en dedans de la boîte osseuse, la langue de l’oiseau qui s’y enroulait, en faisant tout le tour, comme du fil dans une boîte.
Je veux bien y croire, mais je n’ai pas vu!
VI
VILLÉGIATURE.—LE TRÉSOR.
Si vous me demandiez compte de mes journées, je vous dirais que je les laissais passer au milieu des courses les plus charmantes dans les bois, la lande et les environs. Mes esclaves fonctionnaient parfaitement: nos larves étaient bien soignées, les bâtiments entretenus en bon état, la saison douce et clémente; jamais je ne fus si heureux, aussi chaque matin imaginai-je une excursion nouvelle.
C’est ainsi que je découvris les fourmis charpentières, que je ne connaissais pas, et auxquelles on donne, je crois, le nom latin de Formica fuliginosa. Leurs travaux sont merveilleux et bien autrement considérables que ceux de plusieurs autres insectes charpentiers que j’avais vus à l’œuvre, et cependant, de même que les guêpes et les abeilles charpentières, elles n’ont pour outils que leurs mandibules. Mandibules toutes simples et qui n’approchent cependant ni de la construction de la tarière ou lime des Cicadées, ni de la scie des Tenthrédinés.
Ces petites charpentières ont l’air, au contraire de nous, d’être un peuple de nature inférieure et qui ne connaît de plaisir que travailler. Elles sont dans un mouvement perpétuel: il est vrai que la vie doit être si pénible pour elles, que je ne puis que les plaindre de s’entêter à se cacher comme elles le font dans le bois des arbres, au lieu de se faire bâtir un palais au grand air par des esclaves asservies.
Je m’approchai de la porte, histoire de parcourir l’intérieur de ce logis d’une nouvelle espèce. Je n’avais aucune mauvaise intention, mais voilà une sentinelle qui me barre le chemin. Ce serait une erreur de ne pas les croire courageuses et fortes pour leur taille.
Comme je ne voulais pas lui faire de mal, je la prends délicatement par la taille et, la faisant passer par-dessus ma tête, je la jette tout bonnement derrière moi... Ah bien! ce fut alors l’occasion d’un tapage infernal. En moins de rien, j’en avais dix, vingt sur les bras! Au loin le rappel battait, je vis bien que j’allais avoir toute la séquelle après moi...
Je voulus parlementer: impossible; ces forcenées parlaient un patois informe et n’entendaient pas raison. Je ne pouvais pas, décemment, reculer devant de tels pygmées avant d’avoir vu ce que je voulais voir. J’en pris donc, un peu brusquement, une demi-douzaine l’une après l’autre et les envoyai, à la volée, rejoindre la première...
J’avançais toujours au milieu de la multitude qui me pressait de toutes parts et j’atteignis ainsi le fond du vestibule; mais là une amère déception m’attendait... la porte était trop petite pour moi!...
Ce n’est pas étonnant, ces peuples bornés n’ont pas l’habitude de recevoir des gens de notre importance!
Je rétrogradai donc noblement, non sans avoir jeté un coup d’œil prolongé sur l’intérieur de l’habitation par la porte et par les fenêtres du premier étage, auxquelles j’atteignais très facilement.
Le peuple me suivit quelques pas en dehors de la souche du saule dans laquelle la république était établie, mais je m’arrêtai, et tous se hâtèrent de rentrer: ils craignent et le grand jour et le grand air. Néanmoins j’avais acquis quelques connaissances de leur organisation.
D’un côté, je découvris des galeries horizontales, mais le regard ne pouvait en embrasser longtemps le développement, parce que les murs suivaient la direction circulaire des couches du bois, et, d’un autre côté, parce que les galeries parallèles étaient séparées par de très minces cloisons n’ayant de communications entre elles que par de rares ouvertures ovales. Je dois avouer que ces travaux étaient remarquables par leur délicatesse et leur légèreté.
Au premier, j’avais eu le temps d’apercevoir des chambres séparées, faites dans les galeries au moyen de petites cloisons transversales élevées çà et là. Je vis des portes préparées par un trou rond encaissées entre deux piliers découpés dans le mur. Mais, plus loin, les sculpteurs étaient à l’œuvre: les piliers, à l’origine courbés aux deux bouts, devenaient des colonnes régulières. Ce qui me semble le plus remarquable à cet étage, c’est la manière dont sont ménagés les piliers qui doivent le supporter et qui sont pris dans les cloisons des galeries parallèles, que l’on réunit pour faire une grande halle.
Ce qui m’a étonné au dernier point, c’est que tout le bois que ces fourmis taillent est teint en noir, comme par de la fumée. D’où cela vient-il?... Ma foi, je n’en sais rien. Est-ce un gaz émané des fourmis? Est-ce une teinture fournie par leur salive?
Depuis quelque temps déjà j’entendais résonner des pas d’hommes autour de moi, car nous avons l’oreille si fine que nous les entendons, ainsi que les autres animaux, bien avant qu’ils puissent nous apercevoir. Je me retourne et j’aperçois deux hommes qui semblent chercher des yeux quelque chose dans le bois, regardant sur le sol, comptant un certain nombre de pas dans des directions différentes.
—Peste soit du vieux podagre, dit l’un, il avait perdu la tête de frayeur, et nous ne retrouverons jamais rien!...
—Qui sait? reprend l’autre, il n’était pas si sot que vous le croyez.
—Peuh! prendre pour indice un arbre, c’est déjà stupide.... Il peut être coupé... mais ne pas le marquer, ne pas le désigner d’une manière sûre, c’est insensé!
—Le fait est...
—Où veut-il, à présent, que nous trouvions son arbre?...
—C’est vrai,... cela n’est pas facile...
—Pas facile!... Impossible! voulez-vous dire. Il y en a dix ici qui répondent au signalement voulu.
—Remuons un peu ces buissons...
—Ah!!!...
—Quoi?...
—Le tapis!!!...
—Quel tapis?
—Le voilà!!! Les fourmis l’ont amené à la surface du sol!!!
—Quelle chance!...
Je me hâtai de rentrer à la fourmilière, car le soir venait à grands pas, mais le repos ne vint point pour moi.
A peine la nuit fut-elle faite, que des coups violents éveillèrent les échos des bois, notre maison vola en éclats, la pelle et la pioche fouillaient notre belle construction si laborieusement élevée... Les larves chargées sur nos esclaves furent le précieux bien qu’on chercha à sauver.
Vous eussiez vu nos fidèles esclaves courir de tous côtés, au milieu de la nuit, s’aidant les unes les autres, s’efforçant de mettre en lieu sûr l’espoir de notre race. Oh! la terrible nuit!... Quel lamentable spectacle, que ces pauvres insectes fuyant éperdus sous les rayons blafards de la lampe des chercheurs!
—Ah! les maudites fourmis! disait l’un, comme elles mordent!
—Plains-toi donc! sans elles, tu n’aurais jamais trouvé notre affaire.
—C’est égal, elles pincent comme des diables. Au fait qu’est-ce que cela leur importe la monnaie du grand-père!...
—Mais leur nid que tu bouleverses, leurs larves que tu détruis...
La reine des termites.
—Haie!... haie!... Tape et dur!...
Bientôt, sous les éclats de la lanterne, sortirent de terre, au milieu d’une admirable nappe de damas or et soie cramoisie, une cassette et des vases d’argent admirablement ciselés... Tout cela brillait dans l’ombre noire du bois et de la nuit, c’était magnifique!
—As-tu la clef du bonheur?
—La voilà, frère!
—Donne!... Par Dieu, grand-père avait eu une fameuse idée de la laisser dans sa chambre avec son manuscrit.
Il ouvrit la cassette, l’or et les diamants ruisselaient sous ses doigts.
—C’est bon, referme-la et partons!...
Ils refermèrent précipitamment la cassette, enveloppèrent le tout dans la nappe de tabis, puis la nappe elle-même dans un de leurs manteaux, éteignirent la lanterne et disparurent dans la lande.
VII
LES TERMITES.—LA REINE.
Le lendemain matin, je me trouvai dans un hôtel antique de Rochefort, où les deux frères étaient rentrés.
Enveloppé la nuit dans la nappe de tabis, je n’essayai pas de me regimber: c’eût été inutile. Je me laissai emporter, m’abandonnant à mon étoile, et ce fut là le commencement de mes voyages.
J’étais à Rochefort, toute voisine de la préfecture, et dès que les chercheurs de trésor eurent déposé leur fardeau dans une chambre où ils l’emportèrent, je sortis de ma cachette et me hâtai de gagner un endroit abrité où je pusse prendre un peu de repos. Je trouvai un excellent refuge dans le coffre à bois sur lequel le tabis avait été déposé contenant son précieux dépôt.
Cependant une odeur singulière, perceptible seulement pour nos organes délicats, me semblait remplir toute la pièce: et j’entendais autour de moi comme un frémissement particulier accompagné de petits coups répétés qui me donnèrent beaucoup à penser. Dans quel coupe-gorge étais-je tombé?
Je m’assoupis, néanmoins, appuyé à une bûche, et je ne sais si je rêvai, mais il me sembla que j’entendais couler quelque chose ou passer quelqu’un dans la bûche, comme si son intérieur eût été habité. Je me promis d’examiner le lendemain ce qui avait pu me donner cette singulière illusion et finis par m’endormir tout à fait... non sans avoir longtemps attendu le silence de la nuit; silence qu’on sent venir, monter, à mesure que l’ombre devient plus complète. Ce fut tout le contraire: plus la nuit se fit, plus le bruissement, le frôlement s’accentua, non seulement dans la bûche à laquelle je m’appuyais, mais encore dessus, dessous, tout autour de moi...
Au jour, tout s’assoupit et devint silencieux!
C’était le moment de m’enquérir de la cause de tout ce que j’avais entendu. Je courus, j’inspectai; je ne vis rien... rien! Partout cette odeur de bêtes que j’avais sentie la veille! Enfin, je sortis du coffre à bois et, remontant sur la fenêtre, je profitai d’un pied de vigne pour descendre commodément dans le jardin. J’y fis un abondant déjeuner de quelques fruits tombés, et toujours l’odeur que j’avais remarquée me poursuivait...
Cependant je ne voyais rien d’extraordinaire. Je résolus de descendre dans de belles caves dont l’escalier s’ouvrait devant moi.
—Ça des caves? me dis-je en avançant avec précaution; ce sont des grottes naturelles. Je vois des stalactites, et voici, le long du mur, des colonnettes engagées de matière calcaire...
J’examinais curieusement ces sortes de pilastres, quand mon oreille y perçut le même bruissement que dans la bûche de la boîte au bois... Je reculai vers un coin sombre pour m’arrêter à réfléchir. Comme j’en approchais, je vis s’élever devant moi une fourmi—je la reconnus de suite—mais d’une espèce différente de toutes celles que je connaissais jusque là dans le pays.
—Qui vive? me dit-elle.
—Ami! répondis-je.
—Ami? Tu es fourmi, cependant?
—Oui, Polyergue rougeâtre; et toi?
—Moi, Termite Lucifuge...
QUI VIVE?—AMI!
—Ah! ah! J’ai entendu parler de vous...
—C’est bien... Que viens-tu faire ici?
—Je me promène et ne veux vous attaquer en aucune façon.
—Tu as bien raison. Regarde seulement mes pinces, elles te couperaient en deux comme un sabre coupe un navet. Tu dois voir que je suis un soldat de la termitière et que je suis plus fort que toi...
—Qu’est-ce que cela me fait? Si vous m’attaquez, vous me couperez en deux probablement; mais vous ne m’empêcherez pas de vous inoculer au même moment mon acide, et vous en mourrez demain! Ne vous y frottez donc plus! Voulez-vous, au contraire, me recevoir en ami? Je voyage, je m’instruis, je suis inoffensif et peux vous donner quelquefois un coup de main ou un conseil.
—Moi!... je me moque de ce que tu peux valoir. Je suis un soldat, et, comme tel, je n’ai point à raisonner sur le que, le qui ou le pourquoi. Je suis un sabre obéissant, voilà tout! et je m’en fais gloire!...
—Sabre obéissant, tu me donnes une furieuse envie de visiter ta nation; n’existe-t-il donc pas une autorité chez vous, à laquelle tu puisses soumettre ma demande?
—Si, le grand conseil.
—Eh bien, sabre obéissant, mon ami, va lui demander, pour un philosophe, la permission de visiter votre république... C’est mon plus cher désir.
—Soit, attends-moi ici! Et surtout ne t’éloigne pas, il pourrait t’arriver malheur! Il y a des sentinelles partout, et toutes n’auront pas tant de patience et de bon vouloir que moi...
—Merci du conseil.
Il disparut. Je m’assis et l’attendis, assez intrigué de la tournure que prenaient les choses, étudiant un peu le terrain autour de moi et décidé à prendre une fuite rapide si la négociation ne réussissait pas. Je prévoyais que mon ami le sabre obéissant me tomberait dessus avec un ensemble parfait.
Il n’en fut rien. Au contraire, permission de visiter me fut octroyée de la meilleure grâce. On m’invitait même à présenter une requête au couple royal, et l’on adjoignit au sabre obéissant un autre sabre encore plus gros et plus solide pour m’accompagner partout, afin qu’entre ces deux sabres je ne courusse aucun danger de la part de la populace.
—Quand vous voudrez, seigneur, me dit le premier sabre en s’inclinant.
—Peste! pensai-je en moi-même, nous ne nous tutoyons plus! C’est tout à fait grand genre! Ce que c’est que la faveur!...
Nous tournons la colonne la plus voisine et, dans le coin le plus noir, j’aperçois une porte qui s’ouvre; j’avance... Cette porte, c’est la tête monstrueuse d’un soldat qui la forme, et qui, fermant le trou, est de la même couleur que le mur environnant, et rend impossible de dehors et dans l’ombre de rien distinguer. Le soldat retire sa tête. Nous entrons... Nous sommes dans une magnifique galerie d’au moins un centimètre et demi de haut, longue à peu près d’autant, polie comme du silex, et bâtie en mortier superbe. Partout autour de nous un peuple immense, montant, descendant en ordre, sans trouble, les uns à droite, les autres à gauche. C’est ainsi que nous arrivâmes à une place spacieuse: plusieurs ouvertures régnaient au pourtour de cette place et donnaient accès dans des chambres à voûtes surbaissées, assez spacieuses pour contenir trente à quarante ouvriers. J’entrevoyais, au fond de ces pièces, encore d’autres portes très basses, qui donnaient évidemment accès dans d’autres appartements intérieurs; cette fois, ces portes étaient beaucoup plus basses, mais toujours larges, et cinq ou six ouvriers pouvaient partout passer de front.
A peine mes gardes du corps furent-ils entrés sur la place, qu’ils commencèrent à se trémousser de tout leur corps et à frapper le sol de leurs pinces. Aussitôt tous les termites présents firent comme eux, agités de trémoussements et frappant la terre de leurs mandibules. Je reconnus, à ce moment, le frémissement et les petits coups que j’avais entendus au commencement de la nuit. De tous côtés, autour de nous, c’était une activité fébrile qui semblait pousser les individus. Personne au repos, tout le monde travaillant, mais tout ce travail organisé sans trouble, sans embarras: je reconnus que là, comme chez nous, chacun savait ce qu’il avait à faire et l’accomplissait en conscience.
C’est d’autant plus méritoire chez ce peuple, que les termites ne sont point de la même espèce que nous, ni même du même genre, ni même de la même famille: c’est ce qui m’explique pourquoi leur odeur m’était pénible et m’avait si désagréablement frappé. Les termites sont d’un ordre voisin, mais différent du nôtre. Nous, nous appartenons aux Hyménoptères, avec les abeilles, les guêpes, les frelons, etc.; eux, appartiennent aux Névroptères, avec les demoiselles, le fourmilion, notre ennemi, et bien d’autres...
Cependant nous montions toujours, de galerie en galerie, de chambre en chambre, et la promenade ne semblait pas près de finir; mes gardes du corps marchaient à mes côtés avec la régularité de balanciers de pendule: ils allongeaient les jambes et me fatiguaient horriblement.
—Cher sabre obéissant, dis-je à mon compagnon, le premier soldat, qui trottait toujours, allègre, à mes côtés, où allons-nous, s’il vous plaît? A force de marcher au milieu de l’obscurité presque absolue où nous sommes, je perds le sentiment des distances. Il me semble cependant que nous avons dû parcourir plusieurs kilomètres; je me sens écrasé...
—Vraiment, mon ami Polyergue! vous n’êtes cependant pas au bout de vos peines. Nous pourrions trotter trois jours comme nous le faisons, que vous n’auriez pas encore parcouru tous nos domaines...
—Grand Dieu! mais où allez-vous donc?...
—Ah! visiteur curieux, persuadez-vous bien qu’il y a la même différence entre une fourmilière et une termitière que, chez les hommes, entre une chaumière et une cathédrale.
—Vous êtes modeste.
—Je suis juste, tout au plus. Songez que nous occupons toute la préfecture, depuis le haut jusqu’au bas. Toutes les poutres, tous ce qui est en bois dans l’hôtel, est maintenant notre domaine. Nous avons même, comme ici, rencontré des aubaines imprévues qui nous ont permis de nous créer de spacieuses chambres de réunion. Nous sommes ici dans le carton no 16 des archives du département, et...
—Quelles belles voûtes!
—N’est-ce pas?... Oh! c’est que nous savons parfaitement nous arranger. Nous avons mangé tout l’intérieur des paquets, et ce que nous avons laissé, c’est l’enveloppe extérieure et le bord des feuillets pour nous tenir cachés; car vous savez que les hommes nous ont baptisés Lucifuges. Ils ont eu raison, car nous ne pouvons pas souffrir la lumière.
—Vous trouvez tout à la fois, ici, le vivre et le couvert.
—Certes; malheureusement, cette belle provision tire à sa fin. Dernièrement nous avons découvert, au fond d’un des cartons en exploitation, des crayons. Ma foi! nous les avons mangés: bois, mine et tout... C’était fort bon!
—Je le crois.
—Chut! taisez-vous... Il est inutile de causer une émeute de curiosité dans le sanctuaire où je vous conduis. Au milieu de vos gardes du corps, vous passerez à peu près inaperçu et j’aurai rempli mon mandat.
En ce moment, nous nous mêlions à une grande foule de peuple que je pouvais estimer à plusieurs milliers d’individus au moins: ils tournaient tous dans le même sens autour d’une admirable et énorme salle bâtie dans un des plus grands cartons. C’était la chambre de la reine, de la mère, comme vous voudrez!
Le spectacle le plus étrange se présente alors à nos yeux; il n’était pas sans analogie avec ce qui se passe chez nous, mais dans des proportions si gigantesques, que j’en demeurai frappé de stupeur! Au milieu de la chambre gisait un être immense, incroyable, dont la tête, le corselet, me semblèrent assez semblables à ceux des autres termites, mais dont l’abdomen est prodigieux, indescriptible... La reine était déjà vieille, d’après ce que j’appris, et, comme son abdomen grossit sans cesse, celui-ci atteignait quinze centimètres de longueur!... Il était au moins deux mille fois plus gros que le reste de son corps!...
Ce sont là des dimensions dont vous n’avez aucune idée, vous autres hommes. Votre constitution étriquée et non élastique ne vous rend pas capables d’un développement semblable. Me comparant aux termites, je calculai que la reine devait peser autant que trente mille des ouvriers qui circulaient autour d’elle. Véritable montagne, elle a perdu ses ailes et ne peut faire un pas: elle est là, sur le ventre, ayant à côté d’elle le roi, qui a perdu ses ailes, lui aussi, mais n’a changé ni de forme, ni de dimension, et se borne à remplir les fonctions de mari de la reine.
Les travailleurs et les soldats font assez peu attention au roi, mais tous s’occupent de la reine. Les uns lui donnent à manger, les autres sont occupés à enlever sans cesse les œufs qu’elle pond sans interruption, et cette fécondité est, à mes yeux même habitués à ce spectacle, merveilleuse. D’où j’étais placé, je voyais, comme d’une sorte de tribune, que cet immense abdomen n’était qu’un vaste ovaire dont les branches multipliées renferment en si grand nombre les germes en voie de développement qu’il s’en trouve toujours un de mûr. A travers la peau amincie et devenue transparente, je voyais très bien les canaux sans cesse animés de mouvements de contraction, tantôt sur un point, tantôt sur un autre.
Grâce à cette merveilleuse conformation, la reine pond, sans s’en apercevoir probablement, au delà de soixante œufs par minute, c’est-à-dire plus de quatre-vingt mille par jour! Cela toutes les secondes, aussi régulièrement qu’une machine.
Cette myriade d’œufs, promptement recueillis par les travailleurs, sont emportés dans des couvoirs. Il en sort bientôt des larves d’un blanc de lait qui sont soignées avec tout le talent des nourrices les plus dévouées. Ce que je trouvai de plus curieux, c’est que, en redescendant dans les caves où sont disposés ces couvoirs, j’aperçus que les parois des murs étaient préparées par les termites ainsi que de vraies plates-bandes de jardin, en vue de la nourriture de leurs larves.
Grâce à la chaleur humide qui règne dans ces réduits et que les termites savent entretenir, partout poussent sur les cloisons, sur les murs, des champignons microscopiques, des moisissures qui forment un aliment spécialement approprié aux premiers besoins des enfants. Si les termites appartenaient à la noble et intelligente nation des fourmis, je serais porté à croire qu’ils ont assez d’esprit pour semer eux-mêmes les champignons, et je me serais enquis de la manière dont ils s’y prennent. Mais comment penser que des êtres qui appartiennent à la grossière famille dont les fourmilions font partie peuvent posséder les instincts épurés et nobles des agriculteurs?
Quant aux évolutions des mâles et des femelles, des ouvrières, elles sont tout à fait semblables à ce qui se passe chez nous. Aussi passai-je rapidement devant les logements des termites de ces diverses catégories, et je parvins à regagner la porte sur l’escalier.
Arrivé là, le soldat-portier voulut bien retirer sa tête, et je pris congé de mon ami le sabre obéissant, ainsi que de son compagnon. Je fus vraiment content de respirer un peu d’air frais sur l’escalier et de voir la lumière du jour en remontant dans le jardin, d’autant plus que la nuit allait venir bientôt et qu’il me fallait chercher à souper.
Hélas! tout semblait dévoré dans le jardin; je n’y trouvai donc pas grand’chose, même ce qu’il faut à une fourmi!... Plus de fruits, tout avait été mangé pendant la journée par divers animaux, gros et petits. Que faire? Se coucher sans souper...
Je m’y résignai... de force! et me promis bien, le lendemain, dès l’aube, d’aller marauder sur le port, certain d’avance d’y faire ample curée.
VIII
LES MONSTRES NOCTURNES.—DANS UN CURE-DENT.
Le sucre ne manquait pas sur le port de commerce, car je me gardai bien d’aller perdre mon temps sur le port militaire: les boulets, les canons et le reste formeront toujours un piteux régal pour les fourmis! Me voilà donc attablée aux environs de gros sacs qu’on chargeait et déchargeait autour de moi. Je m’étais mise à l’abri, près d’un des pieds de la balance, et là j’attrapais toujours quelque bonne aubaine qui roulait des sacs pesés jusqu’à moi.
Cet état d’abondance dura plus d’une semaine. Par malheur, ce qui était vraiment fort désagréable, c’est qu’une grande quantité d’autres bêtes, attirées par le sucre, venaient me disputer ma nourriture et se montraient souvent si dangereuses pour moi, que j’abandonnai la place. Enfin, je découvris, dans une de mes courses, le passage par lequel les matelots arrivaient, apportant sur leur dos les gros sacs de sucre; c’était une sorte de planche large qui passait au-dessus de l’eau. C’est ainsi que j’arrivai à la source même du sucre!
Quelle chance! Là, du moins, j’étais en sûreté. Là, bien mieux, on peut manger à bouche que veux-tu? Aucun besoin de se gêner: le sucre est partout! La paroi elle-même de la chambre dans laquelle je me trouvais est tellement sucrée qu’elle en est imprégnée: en la léchant, on vit!
—Allons! nous passerons quelque temps dans cette agréable résidence; après, nous verrons.
Et je m’installai là commodément, entre des objets arrimés avec soin, comme disaient les matelots.
C’est ainsi que je passai une quinzaine de jours sans être dérangée. A peine entendis-je passer quelques hommes: la maison semblait tout à fait abandonnée; mais, un beau matin, on fit un tapage terrible. Ce n’étaient que ballots, que barriques qui tombaient ou descendaient dans la chambre que j’habitais et l’encombraient de toutes parts. Vingt fois je manquai d’être écrasée!
Enfin, le bon Dieu eut pitié de moi et le calme se rétablit presque aussi complet qu’avant; seulement, tout était plein et il ne faisait plus jour. Décidément, la place n’était plus tenable; je résolus d’en changer. Que diable! Je trouverai bien sur le port un asile où je jouirai, au moins, de chaleur, de lumière et même d’un peu de tranquillité...
Aussitôt dit, aussitôt fait! Je me mets en route. J’avise une belle et grosse corde qui pendait; je m’élance, la suis, et me voilà au jour en passant entre elle et la planche qu’elle traverse. Quelle belle lumière! quelle bonne brise rafraîchissante! Mais quelle singulière odeur!...
Où suis-je?... Je n’en sais absolument rien.
C’était bien le cas de grimper à de grandes échelles qui montaient en l’air... Je le fis, et j’arrivai au sommet d’un mur de bois, d’où l’on voyait tout autour.
De l’eau!..... Rien que de l’eau!..... Partout de l’eau!!!
Ce devait être la mer...
Ma maison était un navire!!...
Malheureuse! J’étais perdue à jamais pour la France. O mon pays! ô ma patrie! Mais quel remède?
Aucun! il fallait subir la mauvaise destinée que mon imprévoyance et mon étourderie m’avaient préparée. Allons! le mieux encore est de faire contre fortune bon cœur!... Vivent les voyages! puisque je ne puis reculer.
Je me garai dans un coin, j’observai et j’écoutai.
Deux matelots causaient non loin de moi.
—Tu as été au Para, toi?...
—Au Para? me dis-je. Au Para?... Qu’est-ce que cela peut être?
—Parbleu! c’est la quatrième fois...
—Ah! répondit l’autre en faisant la moue...
—Mais, oui, ma vieille! Même qu’on y est très bien!
—Y a-t-y du rack?
—Il y a du rack.
—Ah!...
—Et mon voisin fit encore la moue... Mais voilà qu’il porte la main à sa bouche et en retire... ce qui lui faisait faire une si belle moue...
C’était sa chique, qu’il plaque philosophiquement sous le bordage, pour la retrouver au besoin...
—Et y a des fruits de toutes les couleurs... puisque c’est en Amérique...
—Ah! c’est en Amérique...
Cette nouvelle me fit fuir immédiatement.
—Comment! nous allons en Amérique! dis-je; en Amérique! Imprudente, que vas-tu devenir? Vit-on jamais fourmi s’engager dans des aventures semblables?... et ne vas-tu pas perdre la vie au premier pas? Quelle désastreuse équipée!... Enfin, il n’y faut plus penser... Le mal est fait. Songeons à nous mettre en sûreté...
JE ME RABATTIS SUR LES FENTES.
Je m’acheminai vers la cale, car c’était là où j’avais été surprise par le départ du navire; c’était là où se trouvaient les provisions qui m’avaient séduite; c’était là où je pouvais espérer une nourriture abondante et en même temps une retraite capable de me cacher. Je furetai donc dans tous les coins pour trouver une demeure; mais, chose extraordinaire! tous les coins étaient occupés... Partout je voyais d’horribles mandibules s’ouvrir à mon approche. Quel animal si hargneux était donc là?...
Je me rabattis sur les fentes... Partout, partout, je rencontrais les mêmes mandibules menaçantes, surmontées des mêmes yeux féroces, qui me faisaient frissonner jusqu’aux moelles. Heureusement, pas un de ces êtres hideux ne bougeait. Désespérant de trouver mieux, je m’enfonçai dans la muraille du navire, à la place d’un petit clou qu’on avait arraché. J’y étais fort mal: la cavité était profonde, mais si exiguë que j’avais été obligé d’y entrer à reculons. Ce fut ce qui me sauva.
A la nuit commença autour de moi un branle-bas incroyable, inimaginable... Le navire sembla s’animer: l’espace s’emplit de formes noires et brunes, hideuses, énormes, qui volaient lourdement, se heurtant aux murs et aux poutres, qui couraient comme lévriers déchaînés le long des arêtes des poutrelles, et venaient, horreur! sentir et souffler à la porte de ma retraite...
Ils étaient là au moins une douzaine, gros, moyens ou petits, se poussant, se glissant les uns sur les autres pour arriver à me dévorer des yeux; ils allongeaient au dedans pattes, mandibules et antennes... et moi, je me reculais aussi loin que l’espace me le permettait. Pendant ce temps, de gros animaux poilus rugissaient en galopant sur toutes les matières qui remplissaient le navire. Ils se battaient affreusement, bousculant tout sur leur passage. Je n’avais jamais vu des animaux semblables; certains d’entre eux étaient presque aussi gros que nos voisins les lapins de la lande.
Ah! quelle horrible nuit! Combien de fois les terribles bêtes, se poussant avec une conviction féroce, avaient-elles avancé leurs griffes presque à me toucher! Je sentais que, si leurs serres m’atteignaient, c’en était fait de moi. J’étais arraché de ma retraite et croqué d’une bouchée...
Quelles angoisses!
Enfin, le matin parut, et, avec lui, des matelots vinrent ouvrir un des panneaux qui fermaient la cale. Une brillante clarté inonda notre retraite et me rendit un peu de courage. Nous autres Polyergues ne savons combattre qu’au grand jour.
Avançant la tête avec précaution, je vis que toutes les bêtes puantes qui m’avaient si furieusement assiégé rentraient dans leurs fentes, leurs trous, se cachaient à l’abri du jour derrière tous les objets qu’elles rencontraient.
—Ah! elles ont peur du jour! dis-je. Moi, c’est le contraire; il faut profiter de cet avantage, il faut fuir... Fuir? où fuir?...
L’occasion est chauve, dit le proverbe: je me précipitai à toutes jambes au travers des obstacles: je volais!! Mais, au moment où je me croyais bien seule, un de ces animaux enragés saute du plafond sur les sacs où je courais de toutes mes forces, et se met à ma poursuite avec une vitesse surprenante...
—O Seigneur! Tous ne craignent donc pas le jour...
J’étais abasourdi...
Au premier moment, je désespérai de moi, je me sentis perdu, j’hésitai si je fermerais les yeux, attendant stoïquement la mort...
—Un effort de courage!!... Pourrais-je le faire?
—Oui!!... je le ferai. Il ne sera pas dit qu’un foudre de guerre chez les siens, qu’un Hercule au grand cœur se laissera lâchement égorger comme un mouton!...
Cependant mon ennemi chevauchait sur ses grandes pattes et gagnait du terrain à vue d’œil... Dans mon trou j’étais, hélas! à l’abri; tous étaient trop larges pour pouvoir y pénétrer; mais à présent j’étais isolé, à découvert... et je fuyais à toutes jambes, quand, soudain, une fissure se rencontre devant moi. C’était la porte du panneau que les matelots avaient renversée sens dessus dessous. Comme elle était bombée, je m’y glisse et m’avance aussi loin que me le permettent et ma taille et ma frayeur.
Hélas! mon ennemi était bien plat, plus encore que je ne me le figurais... Il arriva très près de moi, mais pas assez pour m’atteindre. Je me faisais si petit! J’étouffais, mais, jouant des coudes et des pattes, je fuyais toujours, lentement, mais enfin je m’éloignais. Lui, plus empêché que moi, perdait du terrain, et d’ailleurs nous approchions des bords du panneau, sur lesquels frappait le plein soleil. Déjà je sentais la chaleur bienfaisante de l’astre du jour qui doublait mes forces.
UNE FOURMI DE FRANCE!!...
Je sortis au galop sur le pont, et, voyant une porte entr’ouverte devant moi, je m’y précipitai.
Il était temps! La bête sortait de dessous le panneau...
Alors, elle retrouva ses ailes, auxquelles je ne pensais plus, fit un bond effroyable et me chercha, car, éblouie, elle m’avait perdu de vue...
J’avoue que je ne perdais pas mon temps! Au hasard, je montais le long du pied de la table qui me cachait à elle et bientôt je débouchais au milieu de papiers, de plumes, de crayons, sur le propre bureau du capitaine.
Horreur!... la bête est devant moi...
J’étais perdu, cette fois, quand un cure-dent en plume s’offrit à moi... M’y précipiter fut l’affaire d’un clin d’œil...
J’étais du moins à l’abri...
Comment peindre les efforts désespérés du monstre pour me forcer à sortir de ma retraite?... Voyant qu’il avait beau me faire rouler avec ma prison transparente et que je n’en sortirais pas, il se mit à en ronger les extrémités coupées en biseau. Je voyais ses mandibules arracher des lambeaux à chaque extrémité... Ah! il y allait de bon cœur!
Un bruit se fit entendre, mon ennemi s’envola...
Le capitaine entrait dans son cabinet. Il se mit à son bureau et, s’asseyant, appuya sa tête entre ses deux mains et se prit à songer. Pensait-il à sa mère, à sa fiancée, à ses plaisirs passés, à ses devoirs présents? Le savais-je?
Tout à coup ses yeux tombèrent sur moi.
—Une fourmi de France! s’écria-t-il, et, saisissant le cure-dent, il le tint devant ses yeux.
—Pauvre petite bête! Quelle idée t’a prise de venir avec nous au Brésil?...
—Tiens! pensai-je à part moi, c’est bon à savoir. Nous allons au Brésil...
—Par quel singulier concours de circonstances es-tu réfugiée dans un cure-dent de plume? Une poursuite, peut-être... Qui donc t’a poursuivie?...
Et, considérant les bords de mon cure-dent, où mon terrible ennemi avait si vaillamment aiguisé ses dents:
—Les cancrelats!... Les affreuses bêtes! Maudite engeance! Oh! pauvre petite compatriote, je te défendrai: va! tu ne seras pas mangée par eux, n’aie plus peur!...
Alors, se levant, le bon capitaine atteignit un compotier de verre dans lequel il versa du sable bleu qu’il avait sur son bureau, mit par-dessus mon cure-dent, ajouta autour une ou deux pincées de sucre, quelques pruneaux. Cela fait, il replaça le couvercle de cristal, puis...
—Chère petite bête! dit-il alors, reste avec moi. En te voyant tout à l’heure sur ma table, j’ai songé à mes jeunes amies. Demain encore, en te voyant, je penserai à cela!... Ah! la vie! quel triste passage!...
Le capitaine ouvrit brusquement la porte de sa cabine, et j’entendis ses pas s’éteindre en s’éloignant...
J’étais prisonnière!...
Mais, du moins, mon ennemi et sa terrible séquelle ne parviendrait jamais jusqu’à moi. J’étais en sûreté!
De longs jours s’écoulèrent ainsi en compagnie de mon bon ami le capitaine, dont l’affection ne se lassa jamais. Tous les matins il venait causer avec moi ainsi qu’il le disait, mais en réalité causer avec lui-même et caresser de chers souvenirs. Quel cœur d’or! quels admirables sentiments! En général, l’homme est un long, lent et lourd animal qui nous déteste et dont nous nous rions par notre nombre et notre adresse; mais maintenant j’en connais un, dans le nombre, qui ne peut s’empêcher d’aimer. C’est le capitaine Urbain.
En somme, la traversée fut admirable. A peine un grain ou deux en varièrent un peu la monotonie.
Nous étions arrivés, et mon brave ami ne se départait pas de ses bons soins. Une fois, cependant, il manqua à son rendez-vous ordinaire; un jour s’écoula sans qu’il vînt renouveler mes provisions.
Un second jour s’écoula lentement, sans sa visite... Où était-il mon Dieu?... malade?...
Un troisième jour passa... Mes provisions étaient épuisées. Les reliefs que je dédaignais dans l’abondance, je les avais tous consommés! Plus rien!... Il viendra demain...
La faim me torturait... Mourir! mourir! Ce mot me tintait lugubrement aux oreilles... Et il ne vient pas!...
Je contemplais, pour la centième fois, les alentours de ma prison de verre: partout le silence et le désert! Lorsque, levant les yeux au plafond, il me sembla voir que le couvercle du compotier, placé un peu de côté, par mégarde, ne fermait pas exactement, et que je pourrais peut-être me glisser par l’ouverture...
Mais comment monter là?...
A l’œuvre! Il faut essayer...
Je pris, à brassées, les détritus de fruits qui remplissaient ma prison, queues en bois immangeables, pelures, pepins, épluchures sèches, dures comme le fer, et je les enchevêtrai. Je les accumulai de la manière qui me sembla la plus solide. J’étais fort et j’avais reçu de bonnes leçons dans mon enfance. Je travaillai ainsi dans les angoisses de la faim, avec un acharnement sans égal. Il fallait vaincre ou mourir!...
Je vainquis... Je passai!...
Et tombai sur la table presque inanimé.
Heureusement, un pain à cacheter qui se trouva à côté de moi me permit de ranimer mes forces. Je tombai dans un porte-crayon et, aux premiers rayons du soleil, je me mis en quête d’un moyen de sortir du cabinet.
IX
AU BRÉSIL.—JE RETROUVE URBAIN.
Ce ne fut pas aussi difficile que je le supposais. Je n’eus qu’à prendre le chemin des cancrelats: ils entraient la nuit par-dessus la porte, je sortis le jour par là. Aussitôt je gagnai la jambe d’un matelot, qui m’emporta avec lui au canot, et de là à terre, où je me laissai tomber.
J’étais au Brésil...
Quelle gloire pour une Polyergue française!
Ce n’était pas le moment de philosopher dans les rues de Para, au milieu des poules et de tous les autres oiseaux que j’y voyais grouiller de tous côtés; il fallait, avant tout, sauver sa peau; c’est ce que je fis en prenant ma course, me dissimulant de mon mieux derrière les pierres et le long des maisons, jusqu’à ce que je pusse gagner les jardins et ensuite la campagne.
Là, je courus bien quelques dangers, mais je ne m’y appesantirai point, parce que, avec du sang-froid et de la patience, je m’en suis tiré à mon honneur, sain et sauf. Dès que j’eus mis le pied dans les herbes de la campagne, je fus obligé de m’avouer à moi-même que je ne savais pas ce que c’est que la vie. Jamais, dans ma patrie, je n’avais vu un mouvement, une variété semblables. Il me sembla que toutes les bêtes de la création s’étaient donné rendez-vous autour de moi. Quelle cohue! quel tohu-bohu!
Bien entendu, nouveau débarqué, je ne connaissais aucune de ces espèces, et d’ailleurs j’en avais trop peur en ce moment pour oser en aborder quelqu’une. La prudence, en ce cas, est la mère de la sûreté.
C’est en répétant ce proverbe des poltrons—moi, un Hercule—que je me cherchai un gîte pour prendre quelques instants de repos. Ce gîte, je le trouvai sous l’ombelle étalée d’une admirable fleur, où une vraie multitude d’insectes ailés et aptères comme moi semblaient s’être donné rendez-vous.
Ce qui me frappa, dès le premier coup d’œil, c’est qu’aucun être de ma famille ne s’offrit à mes yeux. Évidemment, je distinguais parfaitement de nombreux animaux qui nous ressemblaient, mais tous étaient si différents, que j’étais obligé de les classer dans des espèces diverses de nous. Je sais bien que l’étroit pédicule qui rattache notre abdomen au corselet est un caractère saillant de notre famille, mais il en est un que je prends la liberté de rappeler à nos amis, c’est que tous les Formiciens portent des antennes coudées. Cela ne trompe jamais.
Tandis que je réfléchissais ainsi tout à mon aise, au milieu d’une odeur délicieuse s’exhalant au-dessus de ma tête et embaumant l’air, je m’efforçais de repasser dans ma mémoire quelles étaient les grandes divisions de notre famille.
On y admet d’abord deux tribus pour séparer les Dorylides des Formicides. Les Dorylides ont l’abdomen allongé et cylindrique; de plus, une toute petite tête, et paraissent établir le passage des Sphégiens à nous. On croit qu’ils vivent isolés. Cela n’y fait rien: on a des cousins partout!
Les Formicides, c’est moi, c’est tout le reste du grand peuple; c’est toutes ces admirables peuplades composées de mâles, de femelles et de neutres, ouvriers ou soldats.
La tribu des Formicides se divise elle-même en trois groupes: les Myrmicites, les Ponérites et les Formicites. Ici, pas moyen de se tromper. Tous les Myrmicites ont un aiguillon aux femelles, les Ponérites aussi; les vrais Formicites, non. Nous n’avons pas besoin de cela: nous avons notre gaz!
Ce qui est encore très aisé à distinguer, c’est que les premières seules ont deux nœuds au premier segment de l’abdomen. Justement, toutes les fourmis que je voyais circuler autour de moi—et Dieu sait s’il y en avait de toutes tailles et de toutes couleurs!—portaient les deux nœuds et, bien entendu, leur aiguillon.
Je vis surtout là des Écitons à palpes tout petits, mais à longues mandibules très étroites. Il y avait aussi des Acodermes, bien faciles à reconnaître parce que, au lieu d’avoir un corps lisse, délicat, bien tourné, comme le nôtre, elles présentent des bosses et des épines qui les rendent hideuses.
Mon Dieu, que je vous suis reconnaissant de ne m’avoir pas fait naître au milieu de gens si disgraciés!
L’invasion.
Maintenant, ami lecteur, je puis vous avouer que les Polyergues appartiennent à la tribu des vraies fourmis, puisque... c’est-à-dire que nous ne nous distinguons des vraies fourmis que parce que, au lieu de porter des mandibules triangulaires et chargées d’une masse de dents, nous en avons de belles, étroites comme une épée, courbes comme un cimeterre et terminées en pointes crochues, dont la blessure est irrésistible et mortelle. Nous sommes, bien évidemment, les plus belles, puisque notre premier segment de l’abdomen ne forme qu’un seul nœud gracieux, et que nous sommes armées en gentilshommes et non, comme nos cousins, en menuisiers!
J’en étais là de mes réflexions, mollement bercé par la brise, quand un grand bruit se fit autour de nous. Des nègres couraient à toutes jambes vers la ville en criant:
—Tanoca! Tanoca!...
Qu’est-ce que cela voulait dire?
—Tant mieux, répondaient quelques promeneurs blancs, qu’elles soient les bienvenues!
—Tanoca, Tanoca arrivent! Pittaz avant...
En même temps j’aperçus quelques oiseaux voltiger par la campagne. Il n’y en avait pas tout à l’heure, et je m’aperçus vite que leur nombre croissait de minute en minute...
Cela devenait inquiétant.
Je me laissai tomber de mon ombellifère et, montant d’un seul trait au haut du plus grand arbre voisin, j’arrivai, non sans avoir échappé à plusieurs lézards, jusqu’à la dernière feuille et, de là, je vis une nuée d’oiseaux qui arrivait. Il y en avait beaucoup parmi eux qui brillaient des plus belles couleurs de l’arc-en-ciel; tous avaient la forme de nos grosses grives. Cela me fit réfléchir; je savais ce que j’avais à craindre des grives et de toute leur séquelle... Il fallait aviser.
Je descendis précipitamment et j’entendis quelques nouveaux cris:
—Voici les brèves! Vivent les fourmiliers!...
Horreur! Les fourmiliers sont des oiseaux qui vivent à nos dépens. Je suis perdu!...
Où fuir? où me cacher?... Ils sont une multitude; impossible de trouver un refuge contre tous ces affamés. O mon Dieu, sauvez-moi!
«Aide-toi, dit-on, le ciel t’aidera.»
Tandis que, en proie à la plus légitime frayeur, je désespérais de mon salut, je jetai les yeux sur la route auprès de laquelle je me trouvais. Que vois-je?... mon capitaine... mon brave capitaine, mon ami... qui m’avait si bien oublié dans son compotier!...
Ma foi! de deux maux il faut choisir le moindre. Le pis qui puisse m’arriver, c’est de retourner dans le compotier... Au petit bonheur!
Et, m’approchant au-dessus de lui, qui se promenait avec deux amis, je me laissai tout doucement tomber sur son épaule et descendis jusque sur sa main... Son premier mouvement fut de secouer sa main pour me jeter sur le chemin...
—Oh! la vilaine b...! Mais non, je ne me trompe pas, c’est une fourmi de France, une fourmi rouge de chez nous. Mais c’est bien ma fourmi de France... Oh! la pauvre bête... et moi qui l’ai oubliée...
J’avais l’air si calme, arrêtée entre son pouce et le premier doigt, qu’il prit de plus en plus confiance et dit en se tournant vers ses compagnons:
—En tout cas, je la garde.
—Mais jette donc cela, Urbain; tu nous ennuies avec tes insectes...
—Non pas, ami. Ceci est un souvenir de France, d’abord; et puis je crois que c’est une bête apprivoisée qui m’a reconnu.
—Tu vas te faire piquer.
—Les Polyergues n’ont pas d’aiguillon, mon très cher... Et d’ailleurs celle-ci semble plus confiante qu’agressive. Retournons, au contraire, je vais la réinstaller à bord... Ce doit être ma fourmi rouge... Mais comment a-t-elle fait pour s’échapper de mon compotier?
A ce moment, les brèves arrivent en masses, voltigeant partout. L’une d’elles, me voyant sur la main d’Urbain, plonge d’un coup d’aile et m’enlevait, si le brave capitaine ne l’eût repoussée d’un mouvement brusque.
—Ah! ah! dit-il à ses amis, voilà pourquoi la pauvrette m’a demandé protection, elle craignait les fourmiliers.
—Ce n’est pas possible.
—Et la preuve... Vous allez voir...
Il tira son étui à cigarettes, l’ouvrit et me le présenta. Je m’y précipitai; il le referma sur moi et le mit dans sa poche. Là, j’étais en sûreté.
—Hé bien, qui avait raison?
—Vous, j’en conviens. Mais qu’est-ce que ces brèves, dont nous voici entourés?
—Ce sont des mangeurs de fourmis par excellence.
—Hé bien, que viennent-ils faire ici aujourd’hui plutôt qu’hier?...
—Ils précèdent une bande de fourmis fourrageuses.
—Comment?
—N’avez-vous pas entendu, tout à l’heure, les nègres fuir en criant devant les fourmis voyageuses: «Tanoca! Tanoca!...»
—Si, pardieu; j’ai bien entendu, mais je n’ai pas compris.
—Nous ferons bien, mon cher ami, de faire comme les nègres et, quoique mieux habillés qu’eux, de fuir devant les nouveaux arrivants.
—Fuir devant des fourmis! Allons donc!
—Vous aimez mieux leur tenir tête! Soit! Au fait, nous en serons quittes pour quelques morsures... on n’en meurt pas, quoiqu’elles soient fort cuisantes...
—Va pour quelques morsures! Mais expliquez-nous en marchant ce que nous allons voir.
—Oui. Et pourquoi tout le monde a l’air content.
—C’est bien simple. C’est que les fourmis vont tout nettoyer.
—Bah!
—En dévorant tous les parasites qui nous rendent la vie si dure, mes pauvres amis.
—Oh! bénies soient-elles, en vérité.
—Vous savez aussi bien que moi que nous sommes ici sur la terre de multiplication. Partout où vous allez, vous trouvez ici des insectes qui mordent, des insectes qui tuent, des insectes qui égratignent, des insectes qui piquent. Quelques-uns vous laisseront peut-être tranquilles; en revanche, ils vous empesteront par l’horrible odeur qu’ils répandent dans l’air ou communiquent à tout ce qu’ils touchent. Les uns sont enfermés dans des carapaces aussi dures que la cuirasse du crabe et se moquent de toute espèce de violences; d’autres sont dodus, bombés, gros, enveloppés d’une peau fine, aussi juteux qu’une framboise trop mûre et s’écrasant au plus léger contact.
—Oh! les dégoûtantes bêtes!
—Sans parler des gros insectes volants, des blattes, des cancrelats de primo cartello, qui se jettent dans la bougie à l’éteindre, ou, à force de se rôtir au verre chaud d’une lampe, se brûlent les ailes et tombent sur la table, où ils tournent des heures entières, à la manière d’un tonton affolé...
—Sans parler de ces petites mouches qui ont la rage de passer et repasser sur mon papier et d’effacer de leurs pattes le dernier mot que je viens d’écrire...
—Sans parler des mille-pieds armés de crochets venimeux, dont le poison n’est guère moins dangereux que celui de la vipère...
—Et des blattes de toutes les dimensions et de toutes les couleurs, des lézards, des scorpions, des serpents et de tant d’autres bêtes hideuses et puantes.
—Eh bien, tout cela va disparaître.
—Marchons alors au-devant des libérateurs!
La prise d’assaut.
X
L’ASSAUT.—LE CARNAGE.
Et nous marchâmes, moi portée, au-devant des libérateurs!
—Urbain! disait en riant un des jeunes gens, la délivrance est proche!
—Et les morsures aussi! répondit le brave capitaine.
Bientôt nous arrivâmes à la crête d’une colline qui traversait la route, lorsque les compagnons du capitaine poussèrent un cri de surprise.
Curieux comme tout insecte qui veut s’instruire, je me glissai entre les deux tiroirs de l’étui à cigarettes et je gagnai la manche du capitaine pour aller me blottir en sûreté derrière un des boutons de sa veste.
Vraiment le spectacle en valait la peine.
A cent mètres de la route, sur une direction à peu près parallèle et passant sous un bois très clair, s’avançait lentement comme une longue pièce de drap noirâtre, de tapis foncé se déroulant de lui-même sans interruption... On en distinguait parfaitement la tête, mais à cent mètres en arrière on ne distinguait plus rien entre les feuilles et les broussailles. On eût dit que c’étaient ces feuilles et ces broussailles elles-mêmes qui tissaient cette mystérieuse toile.
Il y avait là des millions de fourmis, marchant en ordre sur quatre et cinq mètres de front!
Les trois jeunes hommes s’étaient arrêtés. En tête de la colonne marchaient quelques éclaireurs qui semblaient garder les autres avec vigilance. Sur les côtés, des officiers, continuellement occupés à courir en avant et en arrière pour s’assurer que personne ne s’écartait, que toute l’armée s’avançait en bon ordre.
On les reconnaissait à leur énorme tête blanche qui se balançait de haut en bas sans relâche, tandis qu’ils couraient en faisant leur métier de serre-files.
—Comment appelles-tu ces fourmis-là? demanda un des compagnons du capitaine.
—L’Eciton drepanophora ou Fourmi fourrageuse.
—Je voudrais bien en voir une de près.
—Ah! ça, non! Rentrons maintenant, et vivement! Je t’en montrerai chez moi. Mais, pour aller en chercher aujourd’hui, non! Contente-toi de ne pas avoir rencontré leur avant-garde, et prenons sérieusement la fuite; il pourrait nous en arriver malheur. Ce qui le prouve, tu le vois, c’est que nous sommes seuls... tout le monde a fui!...
—Allons-nous-en!
Inutile de dire que j’en avais vu assez et que je me hâtai de quitter mon poste d’observation pour rentrer dans mon étui.
En arrivant chez lui, mon brave capitaine choisit un superbe compotier, absolument semblable à celui qui me servait de prison à bord, y mit une poignée de feuilles, quelques fruits délicieux de son jardin et m’y enferma.
Puis il disparut un moment et revint quelques instants après, tenant à la main une petite boîte de verre qu’il déposa sur son bureau.
—Vous avez devant vous, mes amis, dit-il, un des plus gros travailleurs, ouvriers, des Écitons...
—Mais c’est un insecte formidable!
—Oui. La différence de dimension entre les ouvriers, dans cette espèce, est très remarquable. L’exemplaire que vous voyez mesure près d’un centimètre et un quart de longueur, sans compter les pattes; tandis que je vais vous en montrer un à côté qui n’est pas moitié aussi long et ressemble beaucoup à la Fourmi noire (Formica nigra) de notre pays.
—Et d’où vient cela?
—On n’en sait rien. C’est peut-être une question d’âge. Voyez la tête du grand, comme elle est ronde, polie et grosse! Elle est armée d’une paire d’énormes mandibules, courbées presque aussi fortement que des cornes de chamois et très aiguës à leur pointe. Attendez! nous allons placer une de ces armes sous le microscope. Voyez-vous?
—Certainement. Quels cimeterres? Mais ils sont entourés de soies qui s’y implantent comme par anneaux!
—Ce qui me frappe, moi, dit l’autre, c’est combien, chez ces officiers, le thorax et l’abdomen sont grêles.
—L’animal est bien plus foncé que ceux que nous voyions courir tantôt.
—Évidemment; ici, tout paraît brun-jaune plus ou moins pâle. Vivant, la tête est presque blanche. Les yeux, dans ce genre, sont d’une incroyable petitesse. Vous les voyez, comme deux petits points ronds, de chaque côté de la tête.
—Je ne les vois point...
—Prenez la loupe.
—Ce sont là des yeux?...
—En voici un, sous le microscope.
—Tiens! ils sont ovales et convexes... enfoncés dans un petit creux en orbite très profond... Sont-ils projetables en avant?...
—Non.
—Alors, l’Éciton voit peu?
—C’est mon avis. D’autant plus que, si cela vous intéresse, nous chercherons ici, dans la campagne, une autre espèce parfaitement aveugle... et cela ne les empêche nullement de vivre et de bien vivre, car ils sont gros et gras...
En ce moment un petit nègre entra dans la maison, et, montant quatre à quatre l’escalier, fit irruption dans le cabinet d’Urbain.
—Massa! les tanoca!...
—Où?
—En bas... elles arrivent! Ouvrez tout! massa. Elles vont nettoyer la maison! quel bonheur!...
—Es-tu sûr qu’elles viennent ici?...
—Oh! massa, moi avoir vu la colonne au jardin... et... tenez!... reprit le jeune enfant en se baissant et montrant au capitaine un Éciton qu’il venait de cueillir sur son mollet, où il était piqué par ses mandibules...
—Diable! messieurs, il est temps de partir! Sauve qui peut!...
J’avais envie de crier:
—Et moi?... vous m’oubliez! ingrat!...
Mais ils étaient descendus au galop, ouvrant les armoires, les portes des buffets, des cabinets...
Je restais seule.
Un silence de mort régna pendant quelques minutes.
Puis il se fit un effroyable tapage dans la maison... un grondement formidable monta d’en bas, s’étendit partout. On aurait dit un bruissement de feuilles, un roulement d’eau qui glisse...
Alors firent irruption dans le cabinet d’Urbain toutes les bêtes de la création en déroute, courant, sautant, rampant, glissant, se mêlant, se poussant...
Comment! Il y avait tant d’animaux dans la maison!
C’étaient des mille-pieds, des scorpions, des serpents, des lézards, des rats, des souris éperdues, folles, tournant sur elles-mêmes, des blattes volant en nuage compact...
A ce moment, à la porte apparut l’armée noire qui montait à l’assaut. Ce fut d’un mouvement lent, continu, indescriptible, implacable, que cette lave montante enveloppa tout ce qui se tordait, sautait, s’ébattait sur le plancher... Quelques convulsions dernières, et tout s’apaisa... Ce fut comme une lutte de quelques minutes, lutte silencieuse, sans trêve ni merci... puis cela s’affaissa... et le drap vivant, noir et jaune, recouvrit le tout.
Nombre d’insectes étaient sautés sur le bureau d’Urbain et l’avaient inondé de leurs troupes désordonnées. Mais, le long de chaque pied, monta et déboucha une colonne de grosses têtes conduisant l’infanterie, et la boucherie recommença...
A cet instant, j’eus peur!...
Devant moi, derrière moi, par côté, partout, les terribles Écitons entouraient ma prison de verre...
Tout était mort autour d’eux: moi seule vivais encore, à l’abri du compotier; et les mandibules crochues s’ouvraient et se fermaient avec un bruit affreux de castagnettes en se tournant de mon côté...
Une phalange essaya d’escalader ma prison de verre, mais elle ne put y parvenir... je respirai! le bienheureux vase était une demi-boule montée sur un pied mince. Pas moyen de parvenir au bord... et d’ailleurs, mon couvercle me protégeait.
Quelques Écitons montèrent sur les objets saillants autour de ma bienheureuse prison; elles essayèrent d’y sauter... une seule réussit. Mais elles eussent été dix et vingt de ses semblables, qu’elles n’auraient pas pu soulever cette masse de cristal. J’étais sauvée!...
Alors je reportai mon attention sur ce qui se passait autour de moi. Je sentais que, dans quelques minutes, je serais le seul être vivant de la maison.
Effectivement, les Écitons se livraient à une visite domiciliaire qui n’oublia ni une crevasse, ni une fente. Les blattes, les insectes, tirés au dehors par cinq ou six fourmis, étaient impitoyablement mis à mort.
Enfin le carnage cessa, faute de victimes. Les Écitons harassés, rassasiés de sang, remirent enfin l’épée au fourreau en rentrant leur terrible aiguillon et procédèrent au butin. Tout ce qui pouvait être emporté par eux le fut. Je vis s’organiser sans bruit, devant moi, une marche triomphale digne des temps barbares. Tout le monde reprit sa place dans les rangs, chargé de butin, et le torrent noir, se repliant sur lui-même, disparut peu à peu dans l’escalier...
Quelques-uns, en se retirant, jetaient de mon côté un regard de convoitise et de regret. Il leur répugnait de laisser un être en vie derrière eux!
Puis le silence s’étendit sur toute la maison...
XI
DANS LE BOCAL.—LES ÉCITONS DIVERS.
Le lendemain matin, à la première lueur du soleil, un pas se fit entendre dans l’escalier, une tête s’avança doucement dans le cabinet. Urbain était là...
Ses yeux se portèrent de suite vers son bureau.
—Ma pauvre fourmi de France! dit-il, sauvée!...
Il vint à moi, me prit, me donna du sucre... et me renferma dans ma prison...
Ce fut un véritable bienfait que la chasse opérée par les Écitons voyageurs; la maison était parfaitement nettoyée, et, sauf l’odeur qu’ils avaient laissée, toute trace d’invasion avait disparu.
Bientôt arrivèrent les deux amis d’Urbain, qui s’extasièrent sur la chance que j’avais eue de ne pas devenir la proie des visiteurs.
—Est-ce que tu connais d’autres espèces de ces excellentes fourmis dans ce pays?
—Oui. Il y a encore, en fait de voyageuses, l’Eciton prædator. Celui-là ne sait pas former des colonnes longues et étroites comme le Drepanophora d’hiver: il marche en phalanges épaisses et solides.
—A propos, Urbain, que veut dire drépanophore?
—Porteur de faux ou de faucilles, à cause des mandibules que tu as vues. Je reviens au Prædator, qui, lui, est une toute petite créature, pas plus grosse que la Fourmi rouge commune de France (Myrmica rubra). Il est, toutefois, d’une couleur rouge beaucoup plus brillante, et quand une phalange de ces Écitons escalade un arbre, ces multitudes énormes se répandent sur le tronc et sur les branches en telle quantité qu’on pourrait croire voir couler sur l’arbre un liquide couleur de sang.
—Pourquoi l’appelle-t-on pillard?
—Ah! mon ami, ceci est un caprice de nomenclateur! Cet Éciton n’est pas plus pillard que les autres. On en connaît une troisième espèce encore, un peu moins bien déterminée que les deux précédentes et que l’on a nommée l’Éciton légion (Eciton legionis). Celui-ci semble ne se montrer, jusqu’à présent du moins, que dans les grandes plaines de sable de Santarem.
—Qu’est-ce qu’il y vient faire?
—Il y vient, comme la plupart des Écitons, attaquer les nids des différentes espèces de fourmis mineuses et de guêpes. Heureusement! car, sans eux, le pays ne serait pas habitable! Quant à moi je ne connais pas un seul animal, quel qu’il soit, dont les Écitons ne viennent à bout. J’ai vu l’espèce qui nous a visité hier attaquer les énormes nids de la guêpe formidable qui vole très souvent autour de nous. Les mille aiguillons des guêpes qui les menacent, qui les frappent, ne pèsent pas un fétu pour eux; ils déchirent avec leurs puissantes mâchoires la substance si résistante de ces nids, pénètrent dans l’intérieur, abattent les cellules et jettent dehors toutes les jeunes larves. Si une guêpe, même adulte, veut résister, l’Éciton se jette sur elle et la coupe en deux avant que l’aiguillon de l’insecte volant ait pu servir.
—Quels gaillards!
—Je vous en réponds. Les petits Legionis attaquent souvent aussi les nids des grosses fourmis mineuses. Généralement, ils se séparent en deux troupes qui marchent à l’assaut simultanément, l’une s’enfonçant dans le sol et chaque ouvrier en rapportant de grosses pelotes de terre, l’autre troupe recevant ces boules de leurs camarades, et les emportant au loin.
Nous ne faisons pas autrement, remarquez-le bien, mes amis, pour exécuter rapidement des travaux de déblais. Nous établissons un atelier de piocheurs emplissant les brouettes, et des relais d’hommes emmenant celles-ci au loin. Chez nous, comme chez elles, des chefs se tiennent de place en place pour diriger les efforts des travailleurs et maintenir ceux-ci en lignes régulières.
Mais il est temps de revenir à nos Fourmis-légions. Elles ont creusé vingt-cinq centimètres au-dessous du sol, et ont fait brèche à la forteresse. Voici l’assaut! Des millions d’Écitons se précipitent, se heurtent, se pressent et arrivent, comme un mur vivant, contre les assaillis qui défendent leur demeure. Aucune manière de combattre ne peut être plus simple que celle des terribles Écitons. Ils s’approchent des fourmis mineuses, ouvrent leurs pinces en faux... et emportent leurs ennemis tout vifs!...
A moins... qu’ils ne les coupent en deux!...
Et cela, marchant avec un tel entrain, que des files entières d’habitants disparaissent comme par enchantement, se débattant avec rage entre les pinces des ravisseurs, qui semblent opérer un véritable déménagement en se retirant avec leur fardeau de la brèche pour l’emporter sur les derrières de l’armée assaillante. Non seulement ils emportent ainsi les mineuses, mais encore des fragments arrachés aux matériaux de la fourmilière... Ces matériaux renferment-ils donc quelque matière nutritive de leur goût? sont-ils considérés comme des matériaux légers, résistants et très bien préparés qu’ils sont heureux d’utiliser? Ou le but est-il tout bonnement de ne pas laisser la brèche s’encombrer?
J’ai vu la bataille que je vous raconte. Dès que la fourmilière des mineuses fut dévastée de fond en comble, les envahisseurs se réunirent par petits groupes sur les ouvrages avancés et se hâtèrent de joindre la grande armée, s’y fondant à leur place. Chaque insecte, et ils sont des millions, connaît, à n’en pas douter, sa place propre dans chaque genre de travail que la troupe entreprend. Cette organisation est parfaite à ce point que, pendant l’été, la saison active par excellence, il arrive souvent qu’après une expédition fructueuse leur long cortège se divise, de lui-même, en deux colonnes distinctes, l’une allant à la recherche du butin, l’autre l’emportant en masse à la maison-mère.
Tout cela semble un conte fait à plaisir.
On rencontre encore dans ce pays l’Éciton ravisseur (Eciton rapace) qui, lui, marche en guerre, non plus contre les fourmis mineuses, mais bien contre les mêmes grosses guêpes que le Drépanophore et pour les magasins desquelles il a le même goût et la même convoitise. Seulement il est beaucoup plus dangereux que les premiers, parce que sa taille est beaucoup plus considérable. C’est le plus grand des Écitons, et, vraiment, lorsqu’on en rencontre une colonne assiégeante, il vous fait fuir instinctivement, tout comme vous fuyez devant le lion. En effet, à eux tous, ils nous dévoreraient en moins de temps que ne met le maître à la grosse crinière, et avec autant de certitude! Beaucoup de ces énormes fourmis ont jusqu’à un centimètre et demi de longueur.
N’ayons garde enfin d’oublier l’Éciton aveugle (Eciton erratica).
Cette privation de la vue ne provient-elle pas de ce que, comme le Protée aveugle, les Erratiques vivent dans des cavernes ou des grottes absolument obscures?
A ce compte, beaucoup de fourmis, absolument et exclusivement mineuses, devraient être aveugles comme l’Éciton erratique. Il n’en est rien cependant.
Enfin, est-on bien sûr que ces Écitons erratiques n’ont pas d’yeux?...
Certains naturalistes ont pensé que cette fourmi, soi-disant aveugle, pouvait bien posséder des organes de vision, et que le chapeau corné de sa tête était assez transparent pour laisser passer la lumière, non très vivement, mais de manière à ce que ces insectes puissent distinguer au moins le jour de la nuit, la lumière de l’obscurité.
Cette hypothèse peut être exacte, mais nous n’en savons rien au vrai. Quoi qu’il en soit, j’estime que le sens du toucher leur est d’un secours beaucoup plus appréciable que celui de la vue pour se guider dans les méandres de leurs habitations.
Rien n’est plus aisé que de s’emparer, chez l’espèce qui nous occupe, des officiers à grosses têtes. Il suffit de briser la galerie en quelque endroit. Aussitôt qu’un rayon inattendu de lumière se glisse dans l’intérieur, on voit arriver lentement les officiers et soldats, balançant à droite et à gauche leur grosse tête, et ouvrant leurs puissantes mâchoires d’un air de menace silencieuse. Si on ne les tracasse pas davantage, une fois les dégâts constatés—je ne dis pas vus—ils rentrent dans leur galerie, les ouvriers arrivent et, en un moment, une pièce est mise et le dégât réparé.
—Dans tout cela, mon ami, une conclusion me frappe. Il y a déjà longtemps que nous étudions ensemble les fourmis; eh bien! toutes, même les plus habiles, décèlent une grande infériorité vis-à-vis des abeilles, et je dirai plus, vis-à-vis de la presque totalité des mouches bâtisseuses.
—Et laquelle, s’il te plaît?
—Laquelle! Le manque de grandiose et de simplicité. La fourmi est compliquée dans sa bâtisse; elle manque d’architecture. Jamais elle n’atteindra à la sublime hauteur de l’adoption de l’hexagone régulier pour les alvéoles des ruches! Tous ses travaux, souterrains ou extérieurs, sont répartis sans ordre; avec expédient, j’en conviens, mais sans art!...
—Il y a certainement du vrai dans ce que tu dis; mais es-tu certain d’avoir le droit de dire: sans art?... N’est-ce point: avec un autre art, qu’il faudrait dire?...
—Tais-toi! Tes fourmis ne sont que des replâtreuses et non des créatrices!
J’écoutais attentivement tout ce que disaient les jeunes gens, Urbain m’apporta une abondante provende... Mais j’étais prisonnière!...
XII
LA FUITE.—DOUBLE-ÉPINE.
Amour sacré de la liberté, inspire-moi!...
Fuir était devenu un vrai cauchemar la nuit, une idée fixe le jour. Fuir... mais comment?
Je tournais dans ma prison de cristal comme pour y chercher une issue, alors que je savais mieux que personne qu’elle était hermétiquement close.
La réflexion vint avec la fatigue des jambes. Que faut-il pour fuir? Sortir. Pour sortir? Être à portée d’enjamber le bord du compotier. Pour être à portée du bord? Il faut y monter. Pour y monter? Il faut se construire une échelle ou un chemin... Je le construirai!
Une fois ma résolution prise, je travaillai avec cette ardeur patiente, cette ténacité contenue qui fait la force du prisonnier. Je ne pouvais plus, raisonnablement, compter sur un oubli, sur une inadvertance semblable à celle qui m’avait permis, sur le vaisseau, de ne pas mourir de faim. On n’a pas deux fois une pareille chance! Et d’ailleurs, le capitaine, qui avait été à bord, avait examiné son compotier pour s’assurer de mon identité et, ayant trouvé le couvercle mal fermé, avait tout deviné: ma fuite devant la mort, mes craintes dans la campagne et mon retour... un peu forcé... à lui.
Pour éviter une seconde escapade, toutes les fois qu’il ouvrait la porte pour me donner des provisions, il prenait bien soin de remettre le couvercle dans sa rainure.
Comment donc faire?
Je ne pouvais lui échapper que par surprise, au moment où il enlèverait le couvercle. Mais, évidemment, il fallait lui donner confiance.
A partir de ce moment, je fus résolu. Tout ce que je pus rassembler de débris de fruits, de sable que j’apportais, fut par moi soigneusement cimenté, attaché l’un à l’autre. J’eus bien du mal. Je n’étais pas fait pour cette besogne d’esclave, moi, un soldat! Mais la nécessité a courbé d’aussi grands cœurs que le mien sous son joug! Cette pensée me soutenait; aussi, je travaillais avec courage. Urbain semblait marcher au-devant de mes désirs, en m’apportant certaines noix du pays dont les fruits me causaient un grand plaisir. Les coquilles s’accumulaient dans ma prison: le capitaine, un jour, voulut en retirer une partie. Je m’y attendais. Il vit qu’elles étaient cimentées entre elles, cela l’intrigua longtemps; il chercha à comprendre quel était mon but, puis, curieux de voir ce que je ferais, il referma le bocal d’un air satisfait.
Je respirai allégrement... De ce jour j’entrevis la délivrance!...
Peu à peu mon échelle s’élevait sous la forme d’une sorte de talus très abrupt et rempli de cavités ménagées avec beaucoup de soin par moi, pour former des marches ou échelons. J’atteignis bientôt les bords du vase, et déjà j’avais monté et descendu plusieurs fois mon escalier par la courbe choisie... J’étais sûr de ne pas me tromper.
Ce n’était pas tout encore. Il fallait inspirer au bon Urbain la sécurité la plus absolue. Pour cela, toutes les fois qu’il approchait de ma table, je sortais ostensiblement de ma fortification et venais au-devant de lui sur un endroit saillant, où je demeurais absolument immobile. L’excellent homme crut bientôt que je venais ainsi au-devant de lui par amitié, il me comblait de friandises. Je mangeais le moins possible pour ne pas m’alourdir. Moi, j’avais besoin de toute mon énergie.
Un matin je me crus assez sûr de moi-même pour tenter une dernière et suprême épreuve: voir la porte ouverte et ne pas fuir!
Il me fallait rendre mon maître absolument confiant. Il enleva le couvercle et fut un peu étonné de me trouver immobile tout en haut de ma construction, au bord du verre. Un moment il fut sur le point de replacer précipitamment le couvercle, mais je ne bougeai point... il reprit confiance. Il posa le couvercle sur la table, m’examina beaucoup de tout près en silence: une larme même—je le crois—roula dans ses yeux au souvenir de la patrie absente et tomba sur ses moustaches.
Et moi, je ne voyais que la liberté, que je touchais du doigt.
Mais j’affrontais le supplice: désormais j’étais fort! A bientôt!
Urbain me donna du sucre, un peu de miel dans une coquille de noix, quelques fibres de viande, referma le couvercle, soupira en se détournant et, perdu dans ses souvenirs, se promena longtemps silencieux autour de mon bocal et de son bureau.
Pendant ce temps, jouant toujours mon rôle, je ne me hâtai point de quitter mon poste au bord du verre, pour bien montrer à mon geôlier que tout endroit m’était indifférent et que l’amitié seule me retiendrait bien près de lui. Il le crut... Deux fois, trois fois, il me trouva au faîte de mon rocher factice et laissa longtemps le couvercle sur la table, tandis qu’il me contemplait et s’efforçait de comprendre quel pouvait avoir été le but de ces travaux gigantesques.
A travers les parois transparentes de ma prison, j’avais soigneusement étudié la topographie des alentours, car désormais elle était d’une haute importance pour la réussite de mon projet. Au moment où je tomberais en m’élançant du haut de la tour, Urbain porterait précipitamment la main vers moi pour me reprendre, c’est évident... Si je ne suis mort ou blessé, il faut déjouer ce premier danger. Je ne puis le faire qu’en me jetant brusquement derrière le pied du compotier. Urbain ne me poursuivra pas de la main gauche, il ne sait pas s’en servir... On dirait que c’est la mode, chez les hommes, de sacrifier une main et presque tout un côté du corps par immobilisation!... Ah! si mon geôlier venait toujours m’ouvrir en se plaçant du même côté de la table, j’aurais construit mon promontoire à sa gauche; mais il vient tantôt—comme il le dit—à tribord, tantôt à bâbord. Enfin, s’il vient par tribord, je suis à sa gauche, le bocal le gêne pour me saisir... j’ai des chances.
Une fois manqué, je me cache.
Où?... je n’en sais rien, mais quelque part, n’importe où... Il faut que je disparaisse, ne fût-ce que cinq minutes... Il faut qu’Urbain me perde de vue; puis, tout à coup, je repartirai au grand galop dans la direction de la fenêtre, à ma droite, gagnant la porte, qu’il laisse ordinairement ouverte. De là, l’escalier; de là... O bonheur! je suis sauvé!
Tout se passa comme je l’avais prévu.
Mon cher capitaine y aida de tout son pouvoir en m’abordant à tribord. Je lui glissai comme un éclair entre les doigts, qu’il avança beaucoup trop tard. J’avais eu le temps de reprendre mes sens après une terrible chute... Pas de membres cassés, des contusions douloureuses seulement. Sans perdre un instant, je me traînai sous des bibelots qui formaient un fouillis sur son bureau. Là je compris immédiatement que j’étais presque en sûreté.
Tandis qu’il déplaçait tous ces objets avec précaution, l’un après l’autre, craignant de me blesser, je me reposai, je repris des forces et, m’esquivant derrière ces objets, j’arrivai au bord de la table sans qu’il m’eût aperçu... Il regardait ailleurs... et moi, je ne faisais aucun bruit. Je descendis par un pied.
J’étais dans l’escalier qu’il cherchait encore sous son bureau. O bonheur ineffable, j’étais libre!
J’avais une telle peur d’être repris que, d’une traite, je sortis même du jardin, me jetant dans la campagne, et entrai dans un bois voisin.
J’ÉTAIS DANS L’ESCALIER...
Ce bois, je l’ai appris depuis, n’était que l’entrée d’une véritable forêt vierge s’étendant à des distances énormes dans l’intérieur du pays. J’aurais pu y marcher des années sans jamais en voir la fin. J’ai bien vu des pays, mais jamais, depuis ce jour, je ne me suis trouvé au milieu d’une telle quantité d’espèces de mes semblables! Il en grouillait de tous côtés et toutes n’étaient point d’une rencontre agréable. Comme je ne suis pas moi-même très patient, je me rappelai mon surnom d’Hercule, et distribuai à droite et à gauche quelques coups de dent bien appliqués qui me valurent un repos relatif.
Ce qui me surprenait au plus haut point, c’était la grosseur de fruits singuliers que semblaient produire certains buissons évidemment trop faibles pour les supporter sur une de leurs branches. De deux choses l’une: ou il fallait que ce fruit globulaire fût d’une excessive légèreté, ou il devait être supporté par plusieurs branches à la fois. J’étais arrêté, le nez en l’air, cherchant à me rendre compte de cette bizarrerie, quand une voix retentit à côté de moi et me dit:
—Camarade, vous bayez aux corneilles? Faites attention, ce n’est pas sain dans ce pays-ci.
Je tournai les yeux vers mon avertisseur charitable: c’était une fourmi comme moi, mais armée de deux épines pointues, relevées, qui lui donnaient une singulière figure.
—Merci, camarade, lui dis-je.
—Que regardez-vous aussi attentivement là-haut?
—Ces fruits singuliers qui pendent.
—Ça, des fruits?... Vous êtes donc étranger à ce pays, que vous ne connaissez pas les nids de plusieurs de nos pareilles?
—Oui, je vous l’avoue. Je suis né bien loin d’ici.
—Bah!... Vous avez l’air d’une bonne créature... Venez avec moi, je vous présenterai à mes amis et, du moins, pour cette nuit, vous ne manquerez pas de gîte, ce qui est dangereux, croyez-moi, dans les forêts vierges.
—Merci, cousine... Par où passe-t-on?
—Suivez-moi, et faites attention de ne pas vous casser le cou!
Elle marcha devant moi dans un sentier à peine frayé et se dirigea vers un buisson sous lequel elle passa; puis, trouvant un pied de liane inclinée et à écorce rugueuse, elle s’avança là-dessus avec autant de confiance que si elle eût marché sur un pont solide, tandis que la liane se balançait sous nos pieds comme une escarpolette. Je la suivais de mon mieux, mais à distance, car j’avais toujours peur, quand elle se retournait brusquement pour me parler ou voir si je venais, de recevoir ses épines dans les flancs.
Nous montâmes ainsi à une hauteur effrayante: au moins à cinq mètres du sol. Ce beau chemin nous amena à la porte d’un de ces nids que, d’en bas, je prenais pour des fruits, et qui étaient des globes composés avec des filaments soyeux enveloppant le péricarpe des fruits du cotonnier, un bel arbre que les savants ont nommé le Bombax ceiba. A première vue, le nid de mon amie ressemblait à de l’amadou de mon pays: c’était aussi doux et aussi moelleux que la chair du champignon lorsqu’elle est préparée par les hommes.
Je fus parfaitement reçu par les compagnons de ma Double-Épine; malheureusement la place n’était pas abondante dans leur nid, et à chaque instant je recevais des atteintes de leurs piquants, lesquelles ne me faisaient pas toujours rire et menaçaient de me rendre semblable à une écumoire dans un avenir très prochain. Enfin, je réussis à me blottir dans un coin et j’y passai la nuit dans une grande tranquillité.
Dès le jour, mon amie m’éveilla et m’emmena avec elle à la découverte. Le premier objet que j’aperçus fut, sur un grand arbre en face de nous, un énorme tonneau placé entre les grosses branches, mais beaucoup plus haut que nous.
—Qu’est-ce encore que cela? demandai-je à ma compagne.
—C’est le nid d’une espèce de notre grande famille, dont les individus sont aussi nombreux que les étoiles du ciel.
—Comme chez nous!
—Regardez encore autour de nous, vous allez apercevoir d’autres nids aussi bien faits que les nôtres. Tenez, là-bas, vers le milieu de ce palmier, sur les épines, voici deux espèces différentes. Les hommes ont appelé l’une la fourmi de Kibry (Myrmica Kibrii), du nom de celui qui l’a distinguée le premier, et la seconde, Formica merdicola, en français fourmi bâtissant d’excréments.
—Oh!...
—Ma bonne, c’est la vérité. Toutes deux, entendez-vous bien, construisent, avec des excréments d’herbivores, ces boules que vous voyez accrochées aux arbres. Elles choisissent ces matières parce que ce sont, en quelque sorte, de véritables hachis de tiges d’herbes, amollies par la digestion, et parce qu’elles ont les mâchoires trop faibles pour couper les matériaux qui leur seraient nécessaires. Et puis...
—Quoi... vous vous arrêtez?
—Oui. Il n’est pas bien de dire du mal de son voisin.
—Oh! entre nous.
—C’est vrai, cela ne tire pas à conséquence. Allons, je vous avouerai que je les crois trop peu intelligentes pour savoir construire comme nous.
—C’est bien possible.
—Vous voyez, elles emploient le crottin de cheval; leur nid est tout près du sol. Vous en verrez d’autres qu’elles bâtissent sur les tiges des roseaux avec la même matière. C’est leur goût, soit!
Nous étions arrivés au sol sur ces entrefaites, et mon amie me conduisit à certains fruits très succulents tombés sous l’arbre qui les produisait. En passant je vis, dans le voisinage, des espèces de champignons sans queue, des sortes d’éponges, de... je ne sais quoi, posé sur le sol, au milieu des feuilles sèches.
—Qu’est-ce que cela? demandai-je à ma compagne.
—C’est encore le nid de nos cousines, et, qui plus est, d’une espèce qui, comme moi, porte deux épines aiguës.
—Merci, fis-je en moi-même, voilà un voisinage bien agréable... Je crois que je tombe ici de fièvre en chaud mal. Vraiment, dis-je tout haut pour la faire causer.
—Oui. Celle-ci se nomme la Polyrachis hispinosa, et certainement rien ne ressemble moins à une fourmilière que le nid qu’elle fait.
—C’est vrai! si les éponges poussaient dans les bois, j’affirmerais que nous en avons là deux ou trois spécimens de différentes grosseurs sous les yeux! Cependant, d’après mes souvenirs, à moi qui viens d’outre-mer, cela ressemble davantage à une sorte de champignon sans pied appelée la vesse-de-loup (Lycoperdon utriformis). Celui-ci paraîtrait, il est vrai, énorme, mais à moitié délabré.
—Remarquez que leur nid est construit avec la même matière que le nôtre et ressemble à ce que vous appelez de l’amadou, parce qu’il est bâti avec des filaments du bombax.
—Mais j’ai entendu dire à mon capitaine de vaisseau que les fils du bombax ou cotonnier sont si courts, que les hommes ne peuvent les filer seuls, et c’est dommage, parce que ces fils sont très bons. Il assurait qu’on les employait beaucoup dans les manufactures de papier, et je ne m’en étonne plus, en voyant vos nids qui sont faits en réduisant ces fils en une sorte de carton mou.
—C’est très doux et très soyeux.
—Où est cette fourmi Polyrachis?
—Tenez! la voilà qui passe! Voyez-vous comme elle est noire, et comme tout son corps est bosselé de protubérances? comme de chaque côté du thorax sortent des épines longues et aiguës? C’est un bien joli animal...
—Pas si joli que vous voulez bien le dire!
—Mais si, vraiment!
—Soit! vous êtes un peu là-dessus comme le renard qui a la queue coupée...
—Hein?
—Ne faites pas attention; c’est une réminiscence d’un bonhomme de chez nous.
—A la bonne heure!
—Qu’est-ce encore que cette boule? On dirait des cheveux?...
—C’est encore le nid d’une fourmi. Celle-ci a été nommée Formica molestans, parce que sa morsure est très pénible pour les grands animaux comme l’homme. Elle construit les nids que vous voyez avec des sortes de crins, des fils végétaux extrêmement fins qu’elle sait cueillir sur une foule de plantes que je ne connais pas.
XIII
LES FEUILLES QUI MARCHENT.—TÊTES DOUCES ET TÊTES RUDES.
—Vous m’intéressez vivement, dis-je à mon ami Double-Épine; plus je vais, plus je comprends et j’apprécie ce que j’ai entendu dire à une vieille reine de chez nous: Le monde appartient aux fourmis!...
—Votre vieille reine avait raison, reprit ma voisine en se rengorgeant, et nous sommes, sans contredit, le premier peuple de la terre, non seulement par le nombre, mais par l’intelligence et les mœurs. Combien connaissez-vous de nations, même parmi les animaux plus grands que nous, qui possèdent un gouvernement plus simple, mieux défini, agissant avec autant d’ensemble et avec si peu de rouages?
—Les abeilles, peut-être...
—Ah! oui, toujours les abeilles! Mais elles ne sont qu’un peuple asservi à la glèbe. Nous, nous vivons libres en travaillant, et, sans nos inspecteurs...
—Vous ne les avez donc pas vus remplissant leurs fonctions en serre-files, dans la grande armée des Écitons?...
—Pardieu si, je les ai fort bien remarqués. Vous en connaissez donc d’autres, dans des espèces différentes des Écitons?
—Certainement, j’en connais... et il ne nous faudra pas aller bien loin pour les voir. Puisque vous vous intéressez aux mœurs de nos pareilles, mon cher, je vous propose d’aller, à quelque distance d’ici, visiter les travaux admirables des Saüba.
—J’accepte, à condition qu’il n’y aura aucun danger de se montrer trop curieux.
—Aucun, je vous l’affirme; ces fourmis s’occupent de leurs affaires exclusivement et ne cherchent querelle à personne... Peut-être parce qu’elles sont de force à se faire respecter par tous! Ah! c’est un grand peuple! probablement le plus grand du monde, pour nous... et pour bien d’autres!
—Allons, je suis prêt!
—Non, voisin, pas aujourd’hui. Nous n’aurions pas le temps de visiter leurs travaux, qui sont immenses. Nous n’aurons pas trop, demain, de toute notre journée pour cela.
—A demain donc!
Je me cachai dans un coin sombre, sous des racines, afin de passer une nuit sans accident. Hélas! je ne dormis guère. Ce fut, dès que l’obscurité eut envahi la forêt vierge, un concert, ou plutôt un charivari de cris, de bruits à faire trembler les plus braves. Certes, je ne suis pas poltron, et cependant les cris vinrent quelquefois si près de ma retraite, j’entendais fouiller les feuilles si près de moi, que la frayeur me tint éveillé. Au matin, le tapage cessa peu à peu; puis, tout à coup, sans transition aucune, comme dans notre belle France, le jour se fit et le soleil inonda la terre de ses rayons.
Double-Épine parut, me cherchant du regard.
—D’où venez-vous? lui demandai-je.
—De mon nid. Pourquoi me faites-vous cette question?
Je lui racontai mon aventure.
—Enfin, dit-il en riant, vous en avez été quitte pour une belle peur! Tout est bien qui finit bien. Cependant je ne vous conseille pas de vous exposer ainsi une seconde fois, car le nombre des êtres qui nous attaquent est énorme... Vous ne vous en doutez pas, et c’est un vrai miracle qu’ils ne vous aient pas trouvé. Il faut croire que votre odeur leur est inconnue et, par suite, étrangère... Elle vous a servi de sauvegarde. Cependant, il ne faudrait pas trop vous y fier!
—Soyez tranquille, cher ami, je ne m’y fierai plus. Brrrou!... j’en ai froid dans le dos!
—Faisons notre déjeuner et partons, si vous le voulez bien.
—Je ne demande pas mieux.
Nous nous régalâmes des délicieux fruits qui gisaient autour de nous, et nous nous mîmes en route.
Double-Épine marchait comme un Basque, j’avais beaucoup de peine à le suivre au milieu des obstacles qui me barraient le chemin à chaque pas. Ses épines lui servaient beaucoup en écartant les herbes et brindilles sur son passage. J’en compris alors la haute utilité, dans ces fourrés dont les bois les plus épais de notre Europe ne peuvent donner une idée.
Enfin, après avoir longtemps marché, nous arrivons à une clairière immense au milieu de laquelle s’élève une sorte de colline ou de dôme de soixante centimètres de hauteur, allant en mourant de tous les côtés... Plus de cent cinquante hauteurs de fourmi d’élévation! Quel édifice!... Et quel peuple en construit de semblables! A mesure que nous approchions, le sol se couvrait de fourmis, et c’était, autour de nous, un mouvement admirable. Il y avait là des milliers et des milliers de créatures grouillant comme dans nos fourmilières.
—Attention! me dit Double-Épine, nous avons la chance d’assister au retour d’une expédition qui, très probablement, a couché sur le lieu de ses exploits. D’après la direction de la colonne, je pense qu’elle arrive de l’un des jardins de la banlieue, car nous ne sommes pas, ici, très avant dans la forêt.
Alors, je montai avec lui sur un tronc d’arbre et je vis un spectacle aussi extraordinaire qu’inexplicable pour moi. Chaque fourmi—et elles étaient une myriade!—marchait bravement, tenant dans ses mandibules, par la queue, une feuille verte de trois ou quatre centimètres de diamètre!
Ces milliers de feuilles animées, marchant doucement et d’un mouvement continu, égal, et cachant les fourmis qui étaient dessous et les tenaient au-dessus de leurs têtes comme un parasol, présentaient l’aspect le plus singulier que l’on puisse imaginer. On aurait dit un immense tapis vert luisant. Je me retournais vers Double-Épine pour l’interroger, lorsqu’il me prévint.
CES MILLIERS DE FEUILLES ANIMÉES.....
—Telles que vous voyez ces fourmis, elles sont si nombreuses que, en certaines contrées de ce pays, elles chassent les habitants. Aucun moyen n’est capable de les chasser ou de les détourner; vous le comprendrez tout à l’heure, quand vous aurez visité leur forteresse. En ce moment, il me semble évident qu’elles ont dû dévaster une plantation d’orangers dont elles rapportent chacune une feuille. Demain, elles attaqueront de même une plantation de caféiers, et il n’en restera rien; les arbres, ainsi dénudés, voient leur végétation nécessairement arrêtée brusquement et, quelque fertile que soit le pays, le plus souvent ils meurent.
—Et qu’est-ce qu’elles font de ces feuilles?
—Mon cher ami, elles s’en servent pour couvrir le dôme de leurs bâtisses et empêcher que des parcelles de terre ne tombent à l’intérieur. Ce que vous voyez, ce sont des plafonds admirables qu’elles emportent, par parties, pour les rassembler ensuite comme des écailles en les taillant de grandeur convenable.
—Il en faut donc beaucoup?
—Vous allez en juger. D’après mes évaluations, je crois que la colline ou le dôme qui occupe le milieu de la clairière a bien douze à treize mètres de diamètre.
—Vous dites?...
—Je répète: plus d’une douzaine de mètres de diamètre, et vous avez estimé sa hauteur à soixante centimètres. Avouez, vous qui connaissez les hommes, que leurs plus puissants efforts en bâtisse sont vraiment bien insignifiants si vous les comparez à la taille des architectes.
—C’est vrai, mais comment ceux-ci font-ils?
—Ah! jeune étranger, c’est là le grand secret! Tout provient de la division du travail, érigée en loi que personne ne transgresse! Ces guerriers, que vous voyez passer et qui viennent de recueillir et de chercher les feuilles, ne les placeront pas, ils se contenteront de les jeter sur le sol, laissant à des relais de travailleurs spéciaux le soin de les placer dans un ordre convenable. Ceux-ci s’en saisissent, les arrangent, puis une autre escouade vient les couvrir de petites pelotes de terre, et cela tellement vite, qu’en très peu de temps les feuilles sont cachées sous cet endroit et solidement attachées.
—Cette construction me rappelle celle des Termites.
—Avec cette différence capitale, que le travail est inverse...
—Comment cela?
—Sans doute, les Termites bâtissant beaucoup plus sur le sol qu’ils ne creusent. La Saüba, au contraire, fouit beaucoup plus qu’elle ne bâtit. Ce que vous voyez saillir ici n’est qu’une très faible partie des travaux énormes qui ont été accomplis au-dessous... Vous les visiterez.
—Comment appelle-t-on cette fourmi en langage savant?
—Æcodome cephalotes.
—Ah!...
Souvent, en langage vulgaire, on lui donne le nom de Fourmi parasol. En patois des sauvages du pays, on dit Coustrie. La population de chaque phalanstère est divisée en trois castes d’habitants parfaitement distinctes: les Ailés, les Grosses Têtes ou soldats, car on les appelle souvent ainsi, et les Travailleurs ordinaires. Selon moi, les Grosses Têtes doivent se subdiviser en deux classes encore: les Têtes douces et les Têtes rudes; les premiers portant un casque corné, transparent, poli, tandis que les têtes des seconds sont opaques et couvertes de poils.
—Et que font ces Grosses Têtes?...
—Jamais elles ne travaillent ostensiblement. Elles surveillent les ouvriers, surtout les Têtes polies, qui ne font rien par elles-mêmes et se promènent auprès des autres.
—Ce sont des soldats, tout comme chez les Termites, fis-je, je connais ça!...
—Mon cher ami, vous ne connaissez rien du tout. Elles n’ont même pas d’aiguillon. Bien plus, si on les taquine, elles ne semblent pas s’en inquiéter ni s’en apercevoir.
—Ce n’est pas possible!...
—Cela est ainsi. Mais il y a plus et mieux encore, car la variété des Têtes polies a certainement un emploi encore bien plus difficile à deviner. Voici ce que j’ai vu. Si nous coupions, comme je l’ai vu faire à des hommes explorateurs, il y a quelque temps, la tête d’une de ces buttes que nous voyons fraîchement bâties et garnies d’une couverture des feuilles que nous connaissons, nous trouverions, au-dessous, un large puits cylindrique s’étendant à plus de soixante centimètres de profondeur. Si nous y enfonçons une baguette d’au moins un mètre cinquante centimètres, nous pourrons la faire entrer dans les galeries latérales sans en rencontrer l’extrémité; mais, alors, les manifestations des habitants se prononceront. Un certain nombre d’individus colossaux arrivent lentement le long des parois polies du puits. Ce sont des Têtes rudes. Leur front est couvert de poils, ils ont, au milieu, un petit ocelle ou œil simple tout à fait différent, comme structure, des yeux composés ordinaires que nous portons tous des deux côtés de notre tête.
—Je n’ai jamais rien vu de pareil.
—Je le crois bien. Non seulement cet œil frontal n’existe pas chez les autres ouvriers Saüba, mais il ne se trouve chez aucune autre espèce de fourmi connue! Rien n’est plus frappant, comme spectacle, que de voir ces étranges créatures émergeant lentement, comme des spectres, de l’obscurité du puits, et apparaissant au jour comme les cyclopes de la fable homérique.
—Peste! Double-Épine, mon amie, mais vous avez des lettres!...
—Ne vous en déplaise! j’ai été élevée au collège des Pères jésuites de Para et je ne suis devenue campagnarde que par une suite de malheurs dont la bizarrerie égale l’intensité!...
—Je vous plains beaucoup. Oui, beaucoup! mais... nos Grosses Têtes...
—Vos Grosses Têtes crépues ont cela d’inexplicable pour moi, qu’on ne les voit jamais que dans les circonstances que je viens de vous raconter. Quelles peuvent être leurs fonctions spéciales? Jamais elles ne sortent. Sont-elles destinées à être les gardes du corps de la reine? Sont-ce, en plus modeste emploi, des simples sergents de ville? des surveillants de la voirie publique?... Tout est possible chez un peuple aussi avancé! Il ne faudrait pas croire, pauvre fourmi française, que les rues ou galeries souterraines de nos peuples américains ressemblent aux taupinières que vous édifiez! Elles sont si vastes, ici, elles sont si compliquées, que les explorateurs dont je vous ai parlé, et dont j’ai suivi tous les travaux par curiosité, ont renoncé à les explorer complètement. Ils y auraient usé leur vie!
—Vous plaisantez?...
—Si peu, que je les ai vus souffler de la fumée de soufre dans une fourmilière semblable à celle-ci, et que nous avons suivi la fumée sortant à soixante-dix mètres de distance.
—Pourquoi attaquait-on ainsi les pauvres bêtes?...
—Parce qu’elles s’étaient rendues coupables de dégâts considérables en perçant l’endiguement de vastes réservoirs et faisaient ainsi écouler toute l’eau avant que le dommage ait pu être conjuré.
—Savez-vous, chère Double-Épine, comment sont les Saüba ailées?
—Oui, mais vous ne les verrez pas maintenant. Elles ne sortent de la fourmilière qu’en janvier et février. Elles sont tout à fait différentes des ouvriers et des soldats; leur corps rond les fait ressembler beaucoup à des abeilles; leur couleur est plus foncée. Elles sortent par légions de la fourmilière et, parmi cette légion, quelques rares individus seulement survivent à la fin du jour, car les oiseaux des environs se sont donné rendez-vous pour attaquer et dévorer les membres de cette colonie ailée, ainsi que tous les animaux insectivores du pays. Les femelles sont d’ailleurs de fort gros insectes, qui ont bien trois centimètres les ailes ouvertes; les mâles sont plus petits.
Quant à la mère-femelle, la Reine, si vous voulez, elle ressemble beaucoup à une reine de Termites. Vous ne pourrez la voir, ma chère, car elle ne quitte jamais sa case à l’intérieur, la mieux défendue de la fourmilière, et ce n’est pas chose aisée de la trouver. Cependant je l’ai vue, dans le bouleversement auquel j’ai assisté, parce que les ravageurs l’ont cherchée et enfin découverte. Elle reste, même après la perte de ses ailes, de beaucoup la plus grosse de la colonie.
Ceux qui survivent au massacre général des Ailés se préparent eux-mêmes à fonder une nouvelle colonie; ils y parviennent toujours, pour un certain nombre; et ils sont si prolifiques, que, en dépit de l’énorme destruction qui a frappé les individus ailés, ceux auxquels seuls est départie la tâche de la reproduction, ils chassent l’homme de ses possessions, et que celui-ci se montre absolument incapable de vaincre ces terribles ennemis, qui sapent et détruisent ses travaux!
XIV
TAMANOIR ET PUMA.—MORT DE DOUBLE-ÉPINE.
Nous causions ainsi toutes deux, jouissant de la délicieuse tranquillité du soir qui se faisait, et qui, dans ces contrées, est court, mais délicieux après les ardeurs de la journée, lorsque notre attention fut éveillée par un pas lent et lourd qui retentissait parmi les feuilles sèches.
—Un tamanoir!... Cachez-vous!... me dit précipitamment Double-Épine.
Et, joignant l’exemple à l’avertissement, elle se blottit sous une feuille, parmi les herbes. J’en fis autant.
—Qu’avez-vous donc? lui demandai-je alors tout bas.
—Ce que j’ai, malheureux? Mais voici que s’approche le plus grand et le plus terrible ennemi de notre race.
—Ce gros animal?
—Oui. C’est le fourmilier-tamanoir.
—Eh bien, qu’est-ce que cela me fait?
—Cela vous fait que cette espèce d’ours ne se nourrit que de fourmis, pas d’autre chose. Jugez ce qu’il en consomme! C’est un gouffre... Au surplus, s’il ne vous voit ou ne vous sent pas, vous pouvez assister à la représentation de ce qu’il sait faire, car il ne vient pas pour autre chose par ici que pour attaquer le nid des Saüba.
—Vous croyez?...
—Dieu merci!... Taisons-nous, il va passer... Dieu veuille qu’il ne nous devine pas et ne nous darde pas un coup de langue!... Il nous enlèverait comme des mouches...
—Allons donc! vous plaisantez... Un si gros animal ramasserait deux fourmis sur sa route! Cela me semble peu probable.
—Hélas! hélas! cela n’est pourtant que trop vrai, et celle-ci est une femelle; elle porte son petit sur son dos... Si le petit nous devine, il nous dardera aussi... Pour Dieu, bavard, taisez-vous.
La pauvre Double-Épine tremblait comme une feuille à la brise...
En ce moment, le monstre passait tout près de nous. J’avançai la tête entre deux feuilles et je ne le vis que trop bien, car il faillit m’écraser avec une de ses mains. J’appelle ainsi ses membres de devant; ce ne sont pas des pattes. Il a de si grands ongles, qu’il est obligé de les reployer en dedans de sa main en fermant les doigts et de marcher sur le côté et le dos de cette main; aussi a-t-il l’air gauche et maladroit.
—Patience, me souffla Double-Épine, qui voyait ce que j’examinais curieusement, patience; vous verrez comment il s’en servira tout à l’heure.
Maintenant que la bête était passée, je me relevai et pus l’étudier à mon aise. C’était un animal haut comme un fort chien, mais plus massif de corps, terminé en avant par une petite tête en pointe, et en arrière par une énorme queue redressée sur le dos en panache. Ce qui me frappa, c’est que son poil, brun noirâtre un peu grivelé de blanc, est très court sur la tête et sur le museau, mais va toujours en augmentant vers la queue, où il est long, grossier et rude comme celui du sanglier. Ce poil forme une sorte de crinière à laquelle se tenait cramponné le petit sur le dos de sa mère. Quant aux poils de la queue, ils sont gros, épais, très secs, aplatis; on dirait de l’herbe brune.
Le tamanoir se balançait d’une jambe sur l’autre, d’un mouvement paresseux; il allait droit aux Saüba. A mesure qu’il s’éloignait, Double-Épine sortait de sa cachette, se montrait et reprenait son assurance. Nous voilà bientôt en haut de deux herbes ployantes, dominant le théâtre et attendant ce qui pouvait arriver.
Cependant le tamanoir s’était mis à l’œuvre. On eût dit que la fourmilière des Saüba entrait en ébullition: à l’intérieur il se faisait un tel mouvement que l’on entendait un bruissement semblable à un tonnerre lointain. Qui donc avait averti les pauvres fourmis de la présence de leur ennemi?... L’instinct? L’odeur?... Quelques éclaireurs entrés brusquement?...
IL EN FRAPPE LA CROUTE COMPOSÉE DE TERRE.
Tout à coup le monstre s’accroupit au centre de la clairière; et, faisant briller ses longues griffes au clair de la lune, il en frappe brusquement la croûte composée de terre et de feuilles que nous avions vu bâtir et qui était déjà devenue très dure. Bientôt une ouverture est pratiquée; car, à chaque coup de patte, les éclats de la toiture volent au loin.
En ce moment, une valeureuse troupe de Saüba jaillit par l’ouverture de leur maison. Je voyais les Grosses Têtes, les soldats et les ouvriers, ceux-ci apportant des pelotes de terre et des feuilles découpées pour réparer le dommage.
Mais l’agresseur s’était couché tranquillement sur le ventre, son petit était descendu et s’était allongé à ses côtés; puis tous deux avaient fait sortir, par le bout de leur museau, une langue énorme de cinquante à soixante centimètres de long, grosse comme le doigt d’un homme, et l’avaient promenée au milieu de la foule... Cette langue perfide est enduite d’une salive collante, et toutes les fourmis qu’elle touche y restent attachées... Lorsqu’elle est noire de proies, l’animal la rentre dans sa bouche et avale, sans les mâcher, toutes les fourmis qu’il a rapportées. Cela fait, il recommence, balayant la surface d’attaque et emportant tout dans un même repas. Le petit balayait d’aussi bon courage que sa mère....
Il y avait vraiment quelque chose d’horrible et de satanique dans ce carnage systématique et silencieux, qui s’exécutait là, devant nous, avec une précision automatique et menaçait de durer longtemps. Effectivement, les deux monstres ne se pressèrent pas...
Lorsque les travailleurs de la colonie comprirent à qui ils avaient affaire, ils ne se montrèrent plus sur la brèche. Alors le tamanoir, enfonçant son long groin dans l’ouverture, plongeait sa langue dans les couloirs, les chambres, les étages, emportant tous les habitants et les remontant dans sa bouche.
Ce fut un carnage sans miséricorde. Après un premier trou, les fourmis s’étant retirées au fond de leur retraite, la mère alla pratiquer une autre brèche à quelques pas, plus près du bord de la clairière, et, appelant son petit par un grognement significatif, elle le plaça au bon endroit et revint vers sa première ouverture, dont sa langue plus longue atteignait mieux le fond.
A ce moment, un nouvel arrivant déboucha dans la grande clairière. Il arrivait à pas de loup—on ferait mieux de dire à pas de chat—aucun bruit n’avait signalé sa présence; mais, en apercevant le tamanoir si bien occupé, il s’arrêta, s’allongea sur le sol et y demeura immobile comme le chat qui va fondre sur la souris qu’il guette. Il était tout près de nous: je voyais sa grosse langue rouge passer sur ses babines noires et un affreux rictus découvrait de longues canines blanches qui luisaient aux rayons de la lune... Ses yeux fauves semblaient briller comme des flammes....
Pauvre mère! gare à ton petit!... C’est là que vise le puma!...
LE FLANC OUVERT ET ROULANT DANS SON SANG.
Tout à coup, un double mouvement s’exécute à la fois; avec une rapidité que j’aurais été loin de soupçonner chez l’indolent fourmilier, d’un coup de patte la mère saisit le petit et le ramène à elle; en un clin d’œil, il est à cheval sous sa grande queue retroussée qui le cache à tous les regards... En même temps, le puma bondissait et tombait à la place que le jeune tamanoir venait de quitter.
Un peu déconvenu de cette aventure, le félin resta une seconde immobile, indécis, s’apprêtant à prendre son élan vers la mère. Ce moment avait suffi pour que celle-ci se dressât debout et s’acculât contre un arbre... Alors nous vîmes ses ongles énormes se détendre, se séparer et, semblables à des couteaux menaçants, se diriger vers son adversaire.
Évidemment le puma avait faim. Il s’élança...
Rapide comme l’éclair, la patte du tamanoir se referma sur lui, par une calotte gigantesque, et le renversa roulant à quatre pattes, le flanc ouvert et baignant dans son sang... Alors, avant que le chat eût pu se relever, la mère arriva sur lui, de ses deux mains lui étreignit la gorge qu’elle traversa de ses ongles entrelacés... Malgré les coups de griffes que le puma distribuait à droite et à gauche, mais qui portaient dans la longue toison rude; malgré quelques morsures, elle tint bon et, en cinq minutes, le félin était mort...
Nous prêtions la plus grande attention à ce drame sauvage, et nous étions bien loin de penser que nous allions courir, de son fait, un péril extrême...
Voici ce qui arriva:
Au moment où la mère tamanoir sentit entre ses pattes le puma qui mourait, elle entr’ouvrit ses griffes, les sortant des chairs avec beaucoup de peine, et, repoussant d’un coup violent son ennemi mourant, elle l’envoya rouler à l’extrémité opposé de la clairière. Hélas! ce fut justement de notre côté! Arrivant, comme une masse irrésistible, sur nos herbes qu’il choque, nous tombons d’une grande hauteur et, au même instant, la vilaine bête roule sur nous...
Ce fut une terrible souffrance! A chaque tressaillement que l’agonie imprimait au puma, nous sentions aussi la vie nous quitter; son poids énorme nous brisait les membres... Quant à moi, je sentais craquer mes os, et, sans le hasard providentiel qui me fit tomber entre deux tiges de paille dure, comme en produit ce pays-là, j’étais arrivé à la fin de ma vie et de mes aventures.
Hélas! comment nous tirer de cette affreuse position? Que faire? Comment sortir de là?...
Je me sentais mourir: adieu, France! adieu, ma patrie!...
O bonheur! dans une dernière convulsion, le puma roula quelques centimètres plus bas...
Un rayon de lumière vint nous caresser!
Cependant, incapable de remuer, je demeurai là toute la nuit, sans forces et sans courage... Au matin, je me relève un peu, et, qu’est-ce que je vois, arrivant comme des nuées?... des insectes de toutes couleurs, tous avides à la curée!... Il y avait là des nécrophores qui tondaient déjà les poils du puma et en faisaient des boules pour enfermer leurs œufs; il y avait des fourmis en quantité et d’espèces les plus différentes, des mouches énormes venant pondre sur les lèvres et les narines... Que sais-je?...
Effrayé par tout ce brouhaha, je me relevai tant bien que mal et, tout gémissant de mes contusions, j’essayai de me retirer un peu à l’écart.
—Double-Épine!...
Rien ne répondit!...
—Double-Épine où es-tu?... pauvre compagnon!...
Un faible gémissement se fait entendre à dix pas de moi... On dirait un écho lointain...
J’y cours, autant que mes douleurs le permettent, et quel triste spectacle se présente à mes yeux!... Saisie entre la masse du puma et une poutre sur laquelle elle est tombée, ma pauvre Double-Épine a les reins brisés...
Je m’approchai, lui apportant mes consolations et lui offrant mes soins; elle ouvre péniblement les yeux et me dit:
—Étranger... merci de tes soins... ma vie est terminée... va!... je me sens mourir... Je retourne au centre du grand tout, vers celui qui a créé tous les êtres. Sois heureux... et si tu veux m’en croire, fuis ce pays maudit où la vie n’est qu’un combat sous toutes les formes, de nuit comme de jour. Fuis...
Elle laissa tomber sa tête et mourut...
Je restai abattu à côté d’elle, me répétant ses dernières paroles:
—Fuir, dit-elle. Fuir!... Mais par où?... et comment?...
Je cherchai à retrouver et, par suite, à recommencer à l’envers le chemin que nous avions fait ensemble pour arriver aux Saübas; et j’y parvins assez bien pour retrouver les jardins de la ville. Ce fut pour moi, je l’avoue, une véritable satisfaction que de sortir du mato virgem, de la forêt vierge. Il y a trop d’animaux là dedans, grouillant, dévorant, sautant, gisant, piaillant, beuglant... que sais-je? C’est un enfer tout simplement pour une pauvre fourmi amie du confort et de la vie de far-niente.
XV
LE RAPIDE.—LES MOISSONNEUSES.
—Assez de Brésil! nous y laisserions notre peau... Allons nous-en!!!...
Telle fut la résolution que je pris un beau matin, lorsque les forces me furent revenues. J’avais encore, je l’avoue, une jambe qui ne fonctionnait qu’avec un peu de peine; je pensais que le repos de la traversée me serait salutaire, joint à une bonne nourriture qui ne manque pas pour nous sur les bateaux.
Je m’acheminai donc vers le port.
Il y avait loin, bien loin... La distance, jointe à la souffrance, me faisait voir tout en noir; j’étais bien triste et bien découragé; le chemin me semblait interminable... Heureusement, j’avisai à la porte d’une vanda ou auberge, sur la route, une charrette grossière chargée de sacs de sucre et arrêtée là tandis que l’attelage mangeait... L’occasion était tentante. Mais, si la charrette n’allait pas au port?... comment en sortir et me retrouver?...
—Au petit bonheur! me dis-je. Où voulez-vous qu’on mène du sucre, en ce pays, sinon à un magasin pour l’embarquer?...
Et sur cette belle conclusion je me hissai à grand’peine sur les roues pleines de la voiture et, de là, m’introduisis entre les sacs au moyen d’une courroie qui, par bonheur, pendait près de l’essieu. A peine en sûreté, je m’endormis...
Le bonheur me conduisait. Lorsque je m’éveillai, le lendemain matin, des hommes déchargeaient le sucre sur le port. Je n’eus que le temps de descendre à terre et de me cacher dans un énorme tas de cornes de bœuf qui attendait son embarquement pour Paris.
—Quel bonheur! Je reverrai la France. Je la traverserai en partie pour revoir ma lande chérie... O mon Dieu! je vous remercie!...
Ainsi tout était décidé: je partais pour la France; j’avais lu sur une belle pancarte en haut du tas:
LE RAPIDE
en partance pour Paris
Mais j’avais négligé une ligne imprimée en petits caractères qui portait ceci:
en touchant à la Havane et au Texas.
C’était un service nouveau de petits bateaux qui avaient résolu le problème de tenir bien la mer et de remonter la Seine pour arriver ainsi à Paris sans transbordement. Nous partions donc pour une course qu’on pourrait appeler «le grand cabotage du Para au fond du golfe du Mexique».
Tout cela, je ne l’appris que lorsque nous fûmes partis et en pleine mer. Je n’avais aucun moyen d’échapper à ma destinée, je me résignai. Cela me fut d’autant plus facile que je n’avais pas quitté mon tas de cornes, dans lequel je trouvais le vivre et le couvert. J’y étais d’autant mieux que, la nourriture y étant d’une abondance exceptionnelle, les blattes elles-mêmes—il y en avait quelques milliers!—ne se donnaient pas la peine de chasser aux fourmis. Ventre plein est bon enfant!
Quant aux rats, je n’avais rien à craindre d’eux, et Dieu sait si nous en avions une république!
Un mois après nous étions à quai à San-Felipe, au grand ébahissement des habitants, qui ne se lassaient point de visiter le petit navire parisien. Cela me gênait beaucoup, parce que je craignais, en m’aventurant sur la passerelle, d’être écrasé. Une nuit, cependant, je pris mon courage à deux pattes et passai le pont aussi rapidement que possible. Tout resta calme autour de moi.
Je me dirigeai alors par la première rue qui se présenta à moi. Elle était droite comme un I, et cependant, il me fallut près de deux jours de marche continue pour sortir de la ville. Dans cet espace de temps, la nourriture ne me manqua pas: elle abonde dans ce pays, où tous les détritus des maisons sont jetés dans les rues. Celles-ci sont malheureusement hantées par trop d’oiseaux!...
Une fois dans la campagne, je respirai un peu plus librement; l’espace était devant moi et je craignais beaucoup moins d’y rencontrer un bec ouvert pour me servir de tombeau.
Ici, le pays, à perte de vue, était couvert de forêts immenses, composées de pins, de cyprès et de chênes: c’est plat comme la main, et entrecoupé de ruisseaux, de rivières, de bayoux qui gênent extrêmement la marche des fourmis et devraient bien être modifiés. Autour de la ville, de belles plantations de coton, de tabac, de canne à sucre et de maïs. J’avoue que les larmes me sont venues aux yeux en retrouvant çà et là quelques champs de blé qui me rappelaient la patrie.
J’errais au hasard lorsque je tombai sur les travaux d’une fourmi qui me rappela immédiatement la Saüba et qui doit être sa cousine. Jamais je n’ai vu travaux plus extraordinaires, mieux entendus et plus solides. Ce sont de véritables constructions à demeure, ce sont des villes qui durent, sans interruption, plus de vingt ans. Il ne faut donc pas trop s’étonner si les constructeurs y mettent les soins nécessaires.
Ce sont de grosses fourmis brunâtres, d’aspect assez rébarbatif, aux mouvements brusques et peu polis; de vraies campagnardes. Celles que je trouvai habitaient déjà depuis bien des années dans un des nombreux vergers qui sont établis assez loin des maisons pour la culture de la pêche. Il y avait là une butte assez élevée, formée en partie par un large banc de roches. J’étais monté là-haut par curiosité pour voir d’un peu plus loin en ce pays plat, sans me douter que j’allais y découvrir un des plus beaux spectacles qu’on puisse désirer: des fourmis cultivant la terre!
Nul doute pour moi, depuis cette découverte, que ce ne fût des fourmis que l’homme a appris l’agriculture! Quelle grande nation que celle des fourmis!!...
Ce fut dans la couche de sable qui couvrait certains points des roches que je remarquai l’intéressante cité des fourmis agricoles. A l’entrée d’une des portes se tenaient deux ou trois forts gaillards qui semblaient monter la garde... A mon approche, l’un d’eux se détacha et, palpant mes antennes, me parla dans une langue très rude et très barbare:
—Que faites-vous ici, monsieur, et d’où venez-vous?
—Je me promène.
—D’où venez-vous?
—De France.
—Connais pas!
—Sauvage!...
—Vous dites?...
—Rien! Voulez-vous me laisser visiter votre ville? Elle me paraît curieuse et je pourrai en parler lorsque je reviendrai dans mon pays.
—Parlez-en ou n’en parlez pas, cela nous importe peu! Si vous voulez apprendre comment un peuple fort et honnête se comporte, entrez au milieu de nous, personne ne vous fera injure, malgré votre tournure hétéroclite. Il est vrai que vous êtes si chétif qu’on ne vous remarquera seulement pas!
—Merci! Et moi qui suis un foudre de guerre dans mon pays!
—Pauvres nains alors que vos compatriotes.
—Rustre, va!
Et j’entrai sur une place grandiose.
Jamais je ne verrai population plus calme, plus noble, plus honnête dans la plus belle acceptation de ces mots: le travail sanctifie tout.
Leur ville est immense. Voici ce que me raconta mon porte-consigne qui me suivit en causant:
—Jeune étranger, la cité que vous allez parcourir est située dans une position absolument exceptionnelle: c’est certainement à cela qu’elle doit sa haute antiquité. Elle a bientôt un siècle d’existence! Nous comptons cela par moissons...
—Par moissons que vous décimez...
—Non. Par moissons que nous faisons.
—Je ne comprends pas...
—N’importe. Lorsque nous avons choisi un emplacement pour établir notre ferme, il arrive nécessairement que le terrain est sec ou humide. S’il est sec, nous creusons une dépression, autour de laquelle nous élevons une digue circulaire peu haute mais très large: plus haute de sept à huit centimètres et quelquefois de quinze centimètres, selon les lieux.
Cette enceinte a souvent un mètre vingt centimètres et plus de diamètre, et présente une très légère inclinaison du centre vers le bord extérieur. Si, au contraire, le sol est bas, plat et humide, exposé aux inondations, si fréquentes dans ce pays, comme nous avons besoin d’un endroit sec pour travailler, nous commençons par élever une digue en cône, pointue autant que possible, haute de quarante à cinquante centimètres, plus ou moins. C’est en haut que se trouve l’entrée de la ville.
—Ici?
—Non. Ici, c’est différent; nous sommes au milieu des rochers. En plaine, tout autour du rempart bas ou haut, nous nettoyons le sol de tout obstacle, nous unissons sa surface sur une distance d’un mètre à un mètre cinquante de l’entrée de la ville. C’est le champ de manœuvres, la grand’place telle que vous la voyez ici. Au milieu est la cité. Maintenant, c’est sur cette aire, à soixante centimètres ou un mètre en cercle, autour du centre de la digue, que nous cultivons le riz de fourmi, comme disent les hommes, parce que notre céréale—vue avec leurs lunettes pour suppléer à l’insuffisance et à la grossièreté de leurs yeux—ressemble absolument à leur riz. Nous plantons notre récolte avec le soin qu’elle mérite et nous ne laissons jamais pousser aucune autre plante dans notre enceinte. A plus de cinquante centimètres de notre ferme nous avons reconnu qu’il fallait enlever toute plante étrangère, si nous ne voulons pas en retrouver les graines dans notre riz.
—Ce gazon si bien vivant que nous traversons... c’est votre riz?...
—Oui, monsieur. Cela donnera une belle petite graine blanche que nous serrerons dans nos magasins, après l’avoir soigneusement séparée de la paille, et qui servira à nourrir la colonie pendant toute l’année.
—Et la paille, qu’en faites-vous?
—Nous l’emportons au loin et la jetons au delà des limites de notre ferme.
—Voyons! parlez-moi franc, mon ami, est-ce bien vous qui plantez cette herbe?... Elle vient partout ici, n’est-ce pas?
—Cherchez!... Si vous en trouvez en moisson compacte comme celle-ci, vous reviendrez me le dire et je vous donnerai ce que vous voudrez. Lorsque la récolte sera faite, le chaume coupé et enlevé, vous verrez le terrain débarrassé attendre l’automne suivant, et alors, le même riz de fourmi réapparaîtra dans le même cercle, y recevra tous les soins convenables et... ainsi de suite tous les ans!
—Pas possible!
—Tenez! voyez-vous ce vieux monsieur qui se promène péniblement là-bas?
—Oui. Qu’est-ce qu’il regarde à terre?...
—Nos travaux!... qu’il suit depuis douze ans sans interruption! Nous étions là avant lui et nous y serons encore après lui, toujours jeunes, toujours actives!
—Cependant, les bestiaux, mon pauvre ami fermier, doivent manger avec bonheur vos jolies moissons!
—Hélas! cousin... c’est là le malheur de notre vie! D’autant plus que les bœufs, notamment, sont très friands de notre riz.
—Hé bien! que faites-vous alors?
—Nous souffrons! nous mourrons de faim l’hiver... Ainsi s’en vont rapidement les belles colonies de fourmis agricoles (Atta malefaciens du docteur Lyncœum); seules, quelques villes établies comme celle-ci dans un site inexpugnable, dans un enclos, peuvent résister, et encore!... Une fois l’enclos dévasté, nous mourrons.
—Mais pourquoi ne pas fuir?
—Fuir! Où? Est-il un endroit où le bœuf, qui pullule dans ce pays, ne puisse venir dévorer nos moissons?
—Que faites-vous pendant la saison humide?
—Nous prenons soin de nos magasins. Dès qu’un rayon de soleil brille, tout le monde apporte les grains, qu’il faut faire sécher, et ceux qui sont mouillés sont nombreux, malgré toutes les précautions prises. Si quelques-uns sont germés, nous n’y touchons jamais, nous les emportons loin de l’enceinte de la ferme, et nous les jetons. Ces grains ne sont plus bons à rien.
—Alors vous savez prévoir les conséquences de ce que vous entreprenez?
—Mais vous pouvez en juger. Ce bonhomme que je vous ai montré là-bas, c’est le docteur Lyncœum. Un jour, il reçut une lettre d’un autre homme nommé Darwin, qui lui demandait s’il croyait que les fourmis agricoles plantassent leurs grains pour la saison suivante. C’était absurde, cette question. Mais, enfin... Il y a, parmi les hommes, des gens qui ont de si singulières idées!...
Le bonhomme Lyncœum lui répondit ceci:
«Je n’ai pas le moindre doute sur ce fait, et mes conclusions ne viennent point d’observations précipitées ou faites sans soin. J’ai acquis une conviction en les voyant faire ce qu’elles veulent et croyant évidemment qu’elles en attendent et en connaissent le résultat. Voilà douze ans que j’observe la même fourmilière... Tout ce que je vous ai écrit est vrai. Hier, je les ai encore visitées. La moisson de riz de fourmi pousse parfaitement: vous ne trouveriez pas, à plus de trente centimètres du cercle, un brin d’herbe ou de plante étrangère à la récolte cultivée par mes voisines. Maintenant, concluez!»
XVI
AU SÉNÉGAL.—N’DIEN.—LE PYTHON.
Je demeurai quelques jours dans le verger; mais, par deux ou trois aventures qui faillirent m’arriver, je jugeai que le séjour au milieu de ces gros bœufs qui piétinaient en aveugles toute cette campagne, était malsain pour nous autres fourmis. Cela me fit penser encore à notre petit bois si tranquille, à notre belle lande de Para, qui s’étend devant la maison maternelle, à la France, en un mot.
—Assez d’Amérique et d’aventures!... Retournons au pays, si Dieu le permet! En route... du courage et retournons au port; le Rapide nous emportera!
Et me voilà marchant à toutes jambes le long de l’interminable rue que j’avais déjà parcourue la semaine précédente...
Et le Rapide!
Parti!!!... ô malheur!
—Maintenant, où aller? Rester à rôder sur le port, c’est bien dangereux; les ennemis y pullulent... un seul navire est à quai. Où va-t-il? Atteignons les pancartes... Au Sénégal! Grand Dieu!!! en Afrique!... Non! jamais je n’oserai! Attendons quelque autre bateau, il n’en peut manquer...
J’attendis au milieu des tribulations de toute sorte, des angoisses de nuit et de jour, des dangers de chaque instant... Aucun navire ne se montrait, et, pour comble de malheur, le Sénégalais appareillait!
—Seigneur! Seigneur! criais-je comme Jérémie, quel parti prendre? L’Afrique!... Une pauvre fourmi n’y sera pas en vie au bout de cinq minutes... Hélas! maudite curiosité... où m’as-tu conduit?...
Il fallait se décider.
J’embarquai!!!...
Voilà comment je suis, en ce moment, sur le San Jacobæo, en route pour Saint-Louis, où il va charger des arachides. La cale sent mauvais à vous en donner une maladie, et, de plus, la place n’est aucunement sûre... Toujours des blattes; mais, de plus, pas mal de mille-pieds, et d’horribles bêtes qui courent dans la nuit comme des spectres endiablés et rappellent la forme des araignées; mais si grandes, si grandes...
Je réussis à me glisser dans la cabine du capitaine. Une première fois, avec maître Urbain, j’y avais trouvé le salut, peut-être m’y sauverai-je encore aujourd’hui. Quelle différence! autant le vaisseau français était propre et bien tenu, autant celui-ci était... sale et négligé!
Mon premier soin, en entrant dans cette cabine, fut de trouver un endroit favorable pour élire domicile au milieu des ennemis qui m’entouraient de toutes parts. Essayer de s’approprier une crevasse, une fissure, un coin quelconque, il n’y fallait pas songer, et un regard circulaire jeté autour de moi m’apprit que toutes les places étaient prises et occupées depuis longtemps. Entrer dans un tiroir? Inutile! les cancrelats étaient partout. Le temps pressait cependant, il fallait se décider. J’avais parcouru tous les endroits à ma portée... rien! rien! En levant les yeux en l’air, j’aperçus une série de boîtes en bois sur un des rayons de la cabine...
—Si je pouvais y parvenir? Peut-être découvrirais-je là un refuge!...
Et, tout en me disant cela, je voyais une telle procession de cancrelats sur l’angle des petites solives du plafond, que je secouai tristement la tête... Évidemment, il y avait davantage encore de ces horribles bêtes en haut qu’en bas... Comment faire?...
Je sortis de la cabine du capitaine et revins sur mes pas, dans une sorte de petit carré qui lui servait d’antichambre ou de salle à manger. Qu’est-ce que je vis dans un coin? Une belle caisse en bois blanc, bien fermée, bien cerclée.
—Ah! grand Dieu! qu’on serait à son aise là dedans!
Je fais le tour de la belle boîte, cherchant avec une attention scrupuleuse s’il ne s’y trouverait pas un trou, une fente, une solution de continuité quelconque. Il faut si peu de place pour loger une fourmi!
J’inspectais tout avec un soin minutieux, non sans mauvaises rencontres derrière la boîte. Plus d’une fois je fus heureux de me faufiler dessous... Justement, j’y étais, lorsqu’en voulant ressortir ma tête heurte le bois; puis, tout à côté, elle trouve un vide. Je pouvais me tenir debout. Aussitôt, me dressant sur mes pattes, le long des parois, je constate que je suis dans une fente de bois. Je pousse, je pousse... c’est du papier qui se trouve sur ma tête... Le ronger fut l’affaire de cinq minutes. Victoire! je passe... et je me trouve dans la belle boîte, au milieu d’une quantité de mousse sèche, parmi laquelle je me blottis.
Encore une fois j’étais sauvé!
Je me trouvais—je l’ai appris depuis, au débarquement—dans une caisse d’échantillons et de curiosités que le capitaine du San Jacobæo apportait à son correspondant près de Saint-Louis. J’y vécus parfaitement à l’abri, grâce à l’exiguïté de mon trou, pendant les sept semaines que dura notre traversée, un peu aux dépens de ce qui se trouvait autour de moi. Il y avait là de fort bonnes choses.
Ce fut donc à tâtons que je débarquai à Saint-Louis, et ce fut à tâtons encore que je fus emportée chez le marchand d’arachides, à N’dien, à quelques lieues de la ville, au milieu d’une campagne admirable; encore ne sortis-je de ma boîte que parce qu’on la démolit par le haut pour en retirer ce qu’elle contenait. Il fallait déguerpir, et je le fis le plus vite possible, un peu ébloui par le jour, et au hasard... qui faillit me faire dévorer vingt fois avant d’avoir pu gagner le jardin, si l’on peut appeler jardin le fouillis inextricable de plantes qui entourait la maison.
Ah! quelle compagnie dans ce fouillis... Ce ne sont que scorpions, serpents et autres animaux analogues...
J’avais à peine fait dix pas dans ces bosquets si mal hantés, qu’à quelque distance, et entre les herbes, je vois une silhouette qui me fait battre le cœur.
—Une sœur!... une fourmi rouge!... ô bonheur! comment est-elle ici?...
Je m’élançai à sa rencontre...
C’était bien une fourmi... qui nous ressemblait beaucoup; mais ce n’était pas une Polyergue rousse!...
A un mouvement de désappointement qu’elle remarqua, car j’étais près d’elle:
—Qu’avez-vous? me dit-elle... Vous venez à moi; eh bien! venez!... Je ne vous connais pas, mais vous nous ressemblez beaucoup, il me semble; nous pouvons être amis, si vous le voulez bien...
—Si je le veux bien! grand Dieu!... Combien je vous remercie de ne pas me repousser en m’attaquant, comme l’ont fait tant de fourmis dans le monde.
—Dans le monde? dites-vous. Qui êtes-vous donc?
—Une Polyergue roussâtre française, voyageuse un peu malgré elle, et cherchant à retourner dans sa patrie...
—Par où êtes-vous venue ici?
—Dans une caisse apportée tout à l’heure du bateau San Jacobæo, arrivé hier à Saint-Louis.
—Oui, je sais tout cela.
—Qui êtes-vous donc à votre tour?
—Un éclaireur.
—Éclaireur? Est-ce bien le mot?
—Espion, si vous le voulez. J’appartiens à l’espèce des fourmis-chasseresses, que les hommes ont baptisées Anomma arcens. Nous avons envie de faire une expédition par ici et j’attends une réponse de l’armée que je crois en marche.
—Combien êtes-vous donc ici?
—En avant, nous étions dix ou douze... J’en ai envoyé plus de la moitié au-devant de la colonne; moi-même j’y vais.
—Voulez-vous me permettre de me joindre à vous?
—Volontiers. Mais il faut que je vous mette au courant de certains signes de ralliement, sans lesquels vous seriez immédiatement attaquée et dévorée. Avec ces signes, vous êtes des nôtres; on vous respectera. D’ailleurs, ne me quittez pas, vous me plaisez; vous allez assister à notre razzia et vous vous amuserez.
—Grand merci, cousine.
Et elle me montra comment il fallait placer mes antennes et mes palpes. Une fois en possession de ces mots de passe, je la suivis très volontiers.
—S’il s’agit de se battre, lui dis-je, vous verrez que les Français ont du cœur!
—Je n’en doute pas un instant, me dit-elle. Voici nos camarades qui nous rejoignent.
Je fus terrifié.
Je vis venir à notre rencontre une demi-douzaine d’individus très semblables à nous, il est vrai, mais les uns offraient une taille dont je n’avais aucune idée. Certes on me reconnaissait, dans ma tribu, une belle prestance, et je fus flatté de voir venir un soldat plus petit, que moi; mais j’en avais trois devant moi dont la taille atteignait celle d’un perce-oreille: plus de quinze millimètres! quel colosse!!...
Je fis les signes voulus; mon ami me présenta à eux et je devins de la bande.
J’étais, je l’avoue, fort intrigué de ce qu’ils venaient faire dans les environs de la maison du marchand d’arachides; les explications de mon ami ne m’avaient pas satisfait.
—Nous sommes venus visiter la basse-cour.
—Pourquoi faire?
—Pour découvrir les poules et puis les cochons. Nous y arriverons maintenant un de ces jours, quand nous voudrons.
—Que voulez-vous en faire?
—Les manger.
—Ah!
—Mais oui. En ce moment l’armée doit tracer son chemin.
—Comment! tracer son chemin?
—Vous verrez cela, cousine, me dit mon ami, et vous admirerez nos travaux. Il faut bien fuir le soleil!
—Vous fuyez le soleil, cet astre bienfaisant qui nous fait vivre!
—Nous, il nous tue. Nous aimons la nuit.
—C’est donc pour cela que vous ne quittez pas les feuilles d’herbes sous lesquelles nous marchons depuis notre rencontre?
—Sans doute? Cela vous étonne?... Vous en verrez bien d’autres.
Effectivement, j’en vis bien d’autres.
Après avoir marché toute la nuit sans autre guide que l’odorat de nos compagnes, odorat qui semblait ne les tromper jamais, nous campâmes sous les grandes feuilles du pied d’un arbre à beurre[1] dont les noix étaient tombées tout autour de nous. Nous y trouvâmes bon repas et bon gîte pour toute la journée, car nous ne reprîmes notre route qu’au crépuscule du soir. A ce moment, mes compagnons furent réveillés, ainsi que moi, par les sourds grognements des hippopotames, qui sortaient d’une rivière voisine pour aller au pâturage dans les roseaux. Ces bruits, dans le calme de la nuit qui se faisait, mêlés aux cris lointains de la hyène, à la voix imposante du lion, aux glapissements des singes et aux mille soupirs de cette nature grandiose, me donnaient le frisson. Et cependant, qu’avais-je à craindre? Il n’y avait plus là de tamanoirs, beaucoup plus dangereux pour nous que tous les lions et tous les hippopotames de la terre.
Nous contournions depuis plusieurs heures une montagne de rochers, et je n’étais pas des plus rassurés, lorsque nous arrivâmes à un marigot profond qui me sembla offrir à notre passage un obstacle insurmontable. Pas du tout! mes guides ne connaissaient point d’obstacles! Après avoir suivi la rive tant bien que mal, ils continuèrent jusqu’à ce qu’ils trouvassent de grands roseaux aux feuilles ployantes, qui s’avançaient loin sur l’eau et s’entrelaçaient à des herbes de toute espèce. Ce fut ce chemin tremblant qu’ils choisirent, et, au risque de nous noyer vingt fois, il fallut monter et redescendre cette route diabolique. Nous parvînmes ainsi au milieu du marigot, et, marchant sur un vrai plancher d’une espèce de lentille d’eau, nous arrivons bientôt à la rive opposée. Non, rien en France, rien au Para même, ne peut donner une idée de l’exubérance admirable de la végétation en ces lieux humides.
Il était bien près du matin quand nous tombâmes sur les sentinelles des chasseresses; nous croisâmes les antennes selon le mot de passe; quelques-unes me regardèrent un peu de côté et firent mine de me menacer de leurs pinces gigantesques; si elles m’avaient frappé, j’étais coupé en deux!... Il n’en fut rien. J’étais devenu un enfant d’adoption.
Le lendemain se leva brumeux, car nous approchions de la saison des pluies; aussi tout le monde travaillait. On faisait le chemin.
Voici ce que je vis:
Il y avait des travailleurs en nombre énorme, petits, pas plus gros que moi; lesquels doivent toujours, sous peine de mort, éviter les rayons du soleil; par conséquent, sont absolument lucifuges. Il y avait, en outre, des soldats comme mes amis; ceux-là beaucoup plus gros et pouvant supporter sans trop de mal l’éclat du jour. Jamais, pendant tout le temps que j’ai passé parmi ces intelligentes bêtes, je n’ai pu parvenir à en voir une ailée, ni un mâle, ni une femelle, ni une reine... rien qui puisse donner une idée de la manière dont elles se reproduisent. J’y ai perdu mon latin!...
Mais voici que, tout d’un coup, les soldats arrivent par centaines; puis, les uns et les autres s’enchevêtrant, se postent d’une certaine façon et forment de leurs corps brun foncé, presque noir, un arceau prolongé sous lequel le crépuscule est presque de l’obscurité. Les mâchoires largement étendues, leurs longues pattes écartées, leurs antennes en avant, tout cela s’entrelace, et la colonne des travailleurs passe dessous à l’abri. Qu’une alarme soit donnée, l’arche se détruit en un instant, les soldats rejoignent leurs pareils à l’extérieur de la ligne, où ils paraissent exercer une sorte de commandement, et tous s’élancent d’une manière furieuse à la poursuite de l’ennemi. Si l’alarme se trouve n’avoir pas d’objet, ou si, après le combat, la victoire est remportée, le danger effacé, le pays libre, l’arceau est vivement reformé et la colonne compacte marche en avant, comme tout d’abord, observant une véritable discipline militaire.
Lorsque la disposition du terrain le rend absolument indispensable, les chasseresses construisent un passage voûté sur le terrain, au moyen de terre glaise agglutinée par leur salive et apportée par les ouvriers. Elles passent alors toutes dans leur chemin couvert, apportant de la terre pour l’allonger à mesure qu’elles avancent. Cette arche est très peu visible sur le sol, mais leur passage est parfaitement distinct partout où ils vont, par suite de l’apparence dévastée des environs et de la disparition de tout être vivant.
Cette nécessité de bâtisse opaque n’est d’ailleurs qu’un pis aller; si elles trouvent, dans la direction qu’elles veulent suivre, un buisson épais, elles passeront dessous sans rien construire; de même, si elles rencontrent une fissure, ou une crevasse dans le sol, un passage sous les pierres, l’abri d’un tronc d’arbre tombé, elles l’adoptent avec empressement et abandonnent leur arceau.
Il y avait plus d’une semaine que nous travaillions ainsi, bien tranquilles; je m’étais mise au rang des soldats et faisais comme eux, excepté l’arceau, pour lequel j’étais trop petite. Personne ne me cherchait querelle, j’étais fort heureuse. Évidemment, je passais pour un avorton, un être disgrâcié de la nature, comme taille et comme couleur. J’étais bien loin, en effet, de posséder la force inconcevable de ces admirables soldats. J’ai vu nombre d’entre eux empiler sans fatigue des pièces de bois quatre ou cinq fois plus grosses qu’eux, et employer pour réussir un moyen qui découle de la longueur singulière de leurs jambes. Ils portent leur fardeau entre leurs jambes, en long, le tenant au moyen de leurs mandibules et de leurs pattes.
NOUS NOUS JETONS DEUX MILLE SUR LES YEUX.....
Ce que les ouvrières emportent n’est point destiné à bâtir, c’est tout simplement pour déblayer le chemin, qui devient noir comme une allée de jardin. Nous en avions déjà fait plus de deux cents mètres, et nous continuions toujours, quand quelques soldats arrivèrent en toute hâte, et un grand conciliabule se forma.
Je me hâtai vers mes amis.
—Qu’y a-t-il donc? leur demandai-je.
—Une belle proie en vue.
—Qu’est-ce?
—Une antilope toute écrasée, toute fraîche, qu’un grand python nous a abandonnée.
—Qu’en savez-vous?
—Ah! mon ami, nous en sommes bien sûrs. Vous savez que les gros serpents s’engourdissent lorsqu’ils ont avalé leur proie... C’est bien malheureux que le python qui a tué cette gazelle-là ait fait sa ronde et nous ait sentis, parce que nous l’aurions trouvé endormi avec sa proie dans le ventre, et nous aurions mangé les deux ensemble. C’est bon le python.
—Vraiment?
—Oui; j’en ai mangé plus d’une fois.
—Et comment faites-vous pour tuer ces serpents immenses?
—C’est bien facile. Nous nous jetons deux mille sur les yeux, que nous mangeons en un instant, même quand il nous emporte avec lui... Nous ne lâchons jamais. Une fois aveugle, nous tombons toutes sur lui; il est bientôt mort, il ne peut plus fuir.
—C’est très ingénieux, vrai!
—Nous en faisons autant aux singes, aux ignames, à tous les animaux; même aux hommes que nous rencontrons.
—C’est bien fait pour eux.
—N’est-ce pas?
—Sans doute. Il faut bien que nous mangions, nous.
Ce fut l’affaire de deux heures pour que toute la colonne ait achevé son repas. Ce qui resta sur le sol était un squelette de gazelle admirablement nettoyé. Lorsqu’elles dévorent un python, les écailles, outre les os, demeurent intactes.
XVII
VITALITÉ DES ANOMMAS.—LA POULE NOUS PASSE DEVANT LE NEZ.
Avant la fin de la semaine suivante, j’avais mangé du python comme les autres, nous en avions surpris un dans un marécage où il se croyait bien en sûreté. Ce n’est pas mauvais; mais l’antilope qu’il avait dans l’estomac vaut mieux: la chair est plus fondante et plus tendre.
Nous rentrions chez nous aux premiers rayons du soleil, lorsque de grands cris mirent la colonie en émoi; les soldats levèrent la tête, ouvrirent leurs mandibules et se préparèrent au combat. C’était inutile... Nous vîmes de loin une demi-douzaine de nègres yoloffs qui poussaient de grandes clameurs en contemplant le squelette du python. L’un d’eux se baissa pour toucher un des os et montrer aux autres que c’était tout ce qui restait d’un repas récent. Tous regardaient avec inquiétude autour d’eux, et bientôt, apercevant nos soldats qui marchaient vers eux en troupe compacte, ils prirent la fuite aussi vite que leurs jambes purent les porter.
Ils avaient disparu dans le bois lorsque nous reprîmes notre route. Sur ces entrefaites, un Cynocéphale vint sentir le squelette du serpent. Nous étions encore assez près de celui-ci pour qu’une cinquantaine de nos soldats, toujours disposés à l’attaque, sautassent sur lui en s’attachant aux poils de ses pattes... Ce fut par un bond effroyable que l’animal manifesta sa terreur.
Monter à l’arbre voisin fut l’affaire d’un instant. Sur la plus prochaine branche il s’assit, s’épluchant et essayant de détacher nos intrépides soldats des longs poils auxquels ils adhéraient... Il les croquait à belles dents... Bientôt un rugissement de douleur nous annonça que nos braves, suivant l’épine dorsale, comme ils savaient le faire, et par conséquent marchant doucement à l’abri des pattes, étaient arrivés à la tête.
Bientôt les yeux furent envahis, attaqués... Le Cynocéphale bondissait, fou furieux, à travers les arbres. Tout à coup il tomba... Il était aveugle!... A ce moment, des escouades de mouches accoururent à la curée au secours des premiers assaillants: la lutte fut affreuse; mais, une heure après, le malheureux singe, mort, servait de pâture à toute la colonne grouillant sur sa dépouille...
Telles étaient nos victoires.
Je restai longtemps chez mes nouveaux amis, et j’avoue que je n’ai jamais vu meilleur peuple et partagé plus nobles sentiments. C’était avec un touchant ensemble que nous exécutions les expéditions les plus dangereuses; mais ces insectes admirables sont tellement bien doués, qu’ils réussissent dans tout ce qu’ils entreprennent. Combien de fois n’avons-nous pas mangé des ignames, ces immenses et succulents lézards, surpris pendant leur sommeil et envahis de toutes parts avant qu’ils aient pu seulement savoir d’où leur vient semblable aventure.
Jamais, je le répète, je ne rencontrai plus riche organisation. La vitalité, chez les Anommas, est incroyable. Je veux en donner une preuve, car j’ai assisté à l’expérience, cachée sous une feuille au-dessus de la tête des opérateurs.
Ces opérateurs étaient trois jeunes Français, que des nègres des environs avaient amenés près de nous, et qui se saisirent tout d’abord d’une demi-douzaine de nos plus gros soldats qu’ils purent rencontrer.
—Ami! regarde donc celle-ci, dit l’un d’eux en me montrant à son compagnon; si ce n’était pas absurde, on dirait une fourmi rouge de notre pays.
—C’est vrai. Une Polyergue roussâtre...
—Bah! c’est une anomalie. Il n’y a pas de fourmis de France au milieu de l’Afrique!
—Qui sait?...
—Prends-la, nous verrons bien...
Je me dissimulai vivement derrière deux jeunes soldats et me faufilai vers de grandes herbes—car en ce moment j’étais auprès d’eux à terre—d’où je gagnai un arbre touffu et vins me placer en observation au-dessus de leur tête.
—Je ne puis la trouver. Quel malheur!
—C’est une vraie découverte, mon ami, que tu as manquée là!
—Satanée fourmi, va!...
Et, d’un coup de scalpel, frappé dans un moment de mauvais humeur, il tranche la tête d’une des plus grosses fourmis-chasseresses!
Puis, sans penser précisément à ce qu’il faisait, il présenta le bout de son doigt à cette tête coupée. Aussitôt celle-ci ouvre ses mandibules et pince le doigt si fortement, qu’un filet de sang en jaillit immédiatement...
—Quelle rude organisation, ami! fit le pincé.
—C’est magnifique de vitalité. Quels ganglions!
—Attends! mais elle continue son travail et me fait un mal horrible! C’est comme si j’avais un paquet d’aiguilles animées me traversant le doigt!
—Patience! courage, au nom de la science, que nous voyions...
—Cela t’est bien aisé à dire! aïe!...
—Stoïque, mon ami; tu dois l’être! Il faut sacrifier à la déesse que nous servons jusqu’au sang inclusivement. A la science!!!
Puis, riant tous deux, ils étudièrent les manœuvres de la tête coupée, je compris alors que le blessé n’était pas sans souffrir. Les pointes des mandibules avaient facilement traversé l’épiderme; maintenant, la tête retira partiellement une mandibule, et la piquant plus perpendiculairement, pénétra plus avant, puis recommença le même manège avec l’autre, donnant à chaque coup, à sa mandibule, une direction plus verticale, blessant et coupant plus loin et plus profondément. On aurait dit, non une tête coupée, mais un soldat complet, jouissant de toutes ses forces et en possession de toutes les parties de son corps.
Les expériences de ces gens durèrent longtemps. Ils exploraient le pays aux alentours; moi, je m’amusais à les suivre. Plusieurs de mes braves compagnons y perdirent la vie, ne sachant ni se dissimuler à temps ni se sauver assez vite. Il ne faut pas se confier trop à ses forces. Trente-six heures après le coup de scalpel, la tête coupée n’était pas morte. Le corps a vécu plus longtemps encore, quarante-huit heures, si je me le rappelle bien.
Comment admettre, d’un autre côté, l’expérience qu’ils firent, que des insectes à vie si tenace étaient, en moins de deux minutes, tués par un rayon de soleil tombant librement sur eux?
Ces fourmis sont d’ailleurs de rudes travailleurs. Un beau jour, une poule du village vint mourir dans les environs de notre demeure. Elle fut bientôt signalée, et une escouade fut désignée pour aller la dépecer. Je m’y joignis. Commençant à la base du bec, les ouvrières se mirent à arracher les plumes une à une, la dépouillant ainsi rapidement par la tête, puis par le cou, et enfin tout le corps. C’était évidemment une tâche très dure, parce que mes braves amis ne possèdent pas une force suffisante pour faire comme les hommes et arracher les plumes d’un seul coup; il leur fallut les ronger toutes par la racine.
Enfin, en s’y mettant à plusieurs reprises d’abord, à beaucoup ensuite, la besogne marcha encore assez vite; les plumes tombèrent et furent emportées les unes après les autres. Déjà les soldats s’apprêtaient à dépecer le corps en morceaux pour en faciliter le transport à la fourmilière, lorsque les nègres, compagnons de nos jeunes savants, s’aperçurent de ce qui se passait. Ces pillards rôdeurs s’emparèrent naturellement de notre poule. Les uns prétendirent que la fourmi chasseresse leur était venue souvent manger assez de volailles dans leur village pour qu’ils lui rendissent la pareille une fois par hasard. Les autres assurèrent que cette poule était un fétiche offert aux fourmis et, par conséquent, qu’il était urgent de le leur enlever pour qu’elles ne l’abîmassent pas!...
Bref! nous ne mangeâmes pas la poule!
Je suivais toujours en amateur mes jeunes compatriotes, et c’est en leur compagnie que je fis connaissance avec une autre Anomma, qui ressemblait tellement à mes bons amis que j’y fus un moment trompée. On l’appelle l’Anomma Burgmeisteri. Elle est d’un noir profond et luisant; on dirait un diablotin! Les plus grosses portent souvent une légère teinte rouge. Toutes ont une énorme tête, égale au tiers de leur longueur totale. Je comprends une tête semblable, car il fallait une masse cubique énorme pour attacher des muscles capables de mouvoir des mandibules aussi gigantesques que les leurs. Ces armes, très courtes, se croisent l’une sur l’autre en se fermant. Cela offre un grand inconvénient, à mon avis; c’est que l’insecte est pris par ses mandibules s’il ne veut ou ne peut les rouvrir. Mort même, sa tête ne lâche pas la bouchée qu’elle tient. Chaque mandibule porte, en outre, une dent centrale qui va rejoindre celle d’en face lorsque les pointes sont croisées; double moyen de mordre!
J’ai encore rencontré une troisième espèce, l’Anomma rubella, plus petite et rouge plus ou moins brun. Chez toutes, les pattes sont grêles, mais d’une force de préhension extraordinaire. Chez aucun soldat, on ne trouve vestige d’yeux extérieurs; même sous le microscope, on ne trouve pas la plus légère indication d’organes visuels. Cependant, comme l’enveloppe cornée de la tête est assez transparente pour laisser voir, à travers, l’articulation des mâchoires quand on l’éclaire vivement, il est possible que l’insecte possède quelque sens de la vue qui lui fasse distinguer au moins le jour de la nuit.
Ces fourmis sont d’une hardiesse que rien ne trouble. Ordinairement le feu fait peur à tous les animaux, ceux-ci ne s’en effraient aucunement. Si vous les agacez avec un charbon incandescent, ils s’élancent sur lui, et leurs mandibules grillent et grésillent en serrant la surface brûlante... mais elles ne lâchent pas!
Quant à l’eau, elles s’en soucient fort peu. J’ai vu des expériences qui prouvent que, laissées douze heures dans l’eau, elles reviennent à elles et courent, au bout de quelques instants, aussi lestement qu’avant. Des blessures qui tueraient tout autre animal, n’ont pas même pour effet, chez elles, d’altérer leur vigueur. Elles forment même un peuple privilégié!
Nous passions, le lendemain, dans un bois touffu, quand une exclamation frappa mes oreilles:
—Sapristi! s’écria un de nos jeunes Français en sautant comme un cabri affolé.
—Qu’as-tu donc? Es-tu frappé de la danse de Saint-Guy?...
—Viens m’aider, malheureux! au lieu de rire... A mon secours, mes amis!... Aïe!!...
—Mais qu’est-ce enfin?
—Vous ne voyez pas que je suis inondé de fourmis?... Aïe! aïe!!... Mais, venez donc à mon secours!...
—Ah! ah! dit l’un en s’approchant et cueillant une fourmi sur le dos de son ami, c’est l’Œcophylla virescens!!...
—Que le diable t’emporte!... Qu’est-ce que cela me fait? Arrache, emporte... je brûle!!...
Tous les deux se mirent à débarrasser leur infortuné camarade, qui était littéralement couvert de fourmis vertes qu’il écrasait, qu’il poursuivait avec acharnement.
—Où est le nid?
—Qu’en sais-je?...
—Écoutons... Tiens! l’entends-tu? on dirait le bruit de la pluie tombant sur les feuilles...
—Eh bien! qu’est-ce que cela me fait?
—Ingrat!... c’est le bruit que font, parce que tu les as dérangées, les compagnes de celles qui t’ont si bien accommodé le cou, les épaules et le visage...
—J’entends. Où est le nid?...
—Tu ne le vois pas au milieu des feuilles?... Il a suffi que tu les heurtes en passant pour que les propriétaires t’envoient instamment un véritable essaim des leurs.
—Attends un peu!!...
Et voilà notre jeune homme qui, armé de pierres, commence l’assaut du nid. Ce fut un feu roulant de projectiles qui frappèrent la boule si bien construite et l’envoyèrent rouler à vingt pas. Nid et fourmis firent la culbute ensemble...
Un des compagnons courut, par un détour, vers le nid gisant, le roula encore quelque temps par terre, au moyen d’un bâton, puis, quand il le crut vide et abandonné, il le ramassa sans danger. C’est vraiment une curieuse et intéressante construction. Il est gros comme la tête et formé de feuilles coupées par les fourmis et mâchées par elles jusqu’à ce qu’elles forment une pâte grossière à peu près semblable à celle que font, en France, les guêpes et les frelons; excepté que la matière est verte au lieu d’être grise, composée de fibres ligneuses.
—Pour l’exemple, je le garde, celui-là, dit le jeune homme.
—Qu’en-veux tu faire?
—Ce sera un souvenir!
Et prenant un crayon, il écrivit dessus:
Ceci est la boîte à poudre
De mon ami
Louis
Souvenez-vous-en!
Et il plaça, en riant, le nid dans son sac.
Je le perdis de vue dans le bois, et revins au logis.
XVIII
L’INONDATION, LA CHAINE, LA BOULE.—NAUFRAGE.
Nous avons été plus loin ensemble que je ne le supposais. M’orientant de mon mieux, je revenais tout droit vers notre belle fourmilière, lorsque je rencontrai un endroit désert, montagneux, aride, dans lequel je devais courir les plus grands dangers. Il s’agissait de ne pas traverser une vallée au fond de laquelle, au milieu d’un beau bois de Dattiers roniers, je sentais un marigot ou un ruisseau.
Mon odorat me guidait aussi bien que mes yeux, qui me montraient un fourré de bambous d’une force prodigieuse passant dans un endroit très humide, ainsi qu’on pouvait en juger par les herbes devenant de plus en plus touffues et inextricables à mesure qu’on approchait. Je dus remonter et traverser le terrain aride au milieu des pierres et des ardoises: çà et là quelques Baobabs dont les énormes fruits pendaient au milieu de feuilles rares et luisantes.
Je cherchai au pied si les animaux n’auraient pas fait tomber quelques-uns de ces fruits renfermant une farine sucrée et acide qui nous plaît beaucoup. Les hommes la mêlent à du lait et en forment un remède contre la dyssenterie, si commune en ces pays. Le matin j’avais vu les Yoloffs de Cayor se servir de lallo pour assaisonner le couscous de mes amis les Français, j’avais reconnu que ce lallo était de la feuille de Baobab, tout simplement séchée et finement filée. Le Baobab sert à tout en ce pays, même à fournir des fils d’une belle couleur.
Je trouvai facilement mon dîner au milieu de tous les débris accumulés sous les arbres par les singes et les perroquets. Puis, reprenant courage, je traversai une partie de la forêt, et, avant le soir, je me reposais au milieu de mes parents d’adoption.
J’étais là comme auprès de la lande de Pora, jamais je ne me trouvai mieux hors de mon pays natal.
Depuis quelque temps le ciel se couvrait de gros nuages noirs, le jour semblait obscurci, affaibli, gris; mes compagnons exultaient; ce bon jour doux et voilé ne les aveuglait pas comme la splendeur équatoriale des journées ordinaires: le soleil les avait quittés, c’est tout ce qu’ils demandaient. Aussi, une activité fébrile régnait dans la fourmilière. On travaillait partout: non seulement on nettoyait, mais on agrandissait les immenses souterrains déjà existants, et l’on formait une ville inférieure d’une énorme étendue.
Tout à coup, la pluie se mit à tomber, épaisse, serrée, continue. On aurait dit une nappe d’eau enveloppant la campagne. Jamais je n’avais rien vu de semblable. En France, une pareille pluie ne se produit jamais qu’au sein d’un orage violent: ici, rien de semblable, elle tombait droite, tranquille, comme si elle ne devait plus cesser. Et, en effet, elle ne cessait plus...
Au bout de deux jours, les chemins parmi les feuilles sèches et les herbes étaient impraticables pour nous; plus moyen de sortir. Et la pluie tombait toujours!...
Un matin, nous étions réunis en foule sur la grande place de la ville souterraine, moi, fort ennuyé de cette détention déjà longue et qui ne semblait pas près de prendre fin, lorsqu’un soldat éclaireur, comme on en envoyait constamment à la maraude, entra au galop et s’écria:
—Sauve qui peut!
—Quoi? qu’est-ce? qu’y a-t-il?...
—L’eau arrive!... nous allons être inondés!.....
Ce fut un moment de confusion et de panique indescriptible: je me rapprochai de mes amis et leur demandai:
—Que fait-on en cas semblable?
—Mon cher, on fait comme on peut... cela dépend de la marche que prend l’eau... Allons voir ensemble!...
Nous sortîmes, mais déjà l’ordre était rétabli parmi les ouvriers par les soldats. La colonie se formait en une colonne profonde: chacun arrivait et gagnait son rang, sans confusion, avec une prestesse et une intelligence incroyables.
La fourmilière-ville avait été bâtie, avec une très grande habileté, sur une petite éminence suffisante pour parer au danger d’une inondation. Les chasseresses n’en étaient point à leur première épreuve, et tout dénotait, dans leur sang-froid et leur activité, qu’elles avaient moyen de sortir de cette horrible position. Sans plus perdre de temps, mon ami et moi, nous gagnâmes le bord de l’eau qui coulait rapidement devant nous; nous suivîmes cette rivière improvisée, et il nous fut bientôt aisé de reconnaître qu’elle formait deux bras entourant absolument notre colline comme une île et se rejoignant au-dessous d’elle.
Toute retraite nous était fermée!
Nous avions mis quatre heures à faire le périple de notre îlot, et nous revenions à notre point de départ, lorsqu’un flot de fourmis sortit de terre à la hâte, criant:
—L’eau monte!... elle filtre à présent dans les magasins du bas!
—Quel malheur! nos provisions!.....
—La famine pour l’hiver...
—Courage, enfant! cria mon ami, une chasseresse de cœur ne se décourage jamais!... Prends confiance, nous allons vous faire un pont!
—Un pont? lui dis-je en l’interrompant; et avec quoi?
—Avec nous, donc!
—Que dites-vous? Je ne vous comprends pas...
—Vous allez voir. Venez avec moi, vous allez nous aider...
—Volontiers.
Et je la suivis.
Un bon nombre de soldats étaient réunis et discutaient vivement, comme pour élucider une question délicate. Tout à coup le calme se fit, et une voix commanda tout haut:
—Rendez-vous à la liane du caoutchouc! c’est le meilleur endroit.
Toute la troupe marcha vers le point de l’îlot que l’on désignait de cette manière. La même voix commanda encore:
—Ouvriers! soyez prêts à passer le pont que nous allons établir sans retard. Il faut fuir devant l’inondation. A la manœuvre!!!.....
Je suivis mon ami, et bientôt nous fûmes arrivés au pied d’un caoutchouc après lequel s’enroulait une liane dont les nombreuses branches retombaient comme celles d’un saule pleureur, et, par le fait, traversaient presque entièrement le courant d’eau qui s’était formé et nous entourait. L’endroit me semblait singulièrement choisi: c’était en amont; et l’eau, en s’y distribuant à droite et à gauche, s’y refoulait et prenait une rapidité terrible.
—Suivez-moi, mouches, et faites ce que vous me verrez faire!
LA CHAINE S’ALLONGEAIT TOUJOURS.
Tous les deux nous escaladons la liane, suivis de près par toute la bande de soldats et par le peuple en longue colonne serrée, mais marchant d’un pas tranquille et sans se presser. C’était admirable d’ordre et de discipline intelligente. Bientôt notre conducteur trouva la branche qu’il cherchait: c’était la plus longue et nous redescendions lentement par la liane qui en pendait. Une fois en bas, nous nous trouvions à deux mètres environ de l’eau... Comment sauter?...
Un soldat vint à côté de moi et, se cramponnant fortement, non à la dernière feuille, mais à l’extrémité de la branche parfaitement choisie sur le bois déjà solide, il laissa pendre ses longues jambes étendues de toute leur longueur. Un second passa sur son corps avec précaution, s’accrocha à ses jambes et laissa pendre les siennes; puis un autre; puis dix se suspendirent ainsi, les uns aux autres. J’étais dans l’admiration!...
La chaîne s’allongeait toujours; le point d’attachement avait été renforcé de quatre autres soldats énormes: bientôt elle toucha l’eau... cela ne suffisait pas encore. Le vent soulevait de temps en temps la liane et la poussait vers la rive opposée avec la grappe de chasseresses qui la prolongeait.
Un des plus robustes soldats avait pris la dernière place, la plus exposée, la plus dangereuse... Solidement cramponné par les jambes de derrière à la dernière place, il tendait ses pattes de devant et ses énormes mandibules en avant, s’efforçant, à chaque oscillation que le vent lui imprime, de happer quelque objet au passage... Vingt fois il manque son coup, mais enfin il saisit une longue herbe...
En un clin d’œil, dix fourmis de la bande étaient accrochées à l’herbe, la chaîne était solidement fermée, le pont était fait... Le peuple des travailleurs commence à passer, s’écoulant à côté de moi. J’étais redescendu sur la terre ferme et m’occupais à considérer une autre escouade de soldats qui avait choisi l’autre extrémité de l’île en aval pour établir la passerelle: ici, c’était le contraire de l’amont. Autant l’eau arrivait rapide et furieuse en haut, autant elle était calme et profonde en bas. On eût dit un petit lac.
Comment passer? L’arbre le plus rapproché du bord et dont les branches s’étendaient le plus loin était bien mince: un simple rejet qui se penchait, comme en renferment tous les bois du monde. La chaîne était déjà faite. J’observai de nouveau comment allaient s’y prendre les derniers suspendus en l’absence du vent qui plutôt repoussait la chaîne à l’intérieur. Ah! le génie admirable de ces admirables insectes est grand! Jamais je n’ai rien vu exécuter d’aussi simple, d’aussi hardi!!...
Près de la surface de l’eau, la dernière attachée étendit ses grandes pattes en les écartant: elle était pendue par ses mandibules. Une seconde se plaça à côté d’elle, puis deux en avant, puis trois, puis quatre et toujours quatre, soutenues toutes sur l’eau par leur suspension à la branche et leurs grandes pattes qui ne se mouillent point. Alors, le flot des ouvriers passe, mais un à un, peu à peu, de manière à ne pas faire enfoncer les soldats dévoués qui composaient le radeau. J’y passai moi-même et j’avoue que j’eus un peu peur sur ce pont singulièrement branlant; mais en se cramponnant bien, il présentait toute la sécurité nécessaire.
En quelques heures tout le peuple passa et s’étendit en longue colonne brune au travers du bois: les flancs étaient guidés et éclairés par de vaillants soldats. Avant de quitter la rive opposée à notre fourmilière, je jetai un coup d’œil en arrière: l’eau gagnait, gagnait... Les travaux les plus profonds étaient sous l’eau; quelques fourmis même avaient été surprises et noyées... Je vois leurs cadavres tournoyer dans le torrent!!...
La pluie tombait toujours! Nous entendions distinctement les grognements des Hippopotames du fleuve voisin, qui se réjouissaient évidemment d’un temps si agréable pour eux, en ce qu’il allait étendre leur domaine sur tout le pays.
Nous n’étions pas les seuls à fuir devant l’inondation. De toutes parts les animaux les plus différents fuyaient tous dans le même sens... et l’eau grondait et envahissait de plus en plus la terre. Enfin, un flot vint qui déborda du fleuve par une nappe énorme... ce fut comme un torrent qui emportait tout sur son passage...
Alors j’assistai à un admirable spectacle.
On voulut bien m’admettre à prendre part au salut commun et j’en aurai, toute ma vie, une éternelle reconnaissance à mon amie.
NOUS NOUS TROUVAMES A FLOT!.....
Toutes les fourmis chasseresses étaient montées sur les plus hautes herbes, sur les plus hauts arbres et toutes montaient à la file. Arrivée en haut, une fourmi se cramponnait par les mandibules; puis, à ses membres et à son corps se cramponnaient les petits, les faibles, les ouvriers, jusqu’à ce que l’ensemble formât une boule de la grosseur d’une pomme. A l’extérieur sont les forts et les soldats. Je fus compris au nombre des petits et mis à l’intérieur. Je portais et j’étais portée: la manière dont nous étions entrelacés est tellement ingénieuse que l’effort est insignifiant et que l’on peut tenir très longtemps cette position sans ressentir une fatigue capable de vous faire lâcher.
Au signal donné, dès que la boule fut assez grosse, la première fourmi lâcha prise, et l’eau montant toujours nous nous trouvâmes à flot, roulant au milieu des courants du grand fleuve débordé.
A côté de nous, dix, vingt, cinquante boules semblables furent faites par nos camarades et toutes se mirent à flot, dérivèrent comme des balles de liège, car nous étions beaucoup plus légères que l’eau. Mes compagnons disaient adieu de loin aux boules qui partaient, emportées à droite et à gauche, sans espoir de les revoir, car il est bien évident qu’un événement semblable est une cause de dissémination pour la race des Chasseresses. Ce qui détruirait toute autre espèce est, au contraire, une occasion de multiplication pour celle-ci.
Notre voyage fut dépourvu d’accidents graves. Nous roulions plus ou moins vite, depuis plusieurs jours, sur les eaux du fleuve qui nous amenait à Saint-Louis, évitant les obstacles par suite de notre légèreté naturelle qui nous maintenait au milieu des gros flocons d’écume blanche que produit toute rivière en mouvement. Nous approchions peu à peu de la mer, et je n’étais pas sans inquiétude sur notre sort: cependant, je n’en disais rien à mes compagnons, pour ne pas les effrayer d’une façon inutile et intempestive. Il serait temps de voir, au moment du danger, ce qu’il y aurait à faire!...
En attendant, je priais Dieu d’écarter de nous les Crocodiles qui, sentant une friande boule d’insectes passer à leur portée, auraient pu ouvrir leurs monstrueuses mâchoires et avaler tout d’un coup notre smala. Nous avions eu la chance de ne heurter aucun obstacle, parce que nous étions sur le grand courant. Au milieu du fleuve nous suivions tout doucement une grande branche, ou plutôt un arbre tombé, contre lequel nous étions collés par une abondante couche d’écume. Les branchages qui nous entouraient nous servaient ainsi à parer quelques petits chocs au besoin!
Nous approchions beaucoup de la mer, je le sentais, non seulement à l’odeur de l’eau, mais au ralentissement de notre marche. L’eau devenait presque immobile, et, si nous avancions encore, c’était en vertu du poids de notre arbre et de sa vitesse acquise. Tout à coup, un choc formidable se fit sentir dans notre arbre... Le cordage d’une ancre l’a arrêté par le bord; il bascule vivement, nous fouette ses branches sur la boule et nous écrase contre le cordage, cause de tout le mal!
Un instant étourdi par la commotion, je me mets à la nage... Hélas! que de morts et de blessés!!!... l’eau était, tout autour de nous, couverte de cadavres!...
Que faire?
L’instinct de la conservation fut plus puissant, chez moi, que la terreur. Je m’accrochai au câble de l’ancre: je m’y cramponnai, et malgré que mes membres fussent comme perclus, je parvins à me hisser dessus, suivi de plusieurs camarades que j’aidais à y prendre place... O douleur! mon amie gisait à la surface de l’eau, la tête broyée par le choc de la branche.
XIX
L’AUSTRALIE.—ENCORE DES COUSINES.
—La belle chance! Me voici à bord, au moment où je n’avais aucune envie de m’embarquer! C’est très bien, la vie est sauve... mais, où allons-nous sur ce navire inconnu?.....
Tel était mon monologue, en me cachant au plus près de l’écubier par lequel j’étais entré.
—Reposons-nous d’abord!... Quel cataclysme!! mon Dieu!...
Et je repris haleine, en écoutant de toutes mes oreilles les bruits du vaisseau. Il me semblait entendre des voix qui parlaient français: c’eût été trop de chance!... J’écoutai encore, mais tout bruit cessa: la cale était silencieuse; aussi je m’endormis...
Tout à coup, un grincement effroyable me fit tressaillir; j’ouvre les yeux; c’est le câble, mon voisin, par lequel je suis monté là, qui grince en passant... Que fait-on?... on le remonte, l’ancre avec... donc, nous appareillons?...
Hélas! où allons-nous?...
Qui le sait?... Une heure après, nous étions en pleine mer, à la grâce de Dieu. Voilà tout ce que je savais.
Ce fut une dure et longue traversée de près de trois mois: je ne revis même plus mes compagnons. Ont-ils été tués? ou la nourriture leur a-t-elle manqué dans les réduits qu’ils ont pu trouver? je ne sais. Nous nous trouvions sur un bateau à vapeur; aussi je vivais, jour et nuit, au milieu du fracas des machines, de l’odeur de l’huile et de la fumée... Ce n’était point agréable pour une fourmi. La seule consolation que j’appréciasse était la jouissance d’une température chaude, excellente, analogue à celle de nos meilleures journées de soleil au printemps. J’en jouissais, sans mot dire, me cachant, me faisant bien petit, d’abord pour sauver ma peau, et puis pour apprendre où j’allais. Je ne pouvais l’apprendre que par hasard et parce que l’on ne se défierait point de moi. Il fallait attendre tout du hasard et de mon adresse...
Quant à vivre, je trouvais partout à manger: il faut si peu de chose pour contenter une fourmi!
Enfin—car tout prend une fin en ce monde!—nous arrivons, évidemment dans un port, puisque j’entends filer l’ancre, stopper et venir à quai... Ah! ah! c’est le moment d’ouvrir une oreille attentive.....
Des employés de la douane, des inspecteurs de santé arrivent à bord.....
O malheureuse destinée! Tout ce monde parle anglais!!!... Hélas, on a négligé de m’apprendre cet idiome dans ma lande de Pora!!! Comment faire?...
—Lieutenant! une lettre pour vous!...
—Ah! ah! voici du français... Écoutons!...
Un grand bonhomme déguisé en sorte de facteur, avec un sac de cuir au côté, une espèce de marmite en cuir bouilli sur la tête, une ceinture en cuir, et un étui en cuir au côté, parut sur le pont...
J’arrivai aussitôt que lui.
—Sir, a letter from the consulate. Monsieur, une lettre du consulat.
—Well! give me. Bien, donnez.
—I’ll wait for the answer, if your honour allows it... J’attendrai la réponse, si Votre Honneur le permet.
—Stay for a moment. Attendez, je reviens.
—Diable! diable! mais ce n’est pas du tout du français, cela! Patience! hélas!...
Bientôt le lieutenant remonta.
—Give that to the consul... Donnez cela au consul...
—That will be done, sir. Ce sera fait, monsieur...
—And you must say I am to go down to Melbourne tomorrow. Et vous lui direz que je reviendrai demain à Melbourne.
—Yes, sir. Bien, monsieur.
Et le bonhomme au cuir disparut...
—Melbourne... Ce doit être un nom de ville! Nous sommes à Melbourne?... Melbourne?... Mais, il me semble que je connais ce nom... Pardieu, oui! nous sommes en Australie!!!... Oh! c’est trop fort!... et comment revenir en France, maintenant que nous sommes à l’autre bout du monde!... Voyons un peu ce que c’est que cette ville... C’est dans la province de Victoria, une nouvelle terre d’or... au sud-est de Sydney... un ancien port des forçats qu’on amenait d’Angleterre... oui, oui, des convicts!!...
Peu flattée de ces souvenirs, je montai tout le long d’un des mâts du bateau à vapeur, de façon à voir de là-haut cette ville et d’essayer de deviner ce qu’il y aurait à faire en cette triste occurrence. J’étais de fort mauvaise humeur, et lorsque j’eus atteint la petite hune qui me promettait un poste d’observation assuré, je levai la tête... et ne pus retenir un cri d’admiration!
Comment! c’est là Melbourne! une ville née d’hier; elle n’a pas quarante ans!!!...
Je trouvais devant mes yeux une ville immense, étendue dans une belle plaine, coupée de rues somptueuses et laissant voir les dômes de ses édifices, ses églises, ses chemins de fer, et, au milieu de tout cela, un admirable fleuve, le Yarra, dans lequel nous étions, et qui, navigable aux plus grands navires, forme un bassin de 12 kilomètres au moins de largeur. Quel panorama splendide!... A l’extrémité intérieure de ce bassin, le terrain change et les bords de la rivière, élevés, mais de quelques mètres seulement, forment encore des docks naturels au pied de vertes collines prêtes à recevoir une ville nouvelle.
Nous sommes près du champ d’or de Bendigo! J’entendais parler deux matelots français des placers et des fortunes que l’on y faisait... à la bonne heure!
Quant à la côte que j’entrevoyais—en ce moment, et, admirant la baie du Port-Philippe, par laquelle nous étions entrés et qui a une centaine de kilomètres de long sur plus de 60 de profondeur,—la côte boisée me rappelait les montagnes de la Provence, couvertes d’oliviers et de chênes verts. C’étaient les mêmes teintes, la même monotonie où l’œil se repose sur des couleurs si douces et si faciles à saisir, qu’elles semblent inventées pour le plaisir du spectateur.
Je ne me lassais point d’admirer et ne pensais pas davantage à descendre de mon observatoire, si bien que j’y passai la nuit. A présent que j’avais aperçu cette grande côte, admiré ce beau pays, je me dis que ce serait faire preuve de bien peu d’intelligence que bouder contre sa curiosité, et ne pas profiter d’un contre-temps déjà accepté de force, pour continuer ses observations. Nul doute que l’Australie ne renferme des spécimens intéressants, pour moi, de la grande nation des fourmis!
Pourvu qu’elle en renferme!... car le peuplement de ses campagnes est si différent du reste du monde!
Autre question qui se présente à mon esprit:—Comment traverser cette ville immense pour gagner les champs, le bush, comme ils disent?... quel stratagème inventer?... Bah! soyons à l’affût des occasions!...
Et, redescendant de mon observatoire, je pris mes quartiers sur le pont, parmi des grappins et des chaînes en fer où personne n’allait des animaux que j’avais pu reconnaître à bord: j’avais remarqué tout cela!...
Le lendemain matin, un de nos passagers—un Français!—monta sur le pont, et bientôt son frère, un squatter de la colonie, vint le serrer dans ses bras. Aussitôt, je résolus de partir avec lui! J’avisai, parmi ses bagages, un petit sac de cuir qu’il devait probablement suspendre à ses épaules par une courroie; je profitai d’un moment où il le déposait près de moi, sur le pont, pour me jeter dans une poche ouverte qui se trouvait sur le dessous. Je m’y trouvai en compagnie de ses gants et de miettes de pain dont je fis mon profit.
Tout allait bien jusque-là. Je n’avais à craindre le contact d’aucun corps dur pouvant me blesser par les chocs ou soubresauts qui me menaçaient.
C’est ainsi que je quittai le bord!
A peine à terre, mon compagnon enfourcha un bel et bon cheval que son frère avait amené, et nous partîmes, non sans secousses, à travers les rues de Melbourne. Nous voyageâmes pendant une heure à travers les barrières qui servent de clôture aux terrains vendus récemment aux environs de la ville, et ce ne fut qu’au bout de 12 kilomètres que nous entrâmes dans le bush, c’est-à-dire la vraie campagne.
Je m’étais mise à cheval sur les gants, qui remplissaient presque toute la poche dans laquelle j’étais, et de là, en me cramponnant bien, je pouvais tout voir au dehors. La route que nous suivions n’était qu’une trace faite par les allants et venants, une large bande de terre mise à nu par le passage des chevaux, du bétail et les sillons des voitures. Rien de plus primitif!
Nous avions bien marché quatre heures: je n’en pouvais plus, parce que mon compagnon interrompait souvent par un temps de galop la monotonie du chemin, lorsque nous arrivâmes sur le haut d’une colline où le frère de mon hôte arrêta les chevaux pour montrer à son compagnon la plantation où nous allions. A nos pieds s’étendait une petite plaine marécageuse: elle était traversée par un ruisseau dont une clairière, au milieu des grands bois, signalait le cours, et qui allait se perdre dans une plaine beaucoup plus vaste. Cette plaine s’étendait à notre gauche, bordée par le Yarra, qui coulait au pied de collines boisées derrière lesquelles se détachait, plus haute et plus vigoureuse de tons, la chaîne ondulée des Alpes australiennes.
C’était un panorama splendide.
Tout près de nous, le ruisseau formait la limite de la plantation, et nous nous dirigeâmes vers un petit pont qui servait à le traverser. Une demi-heure après nous descendions devant la vérandah de l’habitation; je sautai à terre et me cachai dans le gazon.
Je n’avais pas fait cent pas dans la prairie que je m’arrêtai, ébahi, devant une singulière caricature. Figurez-vous une fourmi qui, en marchant, relève son abdomen si haut en l’air, qu’il se courbe et couvre son dos, au-dessus du thorax!... C’est insensé, tout simplement! un abdomen n’a jamais été fait pour servir de parasol!!...
Enfin, telle est l’Australie; la terre des singularités, presque des impossibilités!
Je reconnus la fourmi que les savants ont baptisée: le Crematogaster læviceps, ce qui veut dire: Ventre suspendu à petite tête!!... Je voulus bien lier conversation avec elle; mais elle parlait un charabias incompréhensible et me parut peu sociable vis-à-vis des étrangers, tout en l’étant beaucoup vis-à-vis de ses semblables; car mon premier soin fut de la suivre pour savoir comment était bâtie sa fourmilière. C’est un vrai chef-d’œuvre!... Je les vis assez nombreuses sur des accacias voisins, suspendues à leurs branches basses, sous forme de boules grosses comme la tête d’un homme, absolument comme la Tête de nègre du Brésil.
Celle du Brésil bâtit, en effet, sa boule si singulièrement que, toute garnie, en dehors, de petits appendices, elle rappelle, à s’y méprendre, les cheveux crépus des enfants de l’Afrique.
D’en bas, le nid de mon Crematogaster ressemble beaucoup au guêpier de certaines espèces: mais je monte tout simplement dans l’accacia pour y regarder de plus près et je vois qu’il est beaucoup plus compliqué. Il est formé d’une multitude de ramifications courbes, mêlées et pelotonnées amenant toutes aux chambres et à des galeries extérieures.
J’ai su, à mon retour en France—car j’y suis revenu!—que l’on connaissait encore d’autres espèces ayant l’habitude de tenir leur abdomen redressé; c’est la fourmi de Kerby (Myrmica Kirbii) et la fourmi élargie (Formica lata). La première construit son nid sur les branches des arbres, comme le Læviceps, mais elle le compose de bouse de vache et elle a l’habitude de donner à ces matériaux la forme de tuiles qu’elle range comme sur les toits des maisons humaines. Ce n’est pas assez pour les rassurer contre les intempéries: elles savent placer, en dessus de leur fourmilière aérienne, un dôme, ou toit séparé qui se projette tout autour en avant de la circonférence du nid.
La seconde espèce que j’ai citée attache son nid aux branches les plus grosses des arbres; elle le construit aussi en bouse de vache, mais elle y mélange des feuilles.
Hélas! je n’étais pas au bout de mes étonnements et, aujourd’hui que, revenu à une tranquillité profonde, je repasse dans mon esprit tout ce que j’ai vu, je suis obligé de constater que nulle part n’existe rien d’aussi extraordinaire que la Nouvelle-Hollande. Si nous examinons les arbres, nous nous apercevons qu’ils ne donnent point d’ombre, quoique ornés de belles et larges feuilles, parce que ces feuilles, au lieu de se présenter horizontalement, comme chez nous, se tiennent verticales ou sur la branche. C’est pourquoi les forêts les plus épaisses, les plus splendides, comme arbres d’une hauteur prodigieuse, sont claires comme en plein champ et montrent un sol garni de hautes herbes comme une prairie. En Europe, sous les grands arbres d’une futaie, il ne pousse rien: le sol est nu, le jour est sombre, l’air frais. Là-bas, le soleil vous rôtit au milieu de la forêt la plus épaisse, comme au milieu d’un Sahara!
Autre bizarrerie pour nous autres fourmis: tous les arbres qui ne tiennent pas leur feuillage vertical portent des feuilles si découpées, si surdécoupées, qu’elles ne fournissent non plus aucun ombrage. Tous ces végétaux ont une odeur extrêmement forte, quelques-uns l’ont très agréable, mais la plupart sentent le camphre ou l’essence de térébenthine.
D’ailleurs, toutes les plantes et tous les arbres de l’Australie sont à feuilles persistantes: la plupart portent des feuilles longues et effilées qui pendent comme celles des saules pleureurs et descendent de branches gracieusement courbées. Quant à leur couleur, elle dépend de la saison, du sol et aussi de l’âge des arbres. J’ai trouvé dans les forêts des fougères en arbres, formées de larges parasols d’une richesse inimitable. Les tons du vert sont d’une richesse, d’une netteté dont nous n’avons aucune idée: plus clairs que nos arbres. Mais, ajoutez au-dessus un ciel bleu limpide, placez en dessous des terrains jaune chaud parsemés d’herbes jaunes et brillantes que la rosée fait éclore, éclairez tout cela d’un soleil splendide, et vous comprendrez pourquoi j’admire toute la journée!
Les oiseaux ne chantent point comme en France:—il y en a beaucoup moins de dangereux pour nous—au lieu des roulades du rossignol et de la fauvette, on n’entend que des cris particuliers; mais dans le nombre, il y en a d’une grande douceur, d’une expression plaintive et charmante. Ce qui m’étourdissait, c’est le nombre prodigieux des oiseaux; non, jamais la lande de Pora ne m’avait montré pareil spectacle!... Ils étaient partout, par escouades, sur les arbres, se poursuivant bruyamment, parés de leurs plumes rouges, vertes, jaunes, etc... J’étais éblouie!
Maintenant, dirai-je les animaux bizarres que j’ai rencontrés dans ces campagnes où je suis demeuré plus d’un an à trotter à droite et à gauche avant d’avoir pu trouver l’occasion de revenir au pays? La première fois que j’ai vu passer des kanguroos, je crus avoir devant moi un être ne possédant que deux pattes propres au saut et une queue puissante.
Un jour, dans le marais, au bord d’une rivière, je me trouve en face d’un être plus singulier encore: c’était une sorte de grosse taupe à courtes pattes, la tête terminée par un bec de canard! Je m’approche et je vois que ses pattes, surtout celles de devant, sont palmées, comme celles d’un oiseau d’eau. Il avait une queue de castor... Bientôt il s’enfuit dans un terrier énorme creusé derrière lui, et je le vois ressortir, près de l’eau, par deux issues, mais à une distance considérable!
Qu’est-ce cela? Un ami, depuis mon retour en France, me l’a nommé Ornithorhinque Paradoxal... Soit!... Quadrupède à bec d’oiseau m’aurait semblé meilleur dans la langue des fourmis rouges.....
Je n’étais pas encore à la fin de mes étonnements. Je me flattais que le tamanoir, notre terrible ennemi américain, ne reparaîtrait jamais à mes yeux; pas du tout! un animal existe là qui le remplace!...
Je me trouvais, un jour, dans un endroit découvert: j’étais monté—j’aimais beaucoup cela!—sur un long brin de roseau sec, quand des enfants arrivèrent en poussant de grands cris et tenant attaché par la patte un animal dont le corps, roulé en boule, me rappelle un hérisson gros comme un petit chien.
—Nicobejan! Nicobejan! criait un garçon.
—Jannocumbines!... chantait un autre...
—Cojera! cojera!! bien beun!... disait un jeune nègre frisé.
Quel était ce misérable animal, jouet de ces enfants sans pitié?...
C’était un Échidné épineux, notre ennemi, aussi dangereux que le tamanoir! Comme lui, sa tête se termine en une sorte de bec d’où sort une langue aussi longue, aussi bien enduite de glu que chez l’autre. Cette tête est attachée à un corps de porc-épic. L’animal fuit, dans un endroit découvert, avec une vitesse si extrême, que rien n’est plus difficile que de le capturer, d’autant plus qu’il est un fouisseur d’une telle puissance qu’il entre dans la terre aussi aisément que si elle était liquide.
—Ne le lâche pas!... Nous le perdrions...
—Bah! Il ne s’enfoncerait pas si vite que cela!.....
—Non?... essaie! L’autre jour, mon patron en a enfermé un dans une cour pavée: en dix minutes il a enlevé les pavés et s’est enfoncé dans le sol comme dans l’eau...
—Il a enlevé les pavés?...
—Comme des plumes!... Le patron disait qu’ils eussent été dix fois, vingt fois plus lourds, il les aurait arrachés tout de même, parce qu’il passe entre eux la pointe de ses grands ongles.
—Vous l’avez repris?
—Ah! ouiche!!... Comme c’est commode!... un animal qui se met en boule et qui ne présente plus que des épines pointues comme des aiguilles et qui vous déchirent les mains! Avec ça, quand on veut le prendre, il rue des jambes de derrière à tout déchirer avec ses griffes!
—La vilaine bête! Tuons-la!!!...
—Mais non, imbécile! Ne la tuons pas! Allons la vendre, nous en aurons un bon prix auprès de deux ou trois marchands de curiosités que je connais.
—Comment l’emporter?...
—Dame!... j’sais pas...
—Traînons-le sur ses piquants.
—Tu vas le tuer... et il vaudra dix fois moins.
—Faut chercher une voiture... La paiera-t-il?...
—Sans doute et bien au-delà...
—J’y vais. Attendez un peu!
L’enfant partit du côté de la ferme qu’on voyait dans le lointain.
—Pourvu, continua l’autre, qu’il ne fasse pas comme celui que le patron avait mis l’autre jour dans la caisse de son cabriolet!
—Qu’est-ce qu’il a fait?
—Mon cher, quand il est arrivé, on n’a pas pu, par aucun effort, le faire remuer. Il était attaché aux planches comme une patelle sur un rocher, la tête et le museau cachés en dessous de ses piquants. A la fin, le patron se rappela que quand nous voulons enlever des patelles nous passons dessous une lame de couteau; il m’envoya chercher une bêche, la passa sous l’animal et le souleva. Il se mit à braire dans le coffret et nous eûmes bien du mal à le prendre par une des jambes de derrière.
—Bah!
—Sans doute. C’est le seul endroit par lequel on puisse le tenir! aussi, tu vois bien que c’est par là que j’ai attaché le nôtre...
La voiture vint, les gamins y montèrent le malheureux échidné au moyen de la corde qui le tenait et partirent vers la ferme.
J’avais eu le temps de remarquer que tous deux—lui et l’ornithorhinque que j’avais vu—étaient des mâles, parce tous deux avaient, au pied de derrière, un fort éperon percé pour répandre une liqueur dans la plaie. La glande qui la fournit est même visible chez les deux.
Cependant, l’un et l’autre ne se servent jamais de cet éperon et sont absolument inoffensifs!
Dans quel but le portent-ils?
XX
RETOUR AU PAYS.—REVOIR LA LANDE DE PORA ET MOURIR.
Toute chose a son revers!
Certes, je vivais au milieu de la plus belle nature qui se puisse voir; mais déjà deux mois s’étaient passés et non sans désenchantement. Jamais on ne pourra se rendre un compte exact de la population qui grouillait sous les plantes et les herbes qui couvraient le sol. Je ne pourrais plus compter le nombre de fois où je jouai ma vie dans une fuite précipitée, agrémentée de toutes les ruses que me fournissait mon cerveau.
Sous les pierres c’était encore pis! Je ne rencontrais que serpents, que scorpions, que centipèdes, que tarentules gigantesques... Jamais l’imagination des hommes n’a inventé de monstres plus horribles que tous ceux-là!
Il ne faut pas se dissimuler, non plus, que je vieillissais: mes anciennes blessures me faisaient souffrir et se rouvraient quelquefois; les rhumatismes étaient venus, et je sentais bien que ma légèreté me faisait défaut dans mes nombreuses escarmouches. Je le compris... il était temps de regagner le pays natal.
Comment faire?
Je me rapprochai de l’habitation: maintenant, j’en connaissais tous les abords.
L’occasion ne tarda pas à se présenter, plus belle que je n’aurais osé l’espérer. Mon ancien hôte, le cavalier, repartait pour la France et devait en ramener sa femme et ses enfants, et s’établir dans une habitation voisine qu’il avait achetée. Je résolus de le suivre.
Remonter dans ma poche de cuir, être emporté par lui à cheval fut l’affaire d’une minute.
Je ne pus pas partir sans jeter à cette belle nature un dernier coup d’œil auquel se mêlait, malgré tous mes ennuis, un sentiment de regret. Un léger brouillard d’automne glissait, lentement chassé par la brise du matin et, après les adieux, le silence de la plaine ne fut interrompu que par les cris des oiseaux rieurs et des Kacatoës qui se répondaient d’arbre en arbre; par ceux des canards sauvages qui s’ébattaient sur les rives du Yarra dans les joncs et les lagunes. Quelle grandeur dans ce silence! Il me fit penser à la lande de Pora: elle aussi était belle au matin, enguirlandée des fils de la Vierge, emperlée de rosée!
A midi, nous étions en bateau: les malles avaient été envoyées la veille. Je m’établis dans la cabine qu’il avait fait arranger à sa fantaisie, car l’administration les fournit nues.
Bientôt l’Australie disparut à l’horizon. J’allais donc rentrer au logis! Le bateau, le Marlborough, touchait à Rochefort! Ce Marlborough était un magnifique vaisseau frégate de 1200 tonneaux; jamais je n’avais vu un pareil luxe; je vivais inconnue chez mon protecteur comme dans un palais enchanté; d’autant plus qu’en aménageant notre cabine, il avait adopté une fermeture spéciale qui empêchait l’entrée de toute espèce d’insectes.
Le soixante-dix neuvième jour de notre traversée, nous étions à quai à Rochefort: nous descendîmes ensemble, mon compagnon et moi, et je sautai précipitamment sur le quai. Dire quels sentiments agitaient mon cœur est impossible: j’étais si heureux de reconnaître chacune des maisons de ce quai que j’avais habité dans le temps, qu’il me sembla reconnaître en même temps jusqu’aux paniers contre lesquels j’avais ramassé du sucre... et à tout cela se mêlait comme le sentiment d’avoir échappé à un grand danger... celui de ne plus revoir mon pays!
Le Marlborough ne faisait à Rochefort qu’une escale de quelques heures pour déposer au consulat français des papiers intéressants qu’on ramenait en France, et bientôt je revis la vapeur s’élancer sifflante et emmener mon protecteur auquel j’envoyai, du fond du cœur, avec ma reconnaissance pour les services inconscients qu’il m’avait rendus, tous les souhaits de bonheur possibles.
Mon premier soin fut de gagner la campagne, avec autant d’empressement aujourd’hui que j’en avais mis, dans ma jeunesse, à la quitter en me laissant emporter dans la nappe de Tabis et en fuyant de la préfecture pour venir au port.
Il est vrai que mes voyages et mes aventures m’avaient donné une expérience précieuse. Je savais maintenant m’orienter et cheminer le long des chemins et des sentiers, en me tenant à l’abri des ennemis de notre race. Et puis, l’avouerai-je, je me sentais pleinement rassuré dans mon pays: il me semblait si pauvre en insectes courants, grouillants de toutes parts, comparé aux solitudes tropicales, que je l’aurais volontiers déclaré un désert inhabité, si le cri du pivert dans le lointain et la vue de certains entonnoirs dont je me tenais prudemment éloigné, ne m’eussent rappelé que la sagesse enseigne à se tenir, partout et toujours, sur ses gardes. C’est ce que je fis pendant la longue route qu’il me fallut entreprendre, car cette distance, parcourue jadis en quelques heures par la voiture qui m’emporta, me demanda cinq mortelles journées de marche.
J’arrivais, à l’automne, aux environs du bois natal. Je voyais, près de moi, le troglodyte à la queue relevée qui suivait les haies dans le fond du fossé. Le rouge-gorge, au-dessus de ma tête, chantait sa chanson d’hiver sur les plus hautes branches d’un maigre pommier déjà dénudé de ses feuilles. Cet arbre est le premier nu, le dernier habillé!
Ah! je reconnais des voix amies! Là-bas, vers la lande, causent des pies qui jacassent leur chanson criarde avant de se répandre dans les champs à la chasse des vers de terre. Au haut de quelques sapins qui marquent la lisière du bois, j’entends deux merles susurrant joyeusement en se poursuivant de branche en branche: puis, caquetant comme des petites poules, voilà que j’entends venir une compagnie de perdrix! Cachons-nous! Je les vois picoter dans le sentier poudreux, à la recherche de mes pareilles! Elles font voler la poussière de leur bec impatient qu’elles frappent sans relâche contre la terre, plutôt par habitude que pour y ramasser une nourriture quelconque. La poule fait ainsi.
Dans l’arbre sous une écorce duquel je m’étais caché, j’entendais une compagnie de petites mésanges à tête noire monter, descendre et piper à qui mieux mieux. Alertes, turbulentes, elles vont échenillant, nettoyant... Cachons-nous vite ailleurs! Le danger est là!...
Je dus fuir une seconde fois précipitamment devant ces petits becs dangereux dans leur fouille minutieuse des écorces.
Que disais-je donc que mon pays était inhabité, désert? que le danger ne s’y présentait sous aucune forme? Hélas! le danger y existe comme partout. La vie, dans notre monde sublunaire, n’est qu’un combat; vœ victis est la loi générale!
Et j’arrivai cependant peu à peu à la lande de Pora... ô ma belle patrie!
Voilà donc le carrefour des chemins avec la croix obligée: bâtie en bois, elle porte sur sa tige principale une petite niche, grillée de fer, dans laquelle la piété du paysan a placé une bonne Vierge de plâtre. A droite et à gauche de la croix, un tilleul énorme, mais bientôt sans feuilles, étend ses branches bienfaisantes et offre une ombre épaisse, en été, au voyageur fatigué.
La barrière du champ voisin est renversée; la porte est ouverte, et je vois le laboureur passer en chantant sa chanson et guidant sa charrue, dont l’essieu crie lamentablement. Il suit le large chemin de la lande; ce chemin des pays pauvres avec sa physionomie toute particulière. Quel bonheur pour moi de revoir la terre rouge apparaissant le long des grandes ornières qui se croisent en cet endroit où le chemin semble s’étaler sur la campagne, tandis que plus loin, en meilleur endroit, nous le verrons étroit et encaissé!!...
Une heure après, j’avais passé sur les pierres blanches et j’arrivais au milieu des miens. La fourmilière avait été réparée, reconstruite après la catastrophe de la découverte du trésor.
Je trouvai là de nombreux enfants qui ne me connaissaient point; mais quelques vieilles fourmis de mon âge existaient encore et hantaient l’infirmerie, qui, en me regardant fixement dans les yeux un moment, me reconnurent... Bientôt nous avons croisé les antennes et parlé des souvenirs d’autrefois!
QUELQUES VIEILLES FOURMIS HANTAIENT L’INFIRMERIE.....
Ce fut une ovation véritable lorsqu’on sut qu’Hercule était revenu! Je suis le héros légendaire de toutes les fourmilières de la contrée. Maintes fois j’ai dû conter aux enfants mon odyssée, et, certes, je n’ai pas fini!
Puissé-je leur inculquer ainsi la prudence et la vertu!