VII.--LA LOGIQUE DU TRAPPEUR.
En causant ainsi, les heures passaient et les voyageurs s'apercevaient moins de la longueur de la route. De temps en temps, quand les environs n'offraient rien de suspect au Marcheur, il permettait à ses nouveaux amis de faire parler leurs carabines, car, sur ces territoires indiens, le gibier ne manquait pas.
Vers le milieu du quatrième jour, les amis étaient nonchalamment assis à l'ombre d'un bouquet de peupliers, quand tout à coup le trappeur, se baissant vivement, colla son oreille contre le sol.
--Qu'y a-t-il? demanda Raoul surpris.
--Avant une demi-heure, monsieur le marquis, vous assisterez à un spectacle nouveau pour vous.
--Lequel?
--Le passage d'un troupeau de bisons. Si le coeur vous en dit, vous aurez l'occasion de faire là quelques beaux coups de carabine. La seule recommandation que je vous adresserai est celle-ci: prudence! Le bison blessé est un animal dangereux.
--En vérité, mon ami, vous me traitez en enfant gâté. Nous avons déjà rencontré quelques-uns de ces animaux,--témoin le vêtement que porte Thémistocle,--mais j'avoue que j'ignore complètement leurs moeurs et leurs habitudes.
Les bisons se rapprochaient; leurs pas faisaient trembler la terre et produisaient un bruit semblable au grondement d'un tonnerre lointain.
--Compagnons, dit le trappeur, dans quelques minutes les animaux seront en vue; il est temps de prendre nos postes de combat. Comme nous avons le vent favorable, j'espère que la chasse sera bonne.
Avec l'habileté consommée d'un chasseur infaillible, le Marcheur choisit son embuscade et assigna leur place à ses compagnons.
Une légère ondulation de terrain, formant dans la plaine un large sillon, venait par une pente insensible aboutir au bord du fleuve et mourir en une plage sablonneuse, entourée de roseaux gigantesques, de débris végétaux et de grandes feuilles de nénuphars.
Raoul et le trappeur, la carabine armée au poing, se cachèrent à droite dans les roseaux, tandis que Thémistocle prenait plus à gauche.
--Les bisons viennent vers le fleuve, dit le trappeur; ils suivront ce sentier naturel qui coupe la plaine et qui aboutit à cette plage. Laissons-les approcher et entrer dans le fleuve sans les inquiéter; un coup de carabine tiré hors de propos pourrait, en les effrayant, leur faire rebrousser chemin. Maintenant, à bon entendeur salut! et faisons silence.
Le vieux coureur des prairies ne s'était pas trompé; le bruit continuait à grandir. C'était un ouragan, une trombe formidable, qui semblait tout engloutir sur son passage.
--Attention! dit le Marcheur à voix basse.
Raoul eut grand'peine à retenir un cri d'admiration prêt à jaillir de sa poitrine.
Les bisons faisaient leur entrée sur la petite plage où se tenaient les chasseurs. Les superbes animaux arrivant au galop, broyant les cailloux sous leurs pas et i'entourant d'un épais nuage de poussière. La queue battant leurs flancs, les yeux aveuglés par leur toison rabattante, ils allaient comme la personnification de la force aveugle et brutale qui marche entre des obstacles.
Sans se laisser arrêter par le fleuve, les bisons s'engagèrent résolument dans l'eau, s'efforçant de gagner l'autre rive à la nage.
--Feu! cria le Marcheur; les bisons sont trop avancés maintenant; ils ne reculeront plus. Trois coups de carabine retentirent et trois bisons tombèrent, se roulant dans les convulsions de l'agonie.
Quelques instants après, une nouvelle décharge se fit entendre et abattit trois nouvelles victimes; mais deux d'entre elles se relevèrent bientôt.
--Quel malheur! dit le trappeur; voilà deux belles bêtes qui vont aller sur l'autre rive servir de pâture aux loups et aux corbeaux; c'est dommage!
--Non pas, s'il vous plaît, dit le marquis; je me charge d'achever au moins l'une d'elles.
En disant ces mots et malgré les efforts du Marcheur pour le retenir, Raoul quitta sa touffe de roseaux et s'élança le couteau de chasse à la main, vers l'animal qui gagnait le fleuve.
Thémistocle, poussé par la même idée, exécuta une manoeuvre semblable à celle de son maître.
--Morbleu! s'écria le trappeur avec un juron formidable et rechargeant précipitamment sa carabine, morbleu! un malheur va arriver. Là! je le disais bien!
En effet dans sa course, Raoul s'était embarrassé dans les hautes herbes du rivage et était tombé lourdement sur le sol. Le bison poursuivi, rendu furieux par sa blessure et voyant son ennemi à terre, s'était élancé de rage sur le marquis et allait infailliblement le broyer sous ses pieds.
La situation était critique; heureusement le trappeur veillait. Au moment où le marquis se voyait voué à une mort certaine, la balle du Marcheur passa en sifflant auprès de l'animal furieux.
--A l'autre! fit le trappeur.
Tournant alors ses yeux vers le bord de l'eau, il poussa un cri d'admiration terminé par un immense éclat de rire.
Thémistocle s'était élancé à la poursuite du bison blessé, L'animal allait atteindre l'eau lorsque le nègre, lançant contre lui sa lourde massue, l'atteignit par le travers du corps. A cette nouvelle agression, l'animal, furieux, fit volte-face et s'élança contre son ennemi.
Mais le brave nègre, auquel on aurait pu appliquer l'expression d'impavidus vir du poète, impassible et inébranlable, attendit le choc de pied ferme.
Au moment où l'animal baissait la tête pour le frapper, Thémistocle le saisit adroitement par les cornes et, pesant de toute la force de ses muscles d'acier, parvint à le maîtriser complètement: puis, après quelques instants de réflexion, il se prit à heurter son front contre la tête du bison comme s'il eut voulu a lui briser. Mais, si Thémistocle avait la tête dure, l'animal l'avait encore plus dure que lui, et la lutte ne pouvait se continuer de cette façon avec avantage pour l'homme.
Par une manoeuvre savante et bien combinée, le nègre alors entraîna le bison vers l'endroit où sa massue était tombée, puis il lâcha les cornes. Au moment où le bison se relevait, l'arme redoutable du nègre s'abattit sur lui et le foudroya.
--Tiens! dit Thémistocle en considérant l'animal, lui bouger plus!
--Cela lui serait difficile, répondit le Marcheur qui arrivait sur le théâtre de la lutte; il est mort... Tudieu! quel moulinet!...Ah! Thémistocle, vous irez loin avec un poignet pareil!
--Ce n'est rien, répondit Thémistocle d'un air modeste; pauvre nègre avoir deux frères plus forts que lui.
--Enfin tout est bien qui finit bien; mais, croyez-moi, que ceci vous serve de leçon. Une autre fois, soyez plus prudent et souvenez-vous qu'il ne faut jamais attaquer à découvert le bison blessé. En attendant, nous avons là six bosses et six langues qui, accommodées à la manière indienne, ne sont pas a dédaigner. Nous allons nous en convaincre sans retard.
Le marcheur alors creusa dans la terre un trou d'environ deux pieds de profondeur et le remplit à moitié de bois mort auquel il mit le feu. Lorsque tout le bois eut été converti en braise ardente, notre cuisinier improvisé étendit dessus une couche de sable, plaça une des bosses de bison sur ce sable et finit de remplir le trou avec de la terre.
Au bout d une demi-heure de cuisson souterraine, le rôti fut retiré et savouré, séance tenante, par les trois amis, qui déclarèrent n'avoir jamais rien mangé de meilleur.
--Dans combien de jours arriverons-nous au village de la Flèche-Noire? demanda Raoul.
--Le temps ne fait rien à l'affaire, répondit le trappeur. Ni le chef ni ses guerriers ne sont au village.
--Où sont-ils donc?
--En chasse au bord des lacs.
--Quand avez vous appris cela?
--Tout à l'heure.
--Tout à l'heure? Nous n'avons vu personne.
--Et les bisons? fit le trappeur avec un sourire moqueur.
--Eh bien?
--Les bisons venaient du nord-est, direction où se trouve le lac. Or ces animaux n'ont pas l'habitude d'émigrer en cette saison; les pâturages sont abondants à cette époque et aux abords des lacs plus que partout ailleurs; ils ont donc fui devant un ennemi quelconque.
--Peut être des animaux de proie?
--Bah! quels animaux de proie? l'ours gris? mais le grizzly vit solitaire et n'oserait attaquer seul un troupeau de bisons. Les loups? Pas davantage. Non, les bisons fuient devant des hommes.. Or les bords du lac sont comprit dans le territoire de chaut des Yakangs et nulle tribu voisine n'oserait violer ce domaine.
--Vous en concluez?...
-Que la Flèche-Noire et ses guerriers sont en chasse, et, par conséquent, absents de leur village. Mais qu'à cela ne tienne; nous attendrons son retour, voilà tout, et rien ne nous empêche de faire la sieste à l'ombre des roseaux qui nous ont servi d'embuscade.
--C'est juste, ajouta Thémistocle en s'étendant sur le sol et fermant les yeux.
--Attention! dit tout à coup le Marcheur, voilà une force humaine, là bas, sur l'autre rive: c'est un Peau Rouge; il fait mine de vouloir passer le fleuve... Faisons silence et laissons-le venir; nous saurons ainsi ce qu'il veut.
En effet, un Indien, peint et armé en guerre, apparaissait sur la rive opposée. Après quelques minutes d'hésitation, il entra résolument dans l'eau et traversa le fleuve à la nage.
A peine avait-il abordé que le Marcheur, quittant son abri de roseaux, vint se camper au milieu de la plage, bien en vue, le bras appuyé sur sa carabine.
L'Indien, surpris de l'apparition, s'arrêta également et considéra attentivement le trappeur; puis, levant la main droite et courbant la tête, il continua d'avancer.
--Mon fils est bien pressé, qu'il néglige de descendre jusqu'au gué pour traverser le fleuve? demanda le trappeur.
L'Indien fit un signe de tête affirmatif.
--Il va sans doute rejoindre sa tribu?
--Pied-Agile n'a plus de tribu.
--Ah! vous vous nommez Pied-Agile! J'ai entendu prononcer ce nom comme celui d'un guerrier brave et prudent.
L'Indien s'inclina.
--Que mon père le Marcheur ne me retienne pas, dit-il; les moments sont précieux; je marche vers la Flèche-Noire.
--Qui vous envoie vers lui?
--Le Castor.
--Le Castor? Un des chefs des Enfants perdus?
--Le coeur de mon père le Castor est grand: il aime les Yakangs et méprise les voleurs.
--Oui, je sais... mais alors... pourquoi fait-il partie des écumeurs de la prairie?... C'est étrange!... En attendant, je n'ai jamais eu qu'à me louer du Castor; en plusieurs circonstances, il m'a rendu de signalés services... Enfin, qui vivra verra!... Maintenant Pied-Agile sait-il quels sont les liens qui m'attachent à la Flèche-Noire?
--Pied-Agile le sait.
--Le guerrier peut-il me confier ce que le Castor envoie dire à mon frère?
L'Indien réfléchit pendant quelques instants:
--Le Castor, dit-il, envoie Pied-Agile vers le grand chef des Vakangs pour lui recommander de retourner tout de suite à son village avec ses guerriers.
--La Flèche-Noire a donc quitté son village?
--Oui.
--Mon fils sait-il où il est allé?
--Chasser les bisons au bord des lacs.
--Bien! mon fils est un guerrier; qu'il continue son voyage.
L'Indien salua le trappeur et s'éloigna de ce pas rapide qui caractérise sa race.
--Eh bien! fit le trappeur en rejoignant ses amis, mes prévisions se réalise: la Flèche-Noire est en chasse, l'Indien à qui j'ai parlé me l'a assuré.
--Alors, dit Thémistocle, nous ne sommes plus pressés et nous pouvons continuer notre somme.
--Au contraire, nous sommes plus pressés que jamais; peut-être avons-nous déjà perdu trop de temps. Il nous faut continuer, à présent, notre voyage à marches forcées et par des chemins peu commodes, c'est vrai, mais qui l'abrégeront de moitié.
--Quel est le motif d'une si grande hâte?
--Je ne saurais vous le dire au juste; mais je suis sûr que notre présence est indispensable au village, et mes pressentiments ne me trompent guère.
--Eh bien! passez devant, dit Thémistocle en baillant.
Le lendemain, vers le soir, les voyageurs n'étaient plus séparés du village de la Flèche-Noire que par une distance de deux lieues environ.
Plus on approchait, plus le trappeur ralentissait sa marche, explorant le sol, les arbres, les branches, cherchant un indice qui lui révélât le sens des paroles du Castor. Tout à coup il se baissa vivement et examina le sol avec attention:
--Alerte! en avant! s'écria-t-il; les Enfants perdus ont surpris le village pendant l'absence de ses défenseurs.
Les trois compagnons s'élancèrent en courant.
La nuit venait à grands pas; une demi-obscurité régnait déjà dans la campagne, et le Marcheur, la tête haute, l'oeil en feu, l'oreille au guet, écoutait les mille rumeurs qui surgissait autour de lui.
Tout à coup un grand cri suivi de plusieurs détonations se fit entendre...
Les trois amis n'étaient plus qu'à une portée de fusil du village. Soudain une immense lueur dissipant l'obcurité, illumina la scène. C'était le moment où le Serpent venait de mettre le feu au rempart de bois qui protégeait les femmes et les enfants des Yakangs.
Un coup d'oeil suffit au Marcheur pour se rendre compte de la situation et concevoir son plan de bataille. Apercevant trois grands érables qui s'élevaient derrière la loge de la médecine, à vingt pas l'un de l'autre:
--Chacun de nous va s'établir entre les branches d'un ces arbres, dit-il; nous y seront comme dans une forteresse, cachés à tous les yeux... Visez bien et pas de quartier aux brigands du désert!
En un clin d'oeil, les voyageurs furent cachés parmi te feuillage. Le Marcheur, embouchant alors la corne de bison qu'il portait à sa ceinture, en tira un son grave, prolongé.
--Courage, guerriers iroquois! s'écria-t-il de sa voix la plus retentissante; des amis arrivent! Et immédiatement les trois carabines parlèrent.