LES MÉMOIRES D’UN PIERROT

Le hideux marabout avala mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs.


I
L’HOSPITALITÉ D’UN MARABOUT

Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire,

Je n’en veux pour témoin qu’Hercule et ses travaux.

(La Fontaine.)

Le premier événement dont j’ai gardé le souvenir fut un terrible cataclysme qui me priva, d’un seul coup, de toute ma famille et fit de moi un pauvre orphelin.

Je suis né dans le Jardin d’acclimatation du bois de Boulogne. Ma mère avait fait choix, pour établir son nid, du toit en chaume recouvrant la maison d’un énorme, mais affreux oiseau que l’on nomme Marabout. C’est celui auquel les femmes des hommes arrachent ces charmantes plumes blanches semblables à une neige légère qu’elles se plantent sur la tête. Ce n’est pas moi, chère maîtresse, qui vous engagerai jamais à vous affubler de cet étrange ornement! Ah! si vous saviez où on les recueille, ces plumes si légères!!!

Tapis sous le chaume croisé, nous vivions dans la plus grande abondance; la pâtée des oiseaux étrangers assemblés dans ce jardin fournissait à mon père et à ma tendre mère une mine inépuisable pour nous nourrir, et la prévoyante Pierrette avait choisi la maison du Marabout à cause de la proximité de l’eau, qui lui permettait de trouver facilement au bord les vers dont nous avons impérieusement besoin pendant notre jeune âge, surtout au moment de la croissance de nos plumes. J’avais pour compagnons de nid deux frères et deux sœurs, et nos parents n’attendaient plus que quelques jours pour nous montrer l’usage de nos ailes. Hélas! qu’il y a loin de la coupe aux lèvres!

Une nuit, le vent s’éleva sous la pression de l’orage. Tapis au fond de notre nid, sous les ailes de nos parents, nous tremblions aux lueurs répétées des éclairs et sous les chaudes rafales qui ébranlaient la maisonnette sur ses fondements. Transis de peur, mouillés par des torrents d’eau qui se faisaient jour à travers les pailles et ruisselaient sur notre nid, nous nous serrions les uns contre les autres sans oser même pousser un cri.

Enfin le soleil paraît, mais faible, mais voilé; le vent redouble de force et, tout à coup, un grand mouvement se fait dans notre demeure; la tempête précipite la toiture en bas, et nous nous voyons tous éparpillés sur le sol aux pieds du Marabout.

Mon père gisait écrasé sous la pression d’une poutre, ma pauvre mère ne battait plus que d’une aile: son dévouement nous avait préservés, et tous cinq, pantelants, grelottants, mouillés, nous gisions sur le sol boueux, poussant de faibles cris de terreur. En moins de temps que je n’en mets à l’écrire, horreur!!! le hideux Marabout eut avalé mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs!... Affreux trépas!

Un peu plus loin du monstre, j’étais tombé contre la séparation en fil de fer qui limitait ce préau du voisin où habitaient des outardes. Au moment où, de ce pas grave que prendrait un bourreau mû par la fatalité, le Marabout avançait vers moi, ouvrant son bec immense, j’avisai un trou dans la terre auprès de moi. M’y précipiter fut l’affaire d’un clin d’œil, et le coup de bec qui m’était destiné ne rencontra que le vide. Furieux, l’immonde animal redoubla, d’un coup terrible, sur le trou dans lequel je m’étais réfugié. Mais j’avançais doucement le long de mon souterrain, et le coup de pioche du Marabout n’eut pour effet que de me fermer tout passage par là, en éboulant les terres derrière moi.

Où étais-je?... Je recueillis un instant mes idées, puis je me décidai à pousser en avant. Bientôt une légère lueur apparut devant moi et je sortis de terre en face du père Outarde, qui me regardait d’un air fort intrigué. J’étais sauvé! Ce souterrain était une galerie de passage creusée par les rats pour passer d’un préau dans l’autre.

Je frémis encore quand je pense au danger que je courus ce jour-là, tant au-dessus qu’au-dessous de terre.

Le digne oiseau chez lequel le hasard m’avait fait entrer voulut bien ne me point faire de mal; il me regarda dédaigneusement, tourna les talons et ne s’occupa plus de moi. J’en profitai pour me réfugier au milieu d’une touffe d’herbe, et là je m’efforçai de me sécher un peu et de réchauffer mes membres engourdis.

Bientôt la faim, la cruelle faim se fit sentir. J’appelai; mais qui appeler? J’étais seul au monde. Ah! mes chères lectrices, plaignez de tout votre bon petit cœur le sort de l’enfant orphelin!—J’appelais de temps à autre... par habitude, car je sentais mes forces s’en aller... je compris que j’allais mourir.

Heureusement, les moineaux donnent quelquefois aux hommes un spectacle dont plus d’un de ces derniers pourrait faire son profit. Tandis que je me sentais périr, un conciliabule se tenait au-dessus de ma tête, entre les branches des petits chênes, puis tous les moineaux présents, jeunes comme vieux, descendirent auprès de moi et vinrent m’apporter la becquée. Merci à leur charité! Merci pour les bonnes paroles qu’ils vinrent me dire et par lesquelles ils relevèrent mon courage. Les plus jeunes étaient tellement empressés à leur œuvre de bienfaisance, qu’ils venaient à mon secours même en présence d’un nombreux groupe de promeneurs amassés contre la barrière. Les vieux, plus rusés, plus expérimentés, attendaient que nous fussions seuls pour descendre m’apporter leur aide et leurs conseils. Cela dura trois jours et trois nuits pendant lesquels, hissé sur une sorte de boîte qui se trouvait dans le préau, je dormis bien paisible, ayant à mes côtés deux solides pierrots qui me réchauffaient et me servaient de gardes du corps. Le quatrième jour, je ne ressentais plus aucune douleur de mes contusions; je n’avais plus que le chagrin immense de la perte de tous les miens, et sur le midi, aux rayons d’un beau soleil, je pus prendre ma volée et aller, sur les arbres voisins, remercier mes sauveurs.

Je poussai même l’amour de la vengeance jusqu’à voler au-dessus du Marabout avec l’intention de m’asseoir sur sa tête chauve pour la larder de coups de bec; mais son bec formidable m’inspira une terreur si salutaire que je renonçai à mon projet et me contentai d’y laisser tomber quelque chose dont il ne s’aperçut seulement pas!

Que faire? Que devenir?

J’aurais pu demeurer au milieu de la nombreuse tribu de mes semblables qui habitent le jardin; mais le souvenir trop récent de la catastrophe à laquelle j’avais échappé me poursuivait, et me faisait prendre en haine un endroit où un pauvre moineau ne pouvait pas même en sûreté faire son nid et élever sa famille.

Peut-être aussi ne peut-on pas fuir sa destinée. Sans doute se développait déjà en moi ce goût des voyages qui a rempli toute ma vie et a fini par m’amener au bonheur, au repos, près de mon amie.

Je me résolus à partir. Aussitôt dit, aussitôt fait! Le lendemain matin, le soleil levant me trouva déjà en plein bois, suivant une allée vers la cascade. De là, je gagnai le champ de course, je passai par-dessus la Seine et arrivai à Saint-Cloud. A partir de cette étape, je ne connais plus, de nom, aucun des endroits où les événements m’ont poussé; je n’ai plus dans la tête et dans le cœur qu’un mot: celui de Bon-Repos. Ainsi s’appelle le château du père de Claire, château qui serait parfait, s’il y avait un peu moins de hiboux dans le parc;—Bon-Repos, l’endroit béni où je veux mourir sur les genoux de mon amie!

Dans les blés.

II
MA PREMIÈRE AMIE

Les blés d’alentour mûrs avant que la nitée

Se trouvât assez forte encor

Pour voler et prendre l’essor,

De mille soins divers l’alouette agitée

S’en va chercher pâture, avertit ses enfants

D’être toujours au guet et faire sentinelle...

(La Fontaine.)

Au loin s’étendait la plaine, couverte en partie de moissons dorées étendues par endroits, tandis qu’en d’autres parties les épis, couchés à terre en longues traînées, laissaient le sol à découvert. De place en place, de grands espaces verts m’indiquaient des pâturages; quelques haies, quelques arbres le long des chemins rompaient seuls l’uniformité de ce magnifique spectacle. Au-dessus, un ciel bleu, limpide, sans nuages, et partout les brûlants rayons du soleil de juillet.

Nous autres oiseaux, nous digérons vite et il nous faut manger sans cesse. La faim se faisait sentir.

Je m’élançai vers l’un des champs moissonnés, pensant que les épis en tombant avaient répandu quelques grains mûrs dont je ferais mon profit. Au moment où je m’abattais dans les herbes, je vis aller et venir anxieusement un oiseau à peu près de ma taille, mais dont la démarche était beaucoup plus rapide que la mienne. Il cherchait à terre quelque chose, et j’avoue que je n’y voyais rien qui valût la peine de ce soin. Je marchai à sa rencontre, et voyant qu’il ne prenait aucun souci de moi:

—Holà! Qui êtes-vous?... demandai-je.

Point de réponse.

—Êtes-vous sourd?

Pas de réponse.

Très intrigué de cette quête affairée, à laquelle je ne comprenais rien, en même temps piqué qu’il ne répondît pas mieux à mes avances, je marchai encore quelques pas vers lui et, le touchant de mon aile:

—Je ne vous veux point de mal, voisin, pourquoi ne me répondez-vous pas?

—Je n’en ai pas le loisir.

—Veuillez au moins me dire comment vous vous appelez?

L’oiseau s’arrêta un moment, me regarda de ses grands yeux intelligents et me répondit:

—Vous ne me connaissez donc pas?

—Non, en vérité.

—Pauvre enfant! vous êtes jeune, je le vois bien. Apprenez donc que je me nomme l’Alouette: c’est moi qui chante l’Angélus des oiseaux, le matin, à midi et le soir.

—Merci, madame l’Alouette; moi, je m’appelle Pierrot.

—Je le sais bien, fit-elle. Vos pareils ordinairement ne valent pas grand’chose, mais...

—Il y a des exceptions, Madame, je vous l’assure.

—Je veux bien vous croire.

Tandis qu’elle parlait dans son gentil langage, je la regardais attentivement. Sur sa tête gracieuse se dressait une huppe formée de plumes élégantes; sa robe était grise; grivelée de deux ou trois tons tirant un peu sur le jaune et donnant à sa parure une couleur tellement semblable à celle de la terre, que si je m’éloignais d’elle de quelques pas, sa voix seule m’indiquait sa présence. Gracieuse dans toute sa personne, un seul détail me choquait par sa singularité: c’était la longueur démesurée de son pouce, plat et armé d’un ongle sans courbure plus long que son doigt. Je lui en fis l’observation, et elle m’expliqua que, grâce à cette conformation spéciale, les doigts de l’alouette ne peuvent se fermer comme les nôtres et former une pince par leur opposition avec le pouce. Aussi l’alouette ne peut-elle pas embrasser une branche sous sa patte et est-elle obligée de ne jamais percher.

—Vous passez donc votre vie à terre? lui demandai-je.

—Mais oui.

—Ce doit être bien fatigant, marcher sans cesse dans les terres labourées?...

—Non, parce que notre pouce, qui vous semble un embarras, je le vois bien, nous soutient sans effort sur les terrains mous et sableux.

Tout en devisant ainsi, nous quittions le champ et descendions sur la route, auprès d’un cantonnier qui cassait des pierres et dont l’Alouette n’avait pas peur. Elle le connaissait depuis longtemps, et souvent, pendant son dîner, le bonhomme lui donnait des miettes de pain noir qu’elle s’empressait, me dit-elle, de distribuer à ses petits. Une voiture vint à passer; nous nous envolâmes, moi sur un buisson de la haie voisine, elle dans les airs, me disant, en partant, de sa douce voix flûtée:

Attends-moi, mon ami...

Attends, attends-moi...

Je vais chanter au ciel

Et je reviens à toi!

A toi! à toi!

Et elle ouvrit ses ailes longues, vigoureuses, infatigables. Je la regardais ébahi monter, monter, monter toujours, et me sentais envahi, je ne sais pourquoi, par une poignante inquiétude. Comment la tête ne lui tourne-t-elle point?... Pendant ce temps, elle montait toujours, décrivant des cercles gracieux dont chaque tour l’élevait davantage et faisant entendre sa voix qui, malgré l’éloignement, m’arrivait toujours aussi nette, aussi distincte, aussi forte! Ce fait me remplissait d’étonnement; mais depuis j’ai, un jour, entendu un homme très savant me dire que ce fait était inexplicable pour lui,—ce qui ne m’étonne pas, puisqu’il l’est bien pour moi! Aujourd’hui, je regrette vivement de n’avoir pas songé à demander à ma chère Alouette comment elle accomplissait ce tour de force.

Elle monta ainsi à plus de mille mètres de hauteur. Un quart de lieue en l’air! Je ne la voyais plus, mais je l’entendais toujours, et pendant une demi-heure elle chanta, sans effort, sans fatigue apparente. Ses thèmes étaient toujours variés, mélodieux, tendres et limpides, quoique tristes. Bientôt j’entendis aussi les autres alouettes de la plaine qui, comme elle, chantaient en montant vers les nuages et comme elle obéissaient sans doute au besoin inné et instinctif qu’elles ont de se balancer de temps en temps dans un air plus pur que le nôtre. Je l’appelai de ma voix la plus forte:

—Reviens, amie! descends!

Quel enfantillage! Je ne réfléchissais pas qu’elle ne pouvait m’entendre, puisque j’ignorais l’art de faire porter ma voix aussi loin que la sienne. Tout à coup j’entends au-dessus de ma tête un cri d’effroi, un qui-vive strident poussé par une hirondelle qui effleurait mon buisson... A côté de moi, une bergeronnette, se balançant sur un tas de pierres, répond par un appel perçant et s’envole... Que veut dire tout cela?

Blotti parmi les épines de mon buisson, je suivais de l’œil ma nouvelle amie, qui apparaissait comme un point noir dans le bleu du ciel; je l’apercevais prête à redescendre, quand soudain un oiseau beaucoup plus gros que nous, doué de grandes ailes pointues et armé d’un bec crochu et formidable, passa, rasant la haie dans laquelle je me cachais...

L’effroi paralysa mes sens, quand j’entendis le bonhomme de cantonnier, auprès duquel l’oiseau volait, marmotter entre ses dents:

—Gredin d’émouchet! va!... N’attaque pas mon Alouette, au moins, car tu aurais affaire à moi!

De ses yeux perçants, l’émouchet avait vu mon amie. Il bondit et s’élança dans la nue, obliquement, sans cependant perdre de vue la pauvrette, qui, d’un coup d’aile rapide, monta au plus haut du ciel. L’émouchet courut alors une bordée qui le rapprochait d’elle; mais, tout à coup, l’Alouette plia ses voiles, et, comme une pierre qui tombe, d’un coup elle arriva au pied de la haie. Ouvrant alors ses ailes à quelques pas de terre, elle amortit sa chute et, d’un revers, se blottit dans les hautes herbes. Elle y arrivait à peine que l’émouchet tombait à son tour, mais trop tard! Malgré ses yeux jaunes, féroces et inquisiteurs, qui luisaient comme des escarboucles, il n’aperçut pas l’Alouette, blottie et immobile.

COMBIEN J’ÉTAIS HEUREUX DE VOIR LE BRAVE CANTONNIER...

Il s’éloigna, battant de l’aile d’un air mécontent...

Combien j’étais heureux! autant de la savoir sauvée que de voir le brave cantonnier qui, armé de son marteau à long manche, arrivait à son secours.

Je m’approchai d’elle et nous nous mîmes à causer comme des bons amis qui se retrouvent; malheureusement, elle se montrait un peu plus réservée que je ne l’eusse désiré: comme tous les habitants des campagnes, elle était défiante et ne se livrait pas au premier venu.

Cependant, je lui parus un bon enfant de Moineau; elle fut convaincue que j’avais le cœur sensible, peut-être se souvint-elle de l’amitié séculaire qui lie nos deux races; toujours est-il que sa raideur se détendit, qu’elle me raconta ses malheurs et m’initia aux dangers que mon espèce redoute; car, hélas! ici-bas, chacun de nous a ses ennemis.—Heureux ceux qui n’en ont qu’un!

—Je ne suis plus jeune, me dit-elle; j’avais échappé jusqu’à présent à tous les pièges qui nous ont été tendus par les enfants des hommes; j’en étais fière et m’en glorifiais.

Hélas! combien je suis punie aujourd’hui de ma présomption!

Nous construisons ordinairement notre premier nid de bonne heure, vers la fin d’avril, afin que nos petits soient assez forts pour s’envoler avant que l’homme récolte ses grains. Dans les champs ensemencés, nous profitons d’une petite cavité naturelle au fond d’un sillon, pour y amasser quelques feuilles, un peu d’herbes fines, du crin bien choisi, et là-dessus nous pondons quatre à cinq œufs, les plus charmants qui existent, à nos yeux du moins. Nul ne peut fuir sa destinée, et le malheur poursuit certains êtres sans relâche. Ma première couvée fut détruite par un orage: moi-même, je ne dus mon salut qu’à la présence d’esprit de mon mari, qui me sauva d’un torrent d’eau emportant au loin notre nid et nos œufs déjà brisés.

Nous nous remîmes avec ardeur à préparer une seconde couvée: mais je voyais avec douleur que les blés mûrissaient trop vite et que nos petits ne seraient jamais assez forts à la moisson prochaine. Les chers enfants, cependant, se montraient pleins de courage. Tout jeunes, ils avaient quitté le nid et s’efforçaient de nous suivre; mais leurs petites jambes leur refusaient bientôt service et leurs ailes ne les retenaient pas encore assez dans les airs pour me rassurer entièrement.

Je jugeais donc l’année très hâtive. La chaleur se fait sentir intense et sans relâche, le grain pouvait être récolté près de quinze jours plus tôt qu’à l’ordinaire.

Un matin, j’étais allée au loin faire provision de petits insectes mous, de chenilles, car cette nourriture animale augmente rapidement les forces de nos enfants. Pendant ce temps, vint le maître du champ avec ses ouvriers. La faux des moissonneurs accomplit son fatal office et, dans un sillon, découvrit la retraite de ma chère couvée! Ravis de leur trouvaille, ces hommes cruels emportèrent mes enfants pour les élever et les tenir en cage, afin d’entendre leur douce chanson. Ah! que pareil malheur n’arrive jamais à leur famille! Que Dieu les garde de la maison sans enfants: le poète l’a dit!

—Pauvre mère!

—Je n’ai pas perdu cependant tout espoir de les délivrer... C’est peut-être le ciel qui vous envoie vers moi, et si vous vouliez me venir en aide, nous parviendrions, peut-être, à les rendre à la liberté et à mon amour.

—Comment faire?

—J’ai reconnu, par de légers duvets épars sur le lieu du sinistre, qu’ils ont essayé de se sauver. Hélas! que n’étais-je là pour les secourir ou mourir avec eux!

—Oui, vraiment, dis-je à ma nouvelle amie, je ferai tout mon possible pour vous venir en aide. Comptez sur un ami!

—S’il en est ainsi, suivez-moi. Les moissonneurs vont dormir une heure: la chaleur excessive et le travail auquel ils se livrent les obligent à prendre quelque repos. Cherchons à reconnaître, parmi eux, quel est le maître. C’est lui qui doit posséder ma nichée. Nous le suivrons vers sa maison et j’aurai bientôt découvert où sont mes enfants... Le cœur de leur mère le saura deviner!

—Partons, répondis-je enflammé d’un beau zèle.

—Pas avant que je vous aie remercié, jeune étranger, de l’aide désintéressée que vous me fournissez. Fasse Dieu que vous ignoriez toujours des douleurs semblables à la mienne!

D’un coup d’aile nous volions autour des travailleurs, et il nous fut aisé de distinguer qui marchait en tête de l’escouade et qui donnait les ordres.

—Hélas! mon ami Pierrot, nous serons obligés d’attendre jusqu’au soir!

—Le croyez-vous?

—Sans doute. Le maître commence chaque sillon, les moissonneurs sont en plein travail... Ah! que le temps me semble long loin des miens!... Pauvres petits!

Tandis que la mère inconsolable se lamentait, une femme apparut dans son rustique costume, apportant les vivres du goûter, et moi, perché sur une javelle voisine, je me laissai aller au plaisir de contempler cette scène d’une naïveté biblique.

Il existe une véritable poésie dans l’accomplissement des travaux des champs. Ces hommes basanés sous les rayons ardents du soleil, ces rudes figures, ces bras hâlés armés de la faux ou de la faucille, ces costumes simples; au loin, le tintement du marteau sur la faux qu’il aiguise, tout cela emprunte au cadre de la nature une certaine majesté austère, qui frappe vivement l’esprit. Je n’avais pas encore assisté à semblables spectacles; j’admirais autant l’encadrement de la scène que le jeu des acteurs. Ils y allaient, d’ailleurs, de tout cœur. Sous leurs dents avides disparaissaient les robustes provisions; le grand pichet au cidre faisait le tour de la compagnie et recevait de rudes accolades: chacun, à part quelques quolibets joyeux, accomplissait aussi rondement cette tâche que la précédente, et l’on sentait que tout à l’heure la faucille manœuvrerait aussi facilement que maintenant la cuillère. Braves gens! Comme ils se hâtent lentement! Il y a dans tous leurs mouvements je ne sais quoi de la tenace langueur du bœuf dans le sillon; leur manière de manger, consciencieuse et lente, n’est pas exempte d’analogie avec le ruminage de ces mêmes bœufs qui accompagnent leurs travaux.

Le maître se hâtait, lui: il savait que demain le mauvais temps pouvait venir, qu’il fallait abattre le plus de besogne possible, alors que rien ne menaçait.

—A l’œuvre, mes gars! dit-il, quand le pichet eut accompli sa dernière tournée.

—Merci, la mère! fit-il en se tournant vers la femme.

Chacun se releva, un peu péniblement d’abord, puis regagna le sillon commencé. Au bout de cinq minutes les faucilles allaient toutes seules...

Je contemplais tout cela sans me lasser, tandis que ma compagne ne tenait point en place, tant l’impatience la dévorait.

JE REGARDAI L’ALOUETTE AVEC DE GRANDS YEUX ÉTONNÉS

—Elle ne s’en retournera donc pas? soupirait-elle.

—Qui donc?

—La fermière! sans doute...

Je regardai l’Alouette avec de grands yeux étonnés; elle reprit:

—Nous la suivrons.

—Je le veux bien; mais pourquoi faire?

—Mes enfants sont chez elle...

—Ah!

En effet, nous fûmes bientôt arrivés, derrière la bonne femme, à une maison assez coquette, abritée de grands arbres et devant la porte de laquelle deux jeunes enfants jouaient gaiement.

Nous nous arrêtâmes sur un des pignons de la grange, et, de là, je fus surpris de l’aspect propre, décent, coquet de cette demeure. Point de tas de fumier devant la porte, point de ces résidus malsains pour la famille et si désagréables pour la vue et l’odorat. Au lieu de ce spectacle habituel dans nos fermes, un grand emplacement sablé permettait aux voitures d’approcher et de manœuvrer avec sécurité et propreté. Cela n’empêchait pas la vie de circuler de toutes parts et l’aisance d’apparaître partout. Déjà des toits voisins, couverts de pigeons magnifiques, deux ou trois s’étaient détachés pour venir nous regarder sous le nez. Mon amie avait pris son vol et furetait partout; moi, je m’étais reculé, ainsi qu’il m’avait semblé prudent de le faire; puis, gagnant un des arbres touffus à ma portée, j’y rencontrai une troupe de mes pareils au milieu desquels je trouvai une réception... charmante et cordiale au plus haut point... des coups de bec à loisir. N’étant pas le plus fort, je m’esquivai et, caché sous le toit de la maison, je cherchai des yeux ma compagne.

—Ne voyez-vous rien, mon ami Pierrot?

Cette voix désolée me ramena au sentiment de ma position et au souvenir de ma promesse; je me reprochai de flâner ainsi, tandis que cette mère souffrait; je résolus d’agir.

—Je ne vois rien, amie; mais je vais chercher.

Et, par un trou, je m’introduisis dans le grenier. Le plus difficile n’était pas d’y entrer, mais d’en sortir: je me le rappelai alors qu’il n’en était plus temps, quand une forte odeur de chat me fit souvenir que je risquais tout bonnement ma peau dans un endroit si mal hanté! Heureusement on est jeune! on ne doute de rien et l’on se dit: au petit bonheur!

Je continuai ma recherche, redoublant de prudence... et il en était besoin. Tout le monde connaît les immenses greniers des constructions campagnardes; de hautes charpentes soutiennent les toits et forment, dans leur longueur, comme les échelons d’une gigantesque cage. Je me réfugiai sur l’une de ces charpentes pour inspecter de là les profondeurs d’un escalier dans lequel il me semblait entendre comme un léger ramage de jeunes oiseaux. Ce n’était rien...

Au moment où je me retournais plein de confiance, apparut en face de moi, sur ma poutre... une oreille, puis deux, pointées vers moi, puis un œil, deux yeux flamboyants!... Sans que je puisse me rendre compte comment cela se passa, un corps bondit, énorme, blanc, ébouriffé... je le vois encore en l’air! O mes enfants! L’amour de la vie est instinctif! Prêt à perdre connaissance de frayeur, je me laissai tomber; j’ignore comment, ni par quel miracle je me trouvai sur mes ailes, voltigeant au travers du grenier.

Hélas! tout danger n’était pas écarté, au contraire: mon ennemi—un énorme chat, je le vois à cette heure—commença une poursuite acharnée. Pourchassé de poutre en poutre, je volai au plus haut du toit; mais là plus de barreaux, un pieu tout droit!... Que devenir? Une fois, deux fois, je me crus perdu, l’anxiété me fit battre le cœur à briser ma poitrine... et le chat montait toujours!...

Le hasard—non! soyons juste—la Providence me fit apercevoir une petite cheville qui dépassait la paroi du poteau: en un clin d’œil j’y fus cramponné; à peine si la place suffisait à me soutenir, et de là je pus voir pendant deux minutes—deux siècles!—mon ennemi aiguisant ses griffes contre le pieu, essayant de s’y cramponner, sans toutefois oser quitter la partie transversale. L’affreuse bête! comme elle passait sa langue rouge sur ses longues dents blanches! comme elle me dévorait de ses yeux sanglants!...

Enfin, n’y tenant plus, le chat se recula; puis, mesurant longuement son élan, il s’élança... Mais sa force trahit sa méchanceté: il ne m’atteignit point et, tombant du haut en bas du grenier, jura d’une formidable manière et déguerpit par l’escalier en faisant le gros dos. Je poussai un soupir d’allégement, et rendant grâce au ciel de ma délivrance, me hâtai de repasser par mon trou et de sortir. Comme le ciel me sembla beau!

J’appelai l’Alouette de toutes mes forces. Personne ne me répondit. La faim venait. Je me hasardai à descendre dans la cour auprès des volailles; après tant d’émotions et de si terribles, j’éprouvais un vif besoin de reprendre des forces.

Impossible! un horrible coq m’allongea un coup de bec qui, s’il m’eût atteint, eût brisé à jamais la chaîne de mes aventures. Il ne me restait qu’à m’esquiver, ce que je fis le ventre vide et le cœur anxieux. Je regagnai mon encoignure et, de là, jetai un triste regard sur les jattes pleines de graines et de soupe que défendait si bien le coq. Tout à coup un cri retentit près de nous:

—Au feu! au feu!

Heureusement, les moissonneurs rentraient en ce moment, et chacun de se précipiter du côté du sinistre. On s’aperçoit alors qu’un ouvrier s’est endormi la pipe à la bouche, que le feu a pris à la paille sur laquelle il était couché et de là s’est communiqué à la grange. Tout le monde fut digne d’éloges; quant à moi, je ne rougis pas de le dire, je tremblais comme la feuille: en vérité, ce n’est point mon métier de marcher au feu! Le maître fermier était d’ailleurs très aimé; aussi tous ses employés rivalisèrent-ils de zèle et de dévouement. Comme cette ferme était isolée et présentait une importance considérable, le fermier avait fait l’acquisition d’une pompe à incendie, qui aussitôt fut mise en activité.—La grange fut sacrifiée; on fit ce qu’on appelle la part du feu; puis, comme les récoltes étaient encore aux champs, la perte fut aussi réduite que possible.

Au milieu du brouhaha causé par cet événement, je m’étais caché entre les branches d’un arbre, loin des tourbillons de fumée, observant de mon mieux ce qui se passait autour de moi. Quand tout danger fut écarté, on mesura l’étendue des pertes subies par le maître de la ferme et ce fut presque de la joie qui régna chez ces braves gens! Ils regrettaient moins ce qu’ils avaient perdu qu’ils ne se réjouissaient d’avoir conservé ce qu’ils auraient pu perdre. Le malheureux qui avait été cause du sinistre avait succombé, étouffé par la fumée. Il fut religieusement porté dans un bâtiment un peu éloigné de l’habitation, et là, tour à tour, chacun vint remplir un pieux devoir. Le maître fit distribuer aux travailleurs du vin et du cidre, et il remerciait avec de bonnes paroles tous ces ouvriers qui, par leur courage, lui avaient conservé la plus grande partie de sa fortune. Pas un des bestiaux n’avait péri, grâce au soin du bouvier, qui les avait fait sortir avant qu’ils s’aperçussent du feu, et l’on avait eu grand’peine, car l’écurie tenait à la grange, et quand ils sont épouvantés par les flammes, les animaux ne veulent plus sortir et se laissent brûler, affolés par la vue du danger. On vint cependant à bout de les pousser dehors, en leur bandant les yeux et en les excitant par de bonnes paroles.

Sur ces entrefaites, la nuit arriva, tranquille et sereine. Mon amie avait cherché une retraite dans un champ près de l’habitation, après avoir chanté sa chanson dans les airs. Quelques hommes veillaient auprès du brasier, et je voyais entre les feuilles leurs silhouettes passer devant la réverbération des dernières planches qui brûlaient.

Au point du jour, ma compagne me supplia encore de continuer nos recherches. J’eus l’idée de passer derrière la grange incendiée, et je n’eus pas plutôt tourné autour de ce feu à peine éteint que je vis une petite cage suspendue à un pan de mur encore debout. Cette cage était intacte... je volai dessus... Elle contenait la famille de la pauvre Alouette, mais hélas! pendant le désastre, les petits oiseaux avaient été asphyxiés par la chaleur. Je m’éloignai le cœur navré et dus appeler tout mon courage à mon aide pour apprendre ce triste événement à la mère inconsolable; son désespoir me fendait le cœur, et, malgré tout ce que je pus lui dire, elle voulut demeurer aux environs de ce lieu qui lui rappelait de si tristes souvenirs.

—Mon bonheur est détruit, me dit-elle. Je veillerai près de ces restes chéris. J’y attendrai les troupes nombreuses de mes compagnes qui, à l’automne, descendront dans les plaines. Au milieu d’elles, je retrouverai, sinon l’oubli, du moins le calme et l’amitié.

—Vous émigrez donc chaque année?

—Non, me dit-elle, nous changeons de canton; les unes se rapprochent des bords de la mer, les autres recherchent les endroits où les blés d’hiver leur permettent de fourrager pendant la froide saison.

—Du courage! ma chère amie; quittez, au contraire, ce pays de malheur; partons ensemble pour voir le monde, le temps amène un adoucissement aux plus grands maux.

—Non, mon ami, je demeure: parmi les miens, je serai peut-être moins malheureuse.

Tout ce que je pus ajouter pour la convaincre fut inutile. Je restai quelques jours avec elle pour lui prodiguer mes consolations, mais la nature des moineaux francs ne leur permet pas une constance perpétuelle: il leur faut la vie insouciante et libre. Je fis donc mes adieux à cette mère désolée; elle me remercia du peu que j’avais fait pour elle, et je repris mon vol à travers champs.

Mon premier projet, en me retrouvant seul, fut de retourner au bois de Boulogne. Pourquoi? Je n’en savais rien, je n’y avais été que malheureux! Il faut croire que le pays natal a de secrets attraits auxquels, pas plus que les hommes, nous ne savons nous soustraire!

Mais le destin en avait décidé autrement. Le pierrot va, en ce bas monde, où les circonstances le mènent; heureux si le ciel lui accorde un ami.

III
L’ÉLECTION DU ROI DES OISEAUX

Nul animal, nul être et nulle créature

Qui n’ait son opposé: c’est la loi de nature.

D’en chercher la raison ce sont soins superflus.

Dieu fit bien ce qu’il fit, et je n’en sais pas plus.

(La Fontaine.)

A force de voler d’arbre en arbre, tout doucement et sans me presser, picorant à droite et à gauche un fruit, une graine, un insecte, j’arrivai quelques jours après aux confins de la vaste plaine où m’avaient amené tant d’événements imprévus. En cet endroit, l’aspect du pays changeait. Des arbres énormes s’élevaient autour de pelouses vertes et rases comme des tapis de velours, des ruisseaux y serpentaient avec grâce et de larges allées sablées en suivaient les contours.

Tout surpris de rencontrer une nature d’un aspect si enchanteur, je décidai que je m’établirais en ces lieux; mais, avant tout, je voulus me rendre compte de ce qui pouvait faire une si grande différence entre ce que je voyais et la plaine. Je me rendis bientôt compte qu’un long mur les séparait l’un de l’autre et que j’étais entré dans un parc immense attenant au château d’un des plus riches propriétaires de la contrée.

—Je planterai mes pénates ici! m’écriai-je. Où peut-on être plus heureux? Tout s’y montre à discrétion. Allons faire un tour du côté des cuisines!...

J’y allai et jamais je ne vis une telle abondance, une telle profusion de mets de toute espèce. Je rencontrai là des centaines de moineaux comme moi, qui avaient élu domicile dans le château ou dans ses environs, et qui prouvaient par leur embonpoint et leur prestance que la vie de parasite a ses charmes et son bon côté. La connaissance entre le nouveau venu et les hôtes habituels des cours fut bientôt faite: après quelques horions donnés et reçus, quelques compliments à droite et à gauche, je devins l’un des membres de la grande famille.

Cependant, moins paresseux que mes nouveaux compagnons, peut-être tourmenté par ma passion toujours inassouvie des voyages, je poussai vers le parc des reconnaissances dans lesquelles aucun d’eux ne voulut m’accompagner.

C’est pendant l’une d’elles que j’appris de la bouche du seigneur châtelain pourquoi l’Aigle était le roi des oiseaux, proposition qui me choqua extrêmement; car enfin, l’aigle est le plus fort, le plus hardi, le plus vorace de nos ennemis. Comment et pourquoi aurions-nous voulu en faire un roi? La coutume d’un roi est-elle donc de vivre de ses sujets? Qu’on en ait fait le roi des rapaces, soit; mais le roi des moineaux et des petits oiseaux chanteurs, de la tourterelle, du pigeon et des perdrix, cela me semblait absurde. Enfin, le seigneur l’avait dit!

Ce jour-là, j’étais en train de dévaliser un magnifique cerisier, à quelques mètres d’un banc de gazon entouré d’héliotropes et de réséda aux effluves odorants. Tout à coup, le propriétaire s’avance accompagné de sa fille, une adorable enfant blonde aux cheveux bouclés, aux yeux d’azur, une véritable figure de chérubin. Ils parlaient oiseaux.

—Père, disait l’enfant, ces vilains moineaux viennent, comme des souris, chercher les miettes de pain jusque dans la salle à manger; pourquoi donc le petit oiseau que nous venons de voir n’y vient-il pas aussi? Il est cependant bien plus joli qu’eux!

Entre parenthèse, je dois avouer que le goût du chérubin me semblait très contestable, car tout le monde est d’accord sur ce fait que la robe du moineau est plus gracieuse, plus élégante, mieux assortie que celle de tous les autres oiseaux. Hélas! Il faut en prendre son parti, le métier d’écouteur aux portes a quelques inconvénients.

Un perroquet s’élança sur le bâton du président.

—Parce que, ma bien-aimée, répondit le père, le Roitelet que tu voyais tout à l’heure voltiger d’arbre en arbre et de branche en branche, se suspendre aux rameaux, passe sa vie à chercher et surprendre des insectes. Or, je ne sache pas qu’il tombe, de notre nappe, des insectes sur les marches de la salle à manger!...

—Je le crois bien!

—Mais tu le verras, cet hiver, faire sa chasse jusque dans les massifs d’hortensias qui bordent le perron, et de là te regarder de ses grands yeux naïfs, sans avoir peur de toi; puis se remettre au travail en répétant sa petite chanson.

—Père, d’où vient ce nom de Roitelet? Veut-il dire petit roi?

—Oui, ma fille. N’as-tu pas vu sa couronne?

—Ah! oui. Une huppe d’or sur la tête?

—Précisément.

—C’est très gentil, ce nom-là!

—Tu trouves? Hé bien! d’autres auteurs prétendent que le nom de Roitelet ne vient point de la couronne, mais d’une légende...

—Oh! père, fit l’enfant, une légende! Conte-la-moi?

—Volontiers, chère mignonne. Asseyons-nous sur ce banc et écoute-moi quelques instants.

—J’écoute.

—Il y avait une fois...

—Mais c’est un conte, père, que tu me dis là!

—Une légende ou un conte, enfant, c’est souvent la même chose.

—Ah!...

—Il y avait une fois, dans un pays bien éloigné d’ici et dans le temps où les animaux parlaient, une assemblée générale de tous les oiseaux. Ils s’étaient donné rendez-vous afin de se choisir un roi. Naturellement, beaucoup d’opinions furent agitées, nombre de propositions sages et folles furent mises en avant. Les uns voulaient que l’on choisît le plus fort, mais les faibles n’étaient pas contents; d’autres le plus grand, mais les petits réclamaient; on proposa le plus haut, puis le plus bas, puis le plus gras et le plus maigre, puis le plus blanc et le plus noir...

—Père, tu te moques de ta fille!

—Non, chère mignonne; quand il s’agit de briguer les honneurs, tous les prétextes sont bons. Tandis que les avis se croisaient, que les cris augmentaient, quelques bonnes têtes réfléchissaient... Enfin, un certain perroquet qui avait vécu parmi les hommes, demanda et finit par obtenir le silence; il s’élança sur le bâton du président et parla à peu près en ces termes:

—Chers concitoyens, il est temps de prendre un parti et de cesser des criailleries inutiles. Tous vous avez les mêmes droits à la royauté, tous vous êtes également dignes d’occuper le trône. Qui est-ce qui fait l’oiseau? Ne sont-ce pas les ailes?... Hé bien! tous vous avez des ailes; donc, tous vous avez le même droit de vous asseoir sur le trône de notre auguste nation!...

—Bravo! bravo! cria d’une voix la troupe des compétiteurs. Vive Coco! Il a raison!

Puis le silence se rétablit.

—L’aile, c’est l’oiseau; donc la première aile sera le premier oiseau, c’est-à-dire sera notre roi. Essayons donc qui de nous aura la meilleure aile. La souveraineté appartiendra à celui qui s’élèvera le plus haut dans les airs; d’autant mieux, mes chers concitoyens, que s’approchant ainsi, plus que tout autre, du soleil, père de la nature, il sera plus à même que quiconque d’en rapporter les plus pures aspirations. J’ai dit!...

L’assemblée frémit de joie en entendant ce programme, et chacun, en secret, se mit à aiguiser ses ailes. On vota; l’épreuve fut décidée à l’unanimité. Maître Coco donna le signal et tous les concurrents partirent. Tu comprends, ma bonne petite, que l’Aigle ne fut pas le dernier à étendre ses ailes immenses: il s’élança majestueusement et monta à perte de vue, aux confins de l’atmosphère, y plana pendant une heure, se jouant des efforts de ses concurrents, et n’apparaissant plus que comme un point imperceptible aux yeux des millions d’oiseaux rassemblés. Lorsque tous ses compétiteurs fatigués eurent regagné le sol, l’Aigle plia ses voiles puissantes, se laissa descendre lentement, ainsi qu’il convient à un vainqueur, et s’adressant à ses électeurs stupéfaits:

—Suis-je bien votre roi?

—Oui! Oui! Vive l’Aigle! Vive notre roi!

—Un instant!... Pas si vite!... cria une petite voix frêle et aiguë. Modérez vos transports!... N’avez-vous pas juré de décerner la couronne à celui d’entre nous qui monterait le plus haut dans les airs?

—C’est vrai! dirent un grand nombre de voix.

—Hé bien! je me suis élevé plus haut que l’Aigle; car, blotti sous les plumes de son dos, où vous me voyez encore, il m’a, sans s’en apercevoir, enlevé avec lui, et je l’ai toujours dominé... Qui le nie?

—Il a raison!

—Il a tort!

Le tumulte est à son comble. La lettre même du serment donnait raison au petit oiseau.

Les électeurs se trouvaient dans un grand embarras.

Certes, le petit oiseau était dans son droit strict; mais comment songer à prendre pour souverain un pygmée semblable, aussi frêle qu’étourdi?... Comment pourrait-il représenter la puissante corporation des oiseaux?

A la fin, un vieux Hibou—c’est l’oiseau de Minerve—qui jouissait d’une grande réputation de sagesse, ouvrit ses yeux tout grands et fit signe qu’il voulait parler:

—Mes enfants, dit-il en grattant sa vénérable tête grise, mes enfants, le cas est grave, mais non insoluble. A mon humble avis, voici comment il faut dénouer cette difficulté. L’Aigle sera le roi, parce que seul et par ses propres forces, il est parvenu là où nul d’entre nous n’a pu arriver. Cela est incontestable.

—Oui, oui, c’est vrai!

—Bien! Proclamons-le donc roi.

—C’est cela! Vive le roi! Vive le roi!

—Très bien. Mais le texte du serment est contre nous. Quant à l’oiseau qui, sans l’Aigle, n’aurait pu atteindre les hauteurs de l’Empyrée, proclamons-le roi aussi! mais Roitelet, petit roi.

—Bravo! très bien! Vive le Roitelet! Vive le Hibou!

—Je demande la parole, fit la petite voix flûtée du Roitelet.

—Parlez, sire; nous vous écoutons.

—Vous avez tort, mes très chers amis; vous préférez l’Aigle pour vous gouverner: ma vengeance sera de vous laisser le beau roi que vous vous êtes donné. Il est certainement plus robuste que moi et que la plupart d’entre vous; vous en sentirez les effets! Mais je suis plus malin que lui, puisque je l’ai dupé sans qu’il le soupçonnât. Pauvre roi!... En vérité, je vous le dis et vous vous en souviendrez: l’intelligence vaut mieux que la force pour gouverner un État!

Cela dit, il s’envola, et on l’entendit murmurer dans les arbres voisins:

—J’aime mieux ma liberté, ô gué! Foin des ennuis du pouvoir! J’aime mieux ma vie, ô gué! mais je garde la couronne, ô gué!!!

—Et il disparut...

C’est ainsi que j’appris une légende qui concernait toute notre race. Le père et la fille s’éloignèrent, se tenant par la main, et je me perdis dans un océan de réflexions, toutes plus graves les unes que les autres.

Ma vie s’écoulait douce et facile dans le parc, lorsqu’un jour—jour néfaste!—je fus surpris par un danger mortel... dont sortit une de mes plus douces joies. Ainsi est faite la vie.

Je croyais le parc peuplé seulement d’animaux doux et débonnaires. Aussi, plein de confiance, je laissais endormir volontiers la circonspection qui ne doit jamais être abandonnée par un moineau sage. J’aimais à m’égarer dans les bosquets, j’aimais à voler sur les arbres isolés qui bordaient les pièces d’eau ou formaient point de vue au milieu des pelouses: la récolte des insectes et des vers y était abondante, et souvent je m’y trouvais seul. Un jour, posé sur la branche d’un tremble énorme avançant ses rameaux dénudés au-dessus de la rivière, je jouissais du silence alors complet de la nature. Midi avait sonné; tout était calme; les oiseaux chanteurs avaient cessé de faire entendre leur voix; quelques mouches seules bourdonnaient au bout des branches... A demi sommeillant, j’entr’ouvrais un œil alangui...

Tout à coup, un cri strident, sauvage, retentit et me fait lever la tête. Au-dessus de moi, dans le ciel, je vois briller deux yeux fixes, terrifiants, lançant des éclairs à vous donner la chair de poule... Entre ces yeux féroces s’élève un bec bleuâtre, crochu, menaçant, entr’ouvert par la soif du sang et surmonté de deux moustaches jaunes!...

Je frémis encore en y pensant, et mes plumes se hérissent comme elles le firent alors... Tout cela appartenait à un oiseau aux ailes immenses, immobiles dans l’air, découpées en rames puissantes... Jamais je n’avais vu, jusqu’alors, d’animal répandant autour de lui, comme celui-ci, l’idée du carnage et de la mort...

L’Émouchet qui, naguère, avait poursuivi ma chère Alouette, n’était qu’un mouton comparé à l’oiseau qui me menaçait. Que semblais-je, d’ailleurs, auprès de lui? Un atome. Son corps était plus gros que celui d’un pigeon, ses ailes beaucoup plus longues, sans compter qu’au lieu d’avoir des pattes comme les nôtres pour se percher sur les arbres ou marcher à terre, il tenait ouvertes, sous sa poitrine, de véritables mains prenantes; mains armées d’ongles crochus, coupants, acérés, terribles, armes affreuses qui devaient transpercer et déchirer vivante la pauvre victime qu’elles saisissaient...

Je compris, du reste, en cet instant fatal, que j’avais affaire, à mon tour, à un oiseau de proie, à l’un des destructeurs des petits oiseaux du bon Dieu... Horreur! J’étais sous la serre d’un Émerillon!...

J’ai su depuis que, pour être le plus petit des faucons de notre pays, il n’en est pas moins un des plus féroces, ou, comme disent les hommes, un des plus courageux! Beau courage, en vérité, que celui-ci, qui ne s’attaque jamais qu’à des animaux incapables de se défendre! L’émerillon ne vit que de perdrix, de cailles, d’alouettes et de petits oiseaux comme nous...

Ah! s’il s’adressait à ses pareils, ou seulement aux grands échassiers munis d’un bec solide, comme j’en ai connu plus tard! je comprendrais qu’on le dît courageux. Mais ainsi?... fi donc!!!

Enfin les hommes, m’a-t-on dit, trouvaient bien, il y a quelques centaines d’années, qu’il y avait du courage à s’en aller, bardé de fer des pieds à la tête, frapper d’estoc et de taille de pauvres diables de leur espèce qui n’avaient, pour se défendre, qu’un sarreau de toile sur le dos! Aussi, en voyant un oiseau déployer les mêmes instincts sanguinaires, ils l’ont nommé courageux et ont fait de son espèce le symbole des grands du monde et de la loi du plus fort! Tapi contre ma branche, je ne pensais certes pas à faire ces réflexions plus ou moins profondes; elles étaient hors de lieu, il fallait agir; je croyais déjà sentir les terribles tenailles m’étreindre et me déchirer.

Ce fut l’affaire d’un moment, la durée d’un éclair; malgré ma terreur, mon effarement, je ne sais comment un trou se présenta à ma vue; il était creusé dans la tige du tremble qui me portait. Ce trou devait être l’ouvrage d’un pivert. Plus mort que vif, je m’y précipitai tête baissée, comme un tourbillon, heurtant les parois, et tombai sur une animal endormi.

C’était un écureuil, qui, effrayé de cette invasion subite, n’eut pas le temps de faire usage de ses dents contre moi, bondit comme un ressort, me renversant au passage, et, d’un élan rapide, courut jusqu’à l’extrémité de la branche que je quittais. Arrivé là, il fit un temps d’arrêt pour se reconnaître... Mal lui en prit. Les deux grandes ailes se fermèrent promptes comme l’éclair; les serres s’ouvrirent et se refermèrent sur le pauvre animal, qui, poussant un cri suprême, se sentit enlevé dans les airs...

J’étais sauvé!...

Je conservais la vie, grâce au trépas de l’un de mes ennemis naturels! Le rapace, pour le dépecer à son aise, l’emporta sur la plus haute branche d’un arbre mort et isolé; et de là je le vis s’enlever après son horrible repas et chercher un lieu de repos favorable à sa digestion.

Ces oiseaux sont aussi défiants que cruels. Il leur faut, pour percher, un endroit isolé, d’où ils puissent dominer la plaine, et—comme ils ne dorment jamais que d’un œil—s’envoler au premier objet suspect...

Avisant un poteau isolé au milieu des champs, notre bandit se dirige vers lui, décrivant de défiantes spirales avant de l’aborder; puis, enfin, pliant ses grandes ailes, il y pose les serres avec précaution... Paff!... un ressort se détend, et mon ennemi est pris par les pattes! Ce poteau si commode était un porte-piège destiné aux rapaces qui décimaient les perdrix et les faisans du parc voisin!...

IV
L’OISEAU DU BON DIEU

De mon trou, j’avais suivi cette scène, non sans un secret contentement de voir cette mésaventure fondre sur un persécuteur des petits oiseaux; mais ce premier mouvement de vengeance passé, je me pris à réfléchir et m’aperçus que mon raisonnement péchait par la base.—Suis-je donc coupable quand je mange une fourmi? Ma conscience m’affirme que non; j’obéis aux conditions de mon existence. L’émerillon est-il donc plus coupable quand il me dévore? Il obéit à la voix que la nature fait entendre en lui. Créé pour se repaître de chair vivante, il est soumis fatalement à son instinct: il lui obéit. Quelle chose peut, dans cet acte purement passif, constituer un bien ou un mal? J’y vois maintenant une fonction remplie, pas autre chose. Tant pis pour le pauvre oisillon qui en est la victime!

Cette nouvelle manière d’envisager la question me menait plus loin que je ne l’aurais voulu. Conséquent avec moi-même, je suivais maintenant la logique implacable de la vérité, mais en hésitant comme quelqu’un qui se sent entraîné malgré lui dans des sentiers où il répugne à marcher.—Alors, si dans l’acte de l’émerillon m’attaquant, il n’existe ni bien ni mal, je dois le plaindre au lieu de me réjouir de le voir tomber dans les pièges de l’homme, car celui-ci sera sans pitié pour lui. Mais, d’un autre côté, si je plains l’émerillon, il me faut plaindre aussi l’écureuil et la fourmi. Or, plaindre tout le monde, c’est n’avoir de commisération pour personne... Je retombais dans une autre perplexité. Que voulez-vous? un moineau ne devient pas, du premier coup, un philosophe.

Je me demandai alors si l’action de l’homme était juste, et, me plaçant à son point de vue, je trouvai qu’il avait raison de défendre son bien—représenté par les perdrix, les faisans et autres oiseaux comestibles qu’il élève—contre l’appétit des larrons, sous quelque forme qu’ils se présentent. C’est de bonne guerre, et la guerre—j’étais toujours fatalement ramené à cette conclusion—la destruction est, il faut l’avouer, du haut en bas de l’échelle des animaux, la loi de la vie!

Telles étaient mes réflexions dans mon trou de pivert. Elles n’étaient pas gaies, c’est vrai; mais je suis persuadé qu’il est bon, pour un moineau, de réfléchir de temps en temps aux choses sérieuses, et de retremper son esprit dans les grandes idées de philosophie générale qui élèvent l’âme en lui faisant pressentir la grandeur du Tout-Puissant. L’équilibre universel du monde est la plus haute et la plus satisfaisante manifestation de celui qui l’a créé.

Tandis que je philosophais, mon trouble s’était dissipé; je me décidai à sortir de ma cellule et m’enhardis bientôt jusqu’à descendre vermiller au pied d’un buisson voisin. J’avais faim; la peur n’emplit pas l’estomac; aussi, je travaillais de grand cœur à recueillir mon repas, quand j’entendis une gaie chanson partir comme une fusée à mes côtés et un nouveau compagnon descendit en sautillant près de moi.

—Holà! mon ami Pierrot!

J’ai l’abord froid, il faut que je le confesse, et, d’ailleurs, j’aime autant à questionner que je déteste qu’un étranger m’interpelle. Je toisai dédaigneusement le mirmidon qui me parlait, par-dessus mon épaule, et ne lui répondis point.

—Ah! vous êtes bien fier, mon ami Pierrot.

—(Motus).

—Pierrot! Pierrot! Que fais-tu si loin des maisons?

—Je voyage.

—Tu voyages, Pierrot, mon ami? Mais tes pareils sont sédentaires et ne quittent pas de vue la cheminée natale.

—Je ne suis pas semblable à mes pareils, dis-je en me rengorgeant. Je suis un moineau philosophe.

—Oh! oh! oh! mon ami Pierrot; la bonne histoire! Tu es philosophe? Et tu me dis cela sans rire?

—Monsieur, excusez-moi, mais je ne ris jamais!...

—C’est un grand tort. Ah! mon ami Pierrot, que tu as bien dû philosopher tout à ton aise sur la peur; car, du buisson où j’étais, je t’ai vu passer tout à l’heure un cruel moment et te trouver bien près de la serre du vautour. Je crois que ta philosophie ne t’avait laissé que très peu de sang-froid en cet instant-là, car tu t’es précipité comme un fou dans la maison de ce pauvre écureuil!

—Vous avez vu cela?

—J’étais aux premières places.

—Vous me permettrez de dire que ma frayeur était bien naturelle.

—Naturelle... et même surnaturelle, je n’en disconviens pas. Et, à présent, que vas-tu faire, mon ami Pierrot?

—Hélas! je n’ai point encore arrêté ma résolution.

—Arrête-la, arrête-la, Pierrot, mon ami! Cela fait toujours bien.

—Mon envie est de voyager. Tout m’y pousse: le désir de m’instruire, l’amour de l’inconnu, l’admiration des grands spectacles de la nature, en un mot une sorte de curiosité innée et inassouvie qui me pousse en avant...

—Et comment es-tu ici depuis si longtemps?

—Vous le savez?

—Ah! Pierrot, nous autres, nous sommes partout et nulle part! Au lieu de nous pavaner effrontément au milieu des cours, des jardins, des parterres, au lieu de piailler à tort et à travers, nous nous glissons de buisson en buisson; nous voyons tout, et quand le besoin de chanter nous tient, nous montons au haut d’un arbre touffu, et là nous répétons notre phrase rythmée pendant assez longtemps pour que l’homme la remarque, en tire son enseignement, et, nous en sachant gré, nous aime, nous respecte et nous défende.

—Comment? fis-je au comble de la surprise: l’homme, cet être insolent, consent à vous écouter?... Vous dites qu’il a besoin de vous? Je voudrais bien savoir à quoi vous lui servez.

—Ah! ah! mon ami Pierrot... il y a tant de choses que vous ne savez pas, qu’il est prudent de ne pas poser aux autres tant de questions à la fois... Apprenez que nous sommes les baromètres des pauvres gens.

—Vraiment! Vous prédisez le temps?

—Oui, Pierrot.

—Alors, Mathieu Laensberg n’a qu’à s’aller pendre?

—Ne plaisantez pas sottement, Pierrot, nous sommes très utiles: le paysan, qui le sait, nous connaît, nous consulte et nous aime.

—Et comment faites-vous, s’il vous plaît?

—Rien n’est plus simple. Nous montons dans un arbre, d’autant plus haut qu’il doit faire plus beau le lendemain et les jours suivants. Si le paysan ou le jardinier entend notre petite chanson, il lève les yeux:

«Ah! ah! voilà la gadille... Où est-elle?... Tiens! elle est au haut du poirier: il fera beau demain et d’ici la fin de la semaine... Ah! la coquine, elle est sur les branches basses!... C’est de l’eau pour tantôt ou pour la nuit...» Et il s’arrange en conséquence.

—Je vous en fais mon compliment. Et, dites-moi, s’il vous plaît, comment apprenez-vous ces belles choses?

—Nous n’en savons rien; pas plus que vous, au reste.

—Comment? Que nous?... Mais nous ne sommes les baromètres de personne...

—Pardonnez-moi! Vous aussi...

—Ah! par exemple.

—Laissez-moi parler; vous en conviendrez tout à l’heure. Qui est-ce qui vous pousse à piailler plus ou moins souvent que d’habitude?

—Mais...

—Vous le faites, cependant. Or, l’homme a remarqué que, quand vous vous agitez, quand vous criez beaucoup, c’est que la pluie est proche.

—Le fait est que l’humidité...

—Oui, agit sur vos rhumatismes!

—Vous êtes un mauvais plaisant, monsieur à la cravate rouge.

—Et vous, Pierrot, mon ami, un brave garçon qui ne voyez pas plus long que le bout de votre bec et avez grand besoin d’apprendre pour savoir quelque chose.

—Et c’est vous, maître, qui m’enseignerez?

—Je ne demande pas mieux.

—Alors, souvenez-vous de ce que je vous disais tout à l’heure; je voudrais voyager. Je désire voir le monde, étudier les coutumes et les mœurs des peuples les plus reculés; j’irai, s’il le faut, jusqu’au bout de la terre pour cela.

—Très bien.

—Tu dis, Rouge-Gorge, et bien d’autres avec toi, que nous, moineaux, nous sommes sédentaires. Cela est vrai, mais ne prouve rien.

—Ah! bah!

—J’ai lu, ce matin, sur un morceau de gazette qui enveloppa le déjeuner d’un chasseur, que les Français, chez lesquels nous vivons sont un peuple très sédentaire, et que cependant il s’élève, de temps en temps, au milieu d’eux, des individus dominés par la passion des voyages, du nouveau, de l’imprévu, qui alors parviennent aux confins du monde et vont aussi loin que les enfants perdus des peuplades les plus cosmopolites.

—Peste! Pierrot, mon ami: mais tu es très instruit. Moi, dont la vie s’écoule plutôt en compagnie des campagnards que des citadins, je n’en sais pas si long que toi. Cependant, permets-moi de te faire remarquer que, pour voyager, l’expérience des champs est au moins aussi nécessaire que la science acquise dans les villes.

—J’en suis persuadé. Vous avez l’une, j’ai l’autre. Pourquoi ne mettrions-nous pas en commun ce que nous avons acquis? Voyageons ensemble.

—Soit! Voici venir le temps où je commence ma course annuelle... D’ailleurs, le voyage à deux est un des beaux rêves de la jeunesse. Combien peu sont assez heureux pour le réaliser!

—Accepté!... Encore un coup de bec et partons!

Dix minutes après, nous passions par-dessus les murs de ce parc dans lequel j’avais déclaré vouloir passer ma vie, et nous entrions en rase campagne.

Ainsi commença mon amitié avec l’inestimable maître Jean Rouge-Gorge.

C’était bien le plus charmant garçon d’oiseau qu’il se puisse voir. Gai, sans souci, fin, valeureux, héroïque même, un peu querelleur, cependant bon, serviable, sensible, je lui reconnus peu à peu toutes les qualités qui rendent un oiseau supérieur. Pauvre ami!... Que le chagrin de ta fin malheureuse retombe—comme le crime qui la causa—sur la tête de son auteur!

Dès le point du jour, mon ami m’éveillait... car il est le plus matinal de tous les oiseaux. Le merle, lui-même, qui a la prétention de chanter le premier, était souvent réveillé par maître Jean, et cependant, le merle est bien matinal!... Mais les roulades argentines de maître Jean montaient déjà vers le ciel, alors que l’aube blanchissait à peine le côté du levant.

De ce moment, jusqu’à la nuit fermée, notre conversation ne tarissait pas. Ce fut avec cet ami que j’appris toutes choses de la campagne, ainsi que les travaux des champs. Il était très savant aussi sur les propriétés des plantes, et, si le ciel me l’eût conservé, j’aurais reçu de lui de bons conseils pour me défier des animaux sauvages. Nous nous entendions d’autant mieux ensemble, que son vol n’était ni plus rapide, ni de plus longue durée que le mien.

Nous cheminions tous deux le long des haies, sautillant d’un buisson à l’autre et pérorant pour abréger la longueur du chemin. Ce fut au long de ces jours qu’il me raconta pourquoi les habitants de la Bretagne lui donnaient le nom vénéré d’Oiseau du bon Dieu, Eur Lapoucet Douë.

«Le Rouge-Gorge, disent-ils, est le seul des oiseaux qui accompagna Jésus-Christ au Calvaire, le consolant avec sa mélancolique petite chanson, et lui redonnant du courage en lui rappelant les gloires du Très-Haut. Aussi, par une faveur singulière, il lui fut permis de détacher une épine de la sainte couronne du Rédempteur, et Dieu, en récompense de sa foi et de sa charité, l’anima de l’Esprit saint, lui donnant mission d’écarter des hommes le malin esprit, de conjurer ses entreprises et de déjouer ses philtres et ses enchantements.» C’est pourquoi, vénéré et aimé des populations de la vieille Armorique, le Rouge-Gorge y est regardé comme un oiseau de bonheur apportant la bénédiction dans la maison à laquelle il s’adresse. Quand, pendant les dures gelées de l’hiver, alors que le sol est couvert de neige, les jeunes filles ont soin d’émietter pour lui du pain sur leur fenêtre, Jean Rouge-Gorge arrive, sans façon, faire honneur au repas qui lui est servi. Souvent même, dès qu’il voit la porte d’une maison ouverte, il entre, vient auprès du foyer demander une place à la chaleur du genêt qui flambe et une bribe de la galette de sarrazin qui fume. Personne ne songe à lui faire mal; tout le monde le respecte et l’aime, car on voit en lui le messager des fées aimables et le courrier des génies bienfaisants. Si Jean ne trouve pas la porte ouverte, il frappe de son petit bec à la fenêtre, et chacun s’empresse de lui ouvrir et de le sauver de la froidure en se reculant pieusement devant ce petit oiseau sautillant, qui prend possession de la maison comme s’il était chez lui. Gris et brun est son manteau, mais resplendissante est sa tête et sa poitrine, d’autant plus qu’il montre son brillant plastron couleur de l’aurore aux moments les plus sombres de la saison mauvaise, comme un souvenir de l’été passé, comme une promesse du printemps à venir!

Nous fîmes ainsi beaucoup de chemin,—car un petit travail longtemps répété finit par faire une grosse affaire; et je jouissais de l’intarissable gaieté de mon compagnon de route. Plus je le connaissais, plus je l’aimais.

Tandis que les jours succédaient aux jours, sans amener pour nous l’ennui ni la satiété, l’été s’envolait; nous nous en apercevions parce que, le matin et le soir, nous nous sentions enveloppés des brouillards qui escortent l’automne. La canicule était depuis longtemps passée et avait mûri les fruits; les arbres jaunissaient ou se diapraient de nuances rouges, et les gelées matinales en secouaient les feuilles décolorées. Autour de nous, les chants cessaient peu à peu; nous voyions, un à un, ou par bandes, passer les oiseaux d’été se rendant à tire d’ailes du Nord au Midi, rejoignant le printemps, tandis que, chez nous, arrivait l’hiver.

Si, passant auprès des grands bois, nous levions les yeux vers la cime des arbres, nous apercevions déjà au grand jour les nids abandonnés.

Jean Rouge-Gorge ne craignait pas l’hiver; il savait bien que tout à l’heure il allait être le seul à chanter au milieu de la nature endormie... Pour ma part, je n’avais nulle envie de chansons et même—je l’avouerai, puisque je suis en veine de franchise—les arts d’agrément me semblent s’accorder mal avec le caractère grave que doit garder un voyageur et un observateur tel que je voulais l’être.

Je renfermai, bien entendu, ces réflexions dans mon for intérieur, ne jugeant pas à propos de déflorer les illusions du charmant artiste, mon compagnon de route. Le moineau est plus positif que cela, heureusement! Il s’enthousiasme peu. Cependant, pour être vrai, je dois avouer que le matin, alors que maître Jean Rouge-Gorge chantait sa chanson, fervente prière, je me sentais involontairement attendri... On a beau être philosophe, on n’est pas de bois!...

Nous cheminions donc depuis bien des jours; nous avions passé des ruisseaux, des rivières, rencontré de gras pâturages, des haies plantureuses, et aussi des plaines dénudées. Nous avions ensemble trouvé de grasses provendes et souffert quelquefois du froid et de la faim. Un matin, nous arrivâmes au pied de coteaux revêtus de plantes d’égale hauteur, aux larges feuilles jaunissantes ou rougies comme par le feu du soleil couchant.—Ce sont des vignes, me dit mon compagnon. Nous y trouverons bon gîte et aussi gras souper.—Vive Dieu! répondis-je, il n’est que temps. L’automne nous met décidément à la portion congrue!

La vendange des raisins était terminée; mais, grâce à notre vue perçante, nous découvrions encore bon nombre de grains oubliés ou échappés aux regards des grapillards, ces glaneurs des pays vignobles. Nous restâmes d’un commun accord sur ces coteaux où les rares rayons d’un soleil oblique venaient, de temps en temps, nous réchauffer. Nous nous y plaisions d’autant plus que ces vignes étaient abritées des vents du nord par un rideau de magnifiques forêts dominant les collines.

Un matin, maître Jean cherchait entre les ceps et à terre sa provende d’insectes et de vers; moi j’inspectais le dessous des dernières feuilles et recueillais quelques grains oubliés, quand un grand bruit d’hommes et de chiens me fit bondir et remplit mon cœur d’effroi. Ce bruit venait de la forêt voisine, dont l’aspect sombre, mystérieux, austère, ne m’inspirait aucun désir de promenade. J’avoue même que je n’avais pas encore osé y entrer.

—Qu’est-ce? fis-je à mon compagnon.

—Peu de chose, me dit-il; ne te tourmente pas ainsi, Pierrot. C’est le bruit d’une chasse, tu n’as pas à craindre. Il est probable que c’est un cerf que l’on courre en ce moment; nous n’avons rien à redouter, car, en tirant sur nous, les veneurs gâteraient leur chasse. Les chiens trompés, attirés par le coup de fusil, perdraient la piste en arrivant, et leurs maîtres trouveraient, avec raison, que ce serait un triste hallali que celui d’un moineau ou d’un rouge-gorge!

Néanmoins, nous gagnâmes prudemment un épais buisson d’épines noires, et là il m’apprit que la chasse était ouverte, c’est-à-dire que tout individu qui peut acheter ce qu’on nomme un permis de chasse avait droit de vie et de mort sur tous les habitants du ciel et des bois qui demeurent ou passent dans ses domaines.—Tout ceci bien entendu, ami Pierrot, il est bon que je te donne un dernier conseil. Si nous n’avons rien à craindre des chasseurs à grand train que tu vas voir à l’œuvre, il n’en est pas de même d’une foule de petits jeunes gens sortant du collège et qui, heureux de posséder un fusil pour la première fois, tirent sur tout ce qu’ils rencontrent. A ceux-là, tout être vivant est bon à viser. Ils sont contents, pourvu qu’ils rapportent à la maison un animal quelconque... Gagnons le bois!

Il n’avait pas achevé, que je vis passer le cerf. La pauvre bête commençait à être sur ses fins, elle ralentissait ses allures et les chiens la suivaient de près. C’était réellement un beau spectacle pour les gens avides de ces émotions cruelles, car la meute était considérable.

—Tu n’as jamais vu de grandes chasses; mais le hasard t’a merveilleusement placé, car c’est ici qu’aura lieu l’hallali.

—Hallali?... Qu’est-ce que cela, maître Jean?

—C’est le cri de victoire que poussent les piqueurs pour indiquer que la mort n’est pas loin et va bientôt frapper le cerf aux abois.

Aux abois? Qu’est-ce encore, mon ami Jean?

—A bout de forces, mon ami Pierrot.

—Quel est ce grand homme vêtu de vert, galonné sur toutes les coutures et qui tient à la main un instrument brillant?

—C’est un piqueur à cheval; il suit les chiens, les dirige et sonne le lancé, la vue, etc., etc.

—Où est la cloche?...

—Quelle cloche, Pierrot, mon ami?

—Mais... la cloche qui sonne?...

—Ce n’est pas une cloche qui sonne, mon pauvre Pierrot, c’est le bel instrument de cuivre brillant dont tu parlais tout à l’heure et que l’on nomme un cor.

LE PAUVRE ANIMAL ESSAYE ENCORE DE FAIRE TÊTE

—Bien, bien, Jean, mon ami. Le lancé, c’est quand l’animal part; la vue, quand on le voit... Très bien! me voilà chasseur...

—Au son du cor, les veneurs se rallient, retrouvent la chasse qu’ils ont quelquefois perdue, et... tiens, voici la bande qui arrive. Attention! Le cerf est forcé, les chiens l’entourent! Le pauvre animal essaye encore de leur faire tête, mais, hélas! c’en est fini, il est perdu... Une larme coule de sa paupière, mais nul des assistants n’est attendri, pas même cette jeune femme, qui, sous son costume d’amazone, paraît plus animée, plus étourdie que pas un des veneurs.

—Ah! mon pauvre Rouge-Gorge!

—Tu me demandais ce que c’était que l’hallali? L’entends-tu sonner? Quelle peine se donnent ces valets pour contenir les chiens! Maintenant, on va faire la curée. Pour récompenser les chiens, et pour les animer à une autre poursuite, on va couper certaines parties de la bête et les leur distribuer...

Je vis à l’instant s’exécuter ce que mon ami m’annonçait et crus, en vérité, assister au repas d’un troupeau de bêtes féroces. Ces animaux se ruant sur les lambeaux de chair encore palpitante, ces hommes et ces femmes assistant à ce spectacle avec des exclamations de joie, ces trompes sonnant la fanfare du cerf dix-cors, ce spectacle inouï me donnait le vertige... Moi, pauvre petit oiseau, j’avais peur; vraiment, j’avoue qu’alors j’avais entièrement perdu l’assurance que possède tout moineau franc bien élevé. Je me trouvais si petit, si petit, en présence de ces manifestations grandioses de la vie humaine, que j’avais besoin de me répéter à moi-même que, grands et petits, tous ont leur place utile dans la création et concourent à en former la magnifique harmonie!...

Le calme se rétablit peu à peu. Les veneurs se séparèrent et l’on se donna rendez-vous au lendemain pour attaquer un sanglier. Nous résolûmes, mon compagnon et moi, d’y assister et, pour ne pas nous trouver en retard, nous nous établîmes aussi commodément que possible sur le grand chêne choisi pour le lieu de réunion. Quelle nuit! Jamais son souvenir ne s’effacera de ma mémoire! Des bruits sinistres, des hurlements s’étaient fait entendre, dès le coucher du soleil, dans les grands arbres auprès de nous. J’avais vu, à plusieurs reprises, comme des charbons ardents briller entre les branches; j’avais aperçu des masses brunes passant silencieuses au-dessus des allées qui se croisaient au pied de notre gros chêne.

Cette forêt était peuplée de bêtes féroces, non seulement de sangliers, mais de loups, qui sont pour les autres quadrupèdes ce que les émouchets sont pour nous, pauvres petits oiseaux. Chose remarquable! L’homme ne se nourrit pas plus de la chair de ceux-ci que de celle des autres: tous ne valent rien.

Malgré que nous fussions en automne, la journée avait été, comme il arrive quelquefois, magnifique et la chaleur très grande, aussi la soif des loups était-elle excessive.

Près de l’arbre où nous avions établi notre gîte se trouvait une mare, bien pauvre d’eau sans doute, car tout était à sec, mais qui en gardait assez cependant pour soulager la soif des animaux de la forêt. Les loups l’avaient choisie pour leur abreuvoir et faisaient entendre des hurlements plaintifs qui ressemblaient à ceux des chiens. Je ne trouvais même de différence bien sensible entre les loups et ceux-ci, que parce que les premiers avaient les oreilles pointues et dirigées en avant et portaient une grosse queue touffue et tombante.

Outre sa force remarquable, le loup a l’oreille très fine, ainsi que l’odorat; sa vue est parfaite, et toutes ces qualités lui servent à se soustraire à la guerre continuelle que lui font les hommes. Poussé par la faim, le loup, qui n’est pas dangereux le jour, devient terrible la nuit: il attaque bêtes et gens; mais, en temps ordinaire, il ne dévaste que les troupeaux. C’est ainsi qu’une louve de grande taille passa près de notre arbre, emportant dans sa terrible gueule un petit agneau dont les bêlements faisaient mal à entendre.

Enfin la lune parut, voilée par moments sous de gros nuages blancs que le vent chassait lentement. En face de moi, un hêtre aux feuilles rougies étendait ses longues branches, et à chaque instant un petit bruit sourd retentissait... C’était un de ses fruits mûrs qui tombait à terre. Au milieu de son feuillage, j’avais vu se mouvoir deux lueurs brillantes qui me faisaient frissonner d’effroi... Tout à coup, parmi les faînes tombées à terre, un léger froissement révèle de petits animaux qui passent et repassent... Les deux lueurs disparaissent: un oiseau énorme, aux ailes immenses et silencieuses, plonge vers le sol; un cri aigu retentit... tout rentre dans le silence! L’oiseau remonte d’un élan et passe si près de ma branche, que je vois distinctement un mulot dans son bec.

Peu rassuré d’un semblable voisinage, je pris sur moi de pousser du coude maître Jean.

—Vois!...

—Hum!... Qu’est-ce?

—Regarde qui passe au-dessous de nous.

—Damnation! s’écrie maître Jean en trépignant sur place, c’est un hideux hibou!... Oh! que ne fait-il jour, que je lui montre ce que sait faire Jean Rouge-Gorge!

—Veux-tu bien te tenir tranquille, malheureux! S’il nous voit, il ne fera qu’une bouchée de nous deux.

—Ne crains rien: il ne peut songer à nous attaquer au milieu des branches où nous sommes blottis; mais demain il fera jour... et nous verrons beau jeu!

—Merci de moi! maître Jean, calme-toi. Puisque ce vampire ne peut nous attaquer, dormons! Il sera temps de voir demain...

Enfin le jour arriva, et avec lui, le réveil de mon ami Jean Rouge-Gorge. Après avoir attentivement regardé de tous côtés, il entonna sa petite chanson matinale. A moitié endormi, je me secouai sur ma branche et je vis que, comme d’habitude, il était le premier levé, et avait réveillé les habitants paisibles des arbres voisins. Les rares oiseaux habitant la forêt à cette époque tardive de l’année, mêlaient leur ramage au bourdonnement des insectes de tout genre qui s’éveillaient aussi les uns après les autres et dont la sortie annonçait une belle journée. Les écureuils sautaient d’arbre en arbre et profitaient de ces dernières heures des beaux jours pour terminer leurs provisions. L’un y ajoutait une faîne, l’autre une châtaigne, celui-ci une noix et celui-là une pomme de pin. Tous, à l’envi, se hâtaient, avertis par cet instinct merveilleux qui ne les trompe jamais, que l’hiver est proche et que la disette va venir.

Maître Jean, lui, n’était rien moins que tranquille; il se démenait sur sa branche comme un beau diable, et, murmurant des paroles entrecoupées, hérissant ses plumes, il semblait en proie à une violente colère.

TOUS LES PETITS OISEAUX POUSSENT DES CRIS DISCORDANTS, LA HARCELLENT DU BEC ET DES AILES

Tout à coup, une ombre passe s’élevant lentement au-dessus du grand hêtre... Mon ami pousse un cri perçant et prend sa volée d’un bond formidable. O surprise! de tous les points de la forêt des cris furieux répondent à son cri d’appel: dix, quinze, vingt petits oiseaux comme nous se précipitent... Ma foi! j’en fais autant! je m’élance, et qu’est-ce que je vois au-dessus de notre tête? L’horrible bête de la nuit s’enlevant péniblement sur ses ailes!...

Autour d’elle, dessous, dessus, tous les petits oiseaux poussent des cris discordants et la harcèlent du bec et des ailes, frappant du premier à travers le corps, des secondes sur ses gros yeux hébétés! Au premier rang, maître Jean se multipliait et frappait comme un furieux d’estoc et de taille. Ils semblaient tous un essaim de mouches attaquant un bœuf, et ils y allaient à cœur joie. Au moindre retour offensif de la grosse bête, tous faisaient retraite sur leurs ailes rapides, pour revenir plus acharnés une seconde après...

Enfin, l’oiseau nocturne activa sa fuite et disparut au loin. Quant à moi, très fatigué, quoique n’ayant suivi le combat que de loin, je rejoignis mon hêtre, et quelques instants après, maître Jean, haletant, y descendait à mes côtés.

Il était temps!

Le réveil de la forêt, les chants multiples, les murmures gracieux et doux qui remplissent les bois au soleil levant, faisaient déjà place au bruit des fanfares, à la voix des chiens, aux cris des piqueurs appuyant la meute, aux hennissements des chevaux portant chasseurs et chasseresses. La bête venait d’être lancée. Le sanglier, qui semble un animal lourd et pesant, court néanmoins très vite et fait parcourir un long trajet à ceux qui le poursuivent. Presque toujours, après s’être fait chasser au loin, il revient au lancé, c’est-à-dire aux environs de l’endroit d’où on l’a fait partir.—Restons ici, me dit Rouge-Gorge, qui savait cela; le sanglier reviendra, et nous serons aux premières places.

Nous demeurâmes donc sur notre hêtre en compagnie d’un jeune homme qui avait été placé à son pied, après le tirage des postes entre les chasseurs. Nous étions là depuis trois heures au moins, inattentifs et indifférents, causant tout bas ensemble, quand nous fûmes surpris par un craquement de branches brisées dans le fourré. C’était le sanglier qui revenait au milieu des jeunes sous-bois, les froissant sur son passage, aussi facilement qu’un chien couche les tiges du chaume dans lequel il chasse. On entendait la meute, faiblement, au loin...

Notre jeune homme saisit son fusil et prête l’oreille...

En moins d’une seconde le coup part, le sanglier se retourne brusquement et se précipite, tête baissée, sur celui qui vient de le frapper...

IL LOGEA DANS L’OREILLE DU MONSTRE UNE BALLE QUI LE FOUDROYA

En cette extrémité, le sang-froid n’abandonne pas notre jeune voisin. S’affermissant sur ses jambes, le fusil à l’épaule, immobile, le doigt à la détente, il vise le monstre et l’attend à trois pas de distance! Il ne doit pas le manquer, sa vie en dépend peut-être! En un clin d’œil, le sanglier touche presque le canon de l’arme... Le chien s’abat, j’entends un bruit sec,... le coup a raté! Jetant de côté son arme inutile, le chasseur culbuté roule avec son ennemi, qu’il étreint dans ses bras et dont il cherche à éviter les atteintes. L’œil sanglant, l’écume aux lèvres, les défenses luisantes retroussant les plis d’un groin monstrueux, le sanglier cherche à porter des coups mortels à son adversaire, qu’il inonde de son propre sang. C’en est fait du jeune homme si le monstre l’atteint dans la poitrine!...

Ce spectacle était émouvant, terrible, et le jeune homme vraiment beau à voir. On eût dit Hercule sur les bords de l’Érymanthe, cherchant à s’emparer du sanglier vivant qu’il destinait à Eurysthée.

LE COUP PARTIT! HÉLAS! L’ENFANT N’AVAIT QUE TROP BIEN VISÉ!

Cependant la lutte se prolongeait; le sanglier ne faiblissait pas, mais le chasseur sentait ses forces l’abandonner... Il allait être vaincu! Tout à coup le bruit d’un galop précipité annonce qu’un autre acteur va prendre part au drame. Le nouvel arrivant juge d’un coup d’œil combien la partie est inégale, mais il voit en même temps l’effrayant danger, pour son compagnon, du coup qu’il faut tirer. L’homme et l’animal ne présentaient qu’une masse informe roulant sur elle-même!... Il descendit de cheval, laissant à celui-ci la bride sur le cou, s’approcha, avec un sang-froid admirable et, profitant d’un moment où le sanglier venait de terrasser sous lui le pauvre jeune homme et allait lui fendre la poitrine, il logea dans l’oreille du monstre une balle qui le foudroya.

Accablé sous le poids de la terrible bête, le jeune chasseur était évanoui.—Son camarade le débarrassa, et il l’appuyait contre le pied de notre hêtre, quand la meute arriva, poussant des abois furieux... La chasse suivait de près et l’on sonna l’hallali.

On complimenta les deux vaillants chasseurs, le sauveur et le sauvé qui, tout couvert de sang, était revenu à lui et s’en trouvait quitte à bon marché, pour quelques rudes contusions; puis, la curée se fit pendant que chacun demandait des détails sur cet évènement que j’aurais si bien pu raconter.

Hélas! cette journée devait se terminer par un malheur que je déplore encore et qui me priva d’un des amis les plus chers à mon cœur. Dans la voiture des dames qui suivaient la chasse, se trouvait un collégien en vacances. Je vous avoue que, jusque-là, je n’avais jamais aimé les collégiens, mais depuis ce jour fatal, je les déteste plus encore... Cette race est sans pitié...

Porter un fusil avait été son désir, s’en servir son ambition. Mais, comme son âge ne lui permettait pas encore de se mesurer avec les sangliers, on s’était contenté de charger de petit plomb le léger fusil à un coup qu’on lui avait confié. Impatient, lui aussi, de faire du bruit dans le monde, il cherchait un but pour prouver son adresse. En ce moment, mon pauvre Jean Rouge-Gorge se trouvait un peu à découvert entre deux branches... Le coup partit! Hélas! l’enfant n’avait que trop bien visé! Jean du bon Dieu reçut le plomb sous l’aile!... Il tombe, en me criant: Adieu!!!

Et je vis le jeune chasseur emporter le cadavre encore palpitant de mon ami, comme un trophée de sa trop fatale adresse!

V
LES GRANDES LANDES.

Chacun se dit ami; mais fou qui s’y repose.

Rien n’est plus commun que ce nom,

Rien n’est plus rare que la chose.

(La Fontaine.)

Décidément le malheur présidait à ma destinée.

Il était écrit que je devais vivre seul, sans conseils, sans amis.

Jamais je ne fus plus découragé, plus navré qu’après cette séparation cruelle. Toutes les qualités de Jean me revenaient à l’esprit. Involontairement je comparais sa franche allure aux airs gauches des pierrots et des autres oiseaux que je rencontrais. Je mettais en parallèle sa loyauté avec la malice du merle et du sansonnet. Je préférais son gazouillement intime et perlé aux roulades à grands effets du rossignol.

L’un me faisait souvenir des causeries intimes du coin du feu, où la main dans la main, l’oreille près de l’oreille, on effleure les mille sujets, gais ou douloureux, dont l’enveloppe de la vie est faite. Le chant du rossignol, au contraire, me faisait penser aux allures théâtrales. Il est fort, il est grand, il est dramatique, il est beau, sans aucun doute; mais on sent l’apprêt et la pose, jusque dans l’heure solitaire choisie par l’artiste pour s’isoler sur le piédestal d’un silence absolu.

Plus d’ami, Jean Rouge-Gorge est mort!

Je sens encore, aujourd’hui que je suis vieux et endurci, une larme monter de mon cœur à mes paupières.

Et cependant, qui n’a pas des amis à la douzaine? ou du moins des gens, parés effrontément de ce titre sacré, pour usurper une place dans votre intimité dans vos affections ou même dans vos intérêts. Le monde est plein de ceux-là, mes enfants. Aussi je vous le dis, heureux celui d’entre nous qui peut s’assurer, pour le reste de la vie, le concours vrai et l’affection désintéressée de deux ou trois amis! Celui-là doit marquer d’un caillou blanc le jour de sa naissance; il s’est trouvé sous l’influence d’une bonne étoile, comme on disait au moyen âge, et l’on avait un peu raison de signaler par une destination mystérieuse la singulière chance, qu’ont certains individus, de voir tourner à leur profit les événements en apparence les plus indifférents qui leur arrivent.

Quant à moi, je n’étais point né ainsi. L’oiseau dont j’ai reçu le jour appartenait sans doute à une phase de faveur décroissante, et j’ai rencontré toute ma vie, des amis faux à chaque pas, mais des amis vrais,... hélas! Méfiez-vous des gens qui, dans le monde, ne vous poursuivent de leur affection sans égale que pour vous exploiter à un titre quelconque et vous faire servir à leurs intérêts plus ou moins élevés!

Jean Rouge-Gorge—pauvre Jean!—était franc de cœur et m’aimait, parce que je l’aimais aussi. Nous éprouvions un plaisir tranquille à nous trouver ensemble, et ce plaisir prenait naissance, à n’en pas douter, dans la dissemblance de nos caractères qui se complétaient l’un par l’autre.

L’amitié vient non seulement de ces contrastes, mais encore du besoin que l’on peut avoir l’un de l’autre, et précisément nous étions dans ce cas. Mince, chétif, délicat, mon pauvre ami n’avait guère pour se défendre que sa bravoure irréfléchie tenant de la témérité, et une auréole mystique et légendaire. Moi, j’étais à cette époque fort, trapu et muni d’un bec robuste dont chaque coup avait la puissance d’une cognée. En revanche, Jean Rouge-Gorge, plus âgé que moi et depuis plus longtemps habitué à la vie errante et voyageuse qui est dans l’essence de sa race, possédait une connaissance des hommes et des choses dont mon ignorance appréciait toute la valeur. Enfin que dirais-je? Sa douce mélancolie se fondait aux rayons de ma pétulante et intarissable gaîté, et sur un point capital nous sympathisions complètement: c’était sur notre amour des aventures et des voyages.

En faut-il donc davantage pour devenir amis?

Aussi n’échappâmes-nous point à la loi de la fatalité humaine! Nous nous aimions et nous fûmes séparés! La vie est ainsi faite... non seulement parmi les oiseaux, mais parmi les hommes: on cherche longtemps et laborieusement le bonheur... on le tient... il vous échappe!

Et l’on va, recommençant sa recherche sur nouveaux frais. Semblable au vieux Sisyphe, on roule sans relâche et l’on remonte au sommet de la colline ce rocher de l’espérance, qui retombe sans cesse, écrasant nos illusions les plus chères; rocher que nous ne laissons pas encore sans regrets alors que nos mains affaiblies par l’âge s’en détachent et que nous nous éteignons dans le sein du Créateur.

Je demeurai plusieurs jours aux environs du grand chêne témoin de la mort de Jean Rouge-Gorge. J’avais peine à me séparer des lieux qui me rappelaient mon ami, et d’autre part—pourquoi ne l’avouerais-je pas?—j’étais assez embarrassé de ce que je voulais faire. Seul, loin de mon pays, dans une contrée absolument inconnue, de quel côté devrais-je porter mes pas?

J’avais marché insoucieusement sans reconnaître de jalons sur ma route et confiant dans l’habileté de mon cher compagnon. Il me fallut les leçons de l’isolement pour me faire comprendre que la science doit compléter ce que les sens et l’instinct enseignent naturellement aux moineaux francs. Nous ne sommes point doués malheureusement du sens merveilleux qui fait retrouver à l’hirondelle le chemin du nid qu’elle a bâti l’an dernier, nous n’avons pas non plus un vol assez puissant pour nous élever à de grandes hauteurs, et de là, comme d’un observatoire immense, plonger un regard aigu, portant à des distances inconcevables. Nos sens sont beaucoup plus bornés, et nous brillons bien plus par la force de notre intelligence, par notre aptitude au raisonnement et à l’éducation, que par ces tours de force de spécialistes.

C’est par cette aptitude universelle que nous nous rapprochons de l’homme et nous nous éloignons des autres animaux, du chien, par exemple, qui n’est qu’un nez organisé; de l’aigle, qui représente un télescope ambulant, et de beaucoup d’autres animaux. Il en existe même qui sont doués de sens autres que les nôtres, et par conséquent des sens que nous ne comprenons pas, que nous ne comprendrons jamais, et qui leur donnent ces aptitudes qui nous semblent tenir du merveilleux.

J’avais donc négligé de choisir mes points de repère et de semer des pierres blanches sur mon chemin, comme fit le Petit Poucet; il me fallait subir la peine de mon inconséquence.

—Au petit bonheur! m’écriai-je!... Et vous, enfants, n’en dites jamais autant, c’est la maxime des étourdis! Mais j’étais bien jeune alors!

Et je volai, continuant mon voyage d’arbre en arbre, prudemment, car, surtout en forêt, un pauvre oiseau a bien des ennemis et peut rencontrer à chaque pas des embûches mortelles!

Enfin, grâce à mon bonheur, à ma prudence peut-être, je finis par sortir du bois sans encombre. Mais, soit que je me fusse perdu dans mon chemin, soit que la route fût longue, le soir arrivait, et avec le soir venait la faim; je descendis à terre, entre deux mottes énormes de bruyères, et, à ma grande surprise, je m’aperçus de l’extrême abondance des insectes et des petites graines que l’on trouvait sans grande peine dans la terre noire et friable qui formait le sol.

—Allons! m’écriai-je, en avant! Dieu n’abandonne jamais un moineau courageux!

Avant de descendre, et en étudiant cette plaine à perte de vue, j’avais entrevu vers l’horizon de grandes herbes ondulant et formant comme une île de verdure au milieu des bruyères roses et brunes; je me dirigeai de ce côté. Plus j’approchais, plus les herbes prenaient des proportions gigantesques. C’étaient, des joncs et des roseaux que je confondais sous le nom d’herbes; et quand je fus arrivé auprès d’eux, je me hasardai à me percher sur une espèce de quenouille qui se dressait parmi les grandes feuilles flexibles. Or, jugez de mon étonnement: ce rideau de roseaux avait caché à ma vue une immense étendue d’eau sur le bord de laquelle je me trouvais. Je puis même confesser, mes chers enfants que je n’étais nullement rassuré, car ma quenouille ployait et me balançait au-dessus de l’abîme d’une manière fort inquiétante.

Heureusement, la nature a favorisé les oiseaux perchants d’une disposition du pied particulière qui fait que, quand nous sommes posés sur une branche, nous la serrons malgré nous, sans effort aucun, avec d’autant plus de force qu’elle est plus agitée. C’est le poids lui-même de notre corps qui agit au bout d’un levier spécial et fait serrer nos doigts autour de la branche qui nous porte pendant notre sommeil ou qui nous soutient pendant la tempête. Évidemment cette faculté ne s’exerce pleinement que quand nos doigts peuvent embrasser la majeure partie du tour de la branche; c’est pourquoi les petits oiseaux recherchent les petites branches et pourquoi, les voyant balancés par le vent, on aurait tort de leur conseiller de se réfugier sur les grosses.

Voilà comment fonctionne ce mécanisme. Les muscles fléchisseurs des doigts, c’est-à-dire ceux qui font fermer notre pied, s’attachent au fémur ou os de la cuisse. Ce sont des espèces de cordes minces et élastiques qui passent derrière et sur les articulations du genou et du talon comme sur deux poulies. Or, quand ces deux articulations s’affaissent sous le poids de notre corps, elles tirent sur les tendons avec d’autant plus de force qu’elles fléchissent davantage, et nous font serrer naturellement et sans effort la branche sur laquelle nous sommes posés.

Je dominais donc un étang immense: jamais je n’avais vu tant d’eau, et je ne croyais pas qu’il en existât une telle quantité à la surface de la terre; aussi je m’aperçus bientôt que j’étais entré dans un monde nouveau. Autour de moi passaient, rapides comme des flèches, de grands insectes dont les ailes raides et longues bruissaient comme du papier que l’on froisse. Je cherchai aussitôt à me rendre compte de leurs mouvements précipités et m’aperçus bientôt qu’ils faisaient la chasse et dévoraient, les insectes plus faibles qu’ils attrapaient au vol. C’est l’œuvre de destruction continuant sa voie fatale, nécessaire.

Et cependant les Libellules ou Demoiselles sont de jolis animaux. Il y en a de bleues, de vertes, parées de couleurs métalliques d’une richesse remarquable. Je ne pouvais me lasser de les regarder, tantôt posées sur la pointe d’une herbe ou d’un roseau, plus loin sur la large feuille des nénuphars. J’étais, de plus, presque ahuri par la quantité immense de mouches et d’insectes qui bourdonnaient à mes oreilles; j’en happai quelques-unes qui vinrent se poser à ma portée et ce premier souper réconforta un peu mes esprits.

Je regardai plus courageusement alors au-dessous de moi, et, à travers l’onde transparente, je vis se promener une foule de poissons dont je n’avais point l’idée. Les plus grands poursuivaient les plus petits et les dévoraient, ce qui me fit penser que, dans le monde aquatique comme dans le nôtre, les émouchets et les émerillons ne manquaient point, et que là, comme partout ailleurs, la nature poursuivait sans relâche son œuvre de rénovation par la destruction. J’y voyais, entre autres, un brochet énorme qui eût avalé même un moineau d’une seule bouchée, tant il ouvrait une gueule effroyable, et je lui voyais engloutir les poissons sans les mâcher. Les malheureux disparaissaient dans ce gouffre comme une lettre qu’on jette à la poste!

Je restai longtemps à regarder ce spectacle et je fus saisi d’une crainte instinctive; je ne voulus pas alors m’engager au-dessus de ces vastes étangs au-delà desquels il n’y avait pour moi que l’inconnu. Je rentrai donc m’abriter dans la forêt en me disant que la nuit me porterait conseil.

VI
LES PEUPLES INCONNUS

Salut, bois couronnés d’un reste de verdure!

Feuillages jaunissants sur les gazons épars!

Salut! derniers beaux jours! Le deuil de la nature

Convient à ma douleur et plaît à mes regards!

(Lamartine.)

J’avais grande hâte de fuir le théâtre de mon malheur irréparable; il fallait quitter le bois. Mais, soit que je me fusse perdu dans mon inexpérience des forêts, soit que j’eusse flâné, soit toute autre cause, je mis plus d’une semaine à quitter la voûte des arbres, et fus enchanté de revoir le ciel, sans intermédiaires, au-dessus de ma tête.

Juste au moment où je sortais du bois, un spectacle imprévu s’offrit à mes regards. Les arbres de la futaie diminuaient incessamment de hauteur. Je m’en étais déjà aperçu à mesure que j’approchais de la lisière, mais je vis qu’ils finissaient par devenir des buissons nains et broutés par les troupeaux, puis se confondaient enfin avec les bruyères. Or, ces bruyères s’étendaient devant moi à perte de vue, et encore à gauche et aussi à droite!... De la bruyère, toujours de la bruyère et des ajoncs!... J’eus un moment la pensée de retourner sur mes pas. Comment trouver assez de nourriture pour traverser cet immense désert sans culture? Du haut de la branche qui me servait d’observatoire, je me désolais d’avance, et jetais un coup d’œil anxieux vers certains points noirs que j’apercevais au loin, bien loin, dans l’azur du ciel. Assurément, c’étaient encore des pirates!

Comment éviter leur poursuite dans cette plaine sans retraites et sans arbres?... Décidément, j’étais beaucoup trop en vue; et je savais, par expérience, que le moyen de bien voir est de se cacher. Aussi gagner la terre ferme et m’installer de mon mieux sur une petite motte de terre parmi les herbes qui se rassemblent aux pieds des bruyères, fut l’affaire d’un instant et je me réjouis de m’apercevoir que, de là, je ne perdrais rien de ce qui se passerait au bord d’un étang voisin ou à sa surface. J’étais surtout frappé d’un profond étonnement d’entendre un si grand nombre de cris poussés dans des langages que je ne comprenais point, ce qui me fit penser d’abord que j’étais arrivé aux confins de la terre habitable. Mais je reconnus bientôt que cela tenait à la différence extrême des races, car je vis passer près de moi plusieurs fauvettes des roseaux, dont je comprenais très bien le gazouillement.

Le soleil se montrait à peine, et de toutes parts j’entendais s’élever des cris insolites, retentir des bruits effrayants qui me prouvaient qu’autour de moi vivait une population dont je n’avais aucune idée. Tandis que je cherchais à me réchauffer un peu sous les rayons du soleil frappant ma retraite, le brouillard, qui couvrait la terre, s’éleva lentement, et je contemplai le magnifique spectacle que j’avais sous les yeux.

La motte de gazon sur laquelle je m’étais réfugié, faisait partie d’une immense plaine marécageuse dont je voyais chaque touffe s’animer et donner naissance à un oiseau nouveau, tous porteurs de becs d’une longueur incroyable, les uns droits, les autres courbés en dessous, quelques-uns relevés en l’air.

Il était facile de voir que les uns vivaient en société et se recherchaient, tandis que les autres étaient solitaires. Mais, au premier moment, je ne pouvais trouver de différence frappante entre eux. Il me fallut une grande attention pour reconnaître que, malgré leur long bec à tous, de grandes divergences d’organisation en faisaient des oiseaux parfaitement distincts et de mœurs et de besoins.

Les grandes sociétés, d’ailleurs, se tenaient au milieu du marécage et de la bruyère, venant rarement au bord de l’eau elle-même, tandis que les promeneurs isolés ne quittaient guère les plages molles et vaseuses de la queue de l’étang, et même entraient, à chaque instant, dans l’eau jusqu’au ventre, ce que n’osaient pas faire les autres qui se contentaient de barbotter dans les petites flaques d’eau que le marais retenait çà et là.

Pour le coup, je ne pus m’empêcher de rire, tant les pauvres animaux faisaient, selon moi, singulière figure!

L’étang était couvert d’oiseaux, dont jusqu’alors je n’avais jamais vu les pareils. Leur aspect différait beaucoup de celui des oiseaux des bois: leur forme était plus lourde et plus trapue. Je me permis de voltiger autour d’eux pour bien les examiner, prenant grand soin de ne pas me laisser tomber dans l’eau sur laquelle ils flottaient. Je réussis, de cette manière, à m’assurer que leurs pattes étaient palmées et formaient une espèce d’éventail, chaque doigt étant lié à l’autre par une membrane, mince et élastique. Je remarquai aussi que ces oiseaux avaient trois doigts dirigés en avant, soutenant les membranes, tandis que celui de derrière était pour ainsi dire nul. Comment peuvent-ils se percher? évidemment, ce mode de station leur est tout à fait impossible. Je les plaignis d’abord, mais en réfléchissant davantage, je reconnus que, se tenant sur l’eau sans effort, ils demeuraient en quelque sorte perchés, quoique assis, et qu’en outre leurs pattes, disposées comme elles l’étaient, formaient des rames puissantes dont ils avaient le plus grand besoin à chaque mouvement qu’ils voulaient exécuter.

J’avais une envie furieuse d’examiner de plus près mes curieux voisins; mais je me méfiais à présent de ce que je ne connaissais pas. Mon innocente confiance avait failli, je m’en souvenais, mettre ma vie en péril... Aussi, avançai-je avec autant de prudence que notre nature en comporte, et je fus bientôt à même de constater que ces palmipèdes, n’ayant pas de doigt en arrière, ne pouvaient fermer la main, et par conséquent ne pouvaient retenir une proie. De plus, leur bec plat ne semblait point fait pour dépecer la chair... J’en conclus qu’ils ne pouvaient être carnivores et par conséquent dangereux. Je me perchai donc sur un saule dont les branches pleureuses laissaient baigner leurs pointes dans les eaux, et là,—à portée de ces inconnus, prêt cependant à m’envoler si je voyais poindre un ennemi,—je me mis à gazouiller, puis à chanter, espérant être remarqué. Bah! Ils ne relevèrent seulement pas la tête. Il y avait de quoi ressentir vraiment un mouvement de dépit très prononcé et être un peu humilié; mais, en cet instant, un rossignol se fit entendre... Je me tus; que pouvait paraître ma voix à côté de celle si harmonieuse de ce charmant chanteur? Hélas! il ne fut pas plus remarqué que moi...

Je résolus alors de voltiger tout près de ces bonnes gens, qui me faisaient l’effet de rustres peu amis des beaux-arts. J’allai donc à côté d’eux et, perché sur un roseau, je me désaltérai dans cette eau limpide dont ils semblaient seuls propriétaires. Étonnés de ma hardiesse, ils levèrent enfin la tête et m’adressèrent la parole dans un langage très difficile à comprendre, nazillant d’une manière affreuse. Malgré tout, j’engageai la conversation. Naturellement, j’y fis quelques coq-à-l’âne, mais j’appris qu’ils s’appelaient les uns des canards, les autres des sarcelles, et qu’ils étaient tous de la même famille.

Je leur parlai de la singulière conformation de leurs pattes; ils m’apprirent qu’effectivement ils ne pouvaient pas se percher sur les arbres, que souvent, bien souvent, cela avait été pour eux une grande privation, et qu’ils appréciaient cependant peu ce mode de salut qui leur était refusé, car, lorsqu’un oiseau de proie vient les attaquer, s’ils l’aperçoivent à temps, au lieu de fuir comme nous à tire d’ailes, ils plongent aussitôt au fond des eaux et très souvent parviennent à l’éviter, à moins que celui-ci ne les surprenne et ne tombe sur eux comme une flèche.

La journée se passa à causer avec mes nouvelles connaissances; mais la conversation était si pénible entre nous, que je m’en ennuyai bientôt, et les quittai pour regagner la terre ferme.

Là, ce fut bien pis; je me vis au milieu d’une population aux cris aigus, et fort en peine de savoir le nom de ces animaux dont je ne comprenais pas du tout le langage. Je cherchai un oiseau qui pût me servir de truchement et qui, par sa nature mixte entre la vie des bois et celle des roseaux, me comprît aisément et me donnât quelques renseignements.

J’arrêtai donc au passage une belle fauvette babillarde, de celles qui hantent sans cesse les roseaux, et la priai humblement d’avoir pitié d’un étranger et de me faire l’honneur d’une conversation scientifique... Hélas! j’avais été aussi poli que possible, mais à la réception qui me fut faite, je compris que le monde des oiseaux d’eau était loin d’être aussi civilisé que celui des oiseaux des villes et des champs.

—Allez vous promener, curieux et bavard que vous êtes!... Vous croyez donc que j’ai du temps à perdre pour enseigner les ignorants tels que vous? Vous n’êtes pas dégoûté, vraiment, de vous adresser ainsi à des personnes de qualité!... Mais vous ne savez donc pas que l’automne s’avance et qu’il faut que je fasse mes préparatifs de voyage? Je ne demeure pas ici, moi. Ce pays est trop froid; je me dépêche bien vite, bien vite...

Et elle s’enfuit à tire-d’aile, parlant toujours.

—Oh! la bavarde, m’écriai-je. Effarvate, que tu es bien nommée! Avec moitié moins de mots tu m’eusses répondu et tu eusses fait œuvre utile, au lieu que tu n’as que frappé l’air de vains sons!

Je n’en étais pas moins embarrassé, lorsque je vis voltiger dans les joncs, près de moi, un charmant oiseau, plus petit que la sotte effarvate, et portant au-dessus de chaque œil une bande d’un blanc jaunâtre, comme un large sourcil, qui donnait un air gracieux à sa jolie figure. Le surplus de son corps était brun-verdâtre, marqueté de belles taches de même couleur, mais plus foncées que le reste, et je remarquai la facilité avec laquelle il se suspendait aux roseaux et aux joncs, tournant autour, de même que le troglodyte autour des branches d’un buisson, grimpant et redescendant, la tête en bas, le long d’un même brin, comme si c’était la chose du monde la plus facile à faire!

Je risquai une seconde démarche; cette charmante petite fauvette me semblant plus aimable que l’effarvate bourrue.—Madame la Fauvette, lui dis-je de ma voix la plus douce, pardonnez à un étranger s’il vous dérange au milieu de vos occupations; mais j’ai besoin de tant de renseignements dans le monde nouveau où je me trouve jeté, que je vous assure d’une vive reconnaissance pour ceux que vous voudrez bien me donner.

—Monsieur le Moineau, j’étais tout à l’heure derrière ces joncs quand vous avez adressé honnêtement la même demande à une fauvette des roseaux, un peu folle, de ma connaissance. Elle vous a mal reçu; mais il ne faut pas lui en vouloir: elle n’a pas la tête bien solide... Je ne suis pas de la même espèce qu’elle; vous voyez que je suis beaucoup plus petite. On m’a nommé la Fauvette des joncs... Je suis très contente de faire votre connaissance, car vous devez savoir beaucoup de choses que j’ignore, puisque vous êtes voyageur. J’accepte donc votre proposition; je vous parlerai des oiseaux de ce pays, et vous, vous me raconterez les mœurs des oiseaux de la forêt et de la ville. Vous les connaissez, tandis que je ne les ai jamais vus que de loin.

Ainsi fut commencée notre connaissance. Le ciel, qui m’a toujours traité en enfant gâté, m’envoyait encore une amie qui allait remplacer ma chère Alouette et mon bon et gai Jean Rouge-Gorge.

—Les hommes m’ont baptisée Sylvia, me dit-elle; je le sais, et je sais aussi qu’ils y ont ajouté un mot horrible, tiré du grec, phragmitos, qui veut dire que j’habite dans les haies. C’est absurde, puisque je ne quitte jamais les roseaux et les joncs que baignent les eaux tranquilles. Je vous permets de m’appeler Sylvie. Et vous?... comment vous appelerai-je?

—Pierrot, dis-je, tout simplement. Je suis un membre de la célèbre tribu des moineaux francs, la plus belle que la nature ait...

—Bien, bien, j’entends!... Connu! mon ami Pierrot. Apprenez que du haut en bas de l’échelle des êtres, chacun en dit autant, et tirez de ceci la conclusion que votre amour-propre doit en accepter.

—Chère Sylvie, merci de votre avertissement. J’y penserai...

—En ce moment, je n’ai point le temps de causer longuement avec vous, je déjeune. Faites-en autant de votre côté, les vers ne manquent pas autour de vous, et revenez dans une heure me joindre ici; vous monterez sur cette quenouille de roseau; de là, vous m’appelerez, j’arriverai et nous causerons...

Je fis ainsi que Sylvie l’avait dit.

Les vers n’étaient point si abondants qu’elle le prétendait, et je n’avais pas à mon service la grande pioche de mes voisins pour les déterrer. J’enfonçais mes pattes dans la boue et j’étais fort mal à mon aise, quand je m’avisai de démolir les mottes de terre par côté au lieu de patauger dans l’eau qui séjournait entre elles. Je trouvai ainsi un abondant déjeuner de larves, chrysalides et vers.

Mon repas achevé, je volai sur la grande quenouille de roseau où la fauvette m’avait donné rendez-vous, et j’appelai: Sylvie! Sylvie!!...

Elle accourut. Nous allâmes nous asseoir au soleil, au pied d’une touffe de bruyères, à l’abri du vent, et ma nouvelle amie commença ainsi:

—Je vais appeler votre attention sur ce fait que la nature a doué presque tous les oiseaux de finesse, de grâce et de légèreté. Il semble qu’elle nous ait créés pour animer les campagnes et répandre le mouvement et la gaieté parmi les objets immobiles du paysage. Ceci est frappant pour les hôtes des forêts et des champs, n’est-ce pas, Pierrot?

—Cela saute aux yeux!

—Les oiseaux de marais, au contraire, ont été fort maltraités sous ces rapports. Leurs sens sont obtus, leur instinct réduit aux plus vulgaires sensations, leurs soins bornés à chercher leur nourriture dans la vase ou les terres fangeuses. On croirait volontiers ces espèces attachées au limon dès les premiers âges du monde, et n’ayant pu prendre part aux progrès remarquables qu’ont subis les créations successives. Une certaine quantité de types se sont développés, étendus, embellis, perfectionnés sous la main puissante de la nature et sous celle de l’homme, le maître qu’elle nous a donné ici-bas; tandis que les habitants du marais sont restés stationnaires dans l’état imparfait de leur nature ébauchée.

Chez aucun d’eux, mon cher Pierrot, vous ne trouverez la grâce, la gentillesse, la gaieté de nous autres oiseaux des campagnes fleuries. Ils ne savent point, comme nous, s’exercer, se réjouir ensemble, prendre leurs ébats sur la terre ou dans l’air. Leur vol brusque et saccadé n’est qu’une fuite, un trait rapide d’un froid marécage à un autre. Retenus sur le sol humide, ils ne peuvent, comme les oiseaux des bois et des roseaux, se jouer dans le feuillage, ni se poser sur les feuilles ployantes; l’organisation de leurs pieds s’y oppose. Ils gisent à terre, et en arpentant tristement et solennellement les places dégarnies, poussent, le plus souvent, des cris rauques et inarticulés.

Beaucoup se tiennent à l’ombre pendant le jour; leur vue faible, leur naturel timide, sauvage, inquiet, leur fait préférer l’obscurité de la nuit ou la lueur du crépuscule à la brillante clarté du soleil. C’est moins par les yeux que par l’odorat et le tact dont est doué l’extrémité de leur long bec, qu’ils cherchent et recueillent leur nourriture.

Tant qu’ils trouvent la terre mouillée, tous font la chasse aux vers, aux sangsues, aux larves molles des insectes aquatiques. Si la sécheresse arrive, ils se rabattent sur les insectes de la terre et prennent les scarabées, les araignées, les mouches; mais c’est pitié de voir combien de mal ils se donnent pour cette chasse où leur long bec les sert mal. Ils frappent à côté; leurs mandibules molles ne saisissent point à propos l’insecte agile et j’ai vu, l’autre jour, un pauvre courlis qui, après avoir essayé de captiver au moins une demi-douzaine de mouches, sans réussir à en prendre une seule, y renonça et s’en fut promener tristement plus loin sa mine ennuyée.

—Peint de main de maître, chère Sylvie! et combien je vous remercie de ne pas dédaigner d’instruire un pauvre étranger! Ce qui me frappe, avant tout, c’est que vous ne semblez point un oiseau ordinaire... Votre langage présente une élévation de sentiments qui prouverait que vous avez fréquenté les hommes, si je ne savais que notre cœur à tous est susceptible d’autant d’élévation que le leur...

—Vous ne vous trompez pas mon cher Pierrot. J’ai pu, l’année dernière, assister, invisible, cachée par mes roseaux, aux entretiens d’un père qui formait son jeune fils à l’étude de la nature. Tous deux habitaient le château dont vous voyez les cheminées là-bas, parmi les arbres, et venaient chaque soir faire sur le lac une longue promenade en bateau. Le premier soir, je fus effrayée, mais je n’osai m’envoler... J’attendis, et quelques mots de leur conversation m’intéressèrent. A partir de ce jour, je devins leur auditeur le plus assidu.

—Le ciel soit béni d’une si heureuse circonstance!

—Usez-en donc, mon cher Pierrot. Mais hâtez-vous. Notre cuisine, à nous, n’est faite que quand nous allons aux provisions...

—Soit! dites-moi donc, bonne Sylvie, quels sont ces oiseaux noirs qui se réunissent en troupe, là-bas, assez loin de l’étang, dans les parties humides de la lande? Pourquoi ne viennent-ils pas au bord de l’eau comme ceux que nous y voyons promener sur leurs grandes pattes?

—Ces oiseaux, dont vous pouvez d’ici apercevoir l’aigrette noire couchée en arrière, comme une plume derrière l’oreille d’un employé de bureau, sont des vanneaux. Leur nom vient du mot van, peut-être parce que le bruit de leurs grandes ailes rappelle, quand ils volent, celui de l’instrument qui sert, chez les hommes, à nettoyer le grain. Ils ont la tête et le devant de la gorge noirs, le ventre blanc. Leur dos a de magnifiques reflets verts; leurs pattes sont pâles; vous voyez qu’ils ont le corps à peu près de la grosseur d’un jeune pigeon.

Ce sont les plus intelligents, avec les pluviers, parmi les oiseaux du rivage, et ce perfectionnement découle de leurs mœurs essentiellement sociables. L’instinct de la sociabilité est, parmi les oiseaux, un indice certain de développement intellectuel. Chez les vanneaux, la communauté de goûts, de projets, de plaisirs est complète, et cette union de volonté constitue précisément la source de leur attachement mutuel et le motif de leur liaison générale. Toujours prêts à se rapprocher, à se rejoindre, à demeurer et à voyager ensemble, les vanneaux arrivent, comme tous les oiseaux doués de l’instinct social, à s’entendre et à se communiquer assez d’intelligence pour connaître les premières lois de la société. Chez eux règnent l’affection, la confiance, la paix, excepté lorsque la saison des amours vient apporter un certain trouble dans leurs habitudes; mais cet état d’agitation dure peu, et l’apparition des petits est une occasion de tendres soins échangés au profit d’une sollicitude générale.

Les vanneaux ne sont pas les seuls oiseaux de rivage aux mœurs douces et sociables. Les pluviers les imitent et présentent des exemples touchants de confiance les uns envers les autres. Je fus témoin, il y a quelques mois, d’un fait qui démontre cette vérité. Un jeune chasseur battait la lande sur laquelle nous sommes, quand il entendit venir une petite bande de six pluviers guinards. Il se retourne, tire le premier qui passe; l’oiseau tombe... Tous les pluviers se précipitent en même temps que le pauvre animal frappé à mort, tous se pressent autour de lui, et, par leurs petits cris d’encouragement, semblent l’engager à reprendre ses forces et à remonter avec eux dans les airs... Hélas! de son second coup le chasseur les tua tous les cinq sur le cadavre de leur frère!... Voilà ce que j’ai vu! Ce furent cinq martyrs de l’amitié fraternelle!...

—Pauvres gens!

—Il faut maintenant, mon jeune ami, que je vous parle des chevaliers combattants, que vous voyez là-bas, passant et rasant de leur vol bas les bruyères de la lande. Ils arrivent au marais, et tout à l’heure vous verrez que leurs mœurs sont bien différentes de celles de nos amis les pluviers. Toujours irrités, surtout au printemps, toujours querelleurs, ces combattants ne connaissent pour ainsi dire pas le repos. La bataille est leur élément, la querelle leur habitude: un à un, deux à deux, six contre six, il faut qu’ils se battent, qu’ils se chamaillent! Ah! la triste engeance!

—Et dire qu’ils sont si jolis!

—C’est vrai... Mais en voilà assez, ami, à demain!

Resté seul, je me choisis un lit pour la nuit parmi les roseaux, et le lendemain je me mis, dès l’aurore, à arpenter la lande. Je voulais voir, et je vis...

Mon Dieu! que le monde est grand, et qu’il contient donc de belles choses!

Je passais à côté d’oiseaux au bec recourbé comme une pioche, qui bêchaient dans la vase humide; l’un d’eux, maussade, faillit me blesser d’un coup de cet énorme outil. Les remarques de Sylvie me revinrent à la mémoire, et, revenant vers l’étang, je remarquai un très grand oiseau monté sur deux hautes pattes, immobile, sur une petite éminence cachée sous l’eau: son habit était gris, ses épaules hautes et bossues, entre elles un long bec droit s’avançait... Tout à coup, je le vis se détendre comme un ressort et déployer un cou d’une longueur inouïe, lequel, sortant d’entre les deux ailes, fut plongé dans l’eau comme une flèche... et ramena dans le bec un poisson pris par le travers. Le héron—j’ai su depuis par Sylvie que c’en était un—lança adroitement ce poisson en l’air, au-dessus de lui, le reçut par la tête dans son bec ouvert et l’engloutit. Puis, il reprit sa position ennuyée et son immobilité grotesque...

J’étais confondu de ce que je voyais, émerveillé de tant de belles choses. Le temps passa comme un éclair, le soir venait; je courus au rendez-vous de Sylvie et la trouvai, comme la veille, aimable et causeuse. Mon premier soin fut de lui raconter ce que j’avais observé de mon côté; elle rit d’abord de mes remarques. Mais, reprenant bientôt son sérieux, elle m’adressa, d’un air grave, les paroles suivantes:

—Vous êtes un oiseau de trop grand sens, et un animal trop bien doué pour manquer de courage. Je veux vous traiter en ami sérieux, et la plus grande preuve d’estime que je veuille vous donner, va être de vous initier à un projet dont la réalisation est prochaine.

Depuis trop longtemps déjà, un oiseau de proie ravage ces bords. Il décime le peuple ailé; aujourd’hui l’un, demain l’autre; tout lui est bon pour assouvir son appétit féroce. Poussés à bout, nous avons fait un pacte entre tous les habitants du lac; nous voulons nous venger!... Joignez-vous à nous, vous le devez, ne serait-ce que pour faire cause commune contre un des ennemis acharnés des oiseaux pacifiques.

—De grand cœur! répondis-je, enflammé de courage et touché du cas que l’on faisait de ma valeur. Mettez-moi au courant du complot et vous verrez ce que peut la valeur d’un moineau!

—Vive Dieu! j’aime à vous entendre parler ainsi. Vous êtes vaillant, je m’en doutais bien. Allez! nous aurons occasion de mettre votre courage dans tout son jour. Venez, avec moi, voir une poule d’eau de ma connaissance; elle doit jouer, dans ce drame, un rôle de premier ordre. Nous vous expliquerons là-bas notre plan de combat.

Je la suivis.

Nous gagnâmes les roseaux, et, à son appel, j’en vis sortir et marcher sur les feuilles de nénuphar un nouvel oiseau que je n’avais point encore aperçu. C’était la poule d’eau. Son cou et le dessous de son ventre étaient noirs, légèrement gris vers les flancs; le dessus du dos est noir aussi, mais à reflets verdâtres; chaque aile porte trois plumes blanches, et la queue tout entière est de cette couleur. Ce qui me surprit, c’est que le plumage de cet oiseau, au lieu d’être lisse et brillant, est tout entier terne et comme chargé de poussière. C’est une espèce d’huile qui empreint les plumes et les soustrait à l’action de l’eau. La poule d’eau a les pattes vertes et le bec aussi, elle porte à chaque jambe une jolie jarretière rouge. Chaque pied forme quatre doigts qui ne sont point palmés, mais seulement bordés d’une membrane mince et indépendante. Comme leur pouce est long et qu’il peut être opposé aux autres doigts, les poules d’eau se perchent facilement: celle-ci monta donc sur un roseau à côté de nous et la conférence commença.

—Le coucher du soleil approche: le rapace va venir chercher sa victime de chaque soir. Amis, je me dévoue, car il a dévoré mes enfants et je lui ai voué une haine mortelle!... Je me promène seule sur l’étang, il fondra sur moi... venez à mon secours, et Dieu fasse le reste!...

Émerveillé de tant de stoïcisme, je compris la grandeur de l’amour maternel à l’étendue du dévouement qu’il inspire, et, pénétré d’une religieuse admiration, je fus, plus que jamais, acquis à ce pacte si équitable du faible contre le tyran. Nous nous séparâmes.

Le reste de l’après-midi se passa à réunir, chacun de notre côté, Sylvie et moi, tous les oiseaux du voisinage, à leur donner les instructions nécessaires; puis nous attendîmes, cachés les uns dans les roseaux, les autres parmi les buissons au bord de l’étang: tous dans le plus grand silence. On aurait cru ce lieu absolument désert... La poule d’eau, qui se dévouait, mais qui, pour sa seule défense, plonge admirablement, était restée isolée au milieu de l’étang, se laissant mollement bercer par les eaux et n’ayant l’air de s’occuper que d’un petit poisson qu’elle tenait dans son bec. L’attente fut pleine d’angoisses. Enfin l’épervier parut... Ne voyant sur l’eau qu’une victime, le rapace se mit à descendre en spirale, poussant d’abord des cris aigus; puis fondit sur elle, semblable à la foudre tombant des nuages!... A ce moment une bécassine que nous avions mise en sentinelle, jeta son cri aigu et, mille, nous fondîmes sur l’ennemi commun...

Preste comme l’éclair, la poule d’eau plongea juste au moment où les serres du brigand allaient la saisir.

Étourdi par le nombre, par les cris, par les coups de bec et surtout par les atteintes meurtrières de l’épée du héron, l’épervier ne put s’envoler... Il voulut se cacher dans les joncs et tomba parmi les nénuphars... De chaque feuille naissait un ennemi!

Ses grandes ailes battirent l’eau; dès lors, sa perte était certaine: les canards, sortant de dessous les feuilles, se mirent de la partie: leur bec tenait une plume et ne la lâchait plus...

Bientôt la tête du forban toucha l’eau, elle y fut plongée... Il fit un suprême effort!!!... Les plumes des assaillants, arrachées par ses serres, s’éparpillèrent au souffle de la brise... son bec acéré fit voler des lambeaux de chair palpitante... Plusieurs morts tombèrent à ses côtés; mais il ne put reprendre son vol...

«SES GRANDES AILES BATTIRENT L’EAU...»

Encore quelques convulsions et l’eau entra dans son bec, dans ses narines; il était asphyxié!... et demeura étendu sur l’eau, les ailes ouvertes, les plumes hérissées, les serres encore frémissantes sous les spasmes de l’agonie.

La poule était vengée; tous les oiseaux du canton, délivrés de leur redoutable ennemi, firent à cette mère courageuse une véritable ovation. Elle fut entourée, fêtée, remerciée. Puis vint mon tour, car je m’étais vaillamment conduit, et j’avais vu plus d’une fois la mort de près! J’avais laissé quelques plumes dans la bagarre; j’avais été meurtri, presque assommé d’un coup d’aile terrible... Ce fut alors que je m’écriai:

«Mes amis, songeons aux blessés!...»

On les soigna le mieux possible.

Pendant ce temps, le soleil était descendu près de l’horizon. Il disparut, et la nuit calme et profonde vint couvrir ces lieux naguère pleins de tumulte et de batailles.

VII
O MALHEUR, SOIS LE BIENVENU, SI TU VIENS SEUL!

Lorsqu’il neige par les grands froids,

Lorsque le vent fouette les toits;

Quand sous les pieds la glace crie,

L’arbre se plaint et l’Oiseau prie:

«Mon Dieu, ne nous délaissez pas

«Pendant l’hiver et ses frimas!»

(Ratisbonne.)

Il ne me fut pas possible de quitter de sitôt mes braves compagnons d’armes. J’étais devenu l’ami de tous; rien ne cimente l’amitié comme les dangers courus ensemble et la certitude mutuelle d’un courage à toute épreuve. Sylvie, mon amie dévouée, était toujours la même à mon égard, et nous aurions passé une douce vie si l’hiver, le triste hiver, n’était arrivé à grands pas.

Déjà, la pauvrette ne trouvait presque plus rien à picorer parmi les roseaux et les joncs, sa demeure habituelle; elle parlait de partir; et, au malaise qu’elle éprouvait, je voyais clairement qu’elle obéirait bientôt à un instinct qu’elle ne pouvait pas maîtriser. Les journées se suivaient tristes, sous le ciel gris; nos conversations ne prenaient pas une teinte plus gaie...

Un matin, j’appelai Sylvie... Je ne la trouvai plus!... Elle était partie pendant la nuit. Je la croyais, comme nous, libre de s’attacher au pays qui lui plaisait. Je fus ainsi désabusé.

Encore seul; seul!... Le lac et ses alentours me semblèrent plus tristes que jamais, avec leurs joncs séchés, bruissant sous la bise qui nous glaçait jusqu’aux os... Les plumes hérissées, le corps formant la boule, je restais des heures entières silencieux et mélancolique, abrité le mieux possible dans un petit buisson d’épines. Malheureusement ses dernières feuilles tombèrent une à une; le vent du soir ne rencontra plus d’obstacle... J’avais froid; j’eus souvent faim, j’étais bien malheureux!

Un matin, je vis tomber du ciel de légers flocons blancs, insaisissables, mais qui, en arrivant à terre, se durcirent, et finirent par la couvrir entièrement. J’appris que cela s’appelait de la neige. Mon malheur devint alors plus grand qu’il n’avait jamais été. Le froid augmentait; il devint excessif, et j’avais bien de la peine à découvrir un trou, tantôt dans un rocher, tantôt dans le tronc d’un arbre, pour me mettre à l’abri. O malheur! Je ne trouvais plus rien pour ma nourriture: la neige avait étendu son manteau blanc partout et sur tout.

J’essayai de gratter avec mes pattes, mais bientôt elles devinrent gelées... De temps en temps, je trouvais, dans le coin d’un rocher, une petite graine; quelquefois, sur un buisson, restait un fruit d’hiver; mais tout cela ne constituait pas une nourriture suffisante, et je souffrais.

Mais à quoi bon me plaindre? Rien n’est plus importun, rien n’est plus monotone. Résignons-nous!... Je volais lentement, à travers les champs, car j’avais abandonné les bords du lac; mes plumes étaient mouillées, mes membres perclus, et j’essayais de m’orienter pour arriver dans une ville où j’espérais trouver plus de ressources. Je crois qu’en ce moment j’aurais volontiers sacrifié ma liberté pour une cage bien abritée et une auge remplie de graines succulentes! Comme l’hiver donne des idées tristes! Ventre affamé ne raisonne guère.

C’est que toutes les autres misères de la vie ne paraissent rien à côté de la faim. Il faut peu de choses pour nourrir un moineau; mais encore, ce peu de choses, il faut le trouver!... On ne voit pas de mouches à cette époque de l’année, et toutes les plantes à graines sont mortes, tous les insectes sont cachés.

J’en étais donc arrivé à cet état de profond découragement où l’on renonce à tout. Aussi, une certaine nuit où j’avais tant souffert qu’il me restait à peine la force de me soutenir, je me décidai à attendre la mort dans le lieu où, vers le crépuscule, je m’étais mis à l’abri.

Le jour arrivé, je m’aperçus que l’endroit qui m’avait servi de refuge était une anfractuosité creusée sous un rocher; et dans le fond—oh! bonheur inespéré!—je vis de la paille, apportée là par les petits pâtres qui, gardant les troupeaux dans les champs, laissent les chiens veiller de temps en temps, pendant qu’eux se reposent sur ce lit rustique. Or, parmi les brins de cette paille, étaient restés quelques épis. Quoique bien faible, je me précipitai sur ces grains oubliés, et rien ne peut peindre combien succulent me parut ce repas. Il me semblait qu’aucun mets ne pouvait avoir une telle saveur. Je me sentis revivre; l’espérance m’était revenue, et ce fut presque gaiement que je repris mon vol. Enfin, comme un bien ne vient jamais seul, suivant le proverbe, je commençai à rencontrer des arbres de plus en plus rapprochés, m’annonçant des vergers, puis des jardins, et j’aperçus enfin les premières maisons. Cette petite ville, assise au pied d’un coteau qui l’abritait du vent du nord, semblait prendre à tâche de tourner au soleil la façade de ses constructions coquettes et joyeuses.

Le soleil luisait en ce moment sur la neige, qui brillait à éblouir les yeux, mais ne se fondait pas.

Je me demandais dans quel jardin j’allais élire domicile, quand des rires frais et joyeux arrivèrent jusqu’à moi. Voler de ce côté fut l’affaire d’un moment, et je vis apparaître à mes yeux une charmante jeune fille jouant avec son frère. Tous deux, dans le verger, avaient déblayé une large place au milieu de la neige, et là, émiettaient le pain de leur goûter, que les oiseaux affamés du voisinage venaient becqueter avec empressement.

Je m’approchai comme les autres, peut-être plus vite que les autres; mais j’étais un intrus et je reçus force coups de bec. Ce n’était pas le moment de reculer; je les rendis, et ma bravoure me conquit non seulement une place au festin, mais les bonnes grâces des deux enfants, qui jetaient toujours de mon côté les plus gros morceaux. C’est ainsi que nous devînmes amis. La cour, la basse-cour, le verger de cette maison devinrent ainsi mon lieu d’élection, et bientôt, connu des deux enfants, leurs bons procédés pour moi ne se ralentirent pas un seul jour! Touché de leurs amabilités, de leur bon cœur, je résolus de les en récompenser par la plus grande marque de confiance qu’il me fût possible de leur donner, par le sacrifice de ma liberté.

Peut-être aussi étais-je bien aise de passer chaudement l’hiver. Toujours est-il qu’un beau jour j’entrai hardiment dans le salon, et vins me placer sur l’épaule de leur mère. Grande fut la joie; on me prit, je me laissai faire. On me caressa, je rendis les caresses; on m’appela de noms charmants, et la petite Marie de s’écrier dans son bonheur:

—Oh maman! quel délicieux pierrot! il est tout beau!

On rit beaucoup de son expression et le nom m’en resta.

Me voilà donc commensal, sous le nom de tout beau, de cette aimable famille. On essaya de me mettre dans une cage, mais je fis comprendre par mes gestes et ma résistance que je ne le voulais pas. Marie prit mon parti et on me laissa errer en liberté dans les appartements où chacun me comblait de friandises et de caresses, et où je me trouvais réellement gâté du matin au soir.

L’hiver passa ainsi.

Un jour, vers le premier printemps, le ciel était fort triste, pluvieux et sombre, comme il arrive en cette saison; toute la famille avait l’air maussade. La petite fille, dans un coin, festonnait une broderie qui n’avançait guère; le petit garçon dans un autre faisait un devoir qui n’avançait pas non plus, et tous deux bâillaient à qui mieux mieux.

J’imagine alors de les distraire et me mis à voltiger autour de la tête de Marie; puis, fondant sur sa main, je lui enlève son feston et me sauve d’un air conquérant. Les enfants de rire, de se lever, et nous voilà jouant aux barres, moi pour conserver ma conquête, eux pour me la reprendre.

La mère entendant ce tapage, arriva pour gronder: mais elle fut désarmée quand elle me vit fuyant avec le feston dans mon bec, et les enfants s’écriant:

—Maman, c’est Tout beau qui nous empêche de travailler!...

Enfin on se remit au travail et les devoirs furent promptement terminés, car la bonne humeur est le meilleur auxiliaire qu’on puisse donner aux enfants.

A la récréation, ceux-ci s’amusaient à faire des bulles de savon. Je voulus recommencer mon espièglerie du matin, mais je fus beaucoup moins bien reçu. Mes petits amis voulaient bien que je les empêchasse de travailler, mais non de jouer. La première fois on gronda, mais quand, la seconde fois, je vins enlever le tube de plume qui leur servait à souffler les bulles, ils me donnèrent une bonne calotte.

Elle ne me fit pas grand mal; mais comme j’étais en colère et que je rageais, je fis le mort.

Alors tous deux se mirent à pleurer; la petite Marie me prit dans sa main, me caressa, m’embrassa et m’inonda de ses larmes. Aussi, voyant son chagrin, je fis semblant de revenir peu à peu à l’existence; mais les pauvres petits avaient eu si peur qu’ils ne pouvaient plus jouer.

J’allai de l’un à l’autre pour les égayer, mais rien ne pouvait les consoler; enfin j’imaginai de m’emparer du tube et de le reporter dans la main de Marie. Oh! cette fois, ce fut un concert de cris de joie!

Ils furent si ravis de mon trait d’esprit que le soir, dans le salon, au risque de se faire gronder, ils racontèrent toute l’histoire. Je devins le héros de la soirée. Chacun vantait mon intelligence, aussi un ami de la maison, entiché de serins savants qu’il avait vus la veille, déclara que j’étais apte à tous les tours de force possibles, et qu’il fallait me mettre en apprentissage pour devenir à mon tour un moineau savant: faire le mort, tirer le canon...

A ces mots la peur me prit.

J’oubliai tout ce que je devais de reconnaissance pour un hiver passé si douillettement. Le printemps, d’ailleurs, était venu, la fenêtre était ouverte à mes yeux; mes ailes frémirent et je m’envolai, non pas cependant sans jeter un dernier regard sur ma petite cage dorée et une pensée de regrets aux êtres bienfaisants qui m’avaient sauvé d’une mort certaine.

Et c’est ainsi que l’hiver passa! car tout passe en ce monde... Et c’est ainsi que le printemps revint! car Dieu a voulu que le bien suivît le mal, l’abondance la disette, et que les petits oiseaux fussent heureux après avoir été bien malheureux pendant la froide saison.

Peu à peu les bourgeons grossirent aux arbres, s’ouvrirent, et il en sortit de fraîches feuilles rosées, encore plissées et chiffonnées, qui sortirent et se déployèrent peu à peu; quelques fleurs timides apparurent: ce fut un éblouissement pour mes yeux! Partout les insectes, bourdonnant dans l’air, quittèrent leurs retraites et se cherchèrent les uns les autres. Le coucou, l’oiseau printanier par excellence, fit entendre son chant monotone, annonçant aux hommes le retour des beaux jours, et aux autres oiseaux qu’il était temps de préparer leurs nids. Dans les jardins, le long des murs, au midi, on voyait les abeilles se réveiller et commencer à quitter leurs ruches pour aller butiner sur les primevères, les violettes et l’aubépine.

Tout était joie autour de moi, et cependant j’étais triste, car je me sentais seul. Tous les oiseaux de mon espèce avaient déjà choisi leur compagne; nul d’entre eux ne faisait attention à moi.

Je me posai sur une branche, à l’écart, la mine refrognée, l’esprit maussade, inquiet, mécontent de moi et des autres... quand je vis voltiger de mon côté une petite Pierrette solitaire. Malgré ma mauvaise humeur, je crus devoir être poli vis-à-vis d’elle; de son côté, elle parut un instant aimable... Je crus même qu’elle me faisait des avances, j’en fus choqué... Je la trouvais peu jolie! Un instant auparavant, je m’étais miré dans une fontaine limpide, et ma beauté m’avait frappé; j’avais un magnifique collier noir; ma queue était très longue, les plumes de mes ailes très fournies et brillantes, enfin j’étais plus beau que tous les moineaux que je voyais voler autour de moi.

Je ne tardai pas à m’apercevoir que, malgré son amabilité, cette jeune Pierrette était craintive; probablement elle sentait son infériorité et n’osait aspirer à devenir ma compagne... Elle m’eût paru sûre de son succès que mon orgueil se serait révolté; mais sa timidité me toucha. J’encourageai ses démarches et, après avoir eu, dans notre langage, une longue explication, nous finîmes par réunir nos deux destinées.

J’en bénis le ciel, car jamais Pierrette ne s’est montrée meilleure ni plus dévouée.

Ma chère Pierrette désirait fort construire un nid; je cherchai donc un endroit propice. J’étais devenu difficile, et j’apportais à ce choix autant de circonspection que de prudence, car je connaissais la plupart des ruses qu’emploient les hommes pour détruire nos couvées.

Enfin, après avoir longtemps fureté, nous découvrîmes un lieu propice, véritable oasis au milieu de la campagne nue des alentours.

Un petit château, entouré d’ombrages touffus, s’élevait à l’entrée d’une vallée où le soleil concentrait ses chauds rayons. Les jardins étaient remplis d’arbres fruitiers, le verger regorgeait de cerisiers et de pruniers en fleur. A côté, un mince ruisseau, traversant la prairie, serpentait dans l’herbe épaisse, et sur ses bords un énorme peuplier d’Italie élevait majestueusement sa tête aiguë au-dessus des arbres environnants. Notre peuplier était tellement haut que, monté sur les branches de la cime, je dominais les coteaux qui fermaient notre vallée, et pouvais ainsi voir venir l’ennemi de très loin. Tout nous faisait donc croire que nous pouvions établir là, avec sécurité, le berceau de nos enfants, et que nous y trouverions la paix pour élever notre petite famille.

Nous voilà construisant notre nid à deux, parmi les branches les plus épaisses, vers le milieu de l’arbre. Pierrette, travaillant de tout cœur, allait partout chercher paille et duvet. Notre ouvrage fut bientôt terminé, et Pierrette, après avoir pondu cinq œufs, se mit à les couver. Ma tâche pendant ce temps, devenait lourde. Il fallait pourvoir non seulement à la nourriture de ma compagne, mais encore à la mienne. Je m’efforçais de trouver tout ce qui pouvait lui plaire, et de plus je ne me sentais pas assez égoïste pour la laisser couver toute seule. Mais Pierrette était si courageuse qu’elle eût voulu rester sur son nid au risque d’y mourir de faim.

Le jour désiré arriva enfin, et nous fûmes récompensés de nos soins par la naissance de cinq petits, tous bien portants. Que notre joie fut grande! Pauvres enfants! Nous nous disputions à qui leur donnerait la pâtée. Et ce n’était pas tout. Il fallait que l’un de nous restât sur le nid, pour fournir à ces chers petits la chaleur qu’ils n’avaient pas encore. Peu à peu nous les vîmes grandir. Nous étions heureux!...

Non loin du château s’élevait une grange qui fournissait à notre nourriture. Nous y trouvions des graines et souvent aussi de petits morceaux de pain. Nous allions chercher dans la basse-cour de la pâte préparée, dans les cages, pour les poulets que l’on engraissait. Notre vie se partageait ainsi entre les devoirs de la famille et les relations nouées avec quelques oiseaux du voisinage devenus nos amis.

Parmi eux se trouvait un Bouvreuil qui nous aimait beaucoup; il s’était fixé par aventure dans le pays. C’était un mâle, et sa poitrine, du plus beau rouge, faisait ressortir le noir de son bec et de ses ongles. Je remarquai qu’il savait un grand nombre d’airs et les chantait parfaitement. Cette éducation si soignée pour un oiseau de la campagne m’étonna. Je lui fis quelques questions amicales, et il me raconta volontiers son histoire.

Il n’y a pas encore longtemps, me dit-il, que j’habitais Paris. La famille au milieu de laquelle je vivais était composée du père, de la mère et d’un gentil petit garçon qui m’apprenait un grand nombre d’airs, au moyen d’un instrument dont un oncle lui avait fait présent. Malheureusement, l’enfant tomba malade, sans qu’on pût deviner quel organe était attaqué chez lui.

Ce fut un désespoir dans cette famille dont il était l’unique espérance. Tous les médecins furent consultés; aucun d’eux ne sut d’où provenait la maladie; mais, à bout de science, ils ordonnèrent l’air de la campagne, et nous vînmes nous établir dans cette propriété.

Le pauvre enfant végéta longtemps; son seul bonheur, sa seule distraction était de jouer avec son cher Bouvreuil; et, certes, je lui rendais bien l’amitié qu’il avait pour moi. Un jour, un grand mouvement se fit dans la maison... tout le monde pleurait, personne ne pensait à moi... Je mourais de faim; je fis anxieusement le tour de ma cage et vis qu’elle était entr’ouverte. Je me glissai tout doucement dans la chambre de mon cher maître, autant pour le voir que pour lui demander à manger.

Le petit malade était étendu presque sans vie; je m’avançai tout doucement vers lui, et, gazouillant légèrement, je lui annonçai ma présence. Le pauvre enfant tourna les yeux vers moi, et je le vis ébaucher, en me reconnaissant, un sourire doux et triste qui, commencé ici-bas, alla finir au milieu des anges du ciel; car il mourut en me regardant...

Dans mon désespoir, je m’envolai par la fenêtre, mais je me promis de ne jamais quitter ces lieux. J’ai tenu ma promesse, et tous les jours je vole sur la tombe du pauvre enfant, mon ami, et là, je chante un des airs qu’il m’apprit en se donnant tant de peine. Heureux, dans ma douleur, de me rappeler ses caresses naïves, et de rompre, par ma chanson, la tristesse silencieuse de son tombeau!

Nous avancions dans l’éducation de nos enfants; leurs plumes étaient poussées. Ils ne mangeaient pas encore seuls mais bientôt ils pourraient sortir du nid. Ma Pierrette voyait approcher ce moment avec moins de joie que moi; nos réflexions à ce sujet étaient fort différentes. J’étais fier et heureux de lancer dans le monde des créatures auxquelles j’avais donné l’existence, que j’avais élevées moi-même, que je comptais garantir de toute embûche en les faisant profiter de mon expérience.

Pierrette, avec son affection plus expressive, mais aussi plus timide, s’effrayait du moment où il faudrait se séparer de ses enfants. Hélas! elle devait en être séparée d’une manière bien cruelle!

Un jour, elle arriva toute joyeuse. Elle avait, me dit-elle, découvert une excellente pâtée qu’on avait disposée dans la grange et avec laquelle elle ferait faire un repas exquis à ses chers petits. Je m’en réjouis avec elle; mais comme j’étais très occupé en ce moment à entendre chanter mon ami le Bouvreuil, je lui laissai, à elle seule, le soin de donner le repas aux enfants.

Depuis quelques instants déjà elle venait de me quitter pour remplir ce soin qui lui était si cher, lorsqu’il me sembla entendre un cri plaintif du côté de notre nid... J’y vole d’un trait... O désespoir! ma compagne et mes enfants expiraient.....

Hélas.... cette pâtée, trouvée et rapportée avec tant de sollicitude, de bonheur, renfermait du poison pour les rats.... Ma douleur fut affreuse; pendant plus de deux jours je ne pris aucune nourriture; je voulais mourir aussi... Mais les soins et les bons conseils de mon ami le Bouvreuil me ramenèrent peu à peu à la vie.

Rester plus longtemps en cet endroit m’était impossible, mon cœur se brisait au souvenir de mon bonheur perdu.

VIII
DÉCOURAGEMENT.

J’étais parti le cœur navré, malgré l’insouciance et la gaîté proverbiale de mon caractère. Je ne pouvais surmonter ma douleur, car le chagrin que j’éprouvais était d’une autre nature que tous ceux qui m’avaient accablé jusqu’à ce jour. Ma compagne, mes enfants n’étaient plus! Je les avais perdus un peu par ma faute, car j’aurais dû mettre plus de soin à vérifier la nourriture que ma pierrette trouvait dans l’intérieur des maisons, sachant, par ce que j’avais vu, que trop souvent l’homme est obligé d’employer de semblables moyens pour détruire certains animaux nuisibles.

Ces réflexions poignantes augmentaient encore ma peine et, les roulant sans cesse dans mon esprit, je volais machinalement d’arbre en arbre, faisant beaucoup de chemin sans me rendre compte de l’endroit où je voulais arriver.

Tout à coup je me trouvai dans une immense prairie entourée de collines qui, un peu plus loin, prenaient l’aspect de montagnes et bleuissaient l’horizon de leurs découpures irrégulières. Sans savoir précisément de quel côté j’avais tourné mes pas, je crus m’apercevoir que j’avais marché vers le midi. L’été commençait à peine, car j’avais eu mes petits de très bonne heure. Aussi, séduit par l’aspect de ce lieu, par la proximité d’un village dont j’entendais les cloches derrière les arbres, je résolus d’établir mon domicile dans cet endroit.

Je vivais dans l’abondance, car cette prairie élevée servait de pâturage aux bestiaux de la commune voisine. Bientôt arriva le berger en chef. Ce brave homme n’avait rien de poétique, point de houlette garnie de rubans, pas de chapeau de paille avec des nœuds flottants; il portait un gros bâton à la main, un mauvais bonnet de laine sur la tête, et chassait devant lui un troupeau de vaches magnifiques aux mamelles traînantes et rebondies.

L’épouvantail.

Je m’intéressai bien vite à ces bonnes vaches si paisibles et si naïvement ignorantes de leur force: mon plaisir favori était de voler auprès d’elles et de les contempler, couchées dans l’herbe feuillue, ruminant gravement, le regard perdu au loin, dans une rêverie qui doit être pleine de charme.

Ces bonnes bêtes ne cherchaient jamais à me faire de mal. Mais, machines à transformer le fourrage, elles fonctionnaient sans relâche, n’ayant pas l’air de soupçonner que rien pût exister de plus au monde, que manger, ruminer et dormir.

Très intrigué de savoir à qui pouvait appartenir un si beau troupeau, j’appris que ces belles vaches faisaient la fortune des paysans de ce pays qui se sont empressés d’établir des fruiteries.

Pour me faire comprendre, mes enfants, il faut vous expliquer que dans une partie de la France, on a créé ce qui n’existait autrefois qu’en Suisse, c’est-à-dire ces fruiteries, établissements que l’on aurait dû à plus juste titre appeler fromageries, puisqu’elles n’ont pas d’autre emploi que de faire des fromages avec le lait que les paysans y apportent. Selon la quantité qu’ils en ont fourni pendant un mois, on leur remet à la fin un ou plusieurs pains de fromages, que les marchands viennent recueillir à certaines époques de l’année.

Rien de plus juste. Mais il arrive parfois qu’un paysan emploie un moyen bien connu des laitiers pour augmenter la quantité de leur lait, c’est de s’aider un peu de l’eau de la fontaine. Hé bien, cela est fort difficile, car, si le paysan aime à tromper, en revanche il n’aime pas à être trompé. Aussi trouve-t-on dans chaque fruiterie des pèse-lait, ou instruments au moyen desquels on voit à l’instant si le lait a été frelaté. Quand ce fait se présente, le paysan coupable paye une amende assez forte et son lait est refusé pour le présent et pour l’avenir.

Vous voyez, mes enfants, que tout a été prévu, et que ces fromageries présentent deux grands exemples: l’application du principe fécond de l’association et la conservation de la parole sacrée.

Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qui te fût fait.

Ces produits des fromageries sont si avantageux qu’ils engagent le paysan à se procurer le plus grand nombre possible de bestiaux, ce qui les amène par conséquent à augmenter la quantité des fumiers dont ils peuvent disposer pour leurs terres. Celles-ci rapportent par suite beaucoup plus que les champs mal ou médiocrement fumés.

La terre est comme vous, mes enfants. Cultivez votre intelligence, pendant que vous êtes jeunes et nourrissez-la de science et d’art: plus tard vous ferez comme les champs bien travaillés et bien fumés, vous porterez de bons fruits.

Je contemplais mes belles vaches se reposant dans la prairie et y formant de gracieuses taches blanches, brunes ou noires, quand je vis arriver du village un second troupeau conduit par un berger.

Ce troupeau était composé de mérinos dont la laine devait un jour, mes chers petits amis, servir à tisser les étoffes si nécessaires pour préserver les hommes du froid.

Le mouton, auprès de nous, n’est pas un animal spirituel, tant s’en faut, mais c’est une bête si utile, qu’on se sent porté à l’aimer, à l’estimer, en raison des services qu’il rend à tout le monde. Non seulement il a soin de laisser aux épines qui bordent le chemin des flocons de sa toison pour que nous puissions en garnir la couchette de nos petits; mais, sans lui, l’homme aurait bien de la peine à résister aux intempéries des saisons, car c’est grand’pitié de voir que la nature l’a créé nu et sans abri contre les atteintes du froid et du chaud, ne lui donnant qu’un peu d’intelligence pour compléter une création aussi ébauchée.

Le mouton est donc l’un des animaux les plus utiles à l’homme qui se revêt de sa laine, emploie sa peau à mille usages et se nourrit de sa chair. Énumérer ainsi tout le parti qu’on peut en tirer, c’est dire que le mouton est d’un rapport certain pour les gens qui peuvent en élever. Mais il faut, pour cela, de grands espaces de terre où ces animaux puissent voyager et paître en changeant de place; c’est pourquoi tous les pays ne conviennent point à l’élève du mouton.

C’est vers cette époque que je faillis être victime d’un évènement imprévu qui me laissa dans l’esprit une frayeur et une défiance salutaires. De l’autre côté de la prairie, à une assez grande distance, j’avais vu une espèce de maisonnette à toit pointu et produisant un charmant effet. Elle était toute bâtie en briques, et cette couleur tranchait admirablement sur celle du ciel, car la maisonnette était construite dans un endroit élevé et tout à fait à découvert. Elle portait une galerie de bois qui l’entourait, un escalier rustique y donnait accès. En dehors et au dessus étaient quatre grandes branches, qui ressemblaient à de grands bras à jour. Comme j’aime à me rendre compte des choses que je rencontre,—toujours dans le but d’être utile par la suite à ma postérité—j’allai me percher sur l’une de ces branches; mais, en moins d’un instant, le vent s’élevant, ces bras s’agitèrent comme par enchantement, et éprouvèrent un mouvement de rotation très rapide. Je faillis être précipité et réussis à peine à m’envoler tout effrayé. J’appris ainsi ce que c’était qu’un moulin à vent que je ne connaissais pas encore.

Le cœur encore ému du terrible accident auquel je venais d’échapper par un miracle d’adresse, j’allai me poser à terre au milieu d’un champ voisin, pour me remettre de mon émotion et trouver, au milieu des jeunes blés, un peu de fraîcheur. Je suivais, en flânant, le fond d’un sillon quand, arrivé près d’un fossé, je vis à côté de moi le spectacle le plus touchant, mais aussi le mieux fait pour renouveler toutes mes douleurs; c’était celui d’une bonne mère de famille, ayant autour d’elle une douzaine de petits enfants, tous si jolis, si mignons que mon cœur se serre affreusement au souvenir de ce qu’eussent été certainement les miens.

La conversation s’engagea entre nous, comme entre gens bien élevés, et je fis connaissance de cette perdrix, la première que j’eusse rencontrée de ma vie. Bientôt j’entendis aux environs un cri strident: Pirre... ouît! Elle y répondit, et quelques instants après, j’avais l’honneur d’être présenté à un mari, père de cette charmante famille.

Le nid de la perdrix est une cavité peu profonde creusée ou choisie dans la terre même du sillon, souvent adossée à une grosse motte ou à une ancienne taupinière. La mère y pond de quinze à vingt œufs qu’elle range avec beaucoup de soin de manière à répartir parfaitement sur tous la chaleur de son corps. Pendant l’incubation, elle quitte à peine ses œufs pour aller chercher un peu de nourriture et, avant de partir, elle prend soin de les recouvrir d’herbes ou de feuilles sèches.

La même perdrix dont je faisais la connaissance avait déjà ses petits éclos depuis plusieurs jours, mais ils étaient encore trop faibles pour voler, car il leur faut un mois pour qu’ils se fient à leurs ailes, encore ces vols sont-ils fort restreints. Mais les perdreaux, qui courent en sortant de l’œuf, ne se séparent pas de leurs parents comme les autres oiseaux dès qu’ils n’ont plus besoin de secours; au contraire ils restent ensemble et continuent à vivre en société intime, se prêtant secours dans la bonne comme dans la mauvaise chance, et forment ainsi ce que l’on appelle des compagnies qui demeurent réunies jusqu’au mois de février.

Si l’on considère que l’instinct de sociabilité indique des oiseaux supérieurs comme intelligence, il faut admirer également l’amour des parents pour leurs petits. Dans aucune espèce le père et la mère ne sont plus prodigues de soins et d’attentions pour eux. Ils les conduisent, les dirigent avec une sollicitude touchante là où ils supposent que le danger n’existe pas. Ils choisissent leur nourriture, leur apprennent ce qui est bon ou mauvais. Le mâle, lui-même, prend la direction de la famille dès que les petits ont vu le jour, et ne montre pas moins de courage et d’intelligence que la femelle pour les sauver dans le danger.

Quelques jours après notre connaissance et pendant une bonne et amicale conversation que nous faisions au bord d’une haie, j’eus un exemple frappant du dévoûment de mes nouveaux amis. Nous entendons tout à coup des aboiements dans la prairie, la mère y était allée promener ses enfants le matin. Les aboiements se rapprochent dans les blés; c’est un chien qui suit la piste des perdrix... Il approche... il est là!...

Le mâle se dévoue... Il va au devant du chien, et s’envole sous son nez; mais comme une perdrix blessée et qui ne peut, qu’à grand’peine, échapper à la dent qui va l’atteindre.

Alléché par cette bonne fortune, le chien fait un premier bond à la poursuite du rusé coq. Hourrah!... La famille est sauvée!... Le mâle s’enlève encore, le chien saute, le manque et la poursuite recommence acharnée d’un côté, dévouée, habile, calculée de la part du pauvre père...

Et le chien s’éloigne de plus en plus.

Un dernier bond et le mâle, tout à l’heure à moitié mort, retrouve sa force et sa vigueur. Il pousse un cri de joie, s’enlève et d’un vol rapide et soutenu parcourt un kilomètre aux yeux du chien ébahi!

Mais il n’a pas plutôt touché terre que, sur ses jambes rapides, et par des chemins détournés, suivant le fond des sillons et des fossés, il accourt au devant de sa femelle.

Pendant que je suivais des yeux ce manège admirable, je n’avais point regardé ce qu’était devenue la mère avec ses petits. Je me retournai... tout avait disparu!

Dès le commencement de la poursuite, elle avait emmené d’un pas rapide ses petits qui ne volaient pas encore, les avait disséminés, les plaçant qui dans une fissure du sol, qui sous une feuille sèche, qui entre deux mottes; et elle-même attendait, dévouée, le moment de reprendre la ruse de son mari s’il succombait, ou si le chien revenait sur ses pas.

Au premier cri du mâle, la femelle répondit, et cette heureuse famille se réunit intacte sous mes yeux.

Je les complimentai, mais ils me répondirent qu’ils avaient fait une chose toute naturelle, et la femelle même me demanda si nous autres moineaux, nous n’en ferions pas autant pour nos petits? Je l’assurai que si, afin qu’elle ne prît pas en aversion notre race, et me conservât en particulier, une amitié que ses mœurs douces, un caractère simple et dévoué me rendaient très agréable.

Au bout d’un mois de voyage et après avoir traversé beaucoup de pays, j’arrivai sans encombre, dans une grande forêt percée en tout sens de routes qui indiquaient le soin avec lequel on l’entretenait. Je pris mes renseignements auprès d’un moineau habitant la maison d’un des gardes, et il m’apprit que j’étais dans la forêt de Fontainebleau.

Je m’avançais résolument le long d’une grande allée, lorsque je rencontrai un oiseau huit ou dix fois plus gros que moi. Sa tête, son cou, son dos et la presque totalité de sa poitrine étaient noirs, mais d’un noir profond, présentant des reflets métalliques semblables à l’acier, tandis que le dessous des ailes, le ventre et le bas de la poitrine étaient d’un blanc pur. Joignez à cela une grande queue noire à plumes étagées, plus longues au milieu qu’aux bords, et des pieds noirs, et vous aurez un portrait fidèle de ma nouvelle connaissance.

Bien que cet oiseau eût l’air méfiant et rusé, je m’approchai de lui si franchement qu’il ne put y voir une mauvaise intention; aussi me laissa-t-il faire sans trop reculer. Je remarquai que, posé à terre, il était toujours en mouvement, faisant autant de sauts que de pas et imprimant à sa grande queue un battement brusque et presque continuel, dans le genre de celui des bergeronnettes lavandières au bord des rivières. Je profitai du moment où cet oiseau s’envolait sur un arbre pour me placer à côté de lui; mais sa manière de s’enlever me fit voir qu’il avait les ailes trop courtes et la queue trop longue pour voler gracieusement. J’en conclus qu’il ne pouvait entreprendre, comme nous, de longs et intéressants voyages, et ne devait guère que voltiger d’arbre en arbre et de clocher en clocher. Je lui demandai d’abord à qui appartenait la forêt de Fontainebleau, car je l’ignorais.

A cette question, ma nouvelle connaissance me fit au moins vingt réponses différentes en deux minutes, et pas une concluante. Je demeurai confondu... étonné d’une telle loquacité. Je lui demandai naturellement quel était son nom; elle m’apprit qu’on la nommait la Pie!....

Or, cette pauvre Pie était une babillarde impitoyable, elle parlait sans trève ni merci, et je ne pouvais arriver à placer la plus simple réflexion. Bien mieux, aussitôt que j’ouvrais le bec, elle prétendait qu’avant d’avoir entendu ma première parole, elle devinait ce que je voulais dire. Je pris alors le parti le plus sage, celui de l’écouter sans interrompre... Elle me raconta que cette forêt était visitée par une foule d’individus qui venaient y admirer, les uns des arbres centenaires, les autres des rochers remarquables. Elle m’apprit que, malgré ce grand nombre de visiteurs, la forêt était tellement remplie de gibier de toute sorte qu’elle était hantée par un grand nombre d’oiseaux de proie...

«JE DEMEURAI CONFONDU... ÉTONNÉ D’UNE TELLE LOQUACITÉ»

Cette nouvelle n’était pas faite pour me rassurer, car ma bravoure est très raisonnable... Ce n’est pas de la jactance! A quoi bon s’exposer à des dangers contre lesquels on ne peut pas lutter?...

Je réfléchissais donc en moi-même s’il ne convenait pas de quitter de suite cette forêt, lorsque la Pie, devinant ma crainte et mon irrésolution, me rassura en disant que ce voisinage ne la tourmentait pas du tout, que je pourrais vivre, si je le trouvais bon, à l’ombre de sa protection, qu’elle était habituée à combattre des oiseaux et à les mettre en fuite.

Nous devînmes donc les meilleurs amis du monde. Elle me fit parcourir la forêt dans tous les sens depuis Franchard jusqu’au Désert et aux gorges d’Apremont. Elle connaissait çà et là une foule de retraites, de cachettes plus curieuses les unes que les autres, et où nous nous mettions à l’abri chaque soir.

Je remarquai qu’elle avait peur surtout de l’homme et qu’elle le fuyait de très loin. Comme elle possédait une extrême défiance, elle m’avertissait et je m’envolais avec elle. Au contraire, le chien, le renard, les oiseaux de proie ne lui inspiraient aucune terreur. Elle semblait attirée plutôt que repoussée par leur vue. Aussi, dans ces cas-là, je m’empressais de me faire bien petit et de me cacher de mon mieux jusqu’à ce que l’échauffourée fût passée. En effet, ma Pie les assaillait, voltigeant autour d’eux, et poussant des cris aigus qui ameutaient toutes ses pareilles des environs. C’était alors un charivari à réveiller les Sept Dormants, et toutes ne revenaient à la tranquillité que quand l’ennemi avait pris la fuite. J’attendais encore, crainte des coups de bec, que le rassemblement se fût dissipé, ce qui demandait assez de temps, car les conversations étaient longues, et enfin nous restions seuls et je sortais de ma cachette.

Un jour nous causions, ou, pour parler plus exactement, elle causait toute seule, faisant les demandes et les réponses. Je me trouvais sur une branche un peu au-dessus d’elle et de là je vis qu’elle portait autour du cou, à demi caché sous les plumes, un collier de perles de couleur.

—Dites-moi donc comment, ma chère amie, ce petit ornement a pu être mis là?

—Vraiment! Vous êtes donc curieux, Pierrot, mon ami? Voici comment et pourquoi. J’ai été prise très jeune par les hommes et emmenée dans une maison où je vivais libre et heureuse. Malheureusement, nous autres pies, nous possédons des instincts irrésistibles. Ainsi, je ne pus m’empêcher de prendre une certaine quantité d’objets que j’allais cacher au fond d’un jardin. Tant que je ne volais que des débris de nourriture, on ne s’aperçut de rien. Mais un jour, je trouvai des petites pièces d’argent, qui me semblèrent si jolies, à moi qui adore tout ce qui brille, que je ne pus résister à la tentation... Je les emportai l’une après l’autre, et fus joindre tout cela à mon trésor.

Une autre fois, ce fut bien pis encore. J’emportai une très belle bague que j’avais trouvée sur la cheminée de ma maîtresse. Oh! alors! cela fit un scandale abominable! On soupçonna les domestiques; il y en eut même un de renvoyé. Tout se serait bien passé, si j’avais pu contenir mes appétits pour la maraude. Mais comme une grande quantité d’objets disparaissaient et qu’on continuait à avoir des soupçons sur les gens de la maison, un des domestiques...—qui avait probablement assisté à l’opéra de la Pie voleuse, ajouta-t-elle...—imagina de m’espionner.

Bientôt tout fut découvert, et mon trésor fut pillé. Comme je craignais la vengeance de ces gens, ou tout au moins l’esclavage, car je pensais que l’on allait m’enfermer, je jugeai prudent de gagner la forêt. Voilà comment et pourquoi je porte au cou la marque de mon servage, collier que ma maîtresse m’avait fait elle-même... Elle était bonne, je l’aimais beaucoup; elle m’avait appris nombre de phrases qui amusaient extrêmement les personnes de son entourage. Aussi, lorsqu’elle avait du monde, on m’apportait au dessert, et l’on me faisait mille questions auxquelles je répondais suivant ma fantaisie. Je dois avouer que j’étais, surtout en ce temps-là, fort entêtée, et quelquefois ce défaut l’emportait sur mon désir de parler. Cependant, quand c’était ma maîtresse qui m’interrogeait, je répondais toujours, car, je le répète, je l’aimais beaucoup, et je la regrette sincèrement.

L’autre jour, elle se promenait ici avec plusieurs autres dames. Toutes allèrent s’asseoir sous le Chêne-du-Roi que vous voyez là-bas. Je résolus de prouver à ma chère maîtresse que je ne l’avais point oubliée, quoique ma fuite remontât au delà d’une année.

J’allai me percher sur l’une des branches les plus élevées du chêne, et là, cachée dans un massif de feuillage, je criai à plusieurs reprises:

—«Bonjour, Marie! Un baiser à Cocotte! Un baiser à Cocotte!...»

L’étonnement fut extrême, comme vous le pensez. On regardait de tous côtés. Ma maîtresse me répondit:

Bonjour Cocotte!!...

Elle avait des larmes aux yeux!... Lorsque les visiteurs furent revenus de leur grande surprise, plusieurs décidèrent qu’il fallait essayer de s’emparer de moi. Mais j’entendis ce complot. Quand ils levèrent la tête pour me chercher, j’avais déjà mis entre nous une distance respectable!...

Vous avez dû vous apercevoir, cher Pierrot, continua-t-elle sans s’arrêter, que j’étais beaucoup plus policée et plus instruite que les autres habitants de cette forêt... Oui, c’est notre égale instruction qui vous a fait trouver grâce à mes yeux. J’ai deviné que vous aviez habité parmi les hommes; j’ai pensé que je pourrais causer avec vous et que votre société serait pour moi une grande ressource, car ici la plupart des oiseaux n’ont reçu aucune éducation. Quelques-uns des moins bêtes, comme le rossignol et la fauvette, sont tellement infatués de leur science musicale, qu’ils nous regardent presque avec dédain... J’aurais pu me lier avec la corneille, mais elle est si étourdie et si bavarde que nous vivons plutôt en ennemies.

—Cette pauvre Pie, pensai-je en moi-même, elle voit une paille dans l’œil de son voisin, et ne sent pas la poutre qui crève le sien.

Elle continua longtemps ainsi, jacassant sans interruption et moi dormant à moitié tout en l’écoutant... Cependant, elle causa tant et si bien, que le soir se fit. Nous allions nous coucher; je la vis tout à coup ouvrir ses ailes, allonger le cou en avant, hérisser ses plumes et se préparer au combat. Nous étions en ce moment perchés parmi les arbres verts d’un jardin attenant à une maison de campagne, comme il s’en trouve beaucoup sur le bord de la forêt. La Pie me cria de me cacher sous ses ailes sur la branche où elle perchait... et je vis paraître l’ennemi. C’était une chouette qui rasait en volant le haut du sapin sur lequel nous étions perchés. Je me blottis sur la branche, plus mort que vif, et me faisant petit autant que possible.

Le combat ne se fit pas attendre. La Pie, peu effrayée de cet ennemi qui me semblait terrible, mais que probablement elle connaissait pour être très lâche, le reçut à grands coups de bec. Il riposta à mon défenseur par un coup de patte qui, heureusement, porta sur les plumes de son dos, mais sous la formidable pression duquel elle trébucha, se cramponant à la branche et m’allongeant un coup d’aile qui m’étourdit comme un coup de massue, et me culbuta tout pantelant à travers les branches de l’arbre vert... Furieuse, mon amie poursuivit la chouette en criant toujours jusqu’à ce qu’elle l’eût fait fuir.

J’étais meurtri, demi mort... Si je n’eusse rencontré les feuilles raides du pin qui me soutinrent comme un plancher, je me serais tué en tombant sur la terre. J’essayai de voler, je trébuchai et roulai sur les vitrages arrondis d’une serre où mes ongles ne purent trouver prise. A partir de ce moment, je m’abandonnai à la mort; je sentais l’espace vide sous moi et mes ailes impuissantes!

J’avais rencontré un des panneaux soulevés de la serre, et je tombai haletant sur un oranger...

Le jardinier, entendant le bruit de ma chute, s’empara de moi. Je n’essayai aucune résistance, la peur et la douleur m’avaient anéanti.

IX
TROP HEUREUX

Donnez! afin que Dieu qui dote les familles,

Donne à vos fils la force et la grâce à vos filles;

Afin que votre vigne ait toujours un doux fruit;

Afin qu’un blé plus mûr fasse plier vos granges;

Afin d’être meilleurs; afin de voir des anges

Passer dans vos rêves la nuit!

(V. Hugo.)

Le bonhomme eut pitié de moi, en me voyant sur le dos, les ailes ouvertes et le bec haletant.

—Voilà un pauvre pierrot bien malade! dit-il entre ses dents. D’aucuns disent que ces bêtes-là mangent les fruits et les graines... Moi, je sais qu’ils épluchent mes arbres et qu’ils mangent les chenilles... Aussi je les aime. Quoi! chacun son goût.

Le vieux jardinier s’en fut chercher, derrière un massif d’azalées, une certaine bouteille toujours pleine, à laquelle il demandait des consolations et où il puisait sa philosophie pratique. D’une utilité très contestable en toute autre circonstance, la chère bouteille fut bonne à quelque chose ce jour-là, car il ne m’eut pas plutôt fait avaler quelques gouttes du vin qu’elle contenait, que je me sentis renaître à la vie. Secouant mes plumes, que je sentais ébouriffées et froissées par ma chute, je me remis sur mes jambes et regardai la bonne figure enluminée de mon sauveur.

—Tiens! tiens! mon Pierrot qu’est ressuscité! N’y a que le vin pour ça!...

Et il s’administra une copieuse consolation.

—C’est qu’il n’a pas l’air bête du tout, mon Pierrot. Dame! c’est fûté, ces bêtes-là! Faut voir. Je vas le porter à mam’zelle Blanche; ça n’est qu’un moineau, mais ça lui fera plaisir.

Je lui répondis en ma langue que je le voulais bien.

—Oh! oh! là, mon Dieu!... Tiens! tiens! Est-ce qu’y parle à présent? C’est-y un oiseau éduqué?

Et me prenant doucement dans ses grosses mains, il courut comme un fou vers la maison à la recherche de sa jeune maîtresse.

Pendant que le bon jardinier me portait ainsi, je tâtais mes membres endoloris et ne voyais plus la liberté à travers un prisme couleur de rose. C’est pourquoi je me promis bien, au fond du cœur, de ne pas essayer de fuir,... si toutefois j’étais tombé entre bonnes mains!

Je commençais à être las de la vie vagabonde et par trop accidentée que m’avait faite ma fureur d’aventures et de voyages: le temps de la réflexion arrivait.

Mon premier soin fut d’essayer de connaître ma jeune maîtresse. Elle vivait seule avec sa mère, et toutes deux portaient sur leur visage l’expression de la bonté de leur cœur.

Rien au monde plus calme que cet intérieur: la mère travaillait ou lisait en s’enveloppant dans les souvenirs que réveillait la perte récente de son mari; Blanche, ma jeune maîtresse, soignait ses fleurs, étudiant auprès de sa mère et gâtant de friandises et de caresses son cher Pierrot, devenu, en peu de jours, le favori de la maison.

Ne soyez pas jalouse, Claire chérie, du souvenir de gratitude que je consigne ici pour la charmante Blanche Sauval: vous valez autant qu’elle et vous êtes aussi jolie.

Pas plus chez elle que chez vous, ma chère maîtresse, on ne me fit languir dans une cage; je m’étais donné volontairement, je restai sans effort; ma vie se passait à suivre Blanche dans la serre, dans les appartements, dans la campagne où nous faisions de longues courses ensemble, car elle aimait à visiter les malheureux, et toutes les chaumières des environs la connaissaient. La nuit, crainte des chats, je dormais dans une cage spacieuse appendue à la fenêtre de Blanche.

Qu’ajouterais-je?... Il y a longtemps qu’on l’a dit: le bonheur n’a point d’histoire!

L’été finit: l’automne allait venir avec son cortège de brouillards et de nuits froides qui n’étaient salutaires ni pour la mère ni pour la fille. On résolut de rejoindre à Paris le beau-frère de la maman, et de descendre avec lui vers le Midi. On emmenait les domestiques.

Tout entière à ses préparatifs, ma chère maîtresse fut obligée de m’oublier un peu; le temps lui faisait défaut au milieu des emballages auxquels elle présidait, tant pour ses effets que pour ceux de sa mère. Mon eau n’était plus fraîche, ma cage guère propre et mon grain presque épuisé; mais ce dénuement était doré des rayons de l’espérance et recouvert du velours rose de l’illusion. O jeunesse! combien tu es heureuse d’avoir à tes côtés ces deux compagnes fugitives pour jeter un voile sur la réalité de tes dévouements.

Enfin tout fut prêt; la voiture arrivait au bas du perron que je demeurais encore dans ma cage accroché à la fenêtre de Blanche.

Toute la famille était descendue.

Je me sentis oublié!... Un frisson aigu me traversa le cœur. Je crus que j’allais défaillir...

Ce n’était pas le moment de faiblir. Je compris qu’il fallait se montrer, et je le fis.

—Couic!... couic!... couic!... Et ma chanson éclata en un tapage infernal. Je n’oubliai pas en même temps de voleter aux barreaux de ma cage, et:

—Couic!... couic!... couic!...

Blanche m’entendit elle leva les yeux.

—Mon oiseau, mon pauvre pierrot. Et moi qui l’oubliais... Ingrate!

Légère comme une biche, elle eut, en un clin d’œil, escaladé l’escalier et décroché ma cage, tandis que je lui marquais ma reconnaissance par de petits cris de plaisir.

Descendu sur le perron, il fallait savoir où l’on me mettrait. Les robes de ces dames étaient si amples qu’elles remplissaient toute la voiture. Ma cage, oubliée depuis plusieurs jours, n’était agréable ni à la vue, ni à l’odorat. Je le sentais bien et je tremblais de ce qui allait arriver. Il fut décidé qu’on ne pouvait pas me donner accès dans la voiture, et je fus confié aux soins de la femme de chambre,—mon ennemie intime,—qui ne manquait jamais une occasion de me taquiner, et que je n’aimais pas, comme vous pensez, de tout mon cœur.

Il fallut se résigner et monter avec elle sur le siège, derrière la voiture. Je sentais vivement que je n’étais pas à ma place et me trouvais d’autant plus vexé que je subissais ce mauvais sort par la faute des autres et par la négligence de celle-même qui était chargée de me porter. Aussi, pendant qu’elle appuyait la main sur ma cage, je me glissai en tapinois et profitai de l’occasion offerte à ma vengeance pour lui pincer le doigt jusqu’au sang. Elle poussa un cri, et je crus un moment que la méchante femme allait me jeter sur la route. Mais elle eut peur de ma maîtresse et n’osa me faire de mal.

Je vis aux éclairs de malice que me lançaient ses yeux qu’elle me gardait rancune et se vengerait à la première occasion... Hélas! Celle-ci vint bientôt, car elle la fit naître en ouvrant ma porte et détournant la tête... Mon premier mouvement fut de fuir, mais la réflexion m’arrêta court.

—Évidemment, Marianne a ouvert la porte pour que tu te sauves. Elle dira à Blanche que c’est le hasard, un malheur, que sais-je? Et elle sera débarrassée de toi. Prends garde; il ne faut pas lui donner si beau jeu!...

Je me retirai dans le coin de la cage opposé à la porte, et je m’y tins obstinément.

S’apercevant que sa ruse n’avait pas réussi et que j’étais aussi fin qu’elle, Marianne referma la porte en maugréant.

Nous arrivions au chemin de fer.

A peine descendue de la voiture, Blanche vint me voir et s’informer de moi. Hélas, un accident venait de m’arriver. Pour descendre de son siège, Marianne avait remis ma cage à une servante maladroite qui renversa grains et eau.

J’étais condamné à voyager jusqu’à Paris sans boire ni manger. Blanche ne s’en aperçut pas. Elle avait si bien arrangé toute ma nourriture avant notre départ, afin que je ne manquasse de rien pendant la route, qu’elle ne pouvait se douter de ma triste situation.

Je me flattai un moment de suivre ma jeune maîtresse, qui venait de saisir ma cage pour me considérer, mais madame Sauval s’étant aperçue que la robe de sa fille était tachée par l’eau qui inondait ma prison, crut que c’était moi qui l’avais répandue en me baignant, et, sans autre examen, on me remit de nouveau entre les mains de la servante, qui m’emporta dans le compartiment de troisième classe où sa place était désignée...

Ce fut dans ce wagon, au moment où je m’y attendais le moins, que je courus un danger véritable, celui de perdre ma maîtresse, et d’arriver sans protecteur et sans appui au milieu du Paris inconnu.

Un grand gaillard de valet de chambre en livrée vint s’asseoir à côté de Marianne qui me portait. Après lui avoir fait maintes questions sur moi, sur mon intelligence,—ce à quoi elle répondit en amplifiant énormément mes mérites,—le drôle lui proposa de m’acheter... J’en frémis encore! Comme elle lui répondait qu’elle serait grondée certainement, si elle ne me rapportait pas intact et qu’il était fort possible que cela lui fît perdre sa place, cet infâme se mit à lui composer alors une histoire qu’elle pourrait débiter à ses maîtres, leur racontant qu’après s’être endormie, à son réveil elle n’avait plus trouvé d’oiseau. Il poussa la perversité jusqu’à lui dire de feindre une grande douleur, et il termina son beau discours en lui affirmant que si, malgré sa comédie, on voulait la renvoyer, il se chargeait, lui, de la replacer.

Je vous avoue, ô mes lecteurs, qu’en ce moment-là, j’étais fort mal à mon aise. Marianne, je le croyais, était maligne mais fidèle. Hélas! disais-je à part moi, cette fidélité, qui consiste à ne pas voler son maître, suffira-t-elle pour résister à l’appât d’un gain si traîtreusement offert, fût-il même le prix d’une mauvaise action? Je tremblais... et maudissais ma destinée et la fragilité humaine.

Le tentateur lui offrit cinq francs... Elle refusa. Je respirai.

Il lui en offrit dix... Je vis le moment où elle allait succomber... Je tremblais et regrettais de ne pouvoir voler vers Blanche quand, heureusement, le train s’arrêta... Nous étions arrivés.

Presque au même instant Blanche parut, inquiète de ce qui pouvait m’être survenu. Je m’empressai de caresser ma bonne maîtresse et, me retournant, je lançai un coup d’œil de mépris au marchand de petits oiseaux. Ce fut alors que j’entendis ce vaurien dire à son compagnon.

—C’est dommage! Je suis sûr que ma maîtresse m’aurait donné vingt-cinq francs d’un oiseau privé comme celui-là.

Je me sentis bien heureux d’être remis entre les mains de ma chère Blanche, si douce et si bonne. Le court séjour que je venais de faire au milieu de gens dont les sentiments et l’éducation étaient si peu en harmonie avec ma vie habituelle; le danger que j’avais couru, tout cela me fit beaucoup mieux apprécier encore que par le passé, le bonheur de retrouver cette famille angélique où je n’entendais exprimer que de bonnes et honnêtes pensées.

—Sois la bienvenue, ma chère sœur! Et toi, ma douce Blanche, viens dans mes bras!...

—Mon frère!

—Mon bon oncle!

Et ma maîtresse était embrassée tendrement par son oncle, proviseur du lycée Saint-Louis, chez lequel nous étions arrivés. Cet oncle, à l’extérieur froid et sérieux, était doué d’un cœur excellent et, n’ayant pas d’enfants, adorait sa nièce, la providence de la famille, comme il l’appelait.

Quand il fut rassuré sur la santé de sa belle-sœur, le bon proviseur donna des ordres afin que les bagages fussent répartis dans les chambres préparées pour les voyageuses. Ce fut à ce moment qu’il s’aperçut de ma présence.

—Qu’est-ce cela, ma bien-aimée Blanche? Crois-tu qu’il manque de moineaux dans les cours du lycée, que tu en apportes un avec toi?

—Oh! mon cher oncle; Pierrot n’est pas comme les autres. Je vous conterai son histoire. C’est mon favori, et il deviendra le vôtre quand vous saurez combien il est intelligent. Il ne lui manque que la parole!...

—Soit! tu es la maîtresse ici!

Et Blanche m’emporta au salon.

Là, recommença cette douce conversation entre parents affectueux s’enquérant les uns des autres.

Une course précipitée retentit dans la pièce voisine; la porte s’ouvrit, et un grand jeune homme se jeta dans les bras de sa tante en la couvrant de baisers. Son maintien fut plus embarrassé à la vue de Blanche; mais ils s’embrassèrent de bon cœur, et la conversation reprit affectueuse et générale.

C’était un cousin, Émile, prix d’honneur de la veille et la gloire du lycée.

Nous voilà installés, Blanche et moi, dans une chambre charmante, préparée spécialement par le bon oncle pour sa chère préférée. Le digne proviseur avait réuni dans ce réduit, tendu de blanc, tout ce qui pouvait plaire à une jeune fille. On voyait que des soins affectueux avaient présidé à cette installation. Un joli piano, une bibliothèque choisie, un petit bureau, garni de tout ce qu’il faut pour écrire, deux fauteuils et un prie-Dieu, tel était l’ameublement de cette chambrette à côté de laquelle un grand cabinet contenait le lit.

Blanche sauta de joie, et toute heureuse vint ouvrir la porte de ma cage. Je vis deux fenêtres et volai de l’une à l’autre. De la première, on apercevait un immense jardin, rempli de grands arbres du milieu desquels s’élevait dans le lointain un magnifique palais. C’était le Luxembourg. La seconde donnait sur une des grandes cours du collège... J’y voyais du pain en abondance, j’y...

Tout à coup Marianne entra, pour faire son service, dans la chambrette où Blanche m’avait laissé seul, et derrière Marianne, se glisse, venant des grands escaliers, un chat horrible, hideux, hérissé... A ma vue, ses prunelles s’illuminent et lancent des flammes;... il se ramasse sur lui-même, il va bondir!...

A ce moment, j’oublie tout en présence de la mort imminente; j’ouvre les ailes, et d’un bond effaré je fuis dans les airs!!...

Où aller? Les arbres m’attirent comme par un lien irrésistible, et deux minutes plus tard j’étais en plein Luxembourg, haletant, éperdu, mais sauvé.

Alors, je me recueillis en moi-même; un souvenir bien doux revint à ma mémoire:—Blanche! Blanche! murmurai-je... Mais le chat, l’horrible chat!...

Jamais je ne me sentis le courage d’affronter cette rencontre terrifiante; je n’osai même plus approcher du lycée.

Pauvre chère maîtresse! Tu m’as peut-être pleuré!

Un quart d’heure après ma fuite, j’étais blotti dans un des grands marronniers. Je me mis alors à regarder et examiner ce qui se passait autour de moi.

Tout ce que je découvris était singulièrement rassurant. Beaucoup de bonnes d’enfant, pas mal d’étudiants, en somme une population fort tranquille, en ne considérant que les êtres humains. Dans les arbres, c’était autre chose. Je voyais passer auprès de moi et s’abattre dans mon voisinage sur des branches qu’ils faisaient ployer sous leur poids, de gros oiseaux d’un aspect assez débonnaire. La forme de leur bec mince, boursouflé en quelque sorte à son extrémité, la débilité de leurs pattes m’indiquaient des oiseaux innocents et granivores, et cependant leur vol haut, puissant, sifflant, rappelait l’ampleur de celui des oiseaux de proie. L’un d’eux vint se placer si près de moi—car ces messieurs avaient l’air d’être les seuls propriétaires des arbres du Luxembourg—que je me reculai précipitamment. Ce mouvement le fit rire, et, d’une voix roucoulante et monotone, il me dit:

—D’où viens-tu donc, mon pauvre pierrot, que tu as peur de moi? Tu ne me connais donc pas?

—Vous me pardonnerez, monsieur, lui répondis-je, quand vous saurez que je sors de cage. Je suis un peu neuf en ce pays; mais j’ai bonne volonté de me déniaiser; voulez-vous m’y aider?

—Volontiers, reprit mon gros compagnon.

—Soyez assez bon alors pour me dire votre nom.

—Je suis un Pigeon-ramier.

—Bah! un ramier? Comment vous aurais-je reconnu, cher monsieur? Vous êtes si gras, si dodu, si civilisé en un mot, que jamais il ne me serait venu à l’esprit de vous comparer aux ramiers efflanqués, sauvages, légers que j’ai rencontrés bien des fois dans mes voyages.

Pendant ce discours louangeur, mon nouvel ami se rengorgeait et faisait le beau en roucoulant, roulant ses yeux de la manière la plus grotesque.—Enfin, il paraît que c’est ainsi que ces animaux expriment leur plaisir!

Tandis que nous causions ainsi, je le voyais tourner de temps en temps la tête d’un air inquiet, puis tout à coup une jeune pigeonne vint le rejoindre. Leurs caresses commencèrent; ils formaient un charmant ménage, et, après m’avoir présenté sa femme, la conversation devint générale, et tout en écoutant les renseignements qu’il ne me ménageait pas, j’examinais le manège de ses pareils, et j’étudiais leurs mœurs, leurs habitudes et même leur parure.

Celle-ci n’est pas, à beaucoup près, si belle que la nôtre. Le pigeon-ramier est un oiseau d’un gris bleuâtre un peu cendré. Il a bien le cou—par derrière et sur les côtés,—orné de couleurs changeantes d’un vert doré à reflets cuivrés, mais cela ne constitue pas une parure bien recherchée. Ce qu’ils ont de moins laid c’est une marque qui ressemble à celle dont nous a embelli la nature. Tout le monde sait que, nous autres moineaux, avons les deux côtés du cou blancs, formant comme deux pointes d’un col dont le nœud de cravate est fait par une superbe tache noire en avant. A propos je suis bien aise de constater que, selon moi, les hommes nous ont à coup sûr emprunté en l’imitant, l’ornement de leur cou.

Mais revenons à nos pigeons. Ils portent à la base du cou, de chaque côté, un croissant blanc barré de trois raies noires formées par de petites plumes qui continuent, en montant vers l’œil, à faire cinq autres petites raies noires semblables. L’extrémité des ailes et de la queue est lavée de noir se fondant en la teinte générale gris bleu. Quand au bord des ailes il est blanc, et cette couleur s’y étend a deux petits miroirs.

Terminons leur portrait, en disant que le bec et les pattes sont rouges et que l’iris de l’œil est jaune plus ou moins foncé. En somme ce sont de bons gros oiseaux, un peu bêtes, mais pas méchants, capables d’affection animale, et doués de suffisantes qualités, pour faire de bons voisins.

C’est en cette qualité que je les ai fréquentés pendant plusieurs années et que je me suis convaincu que ces braves gens ont une vie réglée comme un papier de musique. En vrais bourgeois du Marais ou de Landerneau, ces bons oiseaux ne mangent qu’à leurs heures—déjeuner à 8 heures du matin, dîner à 3 heures du soir—et le reste du temps ils le passent à dormir ou à roucouler.

Nous, pas si bêtes, nous mangeons toujours et partout. Ils ont encore une autre propension singulière: c’est d’aller se percher au plus haut des arbres autant que possible sur une branche morte ou un chicot dépouillé de verdure, ce qui les met en vue des oiseaux de proie à une lieue à la ronde. C’est surtout au lever du soleil et pendant les froides matinées de novembre, décembre et janvier qu’on les voit se placer ainsi en vedette, attendant, immobiles, et solitaires le plus souvent, qu’un pâle rayon de soleil vienne les réchauffer, et leur rendre avec la souplesse et la vigueur, une sorte de vie nouvelle.

Pendant la belle saison, ils se retiraient sous le feuillage et venaient nous tenir compagnie dans la partie inférieure et moyenne des arbres; c’est là d’ailleurs qu’ils établissent leur nid, véritable construction barbare dont je rougissais pour eux. Mais qu’y faire? la nature n’a pas départi aux femelles de cette espèce une plus grande habileté; et comme elles seules font le nid, sa structure s’en ressent. Le mâle dans cette grande affaire se borne au rôle de bûcheron. Ce n’est même pas lui qui choisit l’emplacement du nid; c’est la femelle; généralement elle se décide pour une branche qui forme une fourche horizontale; quelquefois elle préfère se rapprocher du tronc et se place à la bifurcation d’un rameau principal. Quoi qu’il en soit, la femelle demeure à l’endroit choisi, et le mâle part en quête. Il parcourt tous les arbres d’alentour pour rencontrer les bûchettes de bois mort qui lui sont nécessaires. Notez bien qu’il lui serait beaucoup plus facile de les ramasser par terre, où il s’en trouve en quantité: pas du tout; jamais il n’y descend pour cela! On dirait que ces petites branches sont devenues impropres au nid parce qu’elles sont tombées de l’arbre sur le sol. Pauvre ramier!

Enfin il rencontre une branchette morte; il faut la détacher, ce qui n’est pas toujours facile, et le voilà là saignant des pattes et quelquefois du bec, pesant dessus de tout le poids de son corps tirant à droite, poussant à gauche tant et tant, qu’à la fin elle cède... et il l’emporte. Que fait alors maître ramier? Il l’apporte à sa femelle qui l’attend, puis repart en chercher une autre... qu’il rapporte de même; et ainsi de suite, sans interruption, jusqu’à ce que l’architecte—et quel architecte grand Dieu,—lui dise qu’il y en a assez. Car la pauvre pigeonne n’est pas forte en instruction; son édifice est si peu solide qu’il n’attend souvent pas, pour se démolir, que les petits aient assez de forces pour prendre leur essor, et alors les pauvres jeunes demeurent là, à nu, sur la grosse branche ou la fourche qui soutenait leur berceau.

En réfléchissant à tout cela je crois que la nature a pourvu à la sûreté des jeunes en les douant de la faculté de se suffire très rapidement à eux-mêmes, ainsi 14 jours après être nés, ils quittent le nid, volant et se sauvant parfaitement des ennemis principaux de leur race. Les pauvrets ne sont pas, au reste, élevés bien douillettement, et fort souvent, en les comparant à nos enfants, ils me faisaient pitié. Le premier jour, la pigeonne les réchauffe un peu—mais si peu!—et sur une branche froide, humide, dans un nid à jour! Mais au bout de quelques jours, elle les abandonne à eux-mêmes et se poste sur une branche voisine d’où elle se contente de les surveiller. Le père et elle se relaient pour leur donner à manger et ne le font—également—que deux fois par jour, à l’heure de leurs repas ordinaires.

Ce premier aliment est une sorte de bouillie qui a une grande analogie avec le lait de la vache—dont les hommes font un si grand usage non seulement pour eux, mais pour leurs enfants. Cette espèce de lait est secretée en partie par la membrane du jabot des parents. Rien n’est plus singulier que de voir les pigeons donner ainsi la becquée à leurs petits; cela n’a aucun rapport avec la méthode que nous employons. Les petits, au lieu d’ouvrir largement le bec—comme font les nôtres,—l’introduisent tout entier dans celui de leurs parents et le tiennent à demi entr’ouvert, de manière à saisir la matière blanche dont nous parlions tout à l’heure.

A l’état sauvage, comme dans la demi-civilisation des jardins de Paris, les ramiers n’ont jamais plus de deux œufs d’un blanc pur et obtus aux deux bouts. Le temps que la femelle couve est de 15 jours. Ils se nourrissent de grains d’abord, de pain et de graines. Ils aiment beaucoup les pois, mais ne dédaignent point les faînes, les glands et même les fraises dont on les dit très friands. A défaut de cette nourriture déjà bien variée, ils se nourrissent des jeunes pousses de différentes plantes, surtout quand elles commencent à germer.

On a beaucoup crié, parmi les hommes, après les dégâts que font les pigeons de toute espèce dans les campagnes; mais j’ai entendu deux docteurs de mes amis—qui venaient souvent s’asseoir sous nos arbres,—discuter cette question à fond, et il paraît que les pauvres oiseaux ont été affreusement calomniés! Comme nous, hélas!....

Il paraît qu’à quelque époque de l’année que l’on visite l’estomac d’un pigeon—c’est le moyen, bien barbare, de le prendre sur le fait,—que ce soit au temps de la moisson, que ce soit pendant celui des semailles, on y trouve toujours au moins huit fois plus de nourriture formée de graines de plantes parasites qu’on n’en trouve en graminées utiles à l’homme et réservées à son usage. Encore ce qu’on y rencontre de ces espèces est-il généralement composé de mauvais grain. On y découvre aussi en grande quantité des graviers et des débris de pierres gypseuses qui contenaient peut-être des molécules de sel dont le pigeon est extrêmement friand.

X
MÉNAGES SUR MÉNAGES

Jamais je ne fus plus heureux que dans ce jardin béni des cieux. Abondance de biens, paix profonde, relations charmantes avec les moineaux les mieux élevés de la Capitale, en fallait-il davantage pour que mon sort fût digne d’envie?

Hélas! oui, il me manquait quelque chose! c’était un ami; le ciel fut assez clément pour me le donner.

Un des côtés du jardin est bordé par de hautes maisons, dont les fenêtres regardent au milieu des grands arbres. A l’une de ces fenêtres, je voyais, depuis mon arrivée, une cage suspendue contenant un Serin d’une couleur magnifique. Sa maîtresse devait aimer cet animal à la folie, car je la voyais, penchée vers lui, entretenir de longues conversations avec son oiseau de prédilection. Il est vrai que jamais je n’avais entendu ramage aussi velouté, trilles aussi éclatants que ceux du prisonnier, dont la grâce et la gentillesse m’avaient gagné le cœur.

Libre, je connaissais les angoisses de la captivité, et je me sentais porté vers ce charmant oiseau, autant par le sentiment de la compassion que par l’intuition qui nous porte à deviner un cœur prêt à nous répondre. Un jour, je m’approchai du Serin et, perché sur sa cage, je liai conversation avec lui.

—Bonjour, ami, lui dis-je, êtes-vous heureux?

Un peu effrayé de ma brusque apparition, l’oiseau se rejeta au fond de sa cage; mais, encouragé sans doute par la bienveillance de mon attitude, il me répondit:

—Oui, je le suis autant qu’on peut l’être en prison.

—Comment pouvez-vous juger cela, vous qui n’avez jamais joui de la liberté?

—Il est vrai: je suis né en cage; mes parents y avaient également passé leur vie, mais il y a au fond de nos cœurs une voix qui chante toujours la liberté.

—Pauvre, pauvre ami!

—Pourquoi me donnez-vous ce nom, je vous connais à peine? Il y a bien peu de temps que je vous vois dans les arbres d’alentour.

—C’est qu’il y a peu de temps que j’ai recouvré ma liberté chérie.

—Racontez-moi comment vous avez fait, je vous prie, me dit le prisonnier.

—Je le veux bien. Peut-être jugerez-vous sévèrement mon escapade, car je crois m’être montré ingrat... Mais, que voulez-vous? Nous sommes ainsi faits que l’immobilité nous est insupportable.

Je lui racontai ma vie, mes malheurs et mes voyages. De ce jour, une amitié solide nous unit.

—Vous avez l’air, lui dis-je, d’avoir une bonne maîtresse.

—Oh! certes.

—Elle vous aime?

—Beaucoup. Mais, vous l’avouerai-je, je suis las de la nourriture qu’elle me donne. Pauvre femme, si elle pouvait soupçonner cela, elle ferait tout au monde pour la changer. Mais, le pourrait-elle? Comment irait-elle me chercher les vers, les chenilles dont nous avons tant besoin pour contrebalancer l’influence funeste des graines sèches?... Vous le voyez, malgré les souffrances que j’endure, il me faut supporter mon mal et sourire aux efforts de son amitié. Je chante pour elle,... mais je pleure en dedans!

—Ce que votre maîtresse ne peut faire, d’autres l’essayeront peut-être...

—D’autres? Qui donc m’aimerait assez pour cela?

—Qui sait?... Au revoir!

—Vous me quittez?... Adieu! ne m’oubliez pas, vous dont le cœur s’est ému au récit du pauvre prisonnier.

Je partis et m’envolai vers la partie de la pépinière où les jardiniers établissent les couches sur lesquelles ils cultivent des fleurs. J’avais cru remarquer que là les vers étaient abondants, les larves et les chrysalides faciles à découvrir... Je ne me trompai point. Dix minutes après, je revenais à tire-d’ailes, apportant au prisonnier une pleine becquetée de vers frais et appétissants.

Je me posai sur sa cage, les laissai tomber à côté de lui et m’enfuis comme si j’avais commis une mauvaise action. Mais du haut d’un arbre voisin, je guettai mon ami... Son premier étonnement passé, il se jeta sur cette friandise, y fit honneur et, regardant de tous côtés, sembla me chercher pour me remercier.

—A demain! lui criai-je de loin en m’envolant.

J’avais le cœur content. Une bonne action rend toujours heureux!

Le lendemain, je recommençai ma chasse, mais cette fois je ne pus m’envoler assez tôt pour que le Serin, qui me guettait, ne me retînt par une bonne parole. Notre amitié devint, de la sorte, chaque jour plus intime, et mon ami me connaissait si bien qu’il saisissait sa nourriture, de mon bec même, à travers les barreaux de sa prison.

Tout entier à notre commerce charmant, nous ne prenions pas garde que nous étions épiés, non seulement par la maîtresse de mon ami, mais par plusieurs de ses voisines. Ma réputation se répandit ainsi, en peu de temps, dans tout le quartier. La bonne dame me connaissait, et quand j’arrivais avec ma provision, elle ouvrait sa fenêtre et me disait:

—Bonjour, Pierrot, bonjour, mon ami! Le bon Dieu te récompensera!

Un jour, je vis, près d’une fenêtre voisine, la cage d’un autre serin prisonnier. La pauvre bête s’agitait, elle appelait mon ami à son secours. Lorsque j’apportai des vers, j’entendis une voix suppliante qui me disait:

—Et moi, n’aurai-je donc rien? O vous, qui secourez les malheureux, pensez à un prisonnier!

—Ma foi, me dis-je, ce pauvre serin que voilà me fend le cœur, je vais faire une petite chasse à son intention. Et je partis, puis revins bientôt avec une bonne provende. Comme il fut heureux! Chaque fois que je lui apportais quelque chose, j’en réservais toujours un peu pour mon premier ami Citronnet: car c’est ainsi que sa bonne maîtresse l’avait nommé.

«MON AMI ME CONNAISSAIT SI BIEN QU’IL SAISISSAIT SA NOURRITURE DE MON BEC MÊME»

Mais, voilà que de tous côtés on pendait des cages, de tous côtés des voix suppliantes imploraient mon secours. Je ne demandais pas mieux que de multiplier mes efforts à mesure que des infortunés surgissaient autour de moi. J’avais autant de besogne que si une couvée eût réclamé mes soins. Mais, au milieu de ces nouveaux amis, l’homme me tendit des embûches, des mains traîtresses s’avancèrent pour me saisir... Heureusement, j’avais toujours l’œil au guet; j’échappai toujours. Une fois je ne pus résister à la tentation, et j’envoyai un tel coup de bec sur les doigts d’une méchante femme, qu’elle poussa un cri terrible et me jeta sa malédiction!...

Je n’en fis que rire, mais ne retournai plus à son prisonnier, et maintins tous mes soins pour Citronnet et sa bonne maîtresse, qui m’aimait, à présent, autant que lui.

L’hiver passa ainsi. Nous eûmes souvent faim tous les deux, car les vers étaient rares; mais je partageais toujours religieusement avec Citronnet, et ma bonne action fut récompensée. Voici comment.

Citronnet m’apprit que, sur un grand platane, à peu de distance, habitait une jeune et belle pierrette dont le mari avait été surpris et dévoré, l’année précédente, par un affreux matou du voisinage. Il me fit faire connaissance avec elle. Je reconnus chez elle les qualités qui font une bonne mère. Aussi, au premier printemps, nous mîmes-nous à faire un superbe nid dans un des arbres les plus touffus de la pépinière. Nous y trouvions un abri plus parfait que sur les grands arbres du jardin, et nous étions plus près des vers et des larves qui allaient devenir indispensables à la nourriture de nos enfants.

Tout allait à souhait: jamais on ne vit plus beau nid, plus charmants œufs, couple plus uni, printemps plus magnifique.

Au bas de notre arbre, cependant, un autre oiseau était venu commencer ses travaux, et son voisinage ne me laissait pas sans inquiétude... beaucoup plus gros que nous, l’œil inquiet, le bec robuste et pointu, les mouvements brusques, il me semblait un animal peu sociable et au moins incommode.

Combien je me trompais! C’était le modèle des époux, le meilleur des pères, et j’appris à l’apprécier à sa juste valeur.

Noir, le bec jaune, cet oiseau me faisait peur; je l’entendis un jour nommer par un jeune homme qui s’écria:

—Oh! le beau Merle!...

Se souciant peu des épouvantails que l’on mettait en place pour nous faire peur, il se perchait dessus, passait dessous, pour aller picorer où il avait envie.

Le Merle amena sa femelle au pied de notre robinier, lui montra l’emplacement qu’il avait choisi entre les branches flexibles du pied; puis, tous deux se mirent de bon cœur à la rude besogne, sans trêve ni repos, butinant et bâtissant de l’aube à la nuit.

Il ne leur fallut que huit jours pour remplir leur tâche, et nous, nous en avions employé plus de douze pour accomplir la nôtre.

La femelle y déposa alors cinq œufs bleu-verdâtre marqués de taches brunes, et les couva avec une assiduité dont mon aimable compagne lui donna l’exemple. Mon voisin, le Merle, lui apportait sa nourriture, absolument comme je le faisais pour la mère de mes petits. Quelquefois, l’un et l’autre, nous partagions les travaux de l’incubation pendant que les mères allaient boire ou délier un peu leurs membres engourdis. En temps ordinaire, j’avais remarqué que les merles sont comme les moineaux, ils aiment l’eau et se baignent fréquemment.

Quant à ses petits, il les nourrit absolument comme nous nourrissons les nôtres, de chenilles et de vers. Seulement les siens sont beaucoup plus gros, et ce qu’ils consomment de nourriture est vraiment incroyable. Avec quarante chenilles par heure, nous suffisions à l’appétit de nos enfants. Cela nous donnait cependant le travail très respectable de cinq cents chenilles à trouver, à nous deux, par journée, et de trois mille cinq cents par semaine. Il ne faut pas perdre de temps... Mais le malheureux père Merle n’en était pas quitte pour quatre fois cette quantité. Heureusement, il pouvait y joindre les limaçons et les limaces dont il détruisit un nombre énorme, au grand profit du jardin.

Aussitôt qu’ils sont capables de pourvoir seuls à leurs besoins, les petits merles se séparent, et cela arrive vite. Ils cherchent alors leur nourriture eux-mêmes et, outre les insectes et les vers, se jettent sur les baies et les fruits. Les cerises, les groseilles, les framboises, le lierre, le houx, l’aubépine, leur plaisent beaucoup, et c’est pour cela que l’homme leur fait la guerre, d’autant plus qu’on m’a affirmé que la chair de cet oiseau est fort bonne.

Sans être jamais très unis, nous conservions des relations de bon voisinage. Il n’en était pas de même entre mon voisin et un ménage de Grives qui était venu s’établir dans un arbre dont les branches touchaient au nôtre.

Ce couple n’offrait pas, je dois le dire, un modèle d’entente cordiale, et nous déplorions des mœurs si semblables à celles des hommes. Le mâle, un bel oiseau d’ailleurs, paré d’un plumage charmant, avait, au commencement des beaux jours, chanté à sa femelle ses élégies les plus tendres, et avait si bien capté son cœur qu’elle croyait à une affection éternelle. Aussi se mit-elle avec une ardeur sans pareille à commencer son nid. Le mâle, dès ce moment, me déplut. Monsieur demeurait flâneur et oisif, regardant sa femelle apporter les matériaux, construire, aller, venir, tandis que lui sifflotait des fleurettes aux grivelettes du voisinage, et, pendant ce temps, la pauvre esclave dévouée allait au loin chercher son faix.

Notre voisin, le Merle, qui, placé plus près que nous, voyait encore mieux ce manège, lui en exprimait son mécontentement en termes fort peu mesurés. Maître Grivelet prenait mal la chose; des gros mots on en venait aux coups, et le Merle le mettait pour quelque temps à la raison en lui administrant une bonne volée. Mais, bast! la paix n’était pas de longue durée dans le malheureux ménage. Monsieur n’était pas content de ceci, de cela, de la nourriture, du temps, du nid; il grognait, il battait sa femelle, puis faisait des absences qui me semblaient louches.

A son retour, il était souvent de plus mauvaise humeur qu’à son départ, et cherchait encore querelle à sa grive. Celle-ci, forte de sa bonne volonté, défendait son ouvrage, le bec entr’ouvert, le cou en avant, les plumes hérissées. Ils se lançaient des mots de défiance et de colère. Des injures on en venait à se battre, et la pauvre grive, plus faible, était fort maltraitée. Les plumes volaient, les cris de douleur fendaient l’air: c’était pitié. Mais le Merle arrivait comme un trait, fondait sur monsieur le Grivelet et le mettait en fuite souvent par sa seule présence, car ce mauvais mari qui battait sa femelle était un lâche.

La femelle, au milieu de cet enfer, avait pondu quatre jolis œufs bleu-ciel marqués de brun foncé; mais à peine les petits étaient-ils éclos, à peine commençaient-ils à pousser leur premier duvet, qu’ils disparurent les uns après les autres. Les cris, le désespoir de la pauvre mère attirèrent mon attention et la commisération de ma chère Pierrette. Il ne restait plus qu’un petit dans le nid, les trois autres avaient disparu; la mère n’osait plus quitter son dernier enfant qui demandait à grands cris de la nourriture.

«MAIS LE MERLE ARRIVAIT COMME UN TRAIT»

Que faire? Quelle terrible alternative, et qui dira jamais les combats que livrèrent la crainte et l’amour dans le cœur de la malheureuse Grivelette?...

Enfin, n’y tenant plus, elle se lève, jette au ciel un regard désolé et part, comme un trait, dans la direction des bâches à fleurs...

J’étais bien caché, parmi les feuilles, au-dessus de mon nid et guettais attentivement ce qui allait arriver; quand je vis... J’en frissonne encore d’indignation et d’horreur!... Le père... oui, le père, lui-même, déchirait son dernier enfant de son bec acéré!... Le père mettant en pièces le fils de ses entrailles!!!...

Horrible!...

XI
INGRAT ET LACHE

Le Merle, usant de sa force, à mon instigation, chassa de notre quartier ce père dénaturé: nous fûmes délivrés de ce triste ménage et la paix régna de nouveau autour de nous.

Nos enfants poussaient à vue d’œil; leur gentillesse était extrême; déjà ils voletaient au bord du nid, nous nous faisions une fête, Pierrette et moi, de les promener bientôt dans le jardin, quand tout ce bonheur présent et à venir fut encore une fois anéanti...

Depuis quelques jours des groupes nombreux de gens se formaient dans les allées du jardin. On parlait beaucoup; les figures étaient menaçantes.

Inquiets de ce qui pouvait arriver, Pierrette et moi nous nous efforcions de suivre les groupes pour nous informer de ce qui allait se passer. Mais en vain nous prêtions une oreille attentive à tout ce qui se disait autour de nous, il nous était impossible d’y comprendre un seul mot. Il s’agissait des droits de l’homme... nous y étions complètement étrangers. Aussi notre inquiétude était-elle extrême. Chaque jour la foule se montrait plus nombreuse, chaque jour il devenait plus difficile de trouver la nourriture que réclamaient à grands cris nos chers enfants...

Un matin, les portes du jardin furent fermées, des soldats envahirent notre asile, les tambours vinrent nous effrayer de leurs roulements prolongés... Tout à coup, une effroyable détonation retentit, le canon gronde, la fusillade pétille, les cris se mêlent à ce bruit épouvantable. Éperdus, nous regagnons notre nid, nous cachons nos petits sous nos ailes, décidés à leur faire un bouclier de nos corps... Le bruit continue; la bataille est engagée: l’air, rempli de fumée, nous cache les arbres d’alentour.

Au moment où nous rassurions nos petits effrayés, une commotion épouvantable frappa la branche sur laquelle notre nid était appuyé; les balles sifflent avec un bruit sinistre autour de nos têtes; la branche vacille, se penche... et nous sommes précipités...

Fou de terreur, mes ailes me portent au faîte d’un platane voisin... J’aperçois ma Pierrette fuyant à travers les buissons, et nos petits, tombés sur le toit de paille d’un rucher voisin, se cachant de leur mieux entre les javelles.

Que se passa-t-il alors? Je ne le sais plus...

La fusillade redoublait d’intensité, les branches ployaient, craquaient et tombaient autour de moi. Affolé, je partis, volant au hasard, ignorant quelle route je pouvais ou je devais prendre...

En ce moment, je me rappelai la cour si paisible du lycée où j’avais demeuré. Je voulais m’y réfugier et remontai du côté du Panthéon, mais là régnait la terreur et la mort. D’un coup d’aile, je m’enlevai aussi haut que mes forces me le permirent, et fus me blottir sur le dôme du Panthéon. Hélas! autour de moi ce n’était que désolation, mes semblables fuyaient par bandes, se heurtant aux tuiles et aux cheminées... Je les suivis, descendant dans la vallée vers la Seine, là où j’apercevais de grands arbres et où j’espérais me cacher facilement.

Ce fut ainsi que j’atteignis le jardin des Plantes. Toutes les allées étaient désertes, pas un homme ne s’y montrait, la bataille attirait les gens au haut de la montagne. Quelques moineaux inquiets m’entourèrent. Je dus leur donner des nouvelles de leurs frères que je quittais.

Heureusement, ce jardin contient une immense quantité de provisions de toute espèce. Imitant mes camarades, je me glissai à travers les larges mailles d’une clôture en fil de fer et voulus partager le repas d’une cigogne. Un vigoureux coup de bec qui m’arriva et qui m’eût cloué par terre s’il m’eût atteint, me fit prendre une autre direction, et je fus demander à de paisibles canards une hospitalité qu’ils s’empressèrent de m’accorder.

Pendant plusieurs jours, nous entendîmes de loin le bruit de la fusillade; pendant plusieurs jours, nous vécûmes dans les angoisses de la terreur; puis, peu à peu, le tumulte s’apaisa, la paix revint, et avec elle un peu de sécurité.

Qu’était devenue ma chère Pierrette? Et mes pauvres enfants! quel sort avait été le leur?...

Dès le lendemain, je résolus de tout faire pour avoir des nouvelles et calmer mon anxiété; je ne croyais pas cependant au malheur complet qui allait me frapper... Hélas! j’eus beau chercher, m’informer auprès de mes amis, jamais je ne pus retrouver les traces de ma pauvre Pierrette... Est-elle morte égarée? A-t-elle été dévorée par les ennemis qui ont envahi le jardin?... La plus complète obscurité a toujours régné sur cette catastrophe... Citronnet lui-même n’était plus à sa place accoutumée; sa maîtresse avait été tuée derrière sa fenêtre, et le pauvre ami était mort, oublié dans sa cage abandonnée!..... O malheur! quand tu nous frappes, tu ne t’arrêtes jamais!

Je cherchai mes enfants. Je les trouvai bientôt aux environs de la maisonnette qui, en leur servant d’abri, leur avait sauvé la vie. C’est à peine s’ils me reconnurent; ils se suffisaient à eux-mêmes, faisaient les grands garçons et, un peu plus, m’auraient envoyé promener.... Mon cœur se serra une dernière fois... Je baissai la tête, leur souhaitai, du fond du cœur, une vie plus heureuse que celle de leur père... et les quittai pour toujours.

Je vécus ainsi trois mois environ seul, encore seul,... insensible à toutes les avances que me faisaient les autres moineaux, mes camarades. Renfermé dans ma douleur, je laissais couler les jours sans penser au lendemain, passant d’un buisson à l’autre, d’un parc dans le voisin, sans avoir conscience de ce qui se faisait autour de moi, picotant une bribe de pain par ci, un grain de millet ou de chènevis par là, mais incapable de pourvoir à ma nourriture si j’avais été en rase campagne. Le dégoût de la vie sauvage m’avait pris. Je n’éprouvais qu’une satisfaction, celle de me voir près de l’homme, dans un lieu où sa fréquentation était si complète, que, pour moi, ce jardin était comme une grande volière.

Hélas! mes enfants! il était écrit que je ne pourrais jamais être heureux!

Un jour, au moment où nous y pensions le moins, le peuple descend en armes dans les rues; la bataille reprend sa fureur, le canon gronde, les balles sifflent dans notre asile, jusque-là si tranquille. Ce n’est autour de nous que mugissements, que cris désordonnés des animaux effrayés. La mort semble planer sur nos têtes. Il faut encore partir!...

Cette fois, je pris le chemin de la frontière;... là, peut-être, est le vrai bonheur.

Je volai donc, en suivant la Seine, tant que mes ailes purent me soutenir, et, vers le soir, j’étais loin de Paris, au milieu d’un petit bois, en pleine campagne.

J’y passai la nuit, le ventre creux, livré à de bien tristes réflexions.

Que faire? Quel parti prendre?

Je résolus de rentrer parmi les hommes, de me donner à eux, et là, du moins, à l’abri derrière les barreaux de ma cage, je trouverais l’aisance, la tranquillité et le repos qui m’étaient devenus nécessaires. Restait à choisir la maison à laquelle j’allais me confier, car de ce choix dépendait peut-être le bonheur de ma vieillesse; on ne trouve pas tous les jours le moyen de s’échapper comme je l’avais déjà fait!

Je cherchai longtemps.

Un jour, je m’arrêtai sous les ombrages touffus d’un arbre magnifique: deux personnes suivaient lentement une allée en se donnant le bras.

—Blanche, mon amie, disait la voix d’homme, n’est-il pas bientôt temps de rejoindre ta mère à Fontainebleau?

—J’y pensais, Émile... Le bonheur rend égoïste.

—Et nous sommes si heureux!

—Savez-vous, monsieur, qu’il y a six mois...

Plus de doute! C’était ma charmante petite maîtresse, c’était Blanche! mais grandie, mais embellie depuis deux années que je ne l’avais vue. Et M. Émile, auquel elle donnait le bras, c’était M. Sceller, son cousin!

Je compris, en voyant au loin venir deux jeunes filles en deuil, en apercevant le crêpe que portait le jeune homme, que son vieux père était mort, et que le cadeau que voulait faire Mme Sauval au jeune lauréat était cette belle propriété, comme dot de l’heureuse Blanche!

Honteux, je voulus fuir... Le mouvement de mes ailes fit lever les yeux à mon ancienne amie.

—Émile, vous souvenez-vous de mon pauvre Pierrot?

—Je vous conseille d’en parler, Blanche, un ingrat!

—Ingrat? Mais non.

—Mais si, mon amie; quand on a le bonheur d’être aimé de vous, il faut être un monstre pour vous quitter!

—Flatteur, va! Mais, voyez donc comme ce pierrot nous regarde!

—C’est vrai.

—On dirait Pierrot.....

—Quelle folie!

—Pierrot! Pierrot! mon pauvre Pierrot.

J’hésitais...

—C’est lui, je n’en doute pas.

Une mauvaise honte invincible me clouait à ma branche. Le mot d’ingrat bruissait à mes oreilles.

Au lieu de me jeter dans les bras qu’on me tendait, je fis taire mon cœur et..., je m’envolai!

—Non! non! ce n’est pas Pierrot, murmura Blanche, en regagnant tristement sa maison, il fût venu à moi...

Hélas! c’était bien lui. Ingrat et lâche à la fois!

Ce fut un vilain jour dans ma vie, et cette confession, ma bonne Claire, n’est pas sans me coûter beaucoup; mais j’ai promis d’être sincère.

Donnez-moi l’absolution d’une caresse: auprès de vous je ne recommencerai jamais!

L’été, dans sa splendeur me fournissait une vie facile, et je me pressais d’autant moins de choisir un gîte que la saison mauvaise était éloignée de moi. Parcourant les maisons de campagne de cette admirable vallée, j’étudiais les mœurs des habitants, hésitant souvent et remettant au lendemain, dans l’espoir de trouver mieux, et, plus d’une fois, je revins dans le parc de ma Blanche aimée. Mais elle et son mari étaient partis!

Je m’éloignai, et, après une longue route, je parvins en ce pays et près de la maison où vous me voyez aujourd’hui.

La beauté, la bonté de Claire me charmèrent quand je la vis jouer dans le parc avec son mouton apprivoisé. Je résolus de me donner à elle.

Un matin qu’elle était sur la pelouse devant le château, je volai devant elle et vins presque à ses pieds.

—Oh! le joli moineau! dit-elle.

Puis, émiettant le gâteau de son déjeuner, elle me le jeta. Je m’approchai, becquetant gracieusement et jetant de petits cris pour lui prouver que je n’avais pas peur d’elle.

Enhardie par ma confiance, elle m’appelait, me tendant son doigt; j’y sautai, gazouillant toujours.

Je renonce à vous peindre les transports de joie de mon amie d’adoption. Toujours courant, elle m’apporta au château, après m’avoir donné mille baisers que je lui rendais de bon cœur, et m’installa dans sa chambre. J’y suis encore!...

Deux fois déjà les feuilles ont jauni et repoussé sur les arbres depuis que j’habite avec ma bienfaitrice, et pendant tout ce temps je n’ai ressenti qu’un seul chagrin; encore ne vint-il pas d’elle, mais de mon mauvais caractère.

XII
LA DERNIÈRE AMIE

Un jour de l’été dernier, vers le mois de juin, Claire et sa mère travaillaient dans le salon, pendant que j’étais perché à ma place habituelle, sur l’épaule de la jeune fille, où je jouais avec sa coiffure et avec ses cheveux. Tout à coup, nous entendîmes un certain bruit derrière le paravent de la cheminée, bruit suivi de petits cris plaintifs. Ces dames y coururent et trouvèrent une jeune hirondelle de cheminée qui, sans doute, était tombée du nid et avait eu la chance d’arriver en bas sans se faire du mal.

Prendre la pauvre hirondelle toute haletante, la réchauffer, la rassurer, en un mot, fut l’affaire d’un moment. On la plaça sur un lit de coton, dans une petite boîte, puis l’on discuta la question de sa nourriture. Claire savait que les mouches, cousins et autres insectes analogues, forment la pâture habituelle de cette espèce d’oiseaux; aussi se mit-elle en devoir d’en récolter assez pour élever la petite orpheline à laquelle elle donna de suite le nom de Titi, pour imiter le petit cri que la pauvre bête poussait sans cesse.

Tout cela ne m’amusait guère; pendant ce temps on ne s’occupait pas de moi! Cependant, je patientais encore, tout en rongeant mon frein et maugréant contre l’intrus qui allait me ravir, je ne le prévoyais que trop bien, la moitié de l’amitié de ma Claire bien-aimée.

Nous sommes très jaloux, nous autres moineaux!

On donna d’abord à l’hirondelle des fragments de mouches, puis des mouches entières. On avait mis la boîte servant de berceau ou de nid dans une petite cage semblable à la mienne, et la jeune hirondelle affectionna toujours ce réduit pour passer la nuit. Il fallait bien la faire sortir de ce nid où, frileuse, elle rentrait d’elle-même chaque soir, pour qu’elle mangeât; mais le caractère propre de cet oiseau se manifesta bien vite, et ma maîtresse, comprit qu’il fallait agir comme sa nouvelle protégée le voudrait.

Mlle Titi n’aimait pas à être prise par le corps,—moi, cela m’était bien égal, au contraire;—on lui présentait donc le doigt comme à une petite perruche, et ma foi, elle s’élançait dessus avec une grâce et une légèreté remarquables. Mlle Titi n’aimait pas à être mise en cage, quoique celle-ci fût ouverte,—nous étions tous les deux du même avis là-dessus.—On la plaça sur le rebord de la table à ouvrage, et elle s’y tint, gazouillant et faisant, pendant des heures entières, des conversations suivies avec sa maîtresse, lustrant ses plumes noires, étirant ses ailes et sa queue, tournant la tête et nous regardant de ses gros yeux noirs brillants.

De temps en temps, Claire ou sa mère prenaient dans une petite boîte quelques mouches et les présentaient à l’hirondelle qui dardait sur elles, entre les doigts, son petit bec agile et ne les manquait jamais. Rarement elle les ramassait sur la table; il fallait pour cela qu’elle eût grand faim. La première fois que je vis ce dédain, je sautai de l’épaule de Claire sur la table et happai les mouches avant que Mlle Titi sût comment cela se faisait. Titi, effrayée de mon approche, essaya de me donner un coup de bec que je lui rendis; mais ma maîtresse me reprit, et m’appelant:—gourmand!—me remit sur son épaule.

Un jour, par une belle soirée, Titi était à sa place habituelle sur la table à ouvrage, quand, tout à coup, elle pousse un petit cri, ouvre les ailes, et se sauve rejoindre ses compagnes qui volaient en troupes nombreuses au-dessus des pelouses du jardin...

—Tant mieux! pensai-je, la voilà partie; autant de débarras!

Je me mis aussi à prendre ma volée, et fus me percher sur un toit voisin pour voir ce qui allait arriver. Ma Claire et sa mère étaient comme foudroyées et se montraient inconsolables. Elles restèrent longtemps à la fenêtre à regarder l’infidèle, à la deviner dans ses courses folles, à la chercher au milieu du va-et-vient général de la bande joyeuse.

Je revins alors me poser sur l’épaule de Claire, qui me dit en m’embrassant, les larmes aux yeux:

—Toi, mon pauvre Pierrot, tu m’aimes bien!...

—Oui, oui, oui! répondis-je; et je repartis me mettre en observation sur mon toit.

Claire descendit alors au jardin et appela Titi de sa voix la plus douce, la plus caressante; rien n’y fit. Elle rentrait désolée, quand elle entendit un léger frôlement sur son épaule; un cri arriva à son oreille... C’était Titi qui revenait, et qui avait le front de prendre ma place. Pour le coup, je n’y tins plus, et fondis sur elle comme un ouragan... Mais Claire prit sa défense, me donna l’autre épaule et m’embrassant:

—Pierrot chéri, me dit-elle, si tu es jaloux de Titi, je ne t’aimerai plus!

Je ne répondis pas. J’avais le cœur trop gonflé.

—Tu ne me réponds pas? me dit-elle. Allons, monsieur, embrassez maîtresse, et embrassez aussi Titi.

Il en fallut passer par là.

Depuis ce jour, Titi eut sa pleine liberté comme moi, et n’en abusa jamais. Le matin, dès le point du jour, elle nous réveillait, Claire et moi, par un gazouillement très gentil, car elle couchait comme moi dans la petite chambre de sa maîtresse. Celle-ci ouvrait la fenêtre, Titi partait, moi aussi, et nous revenions au bout d’une heure, car chaque jour je m’apercevais qu’elle était bonne personne et je ne lui refusais pas mon amitié.

Pauvre Titi! Je l’aimais bien, quand... Enfin, Dieu l’a voulu!...

Si la fenêtre était fermée, elle allait au salon prendre sa place habituelle sur la table à ouvrage, et moi je rôdais dans la cour, aux environs de la salle à manger. Dans la journée, elle allait et venait, sortait pour voler avec ses compagnes, rentrait, faisait un tour dans le salon, nous saluait d’un ramage joyeux auquel nous répondions, et repartait sans s’arrêter. Pendant ses courses, j’allais faire la causette avec quelques vieux amis du voisinage, ou visiter les treilles pour voir si les chasselas étaient mûrs.

Aux heures des repas, Titi rentrait et prenait place sur l’épaule qui lui était dévolue, puis Claire nous apportait ainsi tous les deux... Ah! le bon temps!

Quoiqu’elle ne voulût manger que des mouches, on parvint à lui faire attaquer un peu de viande de poulet cru ou cuit ou coupée en long comme de petites larves ou des vers; mais elle ne s’en montra jamais friande. Je ne comprends pas qu’on soit si difficile que cela! Moi, je m’en régalais, et tout ce qu’on servait était de mon goût; aussi, vous voyez, je suis encore là, solide au poste et vigoureux, tandis que la pauvrette!...

Mais les mois s’écoulaient, septembre était venu, et avec lui les mouches disparaissaient.

Je lui avais souvent dit, à cette pauvre Titi:

—Méfiez-vous de l’hiver; apprenez à manger de la viande; les moucherons ne vivent pas toujours, comment ferez-vous?

—Dieu y pourvoira, répondait-elle de sa petite voix gracieuse.

—C’est égal, amie, faites attention à vous! l’hiver viendra!

—Je ne connais pas l’hiver.

—C’est égal, craignez-le; j’ai l’expérience, croyez-moi.

Pauvre tête folle, elle ne voulut rien croire!...

Les rayons du soleil commençaient à devenir obliques; ma chère Titi,—car je l’aimais véritablement et beaucoup,—ne sortait plus que rarement; ses compagnes se rassemblaient; tous ces signes nous attristaient beaucoup.

Un beau matin, toutes les hirondelles du jardin avaient disparu!... Nous étions au 8 octobre.

Ma bonne Claire ouvrit la fenêtre afin que la chère petite bête prît son élan et allât rejoindre les quelques hirondelles isolées que l’on voyait encore passer. Elle ne le voulut point, soit qu’elle eût froid, soit qu’elle se méfiât de la force de ses ailes, soit autre cause inconnue.

Il fallut revenir à la ville. Titi et moi, dans la même cage, fîmes le voyage sur les genoux de notre maîtresse; tout le long du chemin, je l’exhortais à partir, lui disant qu’elle reviendrait nous voir l’année prochaine, que nous penserions à elle, et que nous l’attendrions comme le printemps; rien ne put la décider et sans donner de raison, elle fut inflexible. Pauvre amie, elle courait à sa perte!...

A la ville, peu ou point de mouches. Comment ne pas mourir de faim?... Des petits morceaux de viande ne pourraient jamais la nourrir six mois! On tint un grand conseil, et j’entendis décider que la chère petite bête serait lâchée au-dehors, car il y avait encore assez d’hirondelles pour qu’elle pût les suivre.

Hélas! ma bonne maîtresse l’embrassa encore une fois, je lui dis un adieu bien tendre, on ouvrit la fenêtre, et Claire la lâcha dans le jardin... Nous avions tous les larmes aux yeux!

Elle fit quelques tours aux environs de la maison, puis partit à tire-d’ailes...

Nous refermâmes la fenêtre, le cœur gonflé!

Quelques jours après nous apprîmes que vers la même heure à peu près à laquelle nous l’avions lâchée,—que sont les kilomètres pour de pareilles ailes? Titi était revenue à la campagne. Elle avait becqueté la fenêtre du salon, puis celle de la chambre de Claire... Les trouvant fermées, elle avait longtemps jeté de petits cris plaintifs, puis, s’élevant à une grande hauteur, elle avait disparu...

A-t-elle péri du froid? A-t-elle pu rejoindre ses compagnes?... Ses jeunes ailes lui ont-elles fait défaut dans son long voyage?... Nul ne le sait, jamais on ne l’a revue!!...

C’est ainsi que j’ai perdu ma dernière amie! Aujourd’hui je suis vieux, morose, maladif; je réfléchis, je pense... Dévoué à ma charmante maîtresse, je l’aime et la caresse de tout mon cœur, attendant avec résignation que la mort vienne me frapper auprès d’elle.

FIN.