VIII.--VICTOIRE!
Cette attaque subite, qui débutait d'une façon si terrible pour eux, produisit un moment d'arrêt dans l'attaque des Enfants perdus. Les guerriers yakangs, ranimés par ce secours qui leur arrivait, en profitèrent pour reprendre l'offensive, et la mêlée redevint générale.
--Ma carabine devient inutile, se dit le Marcheur. Descendons, le reste de la besogne doit s'accomplir en terre ferme.
En un clin d'oeil, il fut au milieu des Iroquois, se servant de sa carabine en guise de massue. A sa vue, un cri de joie s'éleva parmi les assiégés, une imprécation de rage chez les assiégeants.
Raoul qui, à la lueur du brasier, avait vu le mouvement du Marcheur, imita son exemple et descendit de son arbre Malheureusement ses yeux n'avaient pas encore le don de voir dans les ténèbres, et, au bout de quelques pas, il se trouva au milieu de la bande du Novice, qui essayait de prendre les Yakangs à revers.
Les cinq bandits n'avaient pas eu le temps de recharger leurs carabines. Ils se ruèrent sur Raoul le couteau à la main.
Ce mouvement fut fatal à deux d'entre eux, qui tombèrent, la tête fracassée par la crosse avec laquelle le Français faisait un moulinet terrible. Mais à son tour, le jeune homme, surpris par derrière, s'affaissa sur le sol, poussant un cri de douleur, le couteau d'un bandit planta entre les deux épaules.
Au cri de Raoul, le Marcheur s'était retourné; il s'élança, rapide comme la foudre, sur la bande du Novice. Mais les bandits, ne jugeant pas à propos de l'attendre, tournèrent les talons et se réfugièrent dans les rangs des Enfants perdus.
Au moment où ils passaient auprès du brasier, la lueur de l'incendie se projeta en plein sur le visage de leur chef. La vue de ce visage parut produire sur le Marcheur une émotion extraordinaire. Il pâlit affreusement, ses yeux devinrent d'une fixité effrayante; il chancela comme nn homme ivre et, portant la main à son front s'affaissa près de Raoul.?
Tendant ce temps, une autre scène se passait près de la loge de la médecine. De tous les chefs des Enfants perdus, un seul, le métis Scott, n'avait pas été blessé.
--Un instant! se dit-il, Oeil-Sanglant s'est laissé ensorceler par les beaux yeux de Fleur-de-Printemps... Si je la lui amenais, il me la payerait un bon prix... C'est une idée, cela!... Et puis, d'ailleurs, s'il n'en veut pas, la petite fera parfaitement mon affaire... Hé! hé!... Voilà le vrai moment d'agir.
Et il s'avança, en rampant comme une bête fauve, vers la loge de la médecine.
L'obscurité l'empêcha de voir un guerrier qui, depuis le commencement de la lutte, accroupi sur ses talons et dans une complète immobilité, avait tenu les yeux constamment fixés sur l'asile de Fleur-de-Printemps. Ce guerrier, c'était le Castor.
Le Métis continuait sa marche silencieuse, sûr du succès: déjà il atteignait la porte de la loge, lorsque le Castor, sortant de son immobilité et lui posant la main sur l'épaule:
--Oach! dit-il, le Métis est habile; il rampe comme un serpent.
--Que la peste l'étouffé! murmura Scott.
--Les yeux de Fleur-de-Printemps sont deux étoiles; un guerrier serait heureux de les posséder pour éclairer son wigwam.
--Oui, n'est-ce pas?... Mais pardon! je n'ai pas le temps de causer.
--Le Métis veut donc enlever la fille de la Flèche-Noire?
--Vous l'avez dit.
--Eh bien! le Métis ne fera pas cela.
--Hein? fit Scott en fronçant le sourcil et portant la main à son couteau.
--Un autre chef a été touché par la beauté de Fleur-de-Printemps.
--Oui, Oeil-Sanglant. Eh bien! c'est pour lui que je travaille.
Le Castor secoua la tête.
--Mon frère ne brisera pas cette porte, dit-il.
--Qui m'en empêchera?
--Moi!
Prompt comme l'éclair, le Métis se précipita sur l'Indien, le couteau levé.
Mais le Castor était sur ses gardes. D'un bond de côté, il évita le choc; puis, saisissant son ennemi par le milieu du corps, il le lança à toute volée comme une masse inerte par-dessus le brasier. Cet exploit accompli, l'Indien reprit flegmatiquement sa faction en face de la loge de la médecine.
Cependant le combat continuait entre les Yakangs et les Enfants perdus. Tout à coup la voix du Novice retentit:
--Victoire! criait-il; le Marcheur et son compagnon sont morts!
Mais en même temps un cri rauque, qui n'avait rien d'humain, se fit entendre, et Thémistocle, dressant sa haute taille fantastiquement éclairée par la lueur de l'incendie, fit son apparition en brandissant sa terrible massue.
--Le démon du Champ-Rouge! s'écrièrent les Enfants perdus; il protège les Yakangs.
Et, jugeant la lutte impossible contre cette puissance surnaturelle, ils s'enfuirent en désordre et disparurent bientôt dans les ténèbres.
Les Iroquois restaient maîtres du champ de bataille. Non moins effrayés que leurs ennemis eux-mêmes par l'aspect extraordinaire de Thémistocle, ils avaient formé un cercle autour de lui, mais n'osaient l'approcher.
Le nègre, assez embarrassé de sa personne, tournait la tête à droite, à gauche, agitant, en guise de salut, les plumes de dindon qui l'ornaient Mais ces avances amicales restaient sans effet, et le nègre demeurait toujours seul... avec sa queue de bison sous le bras, au milieu du cerclc des Indiens.
Cependant le Marcheur sortait de son évanouissement. Posant la main sur son coeur comme pour en comprimer les battements:
--Mon Dieu! s'écria-t-il, pourquoi m'avez-vous fait apparaître le spectre d'un passé de deuil que je voulais oublier?
Puis, se levant d'un bond:
--Je crois, le ciel me pardonne, que j'ai eu un moment de faiblesse. Oh! oh! Marcheur mon ami, tu baisses... Hé bien!... où en est le combat?
Un coup d'oeil lui suffit pour se rendre compte de la situation.
--Bon! dit-il, Thémistocle a encore fait des siennes... Et Raoul? Ah! fou que je suis! je l'ai vu tomber; mort peut-être?...
Et il se baissa vivement vers le jeune homme, collant l'oreille contre sa poitrine.
--Dieu soit loué-il respire encore. Holà! Thémistocle, arrivez vite; votre maître est blessé.
Le nègre s'élança, bénissant cette voix qui mettait fin à son embarras.
--Notre père le Marcheur n'est pas mort! s'écrièrent joyeusement les Indiens.
Et tous, accourant vers lui, l'entouraient, le félicitaient et cherchaient à toucher sa main.
--Merci, mes amis, dit-il, merci! mais ne vous inquiétez pas de moi: grâce à Dieu, je n'ai rien de cassé. Il faut vous occuper de mon ami que vous voyez là gisant, dangereusement blessé en combattant pour vous.
Les Indiens se penchèrent vers le jeune homme pour contempler les traits de cet ami inconnu qui avait contribué à les sauver.
--Sa peau était blanche, mais son coeur est rouge, dit l'Abeille qui, accompagnée de sa fille, était sortie de la loge de la médecine.
Fleur-de-Printemps considérait attentivement Raoul. A la vue de ce jeune homme pâle, immobile, sanglant, étendu à ses pieds, une larme de pitié glissa comme une perle liquide sur la joue de la jeune fille.
Pourquoi Fleur de-Printemps pleurait-elle? N'était-elle point accoutumée à de semblables spectacles? Pourquoi pleurait-elle en présence de cet étranger? Fleur-de-Printemps ne le savait pas elle-même. A la vue du jeune homme, elle avait senti quelque chose tressaillir en elle, et elle s'abandonnait à ce sentiment nouveau sans le raisonner et sans en chercher la signification.
Cependant, sur l'ordre du sorcier, Raoul fut transporté dans la loge de la médecine et étendu sur plusieurs peaux de bison superposées.
--La blessure est elle grave? demanda Thémistocle au vieux devin.
--Le Grand Esprit est puissant, il est seul maître de la vie, dit le sorcier.
--Mais enfin mon maître en reviendra-t-il?
--Peut-être, fit l'Indien.
Et il disparut, courant prodiguer ses soins aux blessés trop nombreux, hélas! qui gisaient dans le village.
Le nègre jeta un regard désespéré au Marcheur.
--Ne vous effrayez pas, Thémistocle, dit le trappeur. La réponse du sorcier veut dire que h blessure n'est pas mortelle.
De tous côtés on entendait le cri des femmes qui pleuraient leurs fils, leurs maris tués dans la bataille.
--L'Abeille veillera sur le malade, dit l'Indienne; il a donné son sang pour la tribu.
--Ma mère est âgée, elle a besoin de repos; je veillerai à sa place, fit Fleur-de-Printemps avec vivacité.
L'Abeille jeta un regard étonné sur sa fille qui baissa les yeux.
L'Abeille semblait réfléchir profondément. Ses yeux scrutateurs erraient du visage de sa fille à celui de Raoul, qui gardait la pâleur et l'immobilité de la mort. Enfin, attirant sa fille vers elle et la baisant au front:
--Le coeur de ma fille est bon, dit-elle. C'est bien! Fleur-de-Printemps veillera auprès de l'étranger.
--Je la seconderai, dit le sorcier.
--Moi de même, fit le trappeur.
--Ah ça! croit-on que je vais abandonner mon maitre? repartit Thémistocle.
De sorte que le blessé, installé dans la loge de la médecine, et le premier appareil posé par le sorcier, les quatre gardes-malades s'installèrent auprès du marquis. Il est vrai que, malgré tous ses efforts pour rester éveillé, Thémistocle vaincu par la fatigue, ne tarda pas à succomber au sommeil. Quant au Marcheur, l'oeil clos, le front caché dans ses mains, il gardait une immobilité complète. Un soupir étouffé s'exhalant de sa poitrine indiquait seul d'instant en instant qu'il ne dormait pas.
Le sorcier veillait, allant et venant, courant d'une case à l'autre, composant à l'aide de plantes connues de lui seul, un baume propre à cicatriser les blessures du malade. De temps en temps, interrompant son travail, il jetait un regard ébahi sur Thémistocle endormi. Evidemment le nègre intriguait Peau-Rouge. Il vint un moment où le sorcier cédant aux sentiments qui l'agitaient, s'approcha doucement de Thémistocle, et s'agenouillant devant lui, il murmura une fervente prière.
Fleur-de-Printemps veillait aussi. Immobile, gracieusement accroupie sur une peau de bison, ses yeux demeuraient obstinément fixés sur le visage de Raoul. Mille sensations, mille sentiments inconnus l'agitaient. Au milieu du silence de la loge, elle semblait écouter,--quoi?--qui sait? sans doute ces voix douces et mystérieuses qui voltigent autour des oreilles de quinze ans et qui chantent en choeur la joyeuse chanson de l'amour du printemps.